tout, par ennui de la vie. Dans la carrière littéraire je vois encore
une foule de choses à faire. J’ai des travaux possibles, de quoi occuper
dix vies. La difficulté dans ce moment-ci, 1832, est de m’habituer à
n’être pas distrait par l’action de tirer une traite de 20,000 francs
sur M. le caissier des dépenses centrales du Trésor à Paris.
CHAPITRE XII
4 juillet 1832.
Je ne sais qui me mena chez M. de l’Etang[96]. Il s’était fait donner,
ce me semble, un exemplaire de l’_Histoire de la peinture en Italie_,
sous prétexte d’un rendu compte dans le _Lycée_, un de ces journaux
éphémères qu’avait créés à Paris le succès de l’_Edinburgh Review_. Il
désira me connaître.
En Angleterre, l’aristocratie méprise les lettres. A Paris, c’est une
chose trop importante. Il est impossible pour des Français habitant
Paris de dire la vérité sur les ouvrages d’autres Français habitant
Paris.
Je me suis fait huit ou dix ennemis mortels pour avoir dit aux
rédacteurs du _Globe_, en forme de conseil, et parlant à eux-mêmes, que
le _Globe_ avait le ton un peu trop puritain et manquait peut-être un
peu d’_esprit_.
Un journal littéraire et consciencieux comme le fut l’_Edinburgh Review_
n’est possible qu’autant qu’il sera imprimé à Genève, et dirigé là-bas,
par une tête de négociant capable de secret. Le directeur ferait tous
les ans un voyage à Paris; et recevrait à Genève les articles pour le
journal du mois. Il choisirait, payerait bien (200 fr. par feuille
d’impression) et ne nommerait jamais ses rédacteurs.
On me mena donc chez M. de l’Etang, un dimanche à deux heures. C’est à
cette heure incommode qu’il recevait. Il fallait monter
quatre-vingt-quinze marches, car il tenait son académie au sixième étage
d’une maison qui lui appartenait à lui et à ses sœurs, rue Gaillon.
De ses petites fenêtres, on ne voyait qu’une forêt de cheminées en
plâtre noirâtre. C’est pour moi une des vues les plus laides, mais les
quatre petites chambres qu’habitait M. de l’Etang étaient ornées de
gravures et d’objets d’art curieux et agréables.
Il y avait un superbe portrait du cardinal de Richelieu que je regardais
souvent. A côté, était la grosse figure lourde, pesante, niaise de
Racine. C’était avant d’être aussi gras que ce grand poète avait éprouvé
les sentiments dont le souvenir est indispensable pour faire
_Andromaque_ ou _Phèdre_.
Je trouvai chez M. de l’Etang, devant un petit mauvais feu--car ce fut,
ce me semble, en février 1822 qu’on m’y mena--huit ou dix personnes qui
parlaient de tout. Je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et
surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu’il y parût,
dirigeait la discussion de façon à ce qu’on ne parlât jamais trois à la
fois ou que l’on n’arrivât pas à de tristes moments de silence.
Je ne saurais exprimer trop d’estime pour cette société. Je n’ai jamais
rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable.
Je fus frappé le premier jour, et vingt fois peut-être pendant les trois
ou quatre ans qu’elle a duré, je me suis surpris à faire le même acte
d’admiration.
Une telle société n’est possible que dans la patrie de Voltaire, de
Molière, de Courier.
Elle est impossible en Angleterre, car, chez M. de l’Etang, on se serait
moqué d’un duc comme d’un autre, et plus que d’un autre, s’il eût été
ridicule.
L’Allemagne ne pourrait la fournir, on y est trop accoutumé à croire
avec enthousiasme la niaiserie philosophique à la mode (les Anges de M.
Ancillon). D’ailleurs, hors de leur enthousiasme, les Allemands sont
trop bêtes.
Les Italiens auraient disserté, chacun y eût gardé la parole pendant
vingt minutes et fût resté l’ennemi mortel de son antagoniste dans la
discussion. A la troisième séance, on eût fait des sonnets satiriques
les uns contre les autres.
Car la discussion y était franche sur tout et avec tous. On était poli
chez M. de l’Etang, mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire
qu’il protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée
nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante.
Je trouvai là chez M. de l’Etang, MM. Albert Sapfer, J.-J. Ampère,
Sautelet[97], de Lussinge.
M. de l’Etang est un caractère dans le genre du bon vicaire de
Wakefield. Il faudrait, pour en donner une idée, toutes les demi-teintes
de Goldsmith ou d’Addison.
D’abord il est fort laid; il a surtout, chose rare à Paris, le front
ignoble et bas, il est bien fait et grand.
Il a toutes les petitesses d’un bourgeois. S’il achète pour trente-six
francs une douzaine de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures
après il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour aucun prix
on ne pourrait en trouver de semblables à Paris.
(_Le manuscrit s’arrête là._)
LETTRES INÉDITES
I
A SA SŒUR PAULINE.
Bergame, le 19 floréal an IX (9 mai 1801.)
Tu es allée quelquefois à Montfleury[98], ma chère Pauline; de là, tu as
admiré le spectacle enchanteur que présente la vallée arrosée par la
tortueuse Isère. Si tu t’y es trouvée dans un moment d’orage, lorsque
les nuées obscures luttent et se déchirent, que le tonnerre fait
retentir la terre et les cieux, qu’une pluie mêlée de grêle fait tout
plier, ton âme s’est sans doute élevée vers le père des nuages et de la
terre. Tu as senti la puissance du créateur; mais, peu à peu cette idée
sublime a fait place à une douce mélancolie, tu es revenue vers toi-même
et tu as pensé (rêvé) à tes plans de bonheur, tu t’y es enfoncée et tu
n’as vu qu’avec regret la fin de l’orage et le moment de rentrer. Eh
bien, figure-toi une plaine de quarante lieues de largeur, arrosée par
le Tessin, l’Adda, le Mincio et le majestueux Pô; figure-toi une nuit
sombre en plein midi, deux cents coups de tonnerre en demi-heure[99],
des nuages enflammés, se détachant sur un ciel obscur et traversant
l’atmosphère en deux secondes et tu n’auras qu’une bien faible idée de
la magnifique tempête que j’ai vue ce matin.
Jamais spectacle plus beau n’a frappé mes yeux, et les douze ou quinze
camarades qui étaient avec moi ont avoué n’avoir jamais rien vu de si
imposant. Nous avons vu tomber la foudre sur un clocher qui est à nos
pieds; car toute la ville de Bergame est dans le genre de la montée de
Chalemont[100]. Nous sommes au plain-pied, en entrant par derrière et au
dixième, au moins, par devant. Tu remarqueras que nous sommes au pied
des Alpes et que nous apercevons les Apennins.
Tu ne m’écris jamais, je ne sais pourquoi; car tu dois mourir de loisir
et tu sais combien tes lettres me font plaisir. Que font Caroline[101],
Félicie et le chanoine Gaëtan? Donne moi aussi des nouvelles du charmant
Oronce[102]; je brûle de le voir à douze ans.--Adieu, embrasse tout le
monde pour moi.
H. B.[103].
II
A LA MÊME.
Saluces, le 15 frimaire an X (6 décembre 1801).
Je ne peux te dire, ma chère Pauline, combien ta lettre m’a fait
plaisir. Je compte en recevoir souvent, car rien ne t’empêche d’écrire
tes lettres chez Mademoiselle Lassaigne[104] et de les donner à
Marion[105] lorsque tu viens à la maison. De cette manière l’inquisition
sera en défaut. Tu as très bien fait de ne pas abandonner le piano. Dans
le siècle où nous sommes, il faut qu’une demoiselle sache absolument la
musique, autrement on ne lui croit aucune espèce d’éducation. Ainsi, il
faut de toute nécessité que tu deviennes forte sur le piano; roidis-toi
contre l’ennui et songe au plaisir que la musique te donnera un jour.
J’aurais bien désiré que tu apprisses à dessiner. Tu me dis que le
maître qui vient chez Mlle Lassaigne est mauvais; mais il vaut encore
mieux apprendre d’un mauvais maître que de ne pas apprendre du tout.
D’ailleurs, tu rougiras[106] du papier pendant un an, avant que d’être
en état de sentir les règles, et peut-être, à cette époque,
remontreras-tu un bon maître. Ce que je te recommande, c’est de
dessiner la tête et jamais le paysage; rien ne gâte les commençants
comme cela.
Je pense, comme toi, que Monsieur Velly[107] n’est pas très amusant;
cependant il faut le lire; mais tu pourras renvoyer cela à un an ou
deux. En attendant, il conviendra de lire des histoires particulières
qui sont aussi amusantes que les histoires générales le sont peu. Prie
le grand papa Gagnon de te donner l’_Histoire du siècle de Louis XIV_
par Voltaire; l’_Histoire de Charles XII, roi de Suède_ du même;
l’_Histoire de Louis XI_ par Mlle de Lussan[108]; la _Conjuration de
Venise_ par l’abbé de St-Réal. Peu à peu tu y prendras goût et tu
finiras par dévorer l’histoire de France, qui est très intéressante par
elle-même, et qui ne dégoûte que par la platitude et les préjugés de
l’abbé Velly, de son sot continuateur Villaret et de Garnier[109],
encore plus plat, s’il est possible, qu’eux tous.
Il faut accoutumer peu à peu ton esprit à sentir et à juger le _beau_,
dans tous les genres. Tu y parviendras en lisant, d’abord, les ouvrages
légers, agréables et courts. Tu liras ensuite ceux qui exigent plus
d’instruction et qui supposent plus de capacité. Tu connais, sans doute,
_Télémaque_, la _Jérusalem délivrée_; tu pourras lire _Séthos_[110] qui,
quoique ouvrage médiocre, te donnera une idée des mystères d’Isis, si
célèbres dans toute l’antiquité, et de ce qu’était la navigation dans
son enfance.
Je vois avec bien du plaisir que tu lis les tragédies de Voltaire. Tu
dois te familiariser avec les chefs-d’œuvre de nos grands écrivains;
ils te formeront également l’esprit et le cœur. Je te conseille de
lire Racine, le terrible Crébillon, et le charmant Lafontaine. Tu verras
la distance immense qui sépare Racine de Crébillon et de la foule des
imitateurs de ce dernier. Tu me diras ensuite qui tu aimes le mieux de
Corneille ou de Racine. Peut-être Voltaire te plaira-t-il d’abord autant
qu’eux; mais tu sentiras bientôt combien son vers coulant, mais vide,
est inférieur au vers plein de choses du tendre Racine et du majestueux
Corneille.
Tu peux demander au grand papa les _Lettres Persanes_ de Montesquieu et
l’_Histoire naturelle_ de Buffon, à partir du sixième volume; les
premiers ne t’amuseraient pas. Je crois, ma chère Pauline, que ces
divers ouvrages te plairont beaucoup; en même temps, tu feras
connaissance avec leurs immortels auteurs.
Mais c’est assez bavarder sur un même sujet. Donne-moi de grands détails
sur tes occupations chez Mlle Lassaigne[111] et sur la manière dont tu
passes ton temps. Peut-être t’ennuies-tu un peu; mais songe que dans ce
monde nous n’avons jamais de bonheur parfait et mets à profit ta
jeunesse, pour apprendre; les connaissances nous suivent tout le reste
de notre vie, nous sont toujours utiles et, quelquefois, nous consolent
de bien des peines. Pour moi, quand je lis Racine, Voltaire, Molière,
Virgile, l’_Orlando Furioso_, j’oublie le reste du monde. J’entends par
monde cette foule d’indifférents qui nous vexent souvent, et non pas mes
amis que j’ai toujours présents au fond du cœur. C’est là, ma chère
Pauline, que tu es gravée en caractères ineffaçables. Je pense à toi
mille fois le jour; je me fais un plaisir de te revoir grande, belle,
instruite, aimable et aimée de tout le monde. C’est cette douce pensée
qui me rappelle sans cesse Grenoble; je compte y être dans neuf mois. Je
pourrais bien y aller tout de suite, mon colonel m’a offert un congé;
mais mon devoir me retient au régiment.
Tu vois, ma chère, que nous sommes toujours contrariés par quelque
chose; aussi, le meilleur parti que nous ayons à prendre est-il de
tâcher de nous accommoder de notre situation et d’en tirer la plus
grande masse de bonheur possible. C’est là la seule vraie philosophie.
Adieu, écris-moi vite,
H. B.[112]
III
A EDOUARD MOUNIER[113].
Paris, 17 prairial an X (6 juin 1804).
Et voilà les promesses des amis! En me quittant vous me juriez de
m’écrire, vous me donneriez de vos nouvelles le lendemain de votre
arrivée à Rennes, et les jours se passent, un mois s’est presque écoulé
et les journaux seuls m’ont appris que vous existiez.
Je sais que ce temps a été très bien rempli pour vous; vous avez vu des
contrées qui vous étaient inconnues, vous avez fait de nouvelles
connaissances, vous avez acquis de nouveaux amis; était-ce une raison
pour oublier les anciens? Pour moi, tous les jours je vois
l’inconstance, mais je ne la conçois pas encore; en amitié comme en
amour, lorsque une fois on s’est vu, lorsque les âmes se sont senties,
est-il possible de changer? Mais je veux bien vous pardonner, à
condition que vous m’écrirez bien vite et souvent.
Depuis votre départ, tout Paris a couru à une représentation du _Mariage
de Figaro_, donnée dans la salle de l’Opéra au profit de Mlle Contat;
l’assemblée était nombreuse, toutes les élégantes célèbres par leur
beauté ou leurs aventures étaient venues y étaler leurs grâces, et je
vous avouerai que j’ai trouvé le spectacle des loges beaucoup plus
intéressant que celui qui nous avait rassemblés. J’ai été très mécontent
de Dugazon, qui a fait un plat bouffon du spirituel Figaro. Fleury,
Almaviva, et Mlle Contat, la Comtesse, ont joué assez médiocrement; mais
en revanche, Mlle Mars a rendu divinement le rôle du page Chérubin. Je
n’ai jamais rien vu de si touchant que ce jeune homme aux pieds de la
comtesse qu’il adore, recevant ses adieux au moment de partir pour
l’armée; des deux côtés, ces sentiments contraints qu’ils n’osent
s’avouer, ces yeux qui s’entendent si bien quoique leurs bouches n’aient
pas osé parler. Quel tableau plus naturel et en même temps plus
intéressant? Beaumarchais avait très bien amené la situation, mais il
s’était contenté de l’esquisser. Mlles Mars et Contat ont achevé le
tableau par leur jeu charmant à la fois et profond. Tout le reste de la
pièce a été très faiblement goûté. Les pirouettes de Vestris, les grâces
de Mme Coulomb et les cris de Mmes Maillard et Branchu n’ont pu étouffer
l’ennui qui devait naturellement résulter de quatre heures de spectacle
sans intérêt. Le souvenir de l’ancien succès de Figaro a seul empêché
les spectateurs de témoigner leur mécontentement. Il n’en a pas été de
même hier à la représentation du _Roi et le Laboureur_, tragédie
nouvelle.
Arnault[114] avait dit partout qu’elle était de lui. Talma et Lafont y
jouaient, il n’en fallait pas tant pour attirer tout Paris; aussi à cinq
heures la queue s’étendait déjà jusque dans le jardin du Palais-Royal.
On a commencé à 7 heures. De mémoire d’homme on n’a vu amphigouri
pareil; ni plan, ni action, ni style. Un roi de Castille qui tombe de
cheval en chassant à une lieue de Séville, capitale de ses Etats, n’est
secouru que par un paysan et sa fille. Il demeure trois mois dans leur
cabane, apparemment sans qu’aucun de ses ministres ou de ses courtisans
viennent le voir, car Juan et sa fille ignorent absolument qui ils ont
reçu. Enfin il faut quitter cette cabane tant regrettée par le doucereux
roi, car, comme de juste, il est tombé amoureux de la belle Félicie. Il
vient quelques jours après, avec un de ses courtisans, pour la revoir,
mais au lieu d’elle il trouve le vieux Juan, qui lui débite des plaintes
à n’en pas finir contre le gouvernement actuel. Le roi ne trouve d’autre
remède à cela que de le faire son premier ministre. Mais voilà tout à
coup qu’un Léon, soldat jadis fiancé avec Félicie, revient d’Afrique, où
on le croyait enterré depuis longtemps, tout exprès pour l’épouser. Cela
ne lui fait pas grand plaisir. Mais enfin, en vertu de cinq ou six
belles maximes, elle tâchera de s’y résoudre. Cependant ce Léon est
reconnu par ses anciens camarades, qui sont indignés de le voir toujours
simple soldat et qui viennent demander au roi une récompense pour lui.
Le roi le fait sur-le-champ son connétable. Le bon Léon, tout content,
s’en va bien vite à la chaumière pour épouser Félicie, et il est pressé,
car il est six heures du soir, et il veut cueillir cette nuit même le
prix de son amour. Tout va très bien jusque-là; mais le roi s’avise
d’aller aussi à la chaumière et de demander à Léon, pour prix du beau
brevet qu’il vient de lui donner, la main de sa Félicie. Léon lui dit:
«Je n’y veux pas consentir,
Et j’aime, en Castillan, ma maîtresse et mon roi.
C’est le seul vers supportable de la pièce. Là-dessus le roi le
poignarde. C’est ainsi que finit le quatrième acte.
Jusque-là le public avait souffert assez patiemment trois expositions
différentes et quatre ou cinq beaux discours, tous remplis, pour être
plus touchants, de belles et bonnes maximes extraites de Voltaire,
Helvétius, voire même de Puffendorff; mais ce coup de poignard a tout
gâté. L’ennui général s’est manifesté par de nombreux coups de sifflet,
et on a baissé la toile au milieu du cinquième acte[115]. Ce qui a le
plus amusé le public, c’est le style original de la pièce. D’ordinaire,
la dureté des vers est rachetée par quelque force dans la pensée; mais
ici c’est l’énergie de la fadeur.
Voici, mon cher Mounier, quelles sont les belles productions de nos
contemporains, heureux encore s’ils se contentaient de faire des
ouvrages ridicules. Pour moi, indigné de leur sotte bêtise et de leur
basse lâcheté, je tâche de m’isoler le plus possible; je travaille
beaucoup l’anglais et je relis sans cesse Virgile et Jean-Jacques. Je
compte être bientôt débarrassé de mon uniforme et pouvoir me fixer à
Paris. Ce n’est pas que cette ville me plaise beaucoup plus qu’une
autre; mais dans l’impossibilité d’être où je voudrais passer ma vie,
c’est celle qui m’offre le plus de moyens pour continuer mon éducation.
Peut-être un jour viendra que je pourrai habiter le seul pays où le
bonheur existe pour moi; en attendant, cher ami, écrivez-moi souvent;
les bons cœurs sont si rares qu’ils ne sauraient trop se rapprocher.
Faites, je vous prie, accepter l’hommage de mon respect à monsieur votre
père, ainsi qu’à Mlle Victorine, et dites-moi si Rennes vous a plu à
tous autant qu’à Philippine[116].
Happiness and friendship[117].
H. B.,
rue Neuve-Augustin, nº 736, chez M. Bonnemain.
IV
AU MÊME.
Paris, 16 messidor an X (5 juillet 1802).
Je ne reçois voire lettre qu’aujourd’hui, mon cher Mounier, à mon retour
de Fontainebleau, où j’ai passé plusieurs jours à chasser et à disputer
avec mon général[118]. Il voulait absolument me reprendre comme aide de
camp et me faire nommer lieutenant; moi je voulais donner ma démission,
et c’est ce que j’ai fait avant-hier; ainsi, à compter du 12 messidor,
je suis redevenu libre et citoyen.
Quelle idée avez-vous donc sur nos lettres, mon cher Mounier? Est-ce que
nous nous écrivons pour faire de l’esprit ou pour nous communiquer
franchement ce que nous sentons? Ecrivez-moi avec votre cœur et je
serai toujours content. J’ai été charmé de la description de la ville de
Rennes. Je vous vois déjà dans une délicieuse petite chambre donnant sur
les Tabors, rêvant à la jolie fille du Maine ou aux charmantes sœurs
qui, Parisiennes et militaires, emporteront votre cœur d’assaut. Vous
avez beau me plaisanter sur mes amours passagers, vous, monsieur le
philosophe, tout comme un autre vous serez d’abord entraîné par les
femmes vives et légères. Une d’elles, avec un peu de coquetterie, vous
persuadera facilement que vous l’adorez et qu’elle vous aime un peu.
Vous en serez fou pendant deux mois, vous croirez avoir trouvé cette
femme unique qui seule peut faire votre bonheur sur la terre. Mais vous
vous apercevrez bientôt que ce qu’on a fait pour vous, on l’a fait aussi
pour vingt autres. Vous la maudirez, vous vous en voudrez bien. Quelque
temps après, vous trouvez une femme aimable, d’un tout autre caractère,
une femme unique dans son genre; celle-ci est aussi réservée et aussi
douce que l’autre était vive et brillante. Sûre de sa victoire, elle ne
vous prévient pas, elle vous laisse faire les avances, vous reçoit avec
une froideur apparente qu’elle dément bien vite par un tendre regard.
Vous êtes transporté, vous êtes le plus heureux des hommes; pour cette
fois vous n’êtes pas trompé. Hélas! quinze jours après, vous vous
apercevez qu’on répète déjà avec un autre le rôle qu’on avait joué avec
vous.
Lassé bientôt de ce commerce de tromperie, vous vous accoutumerez à ne
regarder les femmes que comme de charmants enfants, avec lesquels il est
permis de badiner, mais à qui l’on ne doit jamais s’attacher. Vous
deviendrez alors ce qu’on appelle un homme aimable, vous plaisanterez
tout, vous serez entreprenant, vous ferez la cour à toutes les belles
que vous verrez, elles vous trouveront délicieux.
Mais tout à coup, vous trouverez une femme auprès de qui toute votre
assurance s’évanouira; vous voudrez parler et les paroles expieront sur
vos lèvres; vous voudrez être aimable et vous ne direz que des choses
communes. Alors, croyez-moi, mon cher Mounier, si l’absence ne fait
qu’augmenter votre passion, si les objets qui vous plaisaient le plus
vous deviennent fades et ennuyeux, c’est en vain que vous voudriez vous
en défendre, vous êtes amoureux et pour la vie.
Rappelez-vous que vous m’avez promis franchise entière; ne craignez pas
ma sévérité.
_Non ignara mali, miseris succurrere disco._
Vous voyez que je suis votre conseil et que je lis l’_Enéide_
quelquefois; aussi je quitte la tendre Didon pour des hommes plus
modernes. Dans ce moment, par exemple, je viens de lire les _Nouveaux
tableaux de famille_ d’A. Lafontaine[119]. J’ai été vraiment charmé; il
y a là un Whater à qui vous porterez envie. Ce roman m’a un peu
réconcilié avec les Allemands. Est-ce que vraiment quelques-uns d’entre
eux auraient de l’esprit?
Je trouve vos assemblées du vendredi superbes; je vois d’ici Mlle
Victorine faisant les honneurs de la maison, et vous, signor prefetino,
distribuant des calembours à droite et à gauche; je ne regrette qu’une
chose, c’est de ne pas être un des aides de camp du général que vous
recevez si bien.
Dites-moi ce qu’ils font, ce qu’ils disent; en un mot, si ce sont de
bons diables, et surtout _answer fast to your everlasting friend_,
H. B.
V
A SA SŒUR PAULINE[120].
Paris, 4 fructidor, An X (22 août 1802.)
Je te réponds tout de suite, ma bonne Pauline, de peur de ne pouvoir le
faire de longtemps, j’ai sur ma table onze ou douze lettres auxquelles
il faut que je réponde, et qui attendent leur tour depuis un mois;
prends de l’ordre de bonne heure, je n’en ai que pour mes études, et
j’ai bien souvent occasion de m’en repentir dans mes relations sociales;
prends pour principe de toujours répondre à une lettre dans les
quarante-huit heures qui suivent sa réception.
Prends tout de suite un maître d’italien, quel qu’il soit; en attendant
de l’avoir, copie, et apprends par cœur les deux auxiliaires _essere_
et _avere_, tâche de comprendre le beau tableau qui est à la tête de ta
grammaire italienne. Je te conseille de prendre une grande feuille de
papier et de le copier. Il faudra lire chaque soir avant de te coucher
le verbe _avere_, ensuite le verbe _essere_. C’est le seul moyen
d’apprendre, je compte là-dessus.
Tu pouvais lire beaucoup mieux que l’_Homme des Champs_[121]. C’est un
pauvre ouvrage. Lis Racine et Corneille, Corneille et Racine et sans
cesse. Puisque tu ne sais pas le latin, tu peux lire les _Géorgiques_,
de Delille. Ne pouvant pas lire Homère et Virgile, tu peux lire _la
Henriade_. Tu y prendras une très légère idée du genre de ces grands
hommes. Lis La Harpe; son goût n’est pas sûr, mais il te donnera les
premières notions, et si jamais j’ai le bonheur de pouvoir passer deux
mois à Claix[122] avec toi, loin des ennuyeux, nous parlerons
littérature. Je te dirai ma manière de voir et j’espère que tu sentiras
de la même manière. Il y a en toi de quoi faire une femme charmante,
mais il faut t’accoutumer à réfléchir, voilà le grand secret.
Pour bien sentir la mesure des vers, il faut en avoir dans l’oreille. Tu
me feras bien plaisir de chercher le quatrième acte d’_Iphigénie_, scène
quatrième et d’apprendre la tirade qui commence par ces mots _mon père_,
jusqu’à _que je leur vais conter_. Je te conseille de les copier et de
les lire le soir. Il est très essentiel de bien lire les vers, je
voudrais que d’ici au mois de septembre prochain, tu susses tout le
rôle d’Iphigénie, je t’apprendrais à le déclamer. Tu pourras te borner à
lire de Corneille, les pièces suivantes: le _Cid_, _Horace_, _Cinna_,
_Rodogune_ et _Polyeucte_. Prie le grand-papa de te prêter le
_Misanthrope_, de Molière. Tu pourras lire _Radamiste et Zénobie_, de
Crébillon, _Mérope_, _Zaïre_ et la _Mort de César_, de Voltaire. Si ton
goût est juste, tu placeras Corneille et Racine au premier rang des
tragiques français, Voltaire et Crébillon au deuxième. Je finis en te
recommandant de lire sans cesse Racine et Corneille, je suis comme
l’Eglise, hors de là point de salut.