monde, mais _poli comme un roi_. C’est ce que je disais à Mme de
Tracy, qui se fâcha autant que la grâce incarnée peut se fâcher, mais
elle comprit peut-être dès ce jour que la simplicité énergique de mes
discours n’était pas la bêtise de Dunoyer, par exemple. C’était un brave
libéral, aujourd’hui préfet moral de Moulins, le mieux intentionné, le
plus héroïque peut-être et le plus bête des écrivains libéraux. Qu’on
m’en croie, moi qui suis de leur parti, c’est beaucoup dire.
L’admiration gobe-mouche de M. Dunoyer, du rédacteur, du censeur et
celle de deux ou trois autres de même force environnait sans cesse le
fauteuil du général qui, dès qu’il le pouvait, à leur grand scandale,
les plantait là pour aller admirer de fort près, et avec des yeux qui
s’enflammaient, les jolies épaules de quelque jeune femme qui venait
d’entrer. Ces pauvres hommes _vertueux_ (tous vendus depuis comme
des.....[58] au ministre Périer, 1832) faisaient des mines plaisantes
dans leur abandon et je m’en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle
amie[59]. Mais il était convenu qu’elle avait un faible pour moi.
«Il y a une _étincelle en lui_», dit-elle un jour à une dame, de celles
faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se
plaignait à elle de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui
disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur
haute vertu sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux
et deux font quatre. La lourdeur, la lenteur, la vertu, s’alarmant de la
moindre vérité dite aux Américains, d’un Dunoyer, d’un......
d’un......[60] est vraiment au delà de toute croyance, c’est comme
l’absence d’idées autres que communes d’un Ludovic Vitet, d’un Mortimer
Ternaux, nouvelle génération qui vint renouveler le salon Tracy vers
1828. Au milieu de tout cela M. de La Fayette était et est encore un
_chef de parti_.
Il aura pris cette habitude en 1789. L’essentiel est de ne mécontenter
personne et de se rappeler tous les noms, ce en quoi il est admirable.
L’intérêt d’un chef de parti éloigne chez M. de La Fayette toute _idée
littéraire_, dont d’ailleurs, je le crois assez incapable. C’est, je
pense, par ce mécanisme qu’il ne sentait pas la lourdeur, tout l’ennui
de M. Dunoyer et consorts.
J’ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott, et ses imitateurs,
eussent commencé par là, mais moi, j’abhorre la description matérielle.
L’ennui de les faire m’empêche de faire des romans[61].
La porte d’entrée A donne accès à un salon de forme longue auquel se
trouve une grande porte toujours ouverte à deux battants. On arrive à un
salon carré assez grand avec une belle lampe en forme de lustre, et sur
la cheminée une abominable petite pendule. A droite, en entrant dans ce
grand salon, il y a un beau divan bleu sur lequel sont assises quinze
jeunes filles de douze à dix-huit ans et leurs prétendants: M. Charles
de Rémusat, qui a beaucoup d’esprit et encore plus d’affectation,--c’est
une copie du fameux acteur Fleury; M. François de Corcelles qui a toute
la franchise et la rudesse républicaines.
Probablement il s’est vendu en 1831; en 1820, il publiait déjà une
brochure qui avait le malheur d’être louée par M. l’avocat Dupin (fripon
avéré et de moi connu comme tel dès 1827).
En 1821, MM. de Rémusat et de Corcelles étaient fort distingués et,
depuis, ont épousé des petites-filles de M. de La Fayette. A côté d’eux
paraissait un Gascon froid, M. S......., peintre. C’est, ce me semble,
le menteur le plus effronté et la figure la plus ignoble que je
connaisse.
On m’assura dans le temps qu’il avait fait la cour à la céleste
Virginie, l’aînée des petites-filles de M. de La Fayette, et qui depuis
a épousé le fils de E. Augustin Périer, le plus important et le plus
empesé de mes compatriotes. Mlle Virginie, je crois, était la favorite
de madame de Tracy.
A côté de l’élégant M. de Rémusat, se voyaient deux figures de jésuites
au regard faux et oblique. Ces gens-là étaient frères et avaient le
privilège de parler des heures entières à M. le comte de Tracy. Je les
adorai avec toute la vivacité de mon âge en 1821 (j’avais vingt et un
ans à peine pour la duperie du cœur). Les ayant bientôt devinés, mon
enthousiasme pour M. de Tracy souffrit un notable déchet.
L’aîné de ces frères a publié une histoire sentimentaliste de la
conquête de l’Angleterre par Guillaume. C’est M. X... de l’Académie des
Inscriptions. Il a eu le mérite de rendre leur véritable orthographe aux
Clovis, Chilpéric et autres fantômes des premiers temps de notre
histoire. Il a publié un livre moins sentimental sur l’organisation des
communes en France en douze volumes. Son frère, bien plus jésuite (pour
le cœur et la conduite) quoique ultra libéral comme l’autre, devint
préfet de Vesoul en 1830 et probablement s’est vendu à ses
appointements, comme son patron M. G....t.
Un contraste parfait avec ces deux frères jésuites, avec le comte
Dunoyer, avec Rémusat, c’était le jeune Victor Jacquemont, qui depuis a
voyagé dans l’Inde. Victor était alors fort maigre, il a près de six
pieds de haut, et, dans ce temps-là, il n’avait pas la moindre logique,
et en conséquence, était misanthrope, sous prétexte qu’il avait beaucoup
d’esprit. M. Jacquemont ne voulait pas se donner la peine de raisonner.
Ce vrai Français regardait à la lettre l’invitation à raisonner comme
une insolence. Le voyage était réellement la seule porte que la vanité
laissât ouverte à la vérité. Du reste, je me trompe peut-être, Victor me
semble un homme de la plus grande distinction, comme un connaisseur
(pardonnez-moi ce mot) voit un beau cheval dans un poulain de quatre
mois qui a encore les jambes engorgées.
Il devint mon ami, et ce matin (1832) j’ai reçu une lettre qu’il m’écrit
de Kachemyr, dans l’Inde.
Son cœur n’avait qu’un défaut, une envie basse et subalterne pour
Napoléon[62].
Cette envie était du reste l’unique passion que j’ai jamais vue chez M.
le comte de Tracy. C’était avec des plaisirs indicibles que le vieux
métaphysicien et le grand Victor contaient l’anecdote de la chasse aux
lapins offerte par M. de Talleyrand à Napoléon, alors premier consul
depuis six semaines, et songeant[63] déjà à trancher du Louis XIV.
Victor avait le défaut de beaucoup aimer Mme de Lavenelle, femme d’un
espion qui a 40,000 francs de rente et qui avait charge de rendre compte
aux Tuileries des actions et propos du général Lafayette. Le comique,
c’est que le général, Benjamin Constant et M. Brignon prenaient ce
monsieur de Lavenelle pour confident de toutes leurs idées libérales.
Comme on le voit d’avance, cet espion, terroriste en 93, ne parlait
jamais que de marcher au château pour massacrer les Bourbons. Sa femme
était si libertine, si amoureuse de l’homme physique, qu’elle acheva de
me dégoûter des propos _libres_ en français. J’adore ce genre de
conversation en italien; dès ma première jeunesse, sous-lieutenant au
6e de dragons, il m’a fait horreur dans la bouche de Mme Henriette,
la femme du capitaine.
Cette Mme de Lavenelle est sèche comme un parchemin et d’ailleurs sans
nul esprit, et surtout sans _passion_, sans possibilité d’être émue
autrement que par les belles cuisses d’une compagnie de grenadiers
défilant dans le jardin des Tuileries en culottes de casimir blanc.
Telle n’était pas Mme Bariguey d’Hilliers, du même genre, que bientôt je
connus chez Mme Beugnot. Telles n’étaient pas, à Milan, Mme Ruga et Mme
Areci. En un mot, j’ai en horreur les propos libertins français, le
mélange de l’esprit à l’émotion crispe mon âme, comme le liège que coupe
un couteau offense mon oreille.
La description morale de ce salon est peut-être bien un peu longue, il
n’y a plus que deux ou trois figures.
La charmante Louise Letort, fille du général Letort, des dragons de la
garde, que j’avais beaucoup connu à Vienne en 1809. Mlle Louise, devenue
depuis si belle et qui, jusqu’ici, a si peu d’affectation dans le
caractère et en même temps tant d’élévation, est née la veille ou le
lendemain de Waterloo. Sa mère, la charmante Sarah Newton, épousa M.
Victor de Tracy, fils du pair de France, alors major d’infanterie.
Nous l’appelions barre de fer, c’est la définition de son caractère.
Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Napoléon, il a eu le
malheur de voir en toutes choses le mal.
Il y a huit jours (juin 1832) que le roi Louis-Philippe a dissous le
régiment d’artillerie de la garde nationale, dont M. Victor de Tracy
était colonel. Député, il parle souvent et a le malheur d’être trop poli
à la tribune. On dirait qu’il n’ose pas parler net. Comme son père, il a
été petitement jaloux de Napoléon. Actuellement que le héros est bien
mort, il revient un peu, mais le héros vivait encore quand je débutai
dans le salon de la rue d’Anjou. J’y ai vu la joie causée par sa mort.
Ses regards voulaient dire: Nous avions bien dit qu’un bourgeois devenu
roi ne pouvait pas faire une bonne fin.
J’ai vécu dix ans dans ce salon, reçu poliment, estimé, mais tous les
jours moins _lié_, excepté avec mes amis. C’est là un des défauts de mon
caractère. C’est ce défaut qui fait que je ne m’en prends pas aux hommes
de mon peu d’avancement. Cela, bien convenu, malgré ce que ce général
Duroc m’a dit deux ou trois fois de mes talents pour le militaire. Je
suis content dans une position inférieure, admirablement content surtout
quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd’hui.
J’espère donc que, si l’ennui n’empêche pas qu’on lise ce livre, on n’y
trouvera pas de la rancune contre les hommes. On ne prend leur faveur
qu’avec un certain hameçon. Quand je veux m’en servir, je pêche une
estime ou deux, mais bientôt l’hameçon fatigue ma main. Cependant en
1814, au moment où Napoléon m’envoya dans la 7e division, Mme la
Comtesse Daru, femme du ministre, me dit: «Sans cette maudite invasion,
vous alliez être préfet de grande ville.» J’eus quelque lieu de croire
qu’il s’agissait de Toulouse.
J’oubliais un drôle de caractère de femme, je négligeai de lui plaire,
elle se fit mon ennemie. Mme de Montcortin, grande et bien faite, fort
timide, paresseuse, tout à fait dominée par l’habitude, avait deux
amants: l’un pour la ville, l’autre pour la campagne, aussi disgracieux
l’un que l’autre. Cet arrangement a duré je ne sais combien d’années. Je
crois que c’était le peintre Scheffer qui était l’amant de la campagne;
l’amant de ville était M. le colonel, aujourd’hui général Carbonnel, qui
s’était fait garde du corps du général Lafayette.
Un jour les huit ou dix nièces de Mme de Montcortin lui demandèrent ce
que c’était que l’amour, elle répondit:--C’est une vilaine chose sale,
dont on accuse quelque fois les femmes de chambre, et, quand elles en
sont convaincues, on les chasse.
J’aurais dû faire le galant auprès de Mme Montcortin, cela n’était pas
dangereux--jamais je n’aurais réussi, car elle s’en tenait à ses deux
hommes et avait une peur effroyable de devenir grosse. Mais je la
regardais comme une _chose_ et non pas comme un être. Elle se vengea en
répétant trois ou quatre fois par semaine que j’étais un être léger,
presque fou. Elle faisait le thé, et il est très vrai que, fort souvent,
je ne lui parlais qu’au moment où elle m’offrait le thé.
La quantité des personnes auxquelles il fallait demander de leurs
nouvelles en entrant dans ce salon me décourageait tout à fait.
Entre les quinze ou vingt petites-filles de M. de Lafayette ou leurs
amies, presque toutes blondes au teint éclatant et à la figure commune
(il est vrai que j’arrivais d’Italie) qui étaient rangées en bataille
sur le divan bleu, il fallait saluer:
Mme la comtesse de Tracy, 63 ans; M. le comte de Tracy, 60 ans; le
général Lafayette, et son fils Georges Washington Lafayette[64].
Mme de Tracy, mon amie, M. Victor de Tracy, né vers 1785--(Madame Sarah
de Tracy, sa femme, jeune et brillante, un modèle de la beauté délicate
anglaise, un peu trop maigre) et deux filles, mesdames Georges de
Lafayette et de Laubépin. Il fallait saluer aussi M. de Laubépin,
auteur, avec un moine qu’il nourrit, du _Mémorial_. Toujours présent, il
dit huit ou dix mots par soirée.
Je pris longtemps Mme Georges de Lafayette pour une religieuse que
madame de Tracy avait retirée chez elle par charité. Avec cette
tournure, elle a des idées arrêtées avec aspérité comme si elle était
janséniste. Or, elle avait quatre ou cinq filles au moins; Mme de
Maubourg, fille de M. Lafayette, en avait cinq ou six. Il m’a fallu dix
ans pour les distinguer les unes des autres; toutes ces figures blondes
disaient des choses _parfaitement convenables_, mais pour moi, à dormir
debout, accoutumé que j’étais aux yeux parlants et au caractère décidé
des belles Milanaises, et plus anciennement à l’adorable simplicité des
bonnes Allemandes--j’ai été intendant à Sagan (Silésie) et à Brunswick.
M. de Tracy avait été l’ami intime du célèbre Cabanis, le père du
matérialisme, dont le livre: _Rapport du physique et du moral_, avait
été ma bible à seize ans. Madame Cabanis et sa fille, haute de six pieds
et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce salon. M. de Tracy me
mena chez elle, rue des Vieilles-Tuileries, au diable; j’en fus chassé
par la chaleur. Dans ce temps-là, j’avais toute la délicatesse
_italienne_. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises
suffisaient pour me donner un malaise affreux, et presque me faire
tomber. Qu’on juge de la chambre bien fermée avec un feu d’enfer.
Je n’insistais pas assez sur ce défaut physique; le feu me chassa de
chez madame Cabanis, M. de Tracy ne me l’a jamais pardonné. J’aurais pu
dire un mot à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là, j’étais
_gauche à plaisir_ et même un peu en ce temps-ci.
Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se marier; elle épousa un
petit danseur avec une perruque bien soignée, monsieur Dupaty[65],
prétendu sculpteur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à cheval
sur une espèce de mulet.
Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beaucoup chez M. Dupaty. Ce
pauvre cheval se morfondait dans un coin de l’atelier. M. Dupaty me
faisait grand accueil comme écrivain sur l’Italie et auteur d’une
histoire de la Peinture. Il était difficile d’être plus _convenable_, et
plus vide de chaleur, d’imprévu, d’élan, etc., que ce brave homme. Le
dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si propres, si
_convenables_, c’est la sculpture.
M. Dupaty, si poli, était de plus très brave; il aurait dû rester
militaire.
Je connus chez Mme Cabanis un honnête homme, mais bien bourgeois, bien
étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de
ménage.
Le but unique de M. Thurot, professeur de grec, était d’être membre de
l’Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet
homme, qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque vanité qui
pouvait influer à mille lieues de distance sur sa nomination à
l’Académie, était _ultra libéral_.
Cela nous lia d’abord, mais bientôt sa femme, bourgeoise à laquelle je
ne parlais jamais que par force, me trouva imprudent.
Un jour, M. de Tracy et M. Thurot me demandèrent ma politique, je me les
aliénai tous deux par ma réponse:
«Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés
déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu’il n’avait pas en les
rayant. Les trois quarts sont morts, je les exilerais dans les
départements des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferai cerner ces
quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour
l’effet moral, bivouaqueraient, du moins six mois de l’année. Tout
émigré qui sortirait de là serait impitoyablement fusillé.
«Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en morceaux, non supérieurs à
deux arpents. Les émigrés jouiraient de pensions de mille, deux mille et
trois mille francs par an. Ils pourraient choisir un séjour dans les
pays étrangers.»
Les figures de MM. Thurot et de Tracy s’allongèrent pendant
l’explication de ce plan, je semblais atroce à ces petites âmes étiolées
par la politesse de Paris. Une jeune femme présente admira mes idées, et
surtout l’excès d’imprudence avec lequel je me livrais, elle vit en moi
le _Huron_ (roman de Voltaire).
L’extrême bienveillance de cette jeune femme m’a consolé de bien des
irréussites. Je n’ai jamais été son amant tout à fait. Elle était
extrêmement coquette, extrêmement occupée de parure, parlant toujours de
beaux hommes, liée avec tout ce qu’il y avait de brillant dans les loges
de l’Opera Buffa.
J’arrange un peu pour qu’elle ne soit point reconnue. Si j’eusse eu la
prudence de lui faire comprendre que je l’aimais, elle en eût
probablement été bien aise. Le fait est que je ne l’aimais pas assez
pour oublier que je ne suis pas beau. Elle l’avait oublié. A l’un de mes
départs de Paris, elle me dit au milieu de son salon: «J’ai un mot à
vous dire,» et, dans un passage qui conduisait à une antichambre où,
heureusement il n’y avait personne, elle me donna un baiser sur la
bouche, je le lui rendis avec ardeur. Je partis le lendemain et tout
finit là.
Mais, avant d’en venir là, nous nous _parlâmes_ plusieurs années, comme
on dit en Champagne. Elle me racontait fidèlement, à ma demande, tout le
mal qu’on disait de moi.
Elle avait un ton charmant, elle avait l’air ni d’approuver, ni de
désapprouver. Avoir ici un ministre de la Police est ce que je trouve de
plus charmant dans les amours, d’ailleurs si froides, de Paris.
On n’a pas idée des propos atroces que l’on apprend. Un jour elle dit:
--M....., l’espion a dit chez M. de Tracy: «Ah! voilà M. Beyle qui a un
habit neuf, on voit que Mme Pasta vient d’avoir un bénéfice.»
Cette bêtise plut: M. de Tracy ne me pardonnait pas cette liaison
publique (autant qu’innocente) avec cette actrice célèbre.
Le piquant que la chose, c’est que Céline qui me rapportait le propos de
l’espion, était peut-être elle-même jalouse de mon assiduité chez Mme
Pasta.
A quelque heure que mes soirées se terminassent, j’allais chez Mme Pasta
(rue Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque, Hôtel des Lillois, nº 63).
Je logeais à cent pas de là, au nº 47. Ennuyé de la colère du portier,
fort contrarié de m’ouvrir souvent à trois heures du matin, je finis par
loger dans le même hôtel que Mme Pasta.
Quinze jours après, je me trouvai diminué de 70 0/0 dans le salon de Mme
de Tracy. J’eus le plus grand tort de ne pas consulter mon amie Mme de
Tracy. Ma conduite, à cette époque, n’est qu’une suite de caprices.
Marquis, colonel, avec quarante mille francs de rente, je serais parvenu
à me perdre.
J’aimais passionnément la musique, mais uniquement la musique de
Cimarosa et de Mozart. Le salon de Mme Pasta était le rendez-vous de
tous les Milanais qui venaient à Paris. Par eux quelquefois, par hasard,
j’entendais prononcer le nom de Métilde.
Métilde, à Milan, apprit que je passais ma vie chez une actrice. Cette
idée finit peut-être de la guérir.
J’étais parfaitement aveugle à tout cela. Pendant tout un été, j’ai joué
au pharaon jusqu’au jour, chez Mme Pasta, silencieux, ravi d’entendre
parler milanais, et respirant l’idée de Métilde dans tous les sens. Je
montais dans ma charmante chambre, au troisième, et je corrigeais, les
larmes aux yeux, les épreuves de l’_Amour_. C’est un livre écrit au
crayon à Milan, dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me
faisait mal, je n’ai jamais voulu l’arranger.
Les hommes de lettres disent: «Dans les pays étrangers, on peut avoir
des pensées ingénieuses, on ne sait _faire un livre_ qu’en France.» Oui,
si le seul but d’un livre est de _faire comprendre une idée_; non s’il
espère en même temps faire sentir, donner quelque nuance d’émotion.
La règle française n’est bonne que pour un livre d’histoire, par exemple
l’_Histoire de la Régence_, de M. Lemontey, dont j’admire le style
vraiment académique. La préface de M. Lemontey (avare, que j’ai beaucoup
connu chez M. le comte Beugnot), peut passer pour un modèle de ce style
académique.
Je plairais presque sûrement aux sots, si je prenais la peine d’arranger
quelques morceaux du présent bavardage. Mais peut-être, écrivant ceci
comme une lettre, à _mon insu_, je fais _ressemblant_.
Or, avant tout, je veux être vrai. Quel miracle ce serait dans ce siècle
de comédie, dans une société dont les trois quarts des acteurs sont des
charlatans aussi effrontés que M. Magendie ou M. le comte Regnault de
St-Jean-d’Angély, ou M. le baron Gérard!
Un des caractères du siècle de la Révolution (1789-1832), c’est qu’il
n’y ait point de grand succès sans un certain degré d’impudeur et même
de charlatanisme décidé. M. de Lafayette, seul, est au-dessus du
charlatanisme qu’il ne faut point confondre ici avec l’accueil
obligeant, _arme nécessaire_ d’un chef de parti.
J’avais connu chez Mme Cabanis un homme qui, certes, n’est pas
charlatan, M. Fauriel (l’ancien amant de Mme Condorcet). C’est, avec M.
Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi
les gens qui se mêlent d’écrire.
Aussi M. Fauriel n’a-t-il aucune réputation. Un jour, le libraire
Bossanges me fit offrir cinquante exemplaires d’un de ses ouvrages si je
voulais, non seulement faire un bel article d’annonce, mais encore le
faire insérer dans je ne sais quel journal où alors (pour quinze jours)
j’étais en faveur. Je fus scandalisé et prétendis faire l’article pour
un seul exemplaire. Bientôt le dégoût de faire ma cour à des faquins
sales me fit cesser de voir ces journalistes et j’ai eu à me reprocher
de ne pas avoir fait l’article.
Mais ceci se passait en 1826 ou 27. Revenons à 1821. M. Fauriel, traité
avec mépris par Mme Condorcet, à sa mort (ce ne fut qu’une femme à
plaisir physique), allait beaucoup chez une petite pie-grièche à
demi-bossue, Mlle Clarke.
C’était une Anglaise qui avait de l’esprit, on ne saurait le nier, mais
un esprit comme les cornes du chamois: sec, dur et tordu. M. Fauriel,
qui alors goûtait beaucoup mon mérite, me mena bien vite chez
mademoiselle Clarke, j’y retrouvai mon ami A. T. qui, là, faisait la
pluie et le beau temps. Je fus frappé de la figure de Mme Belloc[66]
(femme du peintre) qui ressemblait étonnamment à Lord Byron, qu’alors
j’aimais beaucoup. Un homme fin, qui me prenait pour un Machiavel, parce
que j’arrivais d’Italie, me dit: «Ne voyez-vous pas que vous perdez
votre temps avec Mme Belloc? Elle fait l’amour avec Mlle M... (petit
monstre affreux avec de beaux yeux.)
Je fus étourdi, et de mon machiavélisme, et de mon prétendu amour pour
Mme Belloc, et encore plus de l’amour de cette dame. Peut-être en est-il
quelque chose.
Au bout d’un an ou deux, Mlle Clarke me fit une querelle d’Allemand à la
suite de laquelle je cessai de la voir, et monsieur Fauriel, dont bien
me fâche, prit son parti. MM. Fauriel et Victor Jacquemont s’élevèrent à
une immense hauteur, au-dessus de toutes mes connaissances de ces
premiers mois de mon retour à Paris. Mme la comtesse de Tracy était au
moins à la même hauteur. Au fond, je surprenais ou scandalisais toutes
mes connaissances.
J’étais un monstre ou un Dieu. Encore aujourd’hui, toute la société de
mademoiselle Clarke croit fermement que je suis un monstre--un monstre
d’immoralité surtout. Le lecteur sait à quoi s’en tenir: je n’étais allé
qu’une fois chez les filles, et l’on se souvient peut-être de mes succès
auprès de cette fille d’une céleste beauté, Alexandrine.
CHAPITRE VI
24 juin 1832, St-Jean.
Voici ma vie à cette époque:
Levé à dix heures je me trouvais à dix heures et demie au café de Rouen,
où je rencontrais le baron de Lussinge et mon cousin Colomb[67] (homme
intègre, juste, raisonnable, mon ami d’enfance.) Le mal, c’est que ces
deux êtres ne comprenaient absolument rien à la théorie du cœur
humain ou à la peinture de ce cœur par la littérature et la musique.
Le raisonnement à perte de vue sur cette matière, les conséquences à
tirer de chaque anecdote nouvelle et bien prouvée, forment de bien loin
la conversation la plus intéressante pour moi. Par la suite il s’est
trouvé que Mérimée, que j’estime tant, n’avait pas non plus le goût de
ce genre de conversation.
Mon ami d’enfance, l’excellent Crozet (ingénieur en chef du département
de l’Isère), excelle dans ce genre; mais sa femme[68] me l’a enlevé
depuis nombre d’années, jalouse de notre amitié. Quel dommage! Quel être
supérieur que M. Crozet, s’il eût habité Paris. Le mariage et surtout la
province vieillissent étonnamment un homme, l’esprit devient paresseux,
et le mouvement du cerveau, à force d’être rare, devient pénible et
bientôt impossible.
Après avoir savouré, au café de Rouen, notre excellente tasse de café et
deux brioches, j’accompagnais Lussinge à son bureau. Nous prenions par
les Tuileries et par les quais, nous arrêtant à chaque marchand
d’estampes. Quand je quittais Lussinge le moment affreux de la journée
commençait pour moi. J’allais, par la grande chaleur de cette année,
chercher l’ombre et un peu de fraîcheur sous les grands marronniers des
Tuileries. Puisque je ne puis l’oublier, ne ferais-je pas mieux de me
tuer? me disais-je. Tout m’était à charge.