d’Italie qui m’avait fait écrire sur ce sujet en 1816 et 17. J’allais au
musée[69] avec un billet que Lussinge m’avait procuré. La vue de ces
chefs-d’œuvre ne faisait que me rappeler plus vivement Brera[70] et
Métilde. Quand je rencontrais le nom français correspondant dans un
livre, je changeais de couleur.
J’ai bien peu de souvenir de ces jours, qui tous se ressemblaient. Tout
ce qui plaît à Paris me faisait horreur. Libéral moi-même, je trouvais
les libéraux outrageusement niais. Enfin, je vois que j’ai conservé un
souvenir triste et offensant pour moi de tout ce je voyais alors.
Le gros Louis XVIII, avec ses yeux de bœuf, traîné lentement par six
gros chevaux, que je rencontrais sans cesse, me faisait particulièrement
horreur.
J’achetai quelques pièces de Shakespeare, édition anglaise, à 30 sols la
pièce, je les lisais aux Tuileries et souvent je baissais le livre pour
songer à Métilde.
L’intérieur de ma chambre solitaire était affreux pour moi.
Enfin, cinq heures arrivaient, je volais à la table d’hôte de l’hôtel de
Bruxelles. Là, je retrouvais Lussinge, fatigué, ennuyé, le braye Barot,
l’élégant Poitevin, cinq ou six originaux de table d’hôte, espèce qui
côtoie le chevalier d’industrie d’un côté et le conspirateur subalterne
de l’autre.
Après le dîner, le café était encore un bon moment pour moi, tout au
contraire de la promenade au boulevard de Gand, fort à la mode et rempli
de poussière. Être dans ce lieu-là, rendez-vous des élégants
subalternes, des officiers de la garde, des filles de la première classe
et des bourgeoises élégantes leurs rivales, était un supplice pour moi.
Là, je rencontrais un de mes amis d’enfance, le comte de Barral, bon et
excellent garçon qui, petit-fils d’un avare célèbre, commençait à trente
ans à ressentir des atteintes de cette triste passion.
En 1810, ce me semble, M. de Barral ayant perdu tout ce qu’il avait au
jeu, je lui prêtai quelque argent et le forçai à partir pour Naples. Son
père, fort galant homme, lui faisait une pension de 6,000 francs.
Au bout de quelques années, Barral, de retour de Naples, me trouva
vivant avec une actrice charmante, qui, chaque soir, à onze heures et
demie, venait s’établir dans mon lit. Je rentrais à une heure, et nous
soupions avec une perdrix froide et du vin de Champagne. Cette liaison a
duré deux ou trois ans. Mlle Bayreter avait une amie, fille du célèbre
Rose, le marchand de culottes de peau. Molé, le célèbre acteur, avait
séduit les trois sœurs, filles charmantes. L’une d’elles est
aujourd’hui Mme la marquise de D... Annette, de chute en chute, vivait
alors avec un homme de la Bourse. Je la vantai tant à Barral qu’il en
devint amoureux. Je persuadai à la jolie Annette de quitter ce vilain
agioteur. Barral n’avait pas exactement cinq francs le 2 du mois. Le
1er, en revenant de chez son banquier avec cinq cents francs, il
allait dégager sa montre, qui était en gage et jouer les quatre cents
francs qui lui restaient. Je pris de la peine. Je donnai deux dîners aux
parties belligérantes, chez Véry, aux Tuileries, et enfin je persuadais
à Annette de se faire l’économe du comte et de vivre sagement avec lui
des cinq cents francs donnés par le père. Aujourd’hui (1832), il y a dix
ans que ce ménage dure. Malheureusement, Barral est devenu riche: il a
20,000 francs de rente au moins, et avec la richesse est venue une
avarice atroce. En 1817, j’avais été très amoureux d’Annette pendant
quinze jours; après quoi, je lui avait trouvé les idées _étroites et
parisiennes_.
C’est pour moi le plus grand remède à l’amour. Le soir, au milieu de la
poussière du boulevard de Gand, je trouvais cet ami d’enfance et cette
bonne Annette. Je ne savais que leur dire. Je périssais d’ennui et de
tristesse; les filles ne m’égayaient point.
Enfin, vers les dix heures et demie, j’allai chez Mme Pasta pour le
pharaon, et j’avais le chagrin d’arriver le premier et d’être réduit à
la conversation toute de cuisine de la Rachel, mère de la Giuditta. Mais
elle me parlait milanais; quelquefois je trouvais avec elle quelque
nigaud nouvellement arrivé de Milan, auquel elle avait donné à dîner.
Je demandais timidement à ces niais des nouvelles de toutes les jolies
femmes de Milan. Je serais mort plutôt que de nommer Métilde; mais
quelquefois, d’eux-mêmes, ils m’en parlaient. Ces soirées faisaient
époque dans ma vie. Enfin le pharaon commençait. Là, plongé dans une
rêverie profonde, je perdais ou gagnais trente francs en quatre heures.
J’avais tellement abandonné tout souci de mon honneur que, quand je
perdais plus que je n’avais dans ma poche, je disais à qui gagnait:
Voulez-vous que je monte chez moi? On répondait: _Non, si figuri?_ Et je
ne payais que le lendemain. Cette bêtise, souvent répétée, me donna la
réputation d’un pauvre. Je m’en aperçus, dans la suite, aux lamentations
que faisait l’excellent Pasta, le mari de la Judith, quand il me voyait
perdre trente ou trente-cinq francs. Même après avoir ouvert les yeux
sur ce détail, je ne changeai pas de conduite.
CHAPITRE VII
Quelquefois j’écrivais une date sur un livre que j’achetais et
l’indication du sentiment qui me dominait. Peut-être trouverai-je
quelques dates dans mes livres. Je ne sais trop comment j’eus l’idée
d’aller en Angleterre. J’écrivis à M..., mon banquier, de me donner une
lettre de crédit de mille francs sur Londres; il me répondit qu’il
n’avait plus à moi que cent vingt-six francs. J’avais de l’argent je ne
sais où, à Grenoble peut-être, je le fis venir et je partis.
Ma première idée de Londres me vint ainsi en 1821. Un jour, vers 1816,
je crois, à Milan, je parlais de suicide avec le célèbre Brougham
(aujourd’hui lord Brougham, chancelier d’Angleterre, et qui bientôt sera
mort à force de travail).
--Quoi de plus désagréable, me dit M. Brougham, que l’idée que tous les
journaux vont annoncer que vous vous êtes brûlé la cervelle, et ensuite
entrer dans votre vie privée pour chercher les motifs?... Cela est à
dégoûter de se tuer.
--Quoi de plus simple, répondis-je, que de prendre l’habitude d’aller se
promener sur mer, avec les bateaux pêcheurs? Un jour de gros temps, on
tombe à la mer par accident.
Cette idée de me promener en mer me séduisit. Le seul écrivain lisible
pour moi était Shakespeare, je me faisais une fête de le voir jouer. Je
n’avais rien vu de Shakespeare en 1817, à mon premier voyage en
Angleterre.
Je n’ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare.
A Milan, en 1820, j’avais envie de mettre cela sur ma tombe.
Je pensais chaque jour à cette inscription, croyant bien que je n’aurais
de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de
la forme d’une carte à jouer[71]:
+--------------------------------+
| ERRICO BEYLE |
| |
| MILANESE |
| |
| _Visse, scrisse, amo_ |
| _Quest’ anima_ |
| _Adorava_ |
|_Cimaroza, Mozart è Shakespeare_|
| _M. de anni...._ |
| _il ..... 18._ |
+--------------------------------+
N’ajouter aucun signe sale, aucun ornement plat, faire graver cette
inscription en caractères majuscules. Je hais Grenoble, je suis arrivé à
Milan en mai 1800, j’aime cette ville. Là j’ai trouvé les plus grands
plaisirs et les plus grandes peines, là surtout ce qui fait la patrie,
j’ai trouvé les premiers plaisirs. Là je désire passer ma vieillesse et
mourir.
Que de fois, balancé sur une barque solitaire par les ondes du lac de
Côme, je me disais avec délices:
_Hic captabis frigus opacum!_
Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu’on la place dans
le cimetière d’Andilly, près Montmorency, exposée au levant. Mais
surtout je désire n’avoir pas d’autre monument, rien de parisien, rien
de _vaudevillique_, j’abhorre ce genre. Je l’abhorrais bien plus en
1821. L’esprit français que je trouvais dans les théâtres de Paris
allait presque jusqu’à me faire m’écrier tout haut: Canaille!...
Canaille!... Canaille[72]! Je sortais après le premier acte. Quand la
musique française était jointe à l’esprit français, l’_horreur_ allait
jusqu’à me faire faire des grimaces et me donner en spectacle. Mme de
Longueville me donna un jour sa loge au théâtre Feydeau. Par bonheur, je
n’y menai personne. Je m’enfuis au bout d’un quart d’heure, faisant des
grimaces ridicules et faisant vœu de ne pas rentrer à Feydeau de deux
ans: j’ai tenu ce serment.
Tout ce qui ressemble aux romans de Mme de Genlis, à la poésie de MM.
Legouvé, Jouy, Campenon, Treneuil, m’inspirait la même horreur.
Rien de plus plat à écrire en 1832, tout le monde pense ainsi. En 1821,
Lussinge se moquait de mon insupportable orgueil quand je lui montrais
ma haine; il en concluait que sans doute M. de Jouy ou M. Campenon avait
fait une sanglante critique de quelques-uns de mes écrits. Un critique
qui s’est moqué de moi m’inspire un tout autre sentiment. Je rejuge, à
chaque fois que je relis sa critique, qui a raison de lui ou de moi.
Ce fut, ce me semble, en septembre 1821, que je partis pour Londres. Je
n’avais que du dégoût pour Paris. J’étais aveugle, j’aurais dû demander
des conseils à madame la comtesse de Tracy. Cette femme adorable et de
moi aimée comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme, mais sans
aucune idée d’amour terrestre, avait alors soixante-trois ans. J’avais
repoussé son amitié par mon peu de confiance. J’aurais dû être l’ami,
non l’amant de Céline. Je ne sais si j’aurais réussi alors comme amant,
mais je vois clairement aujourd’hui que j’étais sur le bord de l’intime
amitié. J’aurais dû ne pas repousser le renouvellement de connaissance
avec Mme la comtesse Berthois[73].
J’étais au désespoir, ou pour mieux dire profondément dégoûté de la vie
de Paris, de moi surtout. Je me trouvais tous les défauts, j’aurais
voulu être un autre. J’allais à Londres chercher un remède au spleen et
je l’y trouvais assez. Il fallait mettre entre moi et la vue du dôme de
Milan, les pièces de Shakespeare et l’acteur Kean.
Assez souvent je trouvais, dans la société, des gens qui venaient me
faire compliment sur un de mes ouvrages; j’en avais fait bien peu alors.
Et le compliment fait et répondu, nous ne savions que nous dire.
Les complimenteurs parisiens, s’attendant à quelque réponse de
vaudeville, devaient me trouver bien gauche et peut-être bien
orgueilleux. Je suis accoutumé à paraître le contraire de ce que je
suis. Je regarde, et j’ai toujours regardé mes ouvrages comme des
billets à la loterie. Je n’estime que d’être réimprimé en 1900.
Pétrarque comptait sur son poème latin de l’_Africa_ et ne songeait
guère à ses sonnets.
Parmi les complimenteurs, deux me flattèrent: l’un, de cinquante ans,
grand et fort bel homme, ressemblait étonnamment à _Jupiter Mansuetus_.
En 1821, j’étais encore fou du sentiment qui m’avait fait écrire, quatre
ans auparavant, le commencement du second volume de l’_Histoire de la
Peinture_. Ce complimenteur si bel homme parlait avec l’afféterie des
lettres de Voltaire; il avait été condamné à mort à Naples en 1800 ou
1799. Il s’appelait _di Fiori_[74] et se trouve aujourd’hui le plus cher
de mes amis. Nous avons été dix ans sans nous comprendre; alors je ne
savais comment répondre à son petit tortillage à la Voltaire.
Le second complimenteur avait des cheveux anglais blonds superbes,
bouclés. Il pouvait avoir environ trente ans et s’appelait _Edouard
Edwards_, ancien mauvais sujet sur le pavé de Londres et commissaire des
guerres, je crois, dans l’armée d’occupation commandée par le duc de
Wellington. Dans la suite, quand j’appris qu’il avait été mauvais sujet
sur le pavé de Londres, travaillant pour les journaux, visant à faire
quelque calembour célèbre, je m’étonnai bien qu’il ne fût pas chevalier
d’industrie. Le pauvre Edouard Edwards avait une autre qualité: il était
naturellement et parfaitement brave. Tellement naturellement que lui,
qui se vantait de tout avec une vanité plus que française, s’il est
possible, et sans la retenue française, ne parlait jamais de sa
bravoure.
Je trouvai M. Edouard dans la diligence de Calais. Se trouvant avec un
auteur français, il se crut obligé de parler et fit mon bonheur. J’avais
compté sur le paysage pour m’amuser. Il n’y a rien de si plat--pour moi
du moins--que la route par Abbeville, Montreuil-sur-Mer, etc. Ces
longues routes blanches se dessinant au loin sur un terrain platement
ondulé auraient [été] mon malheur sans le bavardage d’Edwards.
Cependant les murs de Montreuil et la faïence du déjeuner me rappelèrent
tout à fait l’Angleterre.
Nous voyagions avec un nommé _Smidt_, ancien secrétaire du plus
petitement intrigant des hommes, M. le conseiller d’Etat Fréville, que
j’avais connu chez Mme Nardon[75], rue des Ménars, 4.--Ce pauvre Smidt,
d’abord assez honnête, avait fini par être espion politique. M. Decazes
l’envoyait dans les congrès, aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Toujours
intrigant et à la fin, je crois, volant, changeant de facteur tous les
six mois, un jour Smidt me rencontra et me dit que, comme mariage de
_convenance_ et non d’inclination, il allait épouser la fille du
maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui, à la vérité, a un régiment de
filles, et demandait l’aumône à Louis XVIII tous les six mois.
--Epousez ce soir, mon cher ami, lui dis-je tout surpris.
Mais j’appris, quinze jours après, que M. le duc Decazes, apprenant
malheureusement la fortune de ce pauvre Smidt, s’était cru obligé
d’écrire un mot au beau-père. Mais Smidt était assez bon diable et assez
bon compagnon.
A Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à table d’hôte comme un
homme qui n’a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m’enivrai
presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit
cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement
et en bon enfant. La nuit, j’eus une indigestion horrible, la première
de ma vie. Quelques jours après _Edwards_ me dit, avec mesure, chose
très rare chez lui, qu’à Calais j’aurais dû répondre vertement et non
gaiement au capitaine anglais.
Cette faute terrible, je l’ai commise une autre fois en 1813, à Dresde,
envers M.... depuis fou. Je ne manque point de bravoure, une telle chose
ne m’arriverait plus aujourd’hui. Mais, dans ma jeunesse, quand
j’improvisais, j’étais fou. Toute mon attention était à la beauté des
images que j’essayais de rendre. L’avertissement de M. Edwards fut pour
moi comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Pendant deux jours nous
cherchâmes le capitaine anglais dans toutes les infâmes tavernes que ces
sortes de gens fréquentent près de la Tour, ce me semble.
Le second jour, je crois, Edwards me dit avec mesure, politesse et même
élégance: «Chaque nation, voyez-vous, met de certaines façons à se
battre; notre manière à nous, Anglais, est baroque, etc.»
Enfin le résultat de toute cette philosophie était de me prier de le
laisser parler au capitaine qui, il y avait dix à parier contre cent,
malgré l’éloignement national pour les Français, n’avait nullement eu
l’intention de m’offenser, etc. Mais enfin, si l’on se battait, Edwards
me suppliait de permettre qu’il se battît à ma place.--Est-ce que vous
vous f....z de moi? lui dis-je.
Il y eut des paroles dures, mais enfin il me convainquit qu’il n’y avait
de sa part qu’excès de zèle et nous nous remîmes à chercher le
capitaine. Deux ou trois fois, je sentis tous les poils de mes bras se
hérisser sur moi, croyant reconnaitre le capitaine. J’ai pensé depuis
que la chose m’eût été difficile sans Edwards,--j’étais ivre de gaieté,
de bavardage et de bière à Calais. Ce fut la première infidélité au
souvenir de Milan.
Londres me toucha beaucoup à cause des promenades le long de la Tamise
vers _Little Chelsea_. Il y avait là de petites maisons garnies de
rosiers qui furent pour moi la véritable élégie. Ce fut la première fois
que ce genre fade me toucha.
Je comprends aujourd’hui que mon âme était toujours bien malade. J’avais
une horreur presque hydrophobique à l’aspect de tout être grossier. La
conversation d’un gros marchand de province grossier m’hébétait et me
rendait malheureux pour tout le reste de la journée, par exemple, le
riche banquier Charles Durand de Grenoble, qui me parlait avec amitié.
Cette disposition d’enfance, qui m’a donné tant de moments noirs de
quinze à vingt-cinq ans, revenait avec force. J’étais si malheureux que
j’aimais les figures connues. Toute figure nouvelle, qui dans l’état de
santé m’amuse, alors m’importunait.
Le hasard me conduisit à Tavistock Hotel, Covent-Garden. C’est l’hôtel
des gens aisés qui, de la province, viennent à Londres. Ma chambre,
toujours ouverte dans ce pays de vol avec impunité, avait huit pieds de
large et dix de long. Mais, en revanche, on allait déjeuner dans un
salon qui pouvait avoir cent pieds de long, trente de large et vingt de
haut. Là, on mangeait tout ce qu’on voulait et tant qu’on voulait pour
deux shillings. On nous faisait des beefsteaks à l’infini, ou l’on
plaçait devant vous un morceau de bœuf rôti de quarante livres avec
un couteau bien tranchant.
Ensuite venait le thé pour cuire toutes ces viandes. Ce salon s’ouvrait
en arcades sur la place de Covent-Garden. Je trouvais là tous les matins
une trentaine de bons Anglais marchant avec gravité, et beaucoup avec
l’air malheureux. Il n’y avait ni affectation, ni fatuité françaises et
bruyantes. Cela me convint, j’étais moins malheureux dans ce salon. Le
déjeuner me faisait toujours passer non pas une heure ou deux comme une
diversion, mais une bonne heure.
J’appris à lire machinalement les journaux anglais, qui au fond ne
m’intéressaient point. Plus tard, en 1826, j’ai été bien malheureux sur
cette même place de Covent-Garden au Ouakum Hôtel, ou quelque nom aussi
disgracieux, à l’angle opposé à Tavistock. De 1826 à 1832, je n’ai pas
eu de malheurs.
On ne donnait point encore Shakespeare le jour de mon arrivée à Londres;
j’allai à Haymarket qui, ce me semble, était ouvert. Malgré l’air
malheureux de la salle, je m’y amusai assez.
_She stoops to conquer_, comédie de Goldsmith, m’amusa infiniment à
cause du jeu des joues de l’acteur qui faisait le mari de miss Richland,
qui s’abaissait pour conquérir: c’est un peu le sujet des _Fausses
Confidences_ de Marivaux. Une jeune fille à marier se déguise en femme
de chambre; [ce] beau stratagème m’amusa fort.
Le jour, j’errais dans les environs de Londres, j’allais souvent à
Richmond.
Cette fameuse terrasse offre le même mouvement de terrain que
Saint-Germain-en-Laye. Mais la vue plonge de moins haut peut-être, sur
des prés d’une charmante verdure parsemée de grands arbres vénérables
par leur antiquité. On n’aperçoit, au contraire, du haut de la terrasse
de Saint-Germain, que du sec et du rocailleux. Rien n’est égal à cette
fraîcheur du vert en Angleterre et à la beauté de ces arbres: les couper
serait un crime et un déshonneur, tandis qu’au plus petit besoin
d’argent, le propriétaire français vend les cinq ou six grands chênes
qui sont dans son domaine. La vue de Richmond, celle de Windsor, me
rappelaient ma chère Lombardie, les monts de Brianza, Derio, Como, la
Cadenabbia, le sanctuaire de Varèse, beaux pays où se sont passés mes
beaux jours.
J’étais si fou dans ces moments de bonheur que je n’ai presque aucun
souvenir distinct; tout au plus quelque date pour marquer, sur un livre
nouvellement acheté, l’endroit où je l’avais lu. La moindre remarque
marginale fait que si je relis jamais ce livre, je reprends le fil de
mes idées et _vais en avant_. Si je ne trouve aucun souvenir en relisant
un livre, le travail est à recommencer.
Un soir, assis sur le pont qui est au bas de la terrasse de Richmond, je
lisais les _Mémoires de Mme Hutchinson_; c’est l’une de mes passions.
--Mr. Bell! dit un homme en s’arrêtant droit devant moi.
C’était M. B...--que j’avais vu en Italie, chez lady Jersey, à Milan. M.
B..., homme très fin, de quelque cinquante ans, sans être précisément de
la bonne compagnie, y était admis;--en Angleterre, les classes sont
marquées, comme aux Indes, au pays des parias; voyez la _Chaumière
Indienne_.
--Avez-vous vu lady Jersey?
--Non; je la connaissais trop peu à Milan; et l’on dit que vous autres,
voyageurs anglais, êtes un peu sujets à perdre la mémoire en repassant
la Manche.
--Quelle idée! Allez-y.
--Etre reçu froidement, n’être pas reconnu me ferait beaucoup plus de
peine que ne pourrait me faire plaisir la réception la plus empressée.
--Vous n’avez pas vu MM. Hobhouse, Brougham?
Même réponse.
M. B... qui avait toute l’activité d’un diplomate, me demanda beaucoup
de nouvelles de France. Les jeunes gens de la petite bourgeoisie, bien
élevés et ne sachant où se placer, trouvant partout devant eux les
protégés de la Congrégation, renverseront la Congrégation et, par
occasion, les Bourbons. (Ceci ayant l’air d’une prédiction, je laisse au
lecteur bénévole toute liberté de n’y pas croire.)
J’ai placé cette phrase pour ajouter que mon extrême dégoût de tout ce
dont je parlais me donna apparemment cet air malheureux sans lequel on
n’est pas considéré en Angleterre.
Quand M. B... comprit que je connaissais M. de La Fayette, M. de Tracy:
--Eh! me dit-il avec l’air du plus profond étonnement, _vous n’avez pas
donné plus d’ampleur à votre voyage_! Il dépendait de vous de dîner deux
fois la semaine chez lord Holland, chez lady A...
--Je n’ai même dit à Paris que je venais à Londres. Je n’ai qu’un objet:
voir jouer les pièces de Shakespeare.
Quand M. B... m’eut bien compris, il crut que j’étais devenu fou. La
première fois que j’allai au bal d’Almack, mon banquier, voyant mon
billet d’admission, il me dit avec un soupir:
--Il y a vingt-deux ans, monsieur, que je travaille pour aller à ce bal,
où vous serez dans une heure!
La société, étant divisée par bandes comme un bambou, la grande affaire
d’un homme est de monter dans la classe supérieure à la sienne, et tout
l’effort de cette classe est de l’empêcher de monter.
Je n’ai trouvé ces mœurs en France qu’une fois: c’est quand les
généraux de l’ancienne armée de Napoléon, qui s’étaient vendus à Louis
XVIII, essayaient à force de bassesses de se faire admettre dans le
salon de Mme de Talaru et autres du faubourg Saint-Germain. Les
humiliations que ces êtres vils empochaient chaque jour rempliraient
cinquante pages.
Le pauvre Amédée de Pastoret, s’il écrivait jamais ses souvenirs, en
aurait de belles à raconter.
Hé bien! je ne crois pas que les jeunes gens qui firent leur droit en
1832 aient eu, eux, à supporter de telles humiliations. Ils feront une
bassesse, une scélératesse, si l’on veut, commise en un jour, mais se
faire assassiner ainsi, à coups d’épingles, par le mépris, c’est ce qui
est hors nature pour qui n’est pas né dans les salons de 1780,
ressuscités de 1804 à 1830.
Cette bassesse, qui supporte tout de la femme d’un cordon bleu (Mme de
Talaru), ne paraîtra plus que parmi les jeunes gens nés à Paris. Et
Louis-Philippe prend trop peu de consistance pour que de tels salons se
reforment de longtemps à Paris.
Probablement le Reform-Bill va faire cesser, en Angleterre, la fabrique
de gens tels que M. B.., qui ne me pardonna jamais de n’avoir pas donné
plus d’_ampleur_ à mon voyage. Je ne me doutais pas, en 1821, d’une
abjection que j’ai comprise à mon voyage de 1826,--les dîners et les
bals de l’aristocratie coûtent un argent fou et le plus mal dépensé du
monde.
J’eus une obligation à M. B..., il m’apprit à revenir de Richmond à
Londres par eau, c’est un voyage délicieux.
Enfin, le....[76] 1821, on afficha _Othello_ par Kean. Je faillis être
écrasé avant d’atteindre mon billet de parterre. Les moments d’attente
de la queue me rappelèrent vivement les beaux jours de ma jeunesse quand
nous nous faisions écraser en 1800 pour voir la première de _Pinto_
(germinal an _VIII_).
Le malheureux qui veut un billet à Covent-Garden est engagé dans des
passages tortueux, larges de trois pieds, et garnis de planches que le
frottement des habits des patients a rendues parfaitement lisses.
La tête remplie d’idées littéraires, ce n’est qu’engagé dans ces affreux
passages et quand la colère m’eût donné une force supérieure à celle de
mes voisins que je me dis: Tout plaisir est impossible ce soir pour
moi. Quelle sottise de ne pas acheter d’avance un billet de loge!