C’est avoir profité, que de savoir s’y plaire.

H. B.[123].

VI

A EDOUARD MOUNIER.

Paris, 1er compl. X[124] (18 septembre 1802).

Je ne vous ai pas écrit depuis deux mois, mon cher Edouard, parce que

j’étais tombé dans une mélancolie noire que je ne voulais pas dire à mes

amis. Mais on dit que monsieur votre père a eu un différend avec votre

évêque. Donnez-moi de grands détails là-dessus, je vous prie. La cause

de la philosophie défendue par le plus grand de mes concitoyens fait

bouillir mon sang dans mes veines.

Adieu, mon cher ami; veuillez bien présenter l’hommage de mes respects à

Mlle Victorine. Est-ce que vous ne viendrez point à Paris cet hiver?

H.B.

VII

AU MÊME.

Paris, 21 nivôse XI (11 janvier 1803).

Qu’aurais-je pu vous dire, mon cher Mounier, pendant six mois de ma vie

passés dans la folie la plus complète? Je l’ai enfin connue cette

passion que ma jeunesse ardente souhaita avec tant d’ardeur. Mais à

présent que l’aimable galanterie a pris la place de ce sombre amour,

après avoir été tant plaisanté par mes amis, je puis en plaisanter avec

vous. Oui, mon ami, j’étais amoureux et amoureux d’une singulière

manière, d’une jeune personne que je n’avais fait qu’entrevoir, et qui

n’avait récompensé que par des mépris la passion la mieux sentie. Mais

enfin tout est fini; je n’ai plus le temps de rêver, je danse presque

chaque jour. En qualité de fou, je me suis mis sous la tutelle de mes

amis, qui n’ont trouvé d’autre moyen de me guérir que de me faire

devenir amoureux. Aussi suis-je tombé épris d’une femme de banquier très

jolie; j’ai dansé plusieurs fois avec elle, je me suis fait présenter

dans ses sociétés, je viens de lui écrire ma cinquième lettre, elle m’en

a renvoyé trois sans les lire, elle a déchiré la première, suivant

toutes les règles elle doit lire la cinquième et répondra à la sixième

ou septième[125]. Elle a épousé il y a six mois le brillant équipage et

les deux millions d’un badaud qui a la platitude d’en être jaloux,

jaloux d’une femme de Paris! il prend bien son temps; aussi je compte

bien m’amuser avec cet animal là. Il m’a donné une comédie impayable

avant-hier. Malli m’avait donné son mouchoir et son argent à garder;

elle est sortie beaucoup plus tôt qu’elle ne m’avait dit, ce qui a fait

que Monsieur son mari m’est venu chercher à une contre-danse que je

dansais à l’autre bout de la salle, pour me demander les _affaires_ de

sa femme. Il était si plaisamment sérieux en faisant ce beau message,

que tout le monde a éclaté; j’en ris encore en vous l’écrivant. Hier

soir, il m’a boudé et, comme je disais que j’étais charmé que l’usage de

l’épée et des habits brodés revînt, il a dit, d’un air judicieux, que ce

n’était qu’un moyen de plus donné aux étourdis pour troubler la

société.

Tout le monde me félicite sur la rapidité de mes progrès. Je suis le

premier amant de Mme B.; des gens qui valaient beaucoup mieux que moi

ont été refusés; je me dis ça à tout moment pour tâcher de me rendre

fier, mais en vérité ces jouissances d’amour-propre sont bien courtes.

Je jouis un instant lorsque, penchée sur les bras de sa bergère, je la

fais sourire, ou lorsque je fais un petit homme avec le bout de son

mouchoir; mais lorsque mon orgueil veut me féliciter de la différence de

mes succès cette année et l’année dernière, je deviens rêveur, je me

rappelle le charmant sourire de celle que j’aime encore, malgré moi; je

sens des larmes errer dans mes yeux à la pensée que je ne la reverrai

jamais;--mais convenez que je suis bien sot; ne me revoilà-t-il pas dans

mes anciennes lubies. Mais cette fille, que m’a-t-elle fait après tout,

pour être tant aimée? elle me souriait un jour, pour avoir le plaisir de

me fuir le lendemain; elle n’a jamais voulu permettre que je lui dise un

mot; une seule fois j’ai voulu lui écrire, elle a rejeté ma lettre avec

mépris; enfin, de cet amour si violent, il ne me reste pour gage qu’un

morceau de gant[126]. Convenez, cher Mounier, que mes amis ont raison,

et que, pour un officier de dragons, je joue là un brillant rôle. Encore

si elle m’eût aimé; mais la cruelle s’est toujours fait un jeu de me

tourmenter; non elle n’est que coquette; aussi je l’oublie à jamais, et

je la verrais dans ce moment que je serais aussi indifférent pour elle,

qu’elle fut pour moi dans le temps de ma plus vive ardeur.

Mais, pardon, mon ami, je vous ennuie de mes folies, c’est pour la

dernière fois; je sens que je l’oublie. Est-ce que je n’aurai pas le

plaisir de vous embrasser cet hiver? Venez un peu voir notre Paris à

présent qu’il est dans son lustre; je suis sûr que tout philosophe que

vous êtes, il vous plaira beaucoup plus qu’au printemps. Dans tous les

cas j’espère que nous vendangerons ensemble dans notre Dauphiné. Venez,

mon cher Mounier, comparer nos gais paysans de la vallée avec vos

Bretons. Est-ce que Mlle Victorine ne sera pas de la partie? Dans tous

les cas présentez-lui mes hommages, et croyez à l’_endless friendship

of_

H. B.

VIII

AU MÊME.

Paris, 27 ventôse XI (18 mars 1803).

Savez-vous que vous vous conduisez très mal, mon cher Mounier. Je vous

écris des lettres superbes, des lettres de quatre pages, et vous restez

trois mois sans donner signe de vie; cela est affreux; à moins que vous

ne soyez mort, je ne puis vous excuser. Et le sieur Pison qui part d’ici

sans crier gare! Vraiment vous devenez tous Bas-Bretons. Il faudra plus

de six mois de séjour à Paris pour vous rappeler à votre ancien

caractère. Donnez-moi des détails sur le carnaval de Rennes. Je me suis

amusé ici comme un dieu. Si vous étiez ici je vous procurerais les plus

jolies connaissances du monde. Je vais tous les mardis dans une maison

où Mme Récamier vient; on fait de la musique; les mères jouent à la

bouillotte, leurs filles à de petits jeux, et presque toujours on finit

par danser. Le vendredi je vais au Marais, dans une société de l’ancien

régime où l’on m’appelle M. de Beyle; on y parle beaucoup de la religion

de nos pères, et le charmant abbé Delille nous dit des vers après boire.

Le samedi, la plus jolie de mes soirées, nous allons chez M. Dupuy, où

se trouvent des savants de toutes les couleurs, de toutes les langues et

de tous les pays. Mlle Duchesnois y vient souvent avec son maître

Legouvé! On y parle _grec_; sentez-vous la force de ce mot-là? Si vous y

étiez vous brilleriez. En vérité, je ne conçois pas comment vous pouvez

habiter Rennes. Vous avez du crédit, venez à Paris. Ayez-y une place, et

vous ne regretterez pas vos Bretons.

Est-il vrai que vous venez cet automne à Grenoble? cela serait

délicieux. Nous partons d’ici neuf... à la fois. Je me donne des peines

incroyables, trois fois la semaine, pour apprendre la gavotte pour

pouvoir faire briller quelque jolie petite fille de notre country.

Serez-vous témoin de mes succès? cette douce espérance ferait redoubler

mes efforts.

Allons, mon cher Édouard, évertuez-vous et écrivez-moi deux pages de

chronique scandaleuse. Savez-vous l’histoire du collier qui ne coûte que

12 mille francs, quoiqu’il en vaille 22,000?

Mille respects à M. votre père, ainsi qu’à Mlles vos sœurs, et, je

vous en prie, réponse.

Friendship and happiness.

H. B.,

rue d’Angeviller, nº 153.

IX

AU MÊME.

Paris, 5 germinal XI (26 mars 1803).

Comment diable passer à l’autre monde, lorsqu’on est aussi aimé et aussi

aimable que vous l’êtes? Ç’aurait été très mal à vous je vous jure. Vous

voilà donc éternellement à Rennes; c’est charmant pour vous puisque vous

vous y amusez, mais convenez que c’est bien triste pour vos amis. Ne

viendrez-vous pas au moins vendanger les charmantes vignes de la vallée?

Je vous en conjure avec toute la mélancolie convenable, par les

souvenirs antiques, par les longues heures passées auprès de ces grands

rochers couronnés de nuages blanchâtres, par cet amour de la patrie

enfin qui fait errer le doux sourire de la tendresse sur les lèvres...

mon ami, excusez-moi, je ne sais plus où j’en suis, ni comment finir ma

phrase. Vous savez que la Delphine a infatué toutes les jolies femmes du

style ossianique et que moi, malheureux, qui suis obligé d’écrire une

lettre de sentiment ou deux par jour, je sue sang et eau pour y pouvoir

mettre un peu de mélancolie.

A propos de Delphine, dites-moi au long ce que vous en pensez, vous qui

connaissez Ossian, la littérature allemande, Homère, etc., etc. On n’en

parle déjà plus ici, mais je serai bien aise de savoir quel effet elle a

fait sur vous, philosophe. Je vous dirai qu’il me semble que Léonce

n’est pas amoureux. Mme de Staël n’a pris que le laid de l’amour.

Delphine me paraîtrait assez aimable si elle n’était pas si

métaphysicienne. Au reste, je crois qu’on pourrait tirer de ce roman

beaucoup de pensées ingénieuses et même profondes sur la société de

Paris[127]. Je connais bien peu de femmes de 40 ans qui ne ressemblent

pas de près ou de loin à Mme de Vernon. En me parlant de l’ouvrage,

dites-moi votre avis sur l’auteur, avec qui vous avez soutenu thèse à ce

qu’il me semble.

Vous me parlez de ma B... Je l’ai plantée là il y a 2 mois, qui plus est

sans l’avoir eue; elle a fait venir chez elle une nièce charmante dont

le mari dompte les nègres de Saint-Domingue. J’ai entrepris de dompter

aussi à mon tour; mais elle fait une résistance superbe; elle est aidée

par sa tante, qui est endiablée contre moi et qui me fait manquer toutes

les occasions de finir. J’en suis si vexé, que je finirai peut-être par

avoir la tante pour pouvoir approcher la nièce. Ce qui m’étonne le plus,

c’est que la petite m’aime; elle m’écrit des lettres qui, malgré leurs

fautes d’orthographe, sont assez tendres; elle m’embrasse de tout son

cœur quand je lui en donne l’occasion, mais _niente più_. Je commence

à croire, le diable m’emporte, à l’amour platonique. Vous voyez, cher

Edouard, qu’en amour comme en guerre tout n’est pas succès. Tout

considéré, je mène dans deux heures ces dames au bal; je veux en finir;

je m’en veux de me sentir agité par une petite coquette de vingt ans.

Savez-vous que pendant que nous portons la gloire de Grenoble aux deux

bouts de la France, on nous enlève les beautés qui ornaient nos bals.

Mon pauvre cousin Félix Mallein a été sur le point de se pendre ou de se

jeter dans la rivière, parce que Mlle M*** l’a abandonné pour je ne sais

quel carabin qui l’a épousée. R... a épousé Mlle M..., celle dont il

disait tant d’horreurs il y a un an. Une demoiselle que vous avez

peut-être connue et qui avait deux amants, tous deux hommes de beaucoup

d’esprit, a formé le projet de se laisser mourir de douleur, depuis que

l’un des deux s’est laissé mourir de la fièvre. Si j’avais l’honneur

d’être l’amant restant, je me croirais obligé d’aller en poste consoler

la belle affligée; il est beau de n’être même que successeur quand c’est

dans un si beau poste.

Adieu, mon cher Mounier; vous voyez que je suis exact, je veux réparer

le temps perdu. Je n’ai rien reçu de vous depuis quatre mois; dites-moi

où vous m’avez adressé votre précédente lettre, et de grâce venez avec

nous à Gren. en fructidor.

Avez-vous des nouvelles de la belle Caroline?

Comment se porte votre sabre? En avez-vous fait usage depuis moi?

H. B.

X

A SON PÈRE.

Paris, 11 floréal an XI (1er mai 1803).

Mon cher papa,

Je viens encore te parler argent, mais j’espère que c’est pour la

dernière fois.

Le général M. X...[128], qui va partir pour son inspection, qui voulait

me rengager avec lui, et qui ne cesse de m’accabler de bontés m’a invité

à aller pour six jours à Belleville et à Fontainebleau. Au lieu de six

jours, j’en ai passé huit, il m’a fallu prendre un cabriolet pour aller

à Fontainebleau et ce voyage me revient à plus de 55 fr. Je suis arrivé

ici hier, et ce matin je viens de recevoir une invitation charmante de

M. Misou qui m’engage à aller passer la semaine prochaine à Clamart, où

l’abbé Delille sera. Je crois que, pour peu que je reste encore ici,

toutes mes connaissances, surtout Mme de N...[129], m’obligeront à aller

les voir à la campagne et une fois arrivé m’y feront passer ma vie. Je

dépenserai beaucoup cet été et peut-être plus que cet hiver. J’aime donc

mieux, si tu le trouves bon, m’en aller économiser cinq mois à Claix, là

je ne dépenserai absolument rien, et par là je pourrai aller en société

l’hiver prochain.

J’ai soif de la campagne et je sens que je ne pourrais jamais résister à

Mme de N...

Je n’ai presque point de dépenses à faire avant que de partir: une paire

de bottes 36 fr., une paire de pistolets 48; voilà ce qui m’est

nécessaire avec deux ou trois pantalons de nankin. Si tu es en argent,

j’y ajouterais une vingtaine de volumes qui me seront très utiles à

Claix pour travailler.

Je dois en outre deux mois de leçons au père Jeky[130] et deux louis à

Faure[131]--j’ai été obligé de les emprunter pour aller à Fontainebleau;

ne voulant pas suivre le général M... à son inspection, je ne pouvais

refuser d’aller passer huit jours avec lui. D’ailleurs je désirais

beaucoup connaître le général Moreau; il est venu passer deux jours avec

nous[132].

XI

A EDOUARD MOUNIER.

16 prairial XI (6 juin 1803).

Je n’ai reçu qu’il y a huit jours, mon cher Mounier, votre lettre de

morale du 9 pluviôse. Jamais morale n’est venue plus à propos; j’étais

excédé de deux femmes que j’ai sur les bras depuis trois mois. Mon père

me pressait depuis longtemps de l’aller voir; il se plaignait d’être

abandonné par son fils. Ma foi, votre morale m’a décidé, je pars, je

quitte le séjour de l’aimable Paris, enchanté des choses vraiment

belles qui y sont, mais bien dégoûté de ce qu’on y appelle bonne

compagnie. D’ailleurs, il est temps de réfléchir. J’ai vingt ans passés,

il faut se former des principes sur bien des choses et tâcher de mener

une vie moins agitée que par le passé! Si je ne craignais pas que vous

vous moquassiez de moi, je vous dirais que, barque sans pilote, j’ai

erré au gré de toutes les passions qui m’ont successivement agité. Je

n’en ai plus qu’une; elle m’occupe tout entier; toutes les autres se

sont évanouies et m’ont laissé le plus profond mépris pour des choses

que j’ai bien désirées. Vous ne douterez plus de ma sagesse lorsque vous

saurez que, comme le mal est bon à quelque chose, une des illustres

dames que j’adore, et qui me fait l’honneur d’être jalouse de moi, a

voulu me fixer ici en me donnant une place de sous-lieutenant dans les

chasseurs de la garde du Consul. C’était tentant, convenez-en bien.

Admirez ma sagesse: j’ai refusé.

Après ce trait sublime, je compte sur votre estime pour le reste de ma

vie, et, par conséquent, sur vos avis. Point de flatterie; dites-moi vos

avis franchement, et soyez sûr que je vous le rendrai si je puis vous

découvrir quelque défaut.

Adieu; je compte rester quatre mois à Grenoble. J’attends une lettre de

Rennes; dès que je l’aurai reçue, je vole dans votre chère patrie.

Ecrivez-moi, je vous prie, à Grenoble, à HENRI B..., Henri en toutes

lettres, pour éviter toute méprise. Que vous seriez aimable, si vous

veniez cet automne à Grenoble faire danser les demoiselles et leur dire

de bonnes méchancetés! Mallein est à Marseille; je vais m’ennuyer comme

un mort avec tous les paquets de notre endroit. Donnez-moi en détail des

nouvelles de la belle dévote.

XII

AU MÊME.

[Grenoble] 9 messidor XI (28 juin 1803).

Ma foi, vous êtes un homme abominable; il n’y a plus moyen de vivre avec

vous; vous avez toujours raison. Vous me plaisantez sur ce que vous

appelez mes bonnes fortunes, mais il n’y a plus de bonne fortune dans ce

monde. Tout homme qui se vante de ces sortes de succès est attaqué de la

fatuité dont vous m’accusez, car il donne du prix à ce qui n’en a point.

Dans ce genre-là, une barbe bien noire et de larges épaules sont les

plus grand moyens de succès, et ces succès ne sont pas flatteurs.

Peut-être que tout cela n’est pas très juste; mais je suis piqué d’être

fat sans m’en douter, car je ne trouve rien de plat comme ce genre-là;

aussi je me jure bien à moi-même de ne jamais plus parler femmes à

personne. Et elles ne valent guère la peine de nous occuper: les unes

nous ennuyent; celles qui pourraient nous rendre heureux nous

tourmentent. Ainsi, sortons de cet enfer et promettons-nous bien de ne

pas ajouter au ridicule de nous laisser troubler par leurs caprices

celui d’en ennuyer nos amis.

Puisque vous aimez la vertu, mon cher Edouard, vous serez content de

mes lettres, car depuis deux jours que je suis ici je ne vois que des

vertus. J’ai les oreilles battues de ce qu’on nomme le machiavélisme des

Parisiens.

A propos, baisez ma lettre, mettez-la sur votre cœur, expirez de

jouissance: j’ai vu hier et je verrai encore ce soir, j’ai baisé la main

et je donnerai le bras ce soir, j’ai vu hier, je verrai aujourd’hui et

demain, et après-demain, et tant que je voudrai, _the fair Eugeny_.

Je suis déjà au fait de la chronique de la ville: la _moglie de Cornuto_

est à Echirolles[133]; le badaud mon cousin est né à Paris, comme vous

savez. Votre confrère F. a paru faire la cour à plusieurs femmes qui, en

faveur de l’uniforme, sont allées jusqu’à oublier leur vertu, même, à ce

qu’on dit, avant qu’il les en priât. C’est une belle chose qu’une

broderie d’argent; quand la porterez-vous? Mais bien mieux. Candide, non

l’amant très favorable de la belle Cunégonde, mais Candide C..., amant

très peu favorisé de Mlle T..., meurt d’amour. Ce que je vous dis est à

la lettre. Ce pauvre amoureux, qui est déjà d’une pâleur affreuse, va

tous les jours se promener de 2 à 3 sur le rempart à côté du commandant,

au grand soleil, pour entrevoir sa belle à travers les croisées que la

mère fait fermer à doubles vitres. Hé! est-ce difficile ça? Eh bien! je

suis si piqué de votre lettre que quand je viendrai à bout de cette

vertu là je jure de ne vous en rien dire; c’est une perte que vous

faites là au moins, car rien ne doit être si comique que ces vertus

défendues par leurs mères. Elles doivent aimer à profiter du temps. A

propos, C... et R. D., qui avaient si bien profité du leur auprès des

demoiselles D..., épousent. Comment trouvez-vous cela, à vingt ans, se

marier? on doit être diablement las l’un de l’autre avant 25 ans. Je

crois que le mariage tel que nous le pratiquons doit tuer l’amour, si

tant est qu’il existe. D’abord, dans nos mœurs, un mari est toujours

ridicule. Que pensez-vous de ça?

Vous voyez que je vous traite en savant, car il y a là dedans de

l’économie politique, de la connaissance de l’homme, etc., etc. En

récompense, brûlez les lettres, où je vous parais un fat et, au nom de

Dieu, plaisantez-moi ferme si jamais je retombe dans ce maudit défaut; à

vos yeux s’entend, car je veux vous mener à Paris dans un an chez les

femmes dont je vous ai parlé. Vous me succéderez si vous voulez. Je

voulais rompre pour vous prouver que je ne suis pas fat; je ne romprai

pas, je vais leur écrire aujourd’hui; je veux vous y présenter et vous

faire hériter de ma place.

Adieu; venez donc à Gr...[134]; nous courrions les montagnes, nous nous

amuserions, nous chasserions; pour moi je m’en vais errer dans les

roches comme le malheureux Cardénio. Au fait, ce pays m’enchante et est

d’accord avec ce qui reste encore de romanesque dans mon âme; si

vraiment une Julie d’Etange existait encore, je sens qu’on mourrait

d’amour pour elle parmi ces hautes montagnes et sous ce ciel enchanteur.

Mais ne voilà-t-il pas encore de l’enchanteur? je retombe sans cesse

dans le ridicule. La pauvre jeunesse est bien malheureuse, de l’amour

sans tranquillité ou de la tranquillité sans amour. Je vous crois

tranquille, vous; parlez moi de cela et accoutumez-vous aux longues

lettres; je me dédommage avec vous de l’ennui qui m’accable dans un pays

où je devrais mourir de plaisir si tous les habitants y étaient.

H. B.

XIII

AU MÊME.

Claix, 12 thermidor XI (2 juillet 1803).

A la bonne heure, rien n’est charmant comme de recevoir dans la solitude

une lettre qui intéresse d’abord, et qui donne ensuite le délicieux

plaisir de blâmer à son tour. Mais vous ne me dites pas si, pour votre

soi-disant future, il fallait _avoir le bonheur, avoir le plaisir_ ou

seulement _avoir la faiblesse_. Un scélérat se serait donné dans les

deux premiers cas le plaisir de l’avoir, dans le deuxième celui de s’en

moquer. Mais la plaisanterie n’est naturelle que dans le tourbillon de

la gaieté; parmi les bois et leur vaste silence, l’esprit s’en va, il ne

reste qu’un cœur pour sentir.

Je suis étonné que vous, homme d’esprit, homme instruit, fils d’un homme

digne de donner des lois à sa patrie, scandalisiez un soldat qui n’a su

de sa vie que l’algèbre de Clairaut et les manœuvres de cavalerie.

Quoi, il est moins criminel d’être le centième amant d’une femme mariée

que d’être le premier! Moi j’aime mieux me damner en raisonnant juste.

Il me semble qu’une loi n’est obligatoire, que par conséquent sa

violation n’est un crime, que lorsque cette loi vous assure ce pour quoi

elle est faite. La loi de la fidélité du mariage vous assurait une

épouse fidèle, une compagne, une amie pour toute la vie, des enfants

dont nous aurions été les pères; enfin, un bonheur bien au-dessus, selon

moi, du plaisir fugitif que nous trouvons dans le bras des femmes

galantes; mais cette loi n’existe plus que dans les livres, et les

épouses fidèles ne sont plus même dans les romans. Il est d’ailleurs

évident que le Français actuel, n’ayant pas d’occupation au _forum_, est

forcé à l’adultère par la nature même de son gouvernement.

Lorsqu’on a le malheur d’être désabusé à ce point, que reste-t-il à

faire à l’homme sensible et honnête? Se mariera-t-il pour avoir le

désespoir de voir les déréglements de sa femme et le malheur affreux de

ne pas oser montrer sa tristesse? ou espérera-t-il dans sa femme assez

de vertu pour lutter contre tout l’effort des mœurs de son siècle? Et

dans ce dernier cas la certitude de l’immensité du danger lui donnerait

des soupçons, et le bonheur est bien loin dès que les soupçons

paraissent.

Actuellement, si vous supposez à cet homme sensible assez de force pour

raisonner ainsi de sang-froid, mais non pas assez pour dompter et le

courant de son siècle et toute l’impétuosité de ses passions, que

deviendra-t-il dans l’orage, doutant même dans le calme?

Je vous avouerai, mon cher Edouard, qu’agité par ces réflexions, qui

même ne se sont débrouillées à mes yeux que depuis quelques jours, j’ai

jusqu’ici été conduit par le hasard. J’espérais trouver une femme qui

pût sentir l’amour mieux que ça. Je les croyais toutes sensibles, je

n’ai vu que des sens et de la vanité. J’en suis à regretter de m’être

formé une chimère que je cherche depuis cinq ans. Je veux employer toute

ma raison pour la chercher, et elle revient toujours. Je lui ai donné un

nom, des yeux, une physionomie; je la vois sans cesse, je lui parle

quelquefois; mais elle ne me répond pas, et, comme un enfant après avoir

embrassé une poupée, je pleure de ce qu’elle ne me rend pas mes baisers.

Je vois qu’actuellement il n’y a plus que de grandes choses qui puissent

me distraire de cet état affreux de brûler sans cesse pour un être qu’on

sait qui n’existe pas, ou qui, s’il existe par un hasard malheureux, ne

répond pas à ma passion. L’amour, tel que je l’ai conçu, ne pouvant me

rendre heureux, je commence depuis quelque temps à aimer la gloire; je

brûle de marcher sur les traces de cette génération de grands hommes

qui, constructeurs de la Révolution, ont été dévorés par leur propre

ouvrage. N’en étant pas encore là, je prends part aux factions de Rome,

ne pouvant faire mieux, et je nourris dans mon cœur l’immortel espoir

d’imiter un jour les grands hommes que je ne puis pour le moment

qu’admirer.

Mais je m’emporte; mes meilleurs amis me disent: _tu es fou_. Vous-même

vous riez de ces balivernes; tout ce que je vous demande, c’est d’en

rire tout seul.

.... Pour être approuvés,

De semblables projets veulent être achevés.

Je reviens à votre lettre, qui est charmante; je réclame de plus grands

détails sur la fille du _C_... _altéré_. Où en êtes-vous?

A Grenoble, rien de nouveau. Les femmes, tout en parlant vertu et en

donnant le pain bénit, se conduisent comme ailleurs. De temps en temps,

Messieurs les maris s’en aperçoivent; alors? alors ils se prennent de

belle passion pour elles et les en aiment plus qu’auparavant.

Je suis allé, il y a trois jours, au Tivoli de Grenoble, un diminutif de

la Redoute; mais je l’ai trouvé aussi plat que je trouvais celle-ci

charmante. J’y ai renouvelé connaissance avec une Mme F... qui a de

beaux yeux et qui est, je crois, votre parente.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 10 / 20 段