Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j’avais fait

le coup d’épaule me regardèrent d’un air bon et ouvert. Nous nous dîmes

quelques mots bienveillants sur les peines passées; n’étant plus en

colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais

que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Il

paraît que Kean est un héros d’estaminet, un crâne de mauvais ton.

Je l’excusais facilement: s’il fût né riche ou dans une famille de bon

ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse

des hautes classes de France, et probablement d’Angleterre, _proscrit

toute énergie_, et l’use, si elle existait par hasard. Parfaitement poli

et parfaitement pur de toute énergie, tel est l’être que je m’attendais

à voir, quand on annonçait, chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre

jeune homme du faubourg Saint-Germain. Et encore je n’étais pas bien

placé en 1821 pour juger de toute l’insignifiance de ces êtres étiolés.

M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en

Amérique à sa suite, je crois, doit être un monstre d’énergie dans le

salon de Mme de la Trémoille.

Grand Dieu! Comment est-il possible d’être aussi insignifiant! comment

peindre de telles gens! Questions que je me faisais pendant l’hiver de

1830, en étudiant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la

peur que leurs cheveux arrangés de façon à former un bourrelet d’un coté

du front à l’autre ne vinssent à tomber.

_For me_: (Je suis un peu découragé par le manque absolu de dates.

L’imagination se perd à courir après les dates au lieu de se figurer les

objets).

Mon plaisir en voyant Kean, fut mêlé de beaucoup d’étonnement. Les

Anglais, peuple _fâché_, ont des gestes fort différents des nôtres pour

exprimer les mêmes mouvements de l’âme.

Le baron de Lussinge et l’excellent Barot vinrent me rejoindre à

Londres; peut-être Lussinge y était venu avec moi.

J’ai un talent malheureux pour communiquer mes goûts; souvent, en

parlant de mes maîtresses à mes amis, je les ai rendus amoureux, ou, ce

qui est bien pis, j’ai rendu ma maîtresse amoureuse de l’ami, que

j’aimais réellement. C’est ce qui m’est arrivé pour Mme Azur et Mérimée.

J’en fus au désespoir pendant quatre jours. Le désespoir diminuant,

j’allai prier Mérimée d’épargner ma douleur pendant quinze

jours.--Quinze mois, me répondit-il, je n’ai aucun goût pour elle. J’ai

vu ses bas plissés sur sa jambe en _garande_ (français de Grenoble).

Barot qui fait les choses avec règle et raison, comme un négociant, nous

engagea à prendre un valet de place. c’était un petit fat anglais. Je

les méprise plus que les autres; la mode chez eux n’est pas un plaisir,

mais un devoir sérieux, auquel il ne faut pas manquer.

J’avais du bon sens pour tout ce qui n’avait pas rapport à certains

souvenirs, je sentis sur-le-champ le ridicule des quarante-huit heures

de travail de l’ouvrier anglais. Le pauvre Italien, tout déguenillé, est

bien plus près du bonheur. Il a le temps de faire l’amour, il se livre

quatre-vingts ou cent fois par an à une religion d’autant plus amusante

qu’elle lui fait peur, etc.

Mes compagnons se moquèrent rudement de moi. Mon paradoxe devint vérité

à vue d’œil, et sera bien commun en 1840. Mes compagnons me

trouvaient fou tout à fait quand j’ajoutais: Le travail exorbitant et

accablant de l’ouvrier anglais nous venge de Waterloo et de quatre

coalitions. Nous, nous avons enterré nos morts, et nos survivants sont

plus heureux que les Anglais. Toute leur vie, Barot et Lussinge me

croiront une mauvaise tête. Dix ans après, je cherche à leur faire

honte: Vous pensez aujourd’hui comme moi, à Londres en 1821. Ils nient,

et la réputation de mauvaise tête me reste. Qu’on juge de ce qui

m’arrivait quand j’avais le malheur de parler littérature. Mon cousin

Colomb m’a cru longtemps réellement envieux, parce que je lui disais que

le _Lascaris_ de M. Villemain était ennuyeux à dormir debout.

Qu’était-ce, grand Dieu! quand j’abordais les principes généraux!

Un jour que je parlais de travail anglais, le petit fat qui nous servait

de valet de place prétendit son honneur national offensé.

--Vous avez raison, lui dis-je, mais nous sommes malheureux: nous

n’avons plus de connaissances agréables.

--Monsieur, je ferai votre affaire. Je ferai le marché moi-même...[77].

Ne vous adressez pas à d’autres, on vous rançonnerait, etc.

Mes amis riaient. Ainsi, pour me moquer de l’honneur du fat, je me

trouvais engagé dans une partie de filles. Rien de plus maussade et

repoussant que les détails du marché que notre homme nous fit essuyer le

lendemain en nous montrant Londres.

D’abord, nos jeunes filles habitaient un quartier perdu--Westminster

Road,--admirablement disposé pour que quatre matelots souteneurs

puissent rosser des Français. Quand nous en parlâmes à un ami anglais:

--Gardez-vous bien de ce guet-apens! nous dit-il.

Le fat ajoutait qu’il avait longuement marchandé pour nous faire donner

du thé le matin en nous levant. Les filles ne voulaient pas accorder

leurs bonnes grâces et leur thé pour vingt et un shillings; mais enfin

elles avaient consenti. Deux ou trois Anglais nous dirent:

--Jamais un Anglais ne donnerait dans un tel piège. Savez-vous qu’on

vous mènera à une lieue de Londres?

Il fut bien convenu entre nous que nous n’irions pas. Le soir venu,

Barot me regarda. Je le compris.

--Nous sommes forts, lui dis-je, nous avons des armes.

Lussinge n’osa jamais venir. Nous prîmes un fiacre. Barot et moi, nous

passâmes le pont de Westminster. Ensuite le fiacre nous engagea dans des

rues sans maisons, entre des jardins.

Barot riait.

--Si vous avez été si brillant avec Alexandrine dans une maison

charmante, au centre de Paris, que n’allez-vous pas faire ici?

J’avais un dégoût profond; sans l’ennui de l’après-dînée à Londres quand

il n’y a pas de spectacle, comme c’était le cas ce jour-là, et sans la

petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m’aurait vu. Enfin,

après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de

prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta

devant une maison à trois étages qui, tout entière, pouvait avoir

vingt-cinq pieds de haut. De la vie, je n’ai vu quelque chose de si

petit.

Certainement, sans l’idée du danger, je ne serais pas entré; je

m’attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient trois petites

filles, avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées,

fort pâles.

Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et

grand; nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant: les

meubles avaient l’air faits pour des poupées.

Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre

embarras, le leur s’accrut. Nous ne savions que dire absolument.

Heureusement Barot eut l’idée de parler jardin.

--Oh! nous avons un jardin, dirent-elles, avec non pas de l’orgueil,

mais enfin un peu de joie d’avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous

descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir; il avait

vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot et moi, partîmes d’un

éclat de rire. Là, étaient tous les instruments d’économie domestique de

ces pauvres filles, le petit cuvier pour faire la lessive, avec un

appareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière.

Je fus touché et Barot dégoûté. Il me dit en français: payons-les et

décampons.

--Elles vont être si humiliées, lui dis-je.

--Bah! vous les connaissez bien! elles enverront chercher d’autres

pratiques, s’il n’est pas trop tard, ou leurs amants, si les choses se

passent comme en France.

Ces vérités ne firent aucune impression sur moi. Leur misère, tous ces

petits meubles bien propres et bien vieux m’avaient touché. Nous

n’avions pas fini de prendre le thé que j’étais intime avec elles au

point de leur confier en mauvais anglais notre crainte d’être

assassinés. Cela les déconcerta beaucoup.

--Mais enfin, ajoutai-je, la preuve que nous vous rendons justice, c’est

que je vous raconte tout cela.

Nous renvoyâmes le fat. Alors je fus comme avec des amis tendres que je

reverrais après un voyage d’un an.

Ce qu’il y a de déplaisant, c’est que pendant mon séjour en Angleterre,

j’étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette

maison.

Aucune porte ne fermait, autre sujet de soupçons quand nous allâmes nous

coucher. Mais à quoi eussent servi des portes et de bonnes serrures!

Partout avec un coup de poing on eût enfoncé les petites séparations en

briques. Tout s’entendait dans cette maison. Barot, qui était monté au

second dans la chambre au-dessus de la mienne, me cria:

--Si l’on vous assassine, appelez-moi!

Je voulus garder de la lumière; la pudeur de ma nouvelle amie,

d’ailleurs si soumise et si bonne, n’y voulut jamais consentir. Elle eut

un mouvement de peur bien marqué, quand elle me vit étaler mes pistolets

et mon poignard sur la table de nuit placée du côté du lit, apposé à la

porte. Elle était charmante, petite, bien faite, pâle.

Personne ne nous assassina. Le lendemain, nous les tînmes quittes de

leur thé, nous envoyâmes chercher Lussinge par le valet de place en lui

recommandant d’arriver avec des viandes froides, du vin. Il parut bien

vite escorté d’un excellent déjeuner, et tout étonné de notre

enthousiasme.

Les deux sœurs envoyèrent chercher une de leurs amies. Nous leur

laissâmes du vin et des viandes froides dont la beauté avait l’air de

surprendre ces pauvres filles.

Elles crurent que nous nous moquions d’elles, quand nous leur dîmes que

nous reviendrions. Miss.., mon amie, me dit à part:

--Je ne sortirais pas, si je pouvais espérer que vous reviendrez ce

soir. Mais notre maison est trop pauvre pour des gens comme vous.

Je ne pensai, toute la journée, qu’à la soirée bonne, douce, tranquille

(_full of snugness_), qui m’attendait. Le spectacle me parut long. Barot

et Lussinge voulurent voir toutes les demoiselles effrontées qui

remplissaient le foyer de Covent-Garden. Enfin, Barot et moi, nous

arrivâmes dans notre petite maison. Quand ces demoiselles virent

déballer des bouteilles de claret et de champagne, les pauvres filles

ouvrirent de grands yeux. Je croirais assez qu’elles ne s’étaient jamais

trouvées vis-à-vis une bouteille non déjà entamée de _real champaign_,

champagne véritable.

Heureusement le bouchon du nôtre sauta; elles furent parfaitement

heureuses, mais leurs transports étaient tranquilles et décents. Rien de

plus décent que toute leur conduite.--Nous savions déjà cela.

Ce fut la première consolation réelle et intime au malheur qui

empoisonnait tous mes moments de solitude. On voit bien que je n’avais

que vingt ans, en 1821. Si j’en avais eu trente-huit, comme semblait le

prouver mon extrait de baptême, j’aurais pu essayer de trouver cette

consolation auprès des femmes honnêtes de Paris qui me marquaient de la

sympathie. Je doute cependant quelquefois que j’eusse pu y réussir. Ce

qui s’appelle air du grand monde, ce qui fait que Mme de Marmier a l’air

différent de Mme Edwards me semble souvent damnable affectation et pour

un instant ferme hermétiquement mon cœur. Voilà un de mes grands

malheurs, l’éprouvez-vous comme moi? Je suis mortellement choqué des

plus petites nuances.

Un peu plus ou un peu moins des façons du grand monde fait que je

m’écrie intérieurement: _Bourgeoise! ou poupée du boulevard

Saint-Germain!_ et à l’instant je n’ai plus que du dégoût ou de l’ironie

au service du prochain.

On peut connaître tout, excepté soi-même: «Je suis bien loin de croire

tout connaître,» ajouterait un homme poli du noble faubourg attentif à

garder toutes les avenues contre le ridicule. Mes médecins, quand j’ai

été malade, m’ont toujours traité avec plaisir comme étant un monstre,

pour _l’irritabilité_ nerveuse. Une fois, une fenêtre ouverte dans la

chambre voisine dont la porte était fermée me faisait froid. La moindre

odeur (excepté les mauvaises) affaiblit mon bras et ma jambe gauche, et

me donne envie de tomber de ce côté.

--Mais c’est de l’égotisme abominable que tous ces détails!

--Sans doute, et qu’est ce livre, autre chose qu’un abominable égotisme!

A quoi bon étaler de la grâce de pédant comme M. Villemain dans un

article d’hier sur l’arrestation de M. de Chateaubriand?

Si ce livre est ennuyeux, au bout de deux ans il enveloppera le beurre

chez l’épicier; s’il n’ennuie pas, on verra que l’égotisme, _mais

sincère_, est une façon de peindre ce cœur humain dans la

connaissance duquel nous avons fait des pas de géant depuis 1721, époque

des _Lettres persanes_ de ce grand homme que j’ai tant étudié:

Montesquieu.

Le progrès est quelquefois si étonnant que Montesquieu en paraît

grossier[78].

Je me trouvais si bien de mon séjour à Londres depuis que toute la

soirée je pouvais être bonhomme, en mauvais anglais, que je laissai

repartir pour Paris le baron, appelé par son bureau, et Barot, appelé

par ses affaires de Bacarat et de Cardes. Leur société m’était cependant

fort agréable. Nous ne parlions pas beaux-arts, ce qui a toujours été ma

pierre d’achoppement avec mes amis. Les Anglais, sont, je crois, le

peuple du monde le plus obtus, le plus barbare. Cela est au point que je

leur pardonne les infamies de Sainte-Hélène.

Ils ne les sentaient pas. Certainement, en le payant, un Italien, un

Allemand même, se serait figuré le maître de Napoléon. Ces honnêtes

Anglais, sans cesse _côtoyés_ par l’abîme du danger de mourir de faim

s’ils oublient un instant de travailler, chassaient l’idée de

Sainte-Hélène, comme ils chassent l’idée de Raphaël comme propre à leur

faire _perdre du temps_, et voilà tout.

A nous trois: moi pour la rêverie et la connaissance de Say et de Smith

(Adam), le baron de Lussinge pour le mauvais côté à voir en tout, Barot

pour le travail (qui change une livre d’acier valant douze francs en

trois quarts de livres de ressorts de montres, valant dix mille francs),

nous formions un voyageur complet.

Quand je fus seul, l’honnêteté de la famille anglaise qui a dix mille

francs de rente se battit dans mon cœur avec la démoralisation

complète de l’Anglais, qui, ayant des goûts chers, s’est aperçu que pour

les satisfaire, il faut se vendre au gouvernement. Le Philippe de Ségur

anglais est pour moi, à la fois, l’être le plus vil et le plus absurde à

écouter.

Je partis sans savoir, à cause du combat de ces deux idées, s’il fallait

désirer une _Terreur_ qui nettoierait l’étable d’Augias en Angleterre.

La fille pauvre chez laquelle je passais les soirées m’assurait qu’elle

mangerait des pommes et ne me coûterait rien si je voulais l’emmener en

France.

J’aurais évité bien des moments d’un noir diabolique. Pour mon malheur,

l’affectation m’étant tellement antipathique, il m’est plus difficile

d’être simple, sincère, bon, en un mot, parfaitement Allemand avec une

femme française.

Un jour, on annonça qu’on pendait huit pauvres diables. A mes yeux,

quand on pend un voleur ou un assassin en Angleterre, c’est

l’aristocratie qui s’immole une victime à sa sûreté, car c’est elle qui

l’a forcé à être scélérat, etc. Cette vérité, si paradoxale aujourd’hui,

sera peut-être un lieu commun quand on lira mes bavardages.

Je passai la nuit à me dire que c’est le devoir du voyageur de voir ces

spectacles et l’effet qu’ils produisent sur le peuple qui est resté de

son pays (_who has raciness_).

Le lendemain, quand on m’éveilla, à huit heures, il pleuvait à verse. La

chose à laquelle je voulais me forcer était si pénible, que je me

souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce.

CHAPITRE VIII

A mon retour à Paris, vers le mois de décembre, il se trouva que je

prenais un peu plus d’intérêt aux hommes et aux choses. Je vois

aujourd’hui que c’est parce que je savais qu’indépendamment de ce que

j’avais laissé à Milan, je pouvais trouver un peu de bonheur ou du moins

d’amusement autre part. Cet amusement était la petite maison de miss

Appleby.

Mais je n’eus pas assez de bon sens pour arranger systématiquement ma

vie. Le hasard guidait toujours mes relations. Par exemple:

Il y avait une fois un ministre de la guerre à Naples qui s’appelait

Michevaux. Ce pauvre officier de fortune était, je pense, de Liège. Il

laissa à ses deux fils des pensions de la cour; à Naples, on compte sur

les grâces du roi comme sur un patrimoine.

Le chevalier Alexandre Miniorini[79] dînait à la table d’hôte du nº 47,

rue de Richelieu. C’est un beau garçon qui a l’apparence flegmatique

d’un Hollandais. Il était consumé de chagrins. Lors de la Révolution,

en 1820, il était tranquille à Naples et royaliste.

Francesco, prince royal et depuis le plus méprisé des Kings, était

régent et protecteur spécial du chevalier de Miniorini. Il le fit

appeler et le pria, en le tutoyant, d’accepter la place de ministre à

Dresde, de laquelle l’apathique Miniorini ne se souciait nullement.

Cependant, comme il n’avait pas le courage de déplaire à une altesse

royale et à un prince héréditaire, il alla à Dresde. Bientôt Francesco

l’exila, le condamna à mort, je crois, ou du moins lui confisqua ses

pensions.

Sans aucun esprit ou disposition pour rien, le chevalier a été un

bourreau pour lui-même: il a longtemps travaillé dix-huit heures par

jour, comme un Anglais, pour devenir peintre, musicien, métaphysicien,

que sais-je? Cette éducation était dirigée comme pour faire pièce à la

logique.

Je sais ses étonnants travaux d’une actrice de mes amies qui, de sa

fenêtre, voyait ce beau jeune homme travailler de cinq heures du matin à

cinq heures du soir à la peinture, et ensuite, lire toute la soirée. De

ces travaux effroyables, il était resté au chevalier l’art d’accompagner

supérieurement au piano et assez de bon sens et de bon goût musical,

comme on voudra, pour n’être pas dupe tout à fait de la crème fouettée

et des fanfaronnades de Rossini. Dès qu’il voulait raisonner, cet esprit

faible, accablé de fausse science, tombait dans les sottises les plus

comiques. En politique, surtout, il était curieux. Au reste, je n’ai

jamais rien connu de plus poétique et de plus absurde que le libéral

italien ou _carbonaro_ qui, de 1821 à 1830, remplissait les salons

libéraux de Paris.

Un soir, après dîner, Miniorini monta chez lui. Deux heures après, ne le

voyant pas venir au café de Foy, où l’un de nous qui avait perdu le café

le payait, nous montâmes chez lui. Il avait le scolozisme; après dîner,

la douleur locale avait redoublé; cet esprit flegmatique et triste

s’était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de

l’argent. La douleur l’avait accablé. Un autre se serait tué; quant à

lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand’peine nous ne

l’eussions réveillé.

Ce sort me toucha, peut-être un peu par la réflexion: voilà un être,

cependant, plus malheureux que moi. Barot lui prêta cinq cents francs,

qui ont été rendus. Le lendemain, Lussinge ou moi le présentâmes à Mme

Pasta.

Huit jours après, nous nous aperçûmes qu’il était l’ami préféré. Rien de

plus froid, rien de plus raisonnable que ces deux êtres l’un vis-à-vis

l’un de l’autre. Je les ai vus tous les jours pendant quatre ou cinq

ans, je n’aurais pas été étonné, après tout ce temps, qu’un magicien, me

donnant la faculté d’être invisible, me mît à même de voir qu’ils ne

faisaient pas l’amour ensemble, mais simplement parlaient musique. Je

suis sûr que Mme Pasta, qui pendant huit ou dix ans non seulement a

habité Paris, mais y a été à la mode les trois quarts de ce temps, n’a

jamais eu d’amants français.

Dans le temps où on lui présenta Miniorini, le beau Lagrange venait

chaque soir passer trois heures à nous ennuyer, assis à côté d’elle sur

son canapé. C’est le général qui jouait le rôle d’Apollon ou du bel

Espagnol délivré aux ballets de la cour impériale. J’ai vu la reine

Caroline Murat et la divine princesse Borghèse danser en costume de

sauvages avec lui. C’est un des êtres les plus vides de la bonne

compagnie; assurément, c’est beaucoup dire.

Comme tomber dans une inconvenance de parole est beaucoup plus funeste à

un jeune homme qu’il ne lui est avantageux de dire un joli mot, la

postérité, probablement moins niaise, ne se fera pas moins d’idée de

l’insipidité de la bonne compagnie.

Le chevalier Miniorini avait des manières distinguées, presque

élégantes. A cet égard, c’était un contraste parfait avec Lussinge et

même Barot, qui n’est qu’un bon et brave garçon de province qui, par

hasard, a gagné des millions. Les façons élégantes de Miniorini me

lièrent avec lui. Je m’aperçus bientôt que c’était une âme parfaitement

froide.

Il avait appris la musique comme un savant de l’Académie des

inscriptions apprend ou fait semblant d’apprendre le persan. Il avait

_appris_ à admirer tel morceau, la première qualité était toujours, dans

un son, d’être juste, dans une phrase, d’être correcte.

A mes yeux, la première qualité, de bien loin, est d’être _expressif_.

La première qualité, pour moi, dans tout ce qui est noir sur blanc, est

de pouvoir dire avec Boileau:

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

La liaison avec Miniorini et Mme Pasta se renforçant, j’allai loger au

troisième étage de l’hôtel des Lillois, dont cette aimable femme occupa

successivement le second et le premier étage.

Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni,

juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j’aie jamais

connu.

Par habitude de jeune homme (on se rappelle que je n’avais que vingt

ans en 1821), j’aurais d’abord voulu qu’elle eût de l’amour pour moi,

qui avais tant d’admiration pour elle. Je vois aujourd’hui qu’elle était

trop froide, trop raisonnable, pas assez folle, pas assez caressante,

pour que notre liaison, si elle eût été d’amour, pût continuer. Ce

n’aurait été qu’une passade de ma part; elle, justement indignée, se fût

brouillée. Il est donc mieux que la chose se soit bornée à la plus

sainte et plus dévouée amitié, de ma part, et de la sienne, à un

sentiment de même nature, qui a eu des hauts et des bas.

Miniorini, me craignant un peu, m’affubla de deux ou trois bonnes

calomnies, que _j’usai_ en n’y faisant pas attention. Au bout de six ou

huit mois, je suppose que Mme Pasta se disait: Mais cela n’a pas le sens

commun!

Mais il en reste toujours quelque chose; au bout de six ou huit ans, ces

calomnies ont fait que notre amitié est devenue fort tranquille. Je n’ai

jamais eu un moment de colère contre Miniorini. Après le procédé si

royal de François, il pouvait dire alors, comme je ne sais quel héros de

Voltaire:

Une pauvreté noble est tout ce qui me reste.

Et je suppose que la _Giuditta_, comme nous l’appelions en italien, lui

prêtait quelques petites sommes pour le garantir des pointes les plus

dures de cette pauvreté.

Je n’avais pas grand esprit alors, pourtant j’avais des jaloux. M. de

Perret, l’espion de la société de M. de Tracy, sut mes liaisons d’amitié

avec Mme Pasta: ces gens-là savent tout par leurs camarades. Il

l’arrangea de la façon la plus odieuse aux yeux des dames de la rue

d’Anjou. La femme la plus honnête, à l’esprit de laquelle toute idée de

liaison est le plus étrangère, ne pardonna pas l’idée de liaison avec

une actrice.

Cela m’était déjà arrivé à Marseille en 1805; mais alors, Mme Séraphie

T... avait raison de ne plus vouloir me voir chaque soir, quand elle sut

ma liaison avec Mlle Louason (cette femme de tant d’esprit, depuis Mme

de Barkoff)[80].

Dans la rue d’Anjou, qui au fond était ma société la plus respectable,

pas même le vieux M. de Tracy, le philosophe, on ne me pardonna ma

liaison avec une actrice.

Je suis vif, passionné, fou, sincère à l’excès en amitié et en amour

jusqu’au premier froid. Alors, de la folie de seize ans je passe, en un

clin d’œil, au machiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours,

il n’y a plus rien que _glace fondante_, froid parfait. (Cela vient

encore de m’arriver ces jours-ci _with Lady Angelica_, 1832, mai.)

J’allais donner tout ce qu’il y a dans mon cœur à la société Tracy,

quand je m’aperçus d’une superficie de gelée blanche. De 1821 à 1830, je

n’y ai plus été que froid et machiavélique, c’est-à-dire parfaitement

prudent. Je vois encore les tiges rompues de plusieurs amitiés qui

allaient commencer dans la rue d’Anjou. L’excellente comtesse de Tracy,

que je me reproche amèrement de n’avoir pas aimé davantage, ne me marqua

pas cette nuance de froid. Cependant je revenais d’Angleterre pour elle,

avec une ouverture de cœur, un besoin d’être ami sincère qui se

calma par bon sens pur, en prenant la résolution d’être froid et

calculateur avec tout le reste du salon.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 6 / 20 段