comparaison, se sont passés dans les salles de spectacle. A force d’être
heureux à la _Scala_ (salle de Milan), j’étais devenu une espèce de
crana... (_sic_).
A dix ans, mon père, qui avait tous les préjugés de la religion et de
l’aristocratie, m’empêcha violemment d’étudier la musique. A seize,
j’appris successivement à jouer du violon, à chanter et à jouer de la
clarinette. De cette dernière façon seule, j’arrivai à produire des sons
qui me faisaient plaisir. Mon maître, un beau et bel Allemand, nommé
Hermann, me faisait jouer des cantilènes tendres.
Qui sait? peut-être connaissait-il Mozart? c’était en 1797, Mozart
venait de mourir.
Mais alors, ce grand nom ne me fut point révélé. Une grande passion pour
les mathématiques m’entraîna; pendant deux ans, je ne pensai qu’à elles.
Je partis pour Paris, où j’arrivai le lendemain du 18 Brumaire (10
novembre 99).
Depuis, quand j’ai voulu étudier la musique, j’ai reconnu qu’il était
trop tard à ce signe: ma passion diminuait à mesure qu’il me venait un
peu de connaissance. Les sons que je produisais me faisaient horreur à
la différence de tant d’exécutants du quatrième ordre qui ne doivent
leur peu de talent--qui toutefois le soir, à la campagne, fait
plaisir--qu’à l’intrépidité avec laquelle le matin ils s’écorchent les
oreilles à eux-mêmes--mais ils ne se les écorchent pas, car.... cette
métaphysique ne finirait jamais.
Enfin, j’ai adoré la musique et avec le plus grand bonheur pour moi, de
1806 à 1810, en Allemagne.
De 1814 à 1821, en Italie. En Italie je pouvais discuter musique avec le
vieux Mayer, avec le jeune Paccini, avec les compositeurs. Les
exécutants, le marquis Caraffa, les Vicontini de Milan, trouvaient au
contraire que je n’avais pas le sens commun. C’est comme aujourd’hui si
je parlais politique à un sous-préfet.
Un des étonnements du comte Daru, véritable homme de lettres de la tête
aux pieds, digne de l’hébétement de l’Académie des Inscriptions de 1828,
était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu’un. Un jour,
il acheta de Delaunay, qui me l’a dit, un petit ouvrage de moi qui, à
cause de l’épuisement, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à
mourir de rire, dit le libraire.
--Comment, quarante francs!
--Oui, monsieur le comte, et par grâce, et vous ferez plaisir au
marchand en ne le prenant pas à ce prix.
--Est-il possible! disait l’Académicien en levant les yeux au ciel; cet
enfant! ignorant comme une carpe!
Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant la
lune lorsqu’elle n’a qu’un petit croissant pour nous, se disent: Quelle
admirable clarté! la lune est presque pleine! M. le comte Daru, membre
de l’Académie française, associé de l’Académie des sciences, etc., etc.,
et moi, nous regardions le cœur de l’homme, la nature, etc., de côtés
opposés.
Une des admirations de Miniorini, dont la jolie chambre était voisine
de la mienne au second étage de l’hôtel des Lillois, c’est qu’il y eût
des êtres qui pussent m’écouter quand je parlais musique. Il ne revint
pas de sa surprise quand il sut que c’était moi qui avais fait une
brochure sur Haydn. Il approuvait assez le livre--trop métaphysique,
disait-il; mais que j’eusse pu l’écrire, mais que j’en fusse l’auteur,
moi, incapable de frapper un accord de septième diminuée sur un piano,
voilà ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux. Et il les avait fort
beaux, quand il y avait, par hasard, un peu d’expression.
Cet étonnement, que je viens de décrire un peu au long, je l’ai trouvé
petit ou grand chez tous mes interlocuteurs jusqu’à l’époque (1827) où
je me suis mis à avoir de l’esprit.
Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille; j’ai besoin de
vaincre à chaque instant cette pudeur d’honnête homme qui a horreur de
parler de soi. Ce livre n’est pas fait d’autre chose cependant. Je ne
prévoyais d’autre difficulté que d’avoir le courage de dire la vérité,
surtout; c’est la moindre chose.
Les détails me manquent un peu sur ces époques reculées, je deviendrai
moins sec et moins verbeux à mesure que je m’approcherai de l’intervalle
de 1826 à 1830. Alors, mon malheur me força à avoir de l’esprit; je me
souviens de tout comme d’hier.
Par une malheureuse disposition physique qui m’a fait passer pour
mauvais Français, je ne [puis] que très difficilement avoir du plaisir
pour de la musique chantée dans une salle française.
Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, n’en était pas
moins _l’opera buffa._
Mme Pasta y jouait _Tancrède_, _Othello_, _Roméo et Juliette_... d’une
façon qui, non seulement n’a jamais été égalée, mais qui n’avait
certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.
Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait l’âme tragique,
mais il était si bête qu’il tombait dans les affectations les plus
ridicules. Je soupçonne que, outre l’éclipse totale d’esprit, il avait
encore cette sensibilité indispensable pour ensemencer les succès, et
que j’ai retrouvée avec tant de peine jusque chez l’admirable et aimable
Béranger.
Talma, donc, fut probablement servile, bas, rampant, flatteur et,
peut-être, quelque chose de plus envers Mme de Staël qui,
continuellement et bêtement occupée de sa laideur (si un tel mot que
bête peut s’écrire à propos de cette femme admirable) avait besoin, pour
être rassurée, de raisons palpables et sans cesse renaissantes.
Mme de Staël, qui avait admirablement, comme un de ses amants, M. le
prince de Talleyrand, _l’art du succès à Paris_, comprit qu’elle aurait
à gagner à donner son cachet au succès de Talma, qui commençait à
devenir général et à perdre par sa durée le peu respectable caractère de
_mode_.
Le succès de Talma commença par de la hardiesse; il eut le courage
d’innover, le seul des courages qui soit étonnant en France. Il fut neuf
dans le _Brutus_ de Voltaire et bientôt après dans cette pauvre
ampliation: _Charles IX_ de M. de Chénier. Un vieux et très mauvais
acteur que j’ai connu, l’ennuyeux et royaliste Naudet, fut si choqué du
génie innovateur du jeune Talma, qu’il le provoqua plusieurs fois en
duel. Je ne sais si, en vérité, Talma avait pris l’idée et le courage
d’innover, je l’ai connu bien au-dessous de cela.
Malgré sa grosse voix factice et l’affectation presque aussi ennuyeuse
de ses poignets disloqués, l’être en France qui avait de la disposition
à être ému par les beaux sentiments tragiques du troisième acte de
l’_Hamlet_ de Ducis ou les belles scènes des derniers actes
d’_Andromaque_ n’avait d’autre ressource que de voir Talma.
Il avait l’âme tragique et à un point étonnant. S’il y eût joint un
caractère simple et le courage de demander conseil, il eût pu aller plus
loin, par exemple, être aussi sublime que Monvel dans Auguste (_Cinna_).
Je parle ici de toutes choses que j’ai vues et bien vues ou du moins
fort en détail, ayant été amateur passionné du Théâtre-Français.
Heureusement pour Talma, avant qu’un écrivain, homme d’esprit et parlant
souvent au public (M. l’abbé Geoffroy), s’amusât à vouloir détruire sa
réputation, il avait été dans les convenances de Mme de Staël de le
porter aux nues. Cette femme éloquente se chargea d’apprendre aux sots
en quels termes ils devaient parler de Talma.
On peut penser que l’emphase ne fût pas épargnée; le nom de Talma devint
européen.
Son abominable affectation devint de plus en plus nuisible aux Français,
gent moutonnière.
Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.
La mélancolie vague et donnée par la fatalité, comme dans Œdipe,
n’aura jamais d’acteur comparable à Talma. Dans Manlius, il était bien
Romain: _Prends_, _lis_, et: _Connais-tu la main de Rutile_[81]?
étaient divins. C’est qu’il n’y avait pas moyen de remettre là
l’abominable chant du vers alexandrin. Quelle hardiesse il me fallait
pour penser cela en 1805? Je frémis presque d’écrire de tels blasphèmes
aujourd’hui (1832) que les deux idoles sont tombées. Cependant, en 1805,
je prédisais 1832, et le succès m’étonne et me rend stupide.
M’en arrivera-t-il autant avec le ti... (sic). Le chant continu, la
grosse voix, le tremblement des poignets, la démarche affectée
m’empêchaient d’avoir un plaisir pour cinq minutes de suite en voyant
Talma, et, à chaque instant, il fallait choisir, vilaine occupation pour
l’imagination--ou plutôt alors la tête tue l’imagination.
Il n’y avait de parfait dans Talma que sa tête et son _regard vague_. Je
reviendrai sur ce grand mot à propos des Madones de Raphaël et de
mademoiselle Virginie de Lafayette, Mme Adolphe, A. Périer, qui avait
cette beauté en un degré suprême et dont sa bonne grand’mère, Mme la
comtesse de Tracy, était très fière.
Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l’adorai. Il
remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard
et Othello.
Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant, je
ne l’ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans
mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En rentrant,
elle passait des heures entières sur un canapé à pleurer et à avoir des
accès de nerfs.
Toutefois, ce talent tragique étant mêlé avec le talent de chanter,
l’oreille achevait l’émotion commencée par les yeux, et Mme Pasta
restait longtemps, par exemple deux secondes ou trois, dans la même
position. Cela a-t-il été une facilitation ou un obstacle de plus à
vaincre? J’y ai souvent rêvé. Je penche à croire que cette circonstance
de rester forcément longtemps dans la même position ne donne ni
facilités, ni difficultés nouvelles. Reste pour l’âme, de Mme Pasta, la
difficulté de donner son attention à bien chanter.
Le chevalier Miniorini, Lussinge, di Fiori, Sutton-Sharp et quelques
autres, réunis par notre admiration pour la _gran donna_, nous avions un
éternel sujet de discussion dans la manière dont elle avait joué _Roméo_
dans la dernière représentation, dans les sottises que disaient à cette
occasion ces pauvres gens de lettres français, obligés d’avoir un avis
sur une chose si antipathique au caractère français: la _musique_.
L’abbé Geoffroy, de bien loin le plus spirituel et le plus savant des
journalistes, appelait sans façon Mozart _un faiseur de charivari_; il
était de bonne foi et ne sentait que _Grétry_ et _Monsigny_, qu’il
_avait appris_.
De grâce, lecteur bénévole, comprenez bien ce mot, c’est l’histoire de
la musique en France.
Qu’on juge des âneries que disaient, en 1822, toute la tourbe des gens
de lettres, journalistes tellement inférieurs à M. Geoffroy. On a réuni
les feuilletons de ce spirituel maître d’école, et, dit-on, c’est une
plate réunion. Ils étaient divins, servis en impromptu, deux fois la
semaine, et mille fois supérieurs aux lourds articles d’un M. Hoffmann
ou d’un M. Féletz qui, réunis, font peut-être meilleure figure que les
délicieux feuilletons de Geoffroy. Dans leur temps, je déjeunais au café
Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh
bien! les jours où il n’y avait pas feuilleton de Geoffroy, je déjeunais
mal.
Il les faisait en entendant la lecture des thèmes latins de ses écoliers
à la pension... (sic) où il était maître. Un jour, faisant entrer des
écoliers dans un café près de la Bastille pour prendre de la bière,
ceux-ci eurent le bonheur de trouver un journal qui leur apprit ce que
faisait leur maître, qu’ils voyaient souvent écrire en portant le papier
au bout de son nez, tant il avait la vue basse.
C’était aussi à sa vue basse que Talma devait ce beau regard vague et
qui montre tant d’âme (comme une demi-concentration intérieure, dès que
quelque chose d’intéressant ne tire pas forcément l’attention dehors.)
Je trouve une diminution de talent chez madame Pasta. Elle n’avait pas
grand’peine à jouer naturellement la grande âme: elle l’avait ainsi.
Par exemple, elle était avare, ou si l’on veut, économe par raison,
ayant un mari prodigue. Hé bien, en un seul mois, il lui est arrivé de
faire distribuer deux cents francs à de pauvres réfugiés italiens. Et il
y en avait de bien peu gracieux, de bien faits pour dégoûter de la
bienfaisance, par exemple, M. Gianonne, le prêtre de Modène, que le ciel
absolve; quel regard il avait!
M. di Fiori, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au Jupiter
Mansuétus, condamné à mort, à vingt-huit ans, à Naples en 1799, se
chargeait de distribuer judicieusement les secours de madame Pasta. Lui
seul le savait et me l’a dit longtemps après, en confidence. La reine de
France, dans le journal de ce jour, a fait enregistrer un secours de
soixante-dix francs envoyé à une vieille femme (juin 1832).
CHAPITRE IX
Outre l’impudence de parler de soi continuellement, ce travail offre un
autre découragement: que de choses hardies et que je n’avance qu’en
tremblant seront de plats lieux communs, dix ans après ma mort, pour peu
que le ciel m’accorde une vie un peu honnête de quatre-vingts à
quatre-vingt-dix!
D’un autre côté, il y a du plaisir à parler du général Foy, de Mme
Pasta, de lord Byron, de Napoléon et de tous les grands hommes ou du
moins ces êtres distingués que mon bonheur a été de connaître et qui ont
daigné parler avec moi!
Du reste, si le lecteur est envieux comme mes contemporains, qu’il se
console, peu de ces grands hommes que j’ai tant aimés m’ont deviné. Je
crois même qu’ils me trouvaient plus ennuyeux qu’un autre; peut-être ne
voyaient-ils en moi qu’un _exagéré sentimental_.
C’est la pire espèce, en effet. Ce n’est que depuis que j’ai eu de
l’esprit que j’ai été apprécié et bien au delà de mon mérite. Le général
Foy, Mme Pasta, M. de Tracy, Canova, n’ont pas deviné en moi (j’ai sur
le cœur ce mot sot: _deviné_) une âme remplie d’une rare bonté, j’en
ai la bosse (système de Gall) et un esprit enflammé et capable de les
comprendre.
Un des hommes qui ne m’a pas compris et, peut-être, à tout prendre,
celui de tous que j’ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit
je ne sais quelle bête emphatique), c’est Andréa Corner, de Venise, ami
et aide de camp du prince Eugène à Milan.
J’étais en 1811, ami intime du comte _Widmann_, capitaine de la
compagnie des gardes de Venise (j’étais l’amant de sa maîtresse). Je
revis l’aimable Widmann à Moscou, où il me demanda tout uniment de le
faire sénateur du royaume d’Italie. On me croyait alors favori de M. le
comte Daru, mon cousin, qui ne m’a jamais aimé, au contraire; en 1811,
Widmann me fit connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de
Paul Véronèse.
Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a fait des actions de
la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l’homme
du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la
main de Napoléon (croix de fer et légion d’honneur).
C’est lui qui disait si naïvement à quatre heures du soir le jour de la
bataille de la Moskowa (19 septembre 1812): «Mais cette diable de
bataille ne finira donc jamais!» Widmann ou Miniorini me le dit le
lendemain.
Aucun des Français si braves, mais si affectés que j’ai connus à l’armée
alors, par exemple le général Caulaincourt, le général Monbrun, etc.,
n’aurait osé dire un tel mot, pas même M. le duc de Frioul (Michel
Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare dans le caractère, mais
pour cette qualité commune, pour l’esprit amusant, il était bien loin
d’Andréa Corner.
Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir
chauve. Tout lui manquait à trente-huit ans, à l’âge où, quand on est
désabusé, l’ennemi commence à poindre. Aussi,--et c’est le seul défaut
que je lui aie jamais vu,--quelquefois le soir il se promenait seul, un
peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal.
C’est la fin de tous les illustres malheureux: les princes détrônés, M.
Pitt voyant les succès de Napoléon et apprenant la bataille
d’Austerlitz.
2 juillet 1832.
Lussinge, l’homme le plus prudent que j’aie connu, voulant s’assurer un
co-promeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me
donner des connaissances.
Il me mena cependant chez M. de Maisonnette[82], l’un des êtres les plus
singuliers que j’aie vus à Paris. Il est maigre, fort petit comme un
Espagnol, il en a l’œil vif et la bravoure irritable.
Qu’il puisse écrire en une soirée trente pages élégantes et verbeuses
pour prouver une thèse politique sur un mot d’indication que le Ministre
lui expédie à six heures du soir, avant d’aller dîner, c’est ce que
Maisonnette a de commun avec les Vitet, les Pillet, les
Saint-Marc-Girardin et autres écrivains de la Trésorerie. Le curieux,
l’incroyable, c’est que Maisonnette croit ce qu’il écrit. Il a été
successivement amoureux, mais amoureux à sacrifier sa vie, de M.
Decazes, ensuite de M. de Villèle, ensuite, je crois, de M. de
Martignac; au moins celui-ci était aimable.
Bien des fois j’ai essayé de deviner Maisonnette. J’ai cru voir une
totale absence de logique et quelquefois une capitulation de conscience,
un petit remords qui demandait à naître. Tout cela fondé sur le grand
axiome: Il faut que je vive.
Maisonnette n’a aucune idée des devoirs du citoyen; il regarde cela
comme je regarde, moi, les rapports de l’homme avec les anges que croit
si fermement M. F. Ancillon, actuel ministre des affaires étrangères à
Berlin (de moi bien connu en 1806 et 7). Maisonnette a peur des devoirs
du citoyen comme Dominique[83] de ceux de la religion. Si quelquefois,
en écrivant si souvent le mot _honneur_ et loyauté, il lui vient un
petit remords, il s’en acquitte dans le for intérieur par son dévouement
chevaleresque pour ses amis.
Si j’avais voulu, après l’avoir négligé pendant six mois de suite, je
l’aurais fait lever à cinq heures du matin pour aller solliciter pour
moi. Il serait allé chercher sous le pôle, pour se battre avec lui, un
homme qui aurait douté de mon honneur comme homme de société.
Ne perdant jamais son esprit dans les utopies de bonheur public, de
constitution sage, il était admirable, pour savoir les faits
particuliers. Un soir, Lussinge, Gazul[84] et moi parlions de M. de
Jouy, alors l’auteur à la mode, le successeur de Voltaire; il se lève et
va chercher dans un de ses volumineux recueils la lettre autographe par
laquelle M. de Jouy demandait aux Bourbons la croix de Saint-Louis.
Il ne fut pas deux minutes à trouver cette pièce, qui jurait d’une
manière plaisante avec la vertu farouche du libéral M. de Jouy.
Maisonnette n’avait pas la coquinerie lâche et profonde, le jésuitisme
des rédacteurs du _Journal des Débats_. Aussi, aux _Débats_, on était
scandalisé des quinze ou vingt mille francs que M. de Villèle, cet homme
si positif, donnait à Maisonnette.
Les gens de la rue des Prêtres le regardaient comme un niais, cependant
ses appointements les empêchaient de dormir comme les lauriers de
Miltiade.
Quand nous eûmes admiré la lettre de l’adjudant général de Jouy,
Maisonnette dit: «Il est singulier que les deux coryphées de la
littérature et du libéralisme actuels s’appellent tous les deux
Etienne.»
M. de Jouy naquit à Jouy, d’un bourgeois nommé Etienne. Doué de cette
effronterie française que les pauvres Allemands ne peuvent concevoir, à
quatorze ans le petit Etienne quitta Jouy, près Versailles, pour aller
aux Indes. Là, il se fit appeler Etienne de Jouy, E. de Jouy, et enfin
Jouy tout court. Il devint réellement capitaine plus tard; un
représentant, je crois, le fit colonel. Quoique brave, il a peu ou point
servi. Il était fort joli homme.
Un jour, dans l’Inde, lui et deux ou trois amis entrèrent dans un temple
pour éviter une chaleur épouvantable. Ils y trouvèrent la prêtresse,
espèce de vestale; M. de Jouy trouva plaisant de la rendre infidèle à
Brahma sur l’autel même de son dieu[85].
Les Indiens s’en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les
poignets et ensuite la tête à la vestale, scièrent en deux l’officier,
camarade de l’auteur de _Sylla_ qui, après la mort de son ami, put
monter à cheval et galope encore.
Avant que M. Jouy appliquât son talent pour l’intrigue et la
littérature, il était secrétaire général de la Préfecture de Bruxelles
vers 1810. Là, je pense, il était l’amant de la préfète et le factotum
de M. de Pontécoulan, préfet, homme d’un véritable esprit. Entre M. de
Jouy et lui, ils supprimèrent la mendicité, ce qui est immense et plus
qu’ailleurs, en Belgique, pays éminemment catholique.
A la chute du grand homme, M. de Jouy demanda la croix de Saint-Louis;
les imbéciles qui régnaient la lui ayant refusée, il se mit à se moquer
d’eux par la littérature et leur a fait plus de mal que tous les gens de
lettres des _Débats_, si grassement payés, ne leur ont fait de bien.
Voir, en 1820, la fureur des _Débats_ contre la _Minerve_.
M. de Jouy, par son _Ermite de la Chaussée d’Antin_, livre si bien
adapté à l’esprit des bourgeois de France et à la curiosité bête de
l’Allemand, s’est vu et _s’est cru_, pendant cinq ou six ans, le
successeur de Voltaire dont, à cause de cela, il avait le buste dans son
jardin de la maison des Trois frères.
Depuis 1829, les littérateurs romantiques, qui n’ont même pas autant
d’esprit que M. de Jouy, le font passer pour le _Cottin_ de l’époque, et
sa vieillesse est rendue malheureuse (_amaregiata_) par la gloire
extravagante de son âge mûr.
Il partageait la dictature littéraire, quand j’arrivai en 1821, avec un
autre sot bien autrement grossier, M. A.-V. Arnault, de l’Institut,
amant de Mme B...; j’ai beaucoup vu celui-ci chez Mme C....r, sœur de
sa maîtresse. Il avait l’esprit d’un portier ivre. Il a cependant fait
ces jolis vers:
De la tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu?..............
Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose
Et la feuille de laurier.
Il les fit la veille de son départ pour l’exil. Le malheur personnel
avait donné quelque vie à cette âme de liège. Je l’avais connu bien bas,
bien rampant, vers 1811, chez M. le comte Daru qu’il reçut à l’Académie
française. M. de Jouy, beaucoup plus gentil, vendait les restes de sa
mâle beauté à Mme D......rs, la plus vieille et la plus ennuyeuse des
coquettes de l’époque. Elle était ou elle est encore bien plus ridicule
que Mme la comtesse B......y d’H......s qui, dans l’âge tendre de
cinquante-sept ans, récoltait encore des amants parmi les gens d’esprit.
Je ne sais si c’est à ce titre que je fus obligé de la fuir chez Mme
Dubignon. Elle prit ce lourdaud de Manon (maître des requêtes) et comme
une femme de mes amies lui disait: «Quoi! un être si laid!»
--Je l’ai pris pour son esprit, dit-elle.
Le bon, c’est que le triste secrétaire de M. Beugnot avait autant
d’esprit que de beauté. On ne peut lui refuser l’esprit de conduite,
l’art d’avancer par la patience et en avalant des couleuvres, et,
d’ailleurs, des connaissances, non pas en finances, mais dans l’art de
noter les opérations de finances de l’Etat. Les brigands confondent ces
deux choses. Mme d’H......s, dont je regardais les bras qu’elle avait
encore superbes, me dit:
--Je vous apprendrai à faire fortune par vos talents. Tout seul, vous
vous casserez le nez.
Je n’avais pas assez d’esprit pour la comprendre. Je regardais souvent
cette vieille comtesse à cause des charmantes robes de Victorine qu’elle
portait. J’aime à la folie une robe bien faite, c’est pour moi la
volupté. Jadis, Mme N.-C.-D. me donna ce goût, lié aux souvenirs
délicieux de Cideville.
Ce fut, je crois, Mme B......y d’H......s qui m’apprit que l’auteur
d’une chanson délicieuse que j’adorais et avais dans ma poche, faisait
des petites pièces de vers pour les jours de naissance de ces deux vieux
singes: MM. de Jouy et Arnault et de l’effroyable Mme D......s. Voilà ce
que je n’ai jamais fait, mais aussi je n’ai pas fait _Le roi d’Yvetot_,
_Le Sénateur_, _La Grand’mère_.
M. de Béranger, content d’avoir acquis, en flattant ces magots, le titre
de grand poète (d’ailleurs si mérité) a dédaigné de flatter le
gouvernement de Louis-Philippe, auquel tant de libéraux se sont vendus.
CHAPITRE X
Mais il faut revenir au petit jardin de la rue Caumartin. Là, chaque
soir, en été, nous attendaient de bonnes bouteilles de bière bien
fraîche, à nous versée par une grande et belle femme, Mme Romanée, femme
séparée d’un imprimeur fripon et maîtresse de Maisonnette, qui l’avait
achetée, dudit mari, deux ou trois mille francs.