sur le boulevard, M. Darbelles, homme de six pieds, notre ami d’enfance,
mais bien ennuyeux. Il nous parlait du cours de Gebelin et voulait
avancer par la science. Il a été plus heureux d’une autre façon,
puisqu’il est ministre aujourd’hui. Il allait voir sa mère rue
Caumartin; pour nous débarrasser de lui, nous entrions chez Maisonnette.
Je commençais, cet été-là, à renaître un peu aux idées de ce monde. Je
parvenais à ne plus penser à Milan; pendant cinq ou six heures de suite,
le réveil, seul, était encore amer pour moi. Quelquefois je restais dans
mon lit, occupé à broyer du noir.
J’écoutais donc dans la bouche de Maisonnette la description de la
manière dont le _pouvoir_, seule chose réelle, était distribué à Paris,
alors, en 1821. En arrivant dans une ville, je demande toujours quelles
sont les douze plus jolies femmes, quels sont les deux hommes les plus
riches, quel est l’homme qui peut me faire pendre.
Maisonnette répondait assez bien à mes questions. L’étonnement pour moi,
c’est qu’il fût de bonne foi dans son amour pour le mot de _Roi_. Quel
mot pour un Français! me disait-il avec enthousiasme et ses petits yeux
noirs et égarés se levant au ciel.
Maisonnette était professeur de rhétorique en 1811, il donna
spontanément congé à ses élèves le jour de la naissance du roi de Rome.
En 1815, il fit un pamphlet en faveur des Bourbons. M. Decazes le lut,
l’appela et le fit écrivain politique avec six mille francs.
Aujourd’hui, Maisonnette est bien commode pour un ministre, il sait
parfaitement et sûrement, comme un dictionnaire, tous les petits faits,
tous les dessous de cartes des intrigues politiques de Paris de 1815 à
1832.
Je ne voyais pas ce mérite qu’il faut interroger pour le voir. Je
n’apercevais que cette incroyable manière de raisonner. Je me disais: De
qui se moque-t-on ici? Est-ce de moi? Mais à quoi bon? Est-ce de
Lussinge? Est-ce de ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid
avec son nez retroussé? Ce jeune homme avait quelque chose d’effronté et
d’extrêmement déplaisant. Ses yeux, petits et sans expression, avaient
un air toujours le même et cet air était méchant.
Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis
pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents--c’est M.
le comte Gazul[86], aujourd’hui si connu, et dont une lettre reçue la
semaine passée m’a rendu heureux pendant deux jours. Il devait avoir
dix-huit ans, étant né, ce me semble, en 1804[87].
Je croirais assez, avec Buffon, que nous tenons beaucoup de nos mères,
toute plaisanterie à part sur l’incertitude paternelle, incertitude qui
est bien rare pour le premier enfant. Cette théorie me semble confirmée
par le comte Gazul. Sa mère a beaucoup d’esprit français et une raison
supérieure. Comme son fils, elle me semble susceptible d’attendrissement
une fois par an. Je trouve la sensation de _sec_ dans la plupart des
ouvrages de M. Gazul, mais j’escompte sur l’avenir.
Dans le temps du joli petit jardin de la rue Caumartin, Gazul était
l’élève de rhétorique du plus abominable maître. Le mot _abominable_ est
bien étonné de se voir accolé au nom de Maisonnette, le meilleur des
êtres. Mais tel était son goût dans les arts--le faux, le brillant, le
vaudevillique avant tout.
Il était élève de M. Luce de Lancival que j’ai connu dans ma jeunesse
chez M. de Maisonneuve, qui n’imprimait pas ses tragédies, quoiqu’elles
eussent rencontrées le succès. Ce brave homme me rendit le service de
dire que j’aurais un esprit supérieur[88].
--Vous voulez dire un _orgueil supérieur_, dit en riant Martial Daru,
qui me voyait presque stupide. Mais je lui pardonnais tout, il me
menait chez Clotilde, alors première danseuse à l’Opéra.
Quelquefois--quels beaux jours pour moi!--je me trouvais dans sa loge à
l’Opéra et devant moi, quatrième, elle s’habillait et se déshabillait.
Quel moment pour un provincial!
Luce de Lancival avait une jambe de bois et de la gentillesse; du reste,
il eût mis un calembour dans une tragédie. Je me figure que c’est ainsi
que Dorat devait penser dans les arts. Je trouve le mot juste, c’est un
régent de Boucher. Peut-être, en 1860, y aura-t-il encore des tableaux
de Boucher au Musée.
Maisonnette avait été l’élève de Luce, et Gazul est l’élève de
Maisonnette. C’est ainsi qu’Annibal Carrache est l’élève du flamand
Calcar.
Outre sa passion prodigieuse autant que sincère pour le ministre régnant
et sa bravoure, Maisonnette avait une autre qualité qui me plaît: il
recevait vingt-deux mille francs du ministre pour prouver aux Français
que les Bourbons étaient adorables, et il en mangeait trente.
Après avoir écrit quelquefois deux heures de suite, pour persuader les
Français, Maisonnette allait voir une femme honnête du peuple à laquelle
il offrait cinq cents francs. Il était laid, petit, mais il avait un feu
tellement espagnol, qu’après trois visites, ces dames oubliaient sa
singulière figure pour ne plus voir que la sublimité du billet de cinq
cents francs.
Il faut que j’ajoute quelque chose pour l’œil d’une femme honnête et
sage, si jamais un tel œil s’arrête sur ces pages: D’abord cinq cents
francs en 1832, c’est comme mille en 1872. Ensuite, une charmante
marchande de cachets m’avoua qu’avant le billet de cinq cents francs de
Maisonnette, elle n’avait jamais eu à elle un double napoléon.
Les gens riches sont bien injustes et bien comiques lorsqu’ils se font
juges dédaigneux de tous les péchés et crimes commis pour de l’argent.
Voyez la vie de M. le duc Decazes depuis sa chute en 1820, après
l’action de Louvel, jusqu’à ce jour.
Me voici donc en 1822, passant trois soirées par semaine à
l’Opéra-Bouffe et une ou deux chez Maisonnette, rue Caumartin. Quand
j’ai eu du chagrin, la soirée a toujours été le moment difficile de ma
vie. Les jours d’Opéra, de minuit à deux heures, j’étais chez Mme Pasta
avec Lussinge, Miniorini, Fiori, etc.
Je faillis avoir un duel avec un homme fort gai et fort brave qui
voulait que je le présentasse chez Mme Pasta. C’est l’aimable Edouard
Edwards, cet Anglais, le seul de sa race qui eût l’habitude de faire de
la gaieté, mon compagnon de voyage en Angleterre, celui qui, à Londres,
voulait se battre pour moi.
Vous n’avez pas oublié qu’il m’avait averti d’une vilaine faute: de
n’avoir pas pris assez garde à une insinuation offensante d’une espèce
de paysan, capitaine d’un bateau à Calais.
Je déclinai de le présenter; c’était le soir et déjà alors, ce pauvre
Edouard, à neuf heures du soir, n’était plus l’homme du matin.
--Savez-vous, mon cher B... me dit-il, qu’il ne tiendrait qu’à moi
d’être offensé.
--Savez-vous, mon cher Edwards, que j’ai autant d’orgueil que vous et
que votre franchise m’est fort indifférente, etc.
Cela alla fort bien; je tire fort bien, je casse neuf poupées sur
douze--M. Prosper Mérimée l’a vu au tir du Luxembourg--Edwards tirait
bien aussi, peut-être un peu moins bien.
Enfin cette querelle augmenta notre amitié. Je m’en souviens parce que,
après une étourderie bien digne de moi, je lui demandais le lendemain ou
le surlendemain au plus tard, de me présenter au fameux docteur Edwards,
son frère, dont on parlait beaucoup en 1822. Il tuait mille grenouilles
par mois et allait, dit-on, découvrir comment nous respirons et un
remède pour les maladies de poitrine des jolies femmes.
Vous savez que le froid, au sortir du bal, tue chaque année, à Paris,
onze cents jeunes femmes[89]. J’ai vu le chiffre officiel.
Or le savant, sage, tranquille, appliqué docteur Edwards avait en fort
petite recommandation les amis de son frère Edouard. D’abord, le docteur
avait seize frères et mon ami était le plus mauvais sujet de tous. C’est
à cause de son ton trop gai et de son amour passionné pour la plus
mauvaise plaisanterie, qu’il ne voulait pas laisser perdre si elle lui
venait, que je n’avais pas voulu le mener chez Mme Pasta. Il avait une
grosse tête, de beaux yeux et les plus jolis cheveux blonds que j’ai
vus. Sans cette diable de manie de vouloir avoir autant d’esprit qu’un
Français, il eût été fort aimable, et il n’eut tenu qu’à lui d’avoir les
plus grands succès auprès des femmes comme je le dirai en parlant
d’_Eugeny_[90], mais elle est encore si jeune, que peut-être il est mal
d’en parler dans ce bavardage qui peut être imprimé dix ans après ma
mort. Si je mets vingt, toutes les _nuances de la vie_ seront changées,
le lecteur ne verra plus que les masses. Et où diable sont les _masses_
dans ces jeux de ma plume? C’est une chose à examiner.
Je crois que, pour se venger noblement, car il avait l’âme noble quand
elle n’était pas offusquée par cinquante verres d’eau-de-vie, Edwards
travailla beaucoup pour obtenir la permission de me présenter au
docteur.
Je trouvai un petit salon archi-bourgeois; une femme du plus grand
mérite qui parlait morale et que je pris pour une _quakeress_ et enfin
dans le docteur un homme du plus rare mérite caché dans un petit corps
malingre duquel la vie avait l’air de s’échapper. On n’y voyait pas dans
ce salon (rue du Helder nº 12). On m’y reçut fraîchement.
Quelle diable d’idée de m’y faire présenter! Ce fut un caprice imprévu,
une folie. Au fond, si je désirais quelque chose, c’était de connaître
les hommes. Tous les mois, peut-être je retrouvais cette idée, mais il
fallait que les goûts, les passions, les autres folies qui remplissaient
ma vie, laissassent tranquille la surface de l’eau pour que cette image
pût y apparaître. Je me disais alors, je ne suis pas comme... (sic)
comme... (sic), des fats de ma connaissance; je ne choisis pas mes amis.
_Je prends au hasard ce qui se trouve sur ma route._
Cette phrase a fait mon orgueil pendant dix ans.
Il m’a fallu trois années pour vaincre la répugnance et la frayeur que
j’inspirais dans le salon de Mme Edwards. On me prenait pour un Don
Juan, pour un monstre de séduction et d’esprit infernal. Certainement,
il ne m’en eût pas coûté davantage pour me faire supporter dans le salon
de Mme de Talaru, ou de Mme Duras, ou de Mme de Broglie, qui admettait
tout couramment des bourgeois, ou de Mme G....t que j’aimais (je parle
de Mlle P. de M.), ou même dans le salon de Mme Récamier.
Mais, en 1822, je n’avais pas compris toute l’importance de la réponse à
cette question sur un homme qui imprime un livre qu’on lit: Quel homme
est-ce?
J’ai été sauvé du mépris par cette réponse: Il va beaucoup chez Mme de
Tracy. La société de 1829 a besoin de mépriser l’homme à qui, à tort ou
à raison, elle accorde quelque esprit dans ses livres. Elle a peur, elle
n’est plus juge impartial. Qu’eût-ce été si l’on avait répondu: Il va
beaucoup chez Mme de Duras (Mlle de Kersaint).
Hé bien! même aujourd’hui, où je sais l’importance de ces réponses, à
cause de cette importance même, je laisserais le salon à la mode. (Je
viens de déserter le salon de lady Holye... en 1832).
Je fus fidèle au salon du docteur Edwards, qui n’était point aimable,
comme on l’est à une maîtresse laide, parce que je pouvais le laisser
chaque mercredi (c’était le jour de Mme Edwards).
Je me soumettrais à tout par le caprice du moment; si l’on me dit la
veille: Demain il faudra vous soumettre à tel moment d’ennui, mon
imagination en fait un monstre, et je me jetterais par la fenêtre plutôt
que de me laisser mener dans un salon ennuyeux.
Chez Mme Edwards, je connus M. Stritch, anglais impassible et triste,
parfaitement honnête, victime de l’Amirauté, car il était Irlandais et
avocat, et cependant défendant, comme faisant partie de son honneur, les
préjugés semés et cultivés dans les têtes anglaises par l’aristocratie.
J’ai retrouvé cette singulière absurdité mêlée avec la plus haute
honnêteté, la plus parfaite délicatesse, chez M. Rogers, près Birmingham
(chez qui je passai quelque temps en août 1826). Ce caractère est fort
commun en Angleterre. Pour les idées semées et cultivées par l’intérêt
de l’aristocratie, on peut dire, ce qui n’est pas peu, que l’Anglais
manque de logique presque autant qu’un Allemand.
La logique de l’Anglais, si admirable en finance et dans tout ce qui
tient à un art qui produit de l’argent à la fin de chaque semaine,
devient confuse dès qu’on s’élève à des sujets un peu abstraits et qui,
_directement, ne produisent pas de l’argent_. Ils sont devenus imbéciles
dans les raisonnements relatifs à la haute littérature par le même
mécanisme qui donne des imbéciles à la diplomatie _of the King of
French_, on ne choisit que dans un petit nombre d’hommes. Tel homme fait
pour raisonner sur le génie de Shakespeare et de Cervantes (grands
hommes morts le même jour, 16 avril 1616, je crois), est marchand de fil
de coton à Manchester. Il se reprocherait comme perte de temps d’ouvrir
un livre directement relatif au coton, et à son exportation en
Allemagne, quand il est filé, etc., etc.
De même le King of French ne choisit ses diplomates que parmi les jeunes
gens de grande naissance et de haute fortune. Il faut chercher la valeur
là où s’est formé M. Thiers (vendu en 1830). Il est fils d’un petit
bourgeois d’Aix en Provence.
Arrivé à l’été de 1822, ou à peu près après mon départ de Milan, je ne
songeais que rarement à m’esquiver volontairement de ce monde. Ma vie se
remplissait, non pas de choses agréables, mais enfin de choses
quelconques qui s’interposaient entre moi et le dernier bonheur qui
avait fait l’objet de mon culte.
J’avais deux plaisirs fort innocents: 1º Bavarder après déjeuner en me
promenant avec Lussinge ou quelque homme de ma connaissance; j’en avais
huit ou dix, tous, comme à l’ordinaire, donnés par le hasard; 2º quand
il faisait chaud, aller lire les journaux anglais dans la jardin de
Galigliani. Là je relus avec délices quatre ou cinq romans de Walter
Scott. Le premier, celui où se trouvent Henry Morton et le sergent
Boswell (_Old Mortality_, je crois) me rappelait les souvenirs si vifs
pour moi de Volterre. Je l’avais souvent ouvert par hasard, attendant
Métilde à Florence, dans le cabinet littéraire de Molini sur l’Arno. Je
les lus comme souvenir de 1818.
J’eus de longues disputes avec Lussinge. Je soutenais qu’un grand tiers
du mérite de sir Walter Scott était dû à un secrétaire qui lui ébauchait
les descriptions de paysage en présence de la nature. Je le trouvais
comme je le trouve, faible en peinture de passion, en connaissance du
cœur humain. La postérité confirmera-t-elle le jugement des
contemporains qui place le Baronnet Ultra immédiatement après
Shakespeare.
Moi j’ai en horreur sa personne et j’ai plusieurs fois refusé de le voir
(à Paris, par M. de Mirbel, à Naples en 1832, à Rome) (_idem_).
Fox lui donna une place de cinquante ou cent mille francs et il est
parti de là pour calomnier lord Byron, qui profita de cette haute leçon
d’hypocrisie: voir la lettre que lord Byron m’écrivit en 1823[91].
La santé morale me revenant, dans l’été de 1822, je songeais à faire
imprimer un livre intitulé l’_Amour_, écrit au crayon à Milan en me
promenant et en songeant à Métilde.
Je comptais le refaire à Paris et il en a grand besoin. Songer un peu
profondément à ces sortes de choses me rendait trop triste, c’était
passer la main violemment sur une blessure à peine cicatrisée. Je
transcrivis à l’encre ce qui était encore au crayon.
Mon ami Edwards me trouva un libraire (M. Mongie) qui ne me donna rien
de mon manuscrit et me promit la moitié du bénéfice, si jamais il y en
avait.
Aujourd’hui que le hasard m’a donné des salons, je reçois des lettres de
libraires à moi inconnus (juin 1832, de M. Thievoz, je crois) qui
m’offrent de payer comptant des manuscrits. Je ne me doutais pas de tout
le mécanisme de la basse littérature. Cela m’a fait horreur et m’eût
dégoûté d’écrire. Les intrigues de M. Hugo (voir dans la _Gazette des
Tribunaux_ de 1831, son procès avec la librairie Bossan ou Plozan), les
manœuvres de M. de Chateaubriand, les courses de Béranger, mais elles
sont si justifiables, ce grand poète avait été destitué par les Bourbons
de sa place de 1,800 fr. au ministère de l’Intérieur.
La bêtise des Bourbons paraît dans tout son jour. S’ils n’eussent pas
bassement destitué un pauvre commis pour une chanson gaie bien plus que
méchante, ce grand poète n’eût pas cultivé son talent et ne fût pas
devenu un des plus puissants leviers qui a chassé les Bourbons. Il a
formé gaiement le mépris des Français pour ce _trône pourri_. C’est
ainsi que l’appelait la reine d’Espagne, morte à Rome, l’amie du prince
de La Paix.
Le hasard me fit connaître cette Cour, mais écrire autre chose que
l’analyse du cœur humain m’ennuie; si le hasard m’avait donné un
secrétaire, j’aurais été une autre (mot illisible).
--Nous avons bien assez de celle-ci, dit l’avocat du diable.
Cette vieille reine avait amené d’Espagne à Rome un vieux confesseur. Ce
confesseur entretenait la belle-fille du cuisinier de l’Académie de
France. Cet Espagnol fort vieux et encore vert galant, eut l’imprudence
de dire (ici je ne puis donner les détails plaisants, les masques
vivent) de dire enfin que Ferdinand VII était le fils d’un tel et non de
Charles IV; c’était là un des grands péchés de la vieille reine. Elle
était morte, un espion sut le propos du prêtre. Ferdinand l’a fait
enlever à Rome et cependant, au lieu de lui faire donner du poison, une
contre-intrigue que j’ignore a fait jeter ce vieillard aux _Présides_.
Oserai-je dire quelle était la maladie de cette vieille reine remplie de
bon sens? (je le sus à Rome en 1817 ou 1824): c’était une suite de
galanteries si mal guéries qu’elle ne pouvait tomber sans se casser un
os. La pauvre femme, étant reine, avait honte de ces accidents fréquents
et n’osait se faire bien guérir. Je trouvai le même genre de malheur à
la Cour de Napoléon en 1811. Je connaissais hélas! beaucoup l’excellent
Cuillerier. Je lui menai trois dames, à deux desquelles je bandai les
yeux (rue de l’Odéon nº 26).
Il me dit deux jours après qu’elles avaient la fièvre (effet de la
vergogne et non de la maladie). Ce parfaitement galant homme ne leva
jamais les yeux pour les regarder.
Il est toujours heureux pour la race des Bourbons d’être débarrassée
d’un stremon[92] comme Ferdinand VII. M. le duc de Laval, parfaitement
honnête homme, mais noble et duc (ce qui fait deux maladies mentales)
s’honorait en me parlant de l’amitié de Ferdinand VII. Et cependant il
avait été trois ans ambassadeur à sa cour.
Cela rappelle la haine profonde de Louis XVI pour Franklin. Ce prince
trouva une manière vraiment bourbonnique de se venger: il fit peindre la
figure, de ce vénérable vieillard au fond d’un pot de chambre de
porcelaine.
Mme Campan nous racontait cela chez Mme Cardon (rue de Lille, au coin de
la rue de Bellechasse), après le 18 Brumaire. Les mémoires d’alors,
qu’on lisait chez Mme Cardon, étaient bien opposés à la rapsodie
larmoyante qui attendrit les jeunes femmes les plus distinguées du
faubourg Saint-Honoré (ce qui a désenchanté l’une d’elles à mes faibles
yeux, vers 1827).
CHAPITRE XI
Me voilà donc avec une occupation pendant l’été de 1822. Corriger les
épreuves de _l’Amour_ imprimé in-12--sur du mauvais papier. M. Mongie me
jura avec indignation qu’on l’avait trompé sur la qualité du papier. Je
ne connaissais pas les libraires en 1822. Je n’avais jamais eu affaire
qu’à M. Firmin Didot, auquel je payais tout papier d’après son tarif. M.
Mongie faisait des gorges chaudes de mon imbécillité.
--Ah! celui-là _n’est pas ficelle_! disait-il en pâmant de rire et en me
comparant aux Ancelot, aux Vitet, aux... (_sic_) et autres auteurs de
métier.
Hé bien! j’ai découvert par la suite que M. Mongie était de bien loin le
plus honnête homme. Que dirai-je de mon ami, M. Sautelet, jeune avocat,
mon ami avant qu’il ne fût libraire?
Mais le pauvre diable s’est tué de chagrin en se voyant délaissé par une
veuve riche, nommée Mme Bonnet ou Bourdel, quelque nom noble de ce genre
et qui lui préférait un jeune pair de France (cela commençait à être un
son bien séduisant en 1828). Cet heureux pair était, je crois, M.
Pérignon, qui avait eu mon amie, Mlle Vigano, la fille du grand homme,
en 1820.
C’était une chose bien dangereuse pour moi, que de corriger les épreuves
d’un livre qui me rappelait tant de nuances de sentiments que j’avais
éprouvés en Italie. J’eus la faiblesse de prendre une chambre à
Montmorency. J’y allais le soir en deux heures par la diligence de la
rue Saint-Denis. Au milieu des bois, surtout à gauche de la Sablonnière
en montant, je corrigeais mes épreuves. Je faillis devenir fou.
Les folles idées de retourner à Milan, que j’avais si souvent
repoussées, me revenaient avec une force étonnante. Je ne sais pas
comment je fis pour résister.
La force de la passion qui fait qu’on ne regarde qu’une seule chose, ôte
tout souvenir de la distance où je me trouve de ces temps-là. Je ne me
rappelle que la forme des arbres de cette partie du bois de Montmorency.
Ce qu’on appelle la vallée de Montmorency n’est qu’un coin de
promontoire qui s’avance vers la vallée de la Seine et directement sur
le dôme des Invalides[93].
Quand Lanfranc peignait une coupole à cent cinquante pieds de hauteur,
il outrait certains traits.--L’aria depinge (l’air se charge de
peindre), disait-il.
De même comme on sera bien plus détrompé des Kings, des blesno (nobles)
et des tresprê (prêtres) vers 1870 qu’aujourd’hui, il me vient la
tentation d’outrer certains traits contre cette minever[94] de l’espèce
humaine, mais j’y résiste, ce serait être _infidèle à la vérité_,
Infidèle à sa couche. (Cymbeline)
Seulement, que n’ai-je un secrétaire pour pouvoir dicter des faits, des
anecdotes et non pas des raisonnements sur ces trois choses. Mais ayant
écrit vingt-sept pages aujourd’hui, je suis trop fatigué pour détailler
les anecdotes qui assiègent ma mémoire.
3 juillet.--J’allais assez souvent corriger les épreuves de l’_Amour_
dans le parc de Mme Doligny, à Corbeil. Là, je pouvais éviter les
rêveries tristes; à peine mon travail terminé je rentrais au salon.
Je fus bien près de rencontrer le bonheur en 1824. En pensant à la
France durant les six ou sept ans que j’ai passés à Milan, espérant bien
ne jamais revoir Paris, sali par les Bourbons, ni la France, je me
disais: une seule femme m’eût fait pardonner à ce pays-là, la comtesse
Bertois. Je l’aimai en 1824. Nous pensions l’un à l’autre depuis que je
l’avais vue les pieds nus en 1814, le lendemain de la bataille de
Montmirail ou de Champaubert, entrant à six heures du matin chez sa
mère, la M... de M., pour demander des nouvelles de l’affaire.
Eh bien! Mme Bertois était à la campagne chez Mme Doligny, son amie.
Quand enfin je me déterminais à produire ma maussaderie chez Mme
Doligny, elle me dit:
--Mme Bertois vous a attendu; elle ne m’a quittée qu’avant-hier à cause
d’un événement affreux: elle vient de perdre une de ses charmantes
filles.
Dans la bouche d’une femme aussi sensée que Mme Doligny, ces paroles
avaient une grande portée. En 1814, elle m’avait dit: Mme Bertois sent
tout ce que vous valez.
En 1823 ou 22, Mme Bertois avait la bonté de m’aimer un peu. Mme Doligny
lui dit un jour: «Vos yeux s’arrêtent sur Belle; s’il avait la taille
plus élancée, il y a longtemps qu’il vous aurait dit qu’il vous aime.»
Cela n’était pas exact. Ma mélancolie regardait avec plaisir les yeux si
beaux de Mme Bertois. Dans ma stupidité, je n’allais pas plus loin. Je
ne disais pas: pourquoi cette jeune femme me regarde-t-elle?--J’oubliais
tout à fait les excellentes leçons d’amour que m’avait jadis données mon
oncle Gagnon[95] et mon ami et protecteur Martial Daru.
Heureux si je me fusse souvenu de ce grand tacticien! Que de succès
manqués! Que d’humiliations reçues! Mais si j’eusse été habile, je
serais dégoûté des femmes jusqu’à la nausée, de la musique et de la
peinture comme mes deux contemporains, MM. de la R. et P. H., sont secs,
dégoûtés du monde, philosophes. Au lieu de cela, dans tout ce qui touche
aux femmes, j’ai eu le bonheur d’être dupe comme à vingt-cinq ans.