suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt, je retrouverai le feu de ma
jeunesse.
Elle était adorable, je n’ai peut-être rien vu d’aussi joli. Il n’y
avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui, peu à peu,
redevinrent pleins de folie, et, si l’on veut, de passion.
Je la manquai parfaitement, _fiasco_ complet. J’eus recours à un
dédommagement, elle s’y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus
revenir à ce jeu de main qu’elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis
quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.
A peine Barot m’eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire
qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu’à nous. Tout à coup,
Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine
dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
--Mon admiration pour Belle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je
l’imiterai;--je viens me fortifier avec du champagne.
L’éclat de rire dura dix minutes; Poitevin se roulait sur le tapis.
L’étonnement exagéré d’Alexandrine était impayable, c’était pour la
première fois que la pauvre fille était manquée.
Ces messieurs voulaient me persuader que je mourrais de honte et que
c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et
rien de plus. Je ne sais pourquoi l’idée de Métilde m’avait saisi en
entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.
Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les
filles. Et la première après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre
ou en novembre 1827, étant pour lors au désespoir.
J’ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu’elle
eut un mois après, et toujours j’ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq
à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.
De ce moment, je passais pour Babillan[46] auprès des trois compagnons
de vie que le hasard m’avait donnés. Cette belle réputation se répandit
dans le monde, et, peu ou beaucoup, m’a duré jusqu’à ce que Mme Azur ait
rendu compte de mes faits et gestes. Cette soirée augmenta beaucoup ma
liaison avec Barot, que j’aime encore et qui m’aime. C’est peut-être le
seul Français dans le château duquel je vais passer quinze jours avec
plaisir. C’est le cœur le plus franc, le caractère le plus net,
l’homme le moins spirituel et le moins instruit que je connaisse. Mais
dans ces deux talents: celui de gagner de l’argent, sans jamais jouer à
la Bourse, et celui de lier connaissance avec une femme qu’il voit à la
promenade ou au spectacle, il est sans égal, dans le dernier surtout.
C’est que c’est une nécessité. Toute femme qui a eu des bontés pour lui
devient comme un homme.
Un soir, Métilde me parlait de Mme Bignami, son amie. Elle me conta
d’elle-même une histoire d’amour fort connue, puis ajouta: «Jugez de son
sort; chaque soir, son amant, se sortant de chez elle, allait chez une
fille.»
Or, quand j’eus quitté Milan, je compris que cette phrase morale
n’appartenait nullement à l’histoire de Mme Bignami, mais était un
avertissement moral à mon usage.
En effet, chaque soirée, après avoir accompagné Métilde chez sa
cousine, Mme Traversi, à laquelle j’avais refusé gauchement d’être
présenté, j’allais finir la soirée chez la charmante et divine comtesse
Kassera. Et par une autre sottise, cousine germaine de celle que je fis
avec Alexandrine, je refusai une fois d’être l’amant de cette jeune
femme, la plus aimable peut-être que j’aie connue, tout cela pour
mériter, aux yeux de Dieu, que Métilde m’aimât. Je refusai, avec le même
esprit et pour le même motif, la célèbre Vigano qui, un jour, comme
toute sa cour, descendait l’escalier,--et parmi les courtisans était cet
homme d’esprit, le comte de Saurin,--laissa passer tout le monde pour me
dire:
--Belle, on dit que vous êtes amoureux de moi?
--On se trompe, répondis-je d’un grand sang-froid, sans même lui baiser
la main.
Cette action indigne, chez cette femme qui n’avait que de la tête, m’a
valu une haine implacable. Elle ne me saluait plus quand, dans une de
ces rues étroites de Milan, nous nous rencontrions tête-à-tête.
Voilà trois grandes sottises--jamais je ne me pardonnerai la comtesse
Kassera (aujourd’hui, c’est la femme la plus sage et la plus réputée du
pays).
CHAPITRE IV
Voici une autre société, contraste avec celle du chapitre précédent.
En 1817, l’homme que j’ai le plus admiré à cause de ses écrits, le seul
qui ait fait révolution chez moi, M. le comte de Tracy, vint me voir à
l’hôtel d’Italie, place Favart. Jamais je n’ai été aussi surpris.
J’adorais depuis douze ans l’Idéologie de cet homme qui sera célèbre un
jour. On avait mis à sa porte un exemplaire de l’_Histoire de la
Peinture en Italie_.
Il passa une heure avec moi. Je l’admirais tant que probablement je fis
_fiasco_ par excès d’amour. Jamais je n’ai moins songé à avoir de
l’esprit ou à être agréable. En ce temps-là, j’approchais de cette vaste
intelligence, je la contemplais, étonné; je lui demandais des lumières.
D’ailleurs, je ne savais pas encore avoir de l’esprit.
Cette improvisation d’un esprit tranquille ne m’est venue qu’en 1827.
M. Destutt de Tracy, pair de France, membre de l’Académie, était un
petit vieillard remarquablement bien fait et à tournure élégante et
singulière. Sous prétexte qu’il est aveugle, il porte habituellement une
visière verte. Je l’avais vu recevoir à l’Académie par M. de Ségur, qui
lui dit des sottises au nom du despotisme impérial--c’était en 1811[47],
je crois. Quoique attaché à la cour, je fus profondément dégoûté. Nous
allons tomber dans la barbarie militaire, nous allons devenir des
général Grosse, me disais-je[48].
M. de Tracy, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur
l’autre, avait une manière de parler qui était l’antipode de ses écrits.
Sa conversation était toute en aperçus fins et élégants; il avait
horreur d’un mot énergique comme d’un jurement, et il écrit comme un
maire de campagne. La simplicité énergique qu’il me semble que j’avais
dans ce temps-là ne dut guère lui convenir. J’avais d’énormes favoris
noirs dont Mme Doligny ne me fit honte qu’un an plus tard. Cette tête
de boucher italien ne parut pas trop convenir à l’ancien colonel du
règne de Louis XVI.
M. de Tracy n’a jamais voulu permettre qu’on fît son portrait. Je trouve
qu’il ressemble au pape Corsini Clément tel qu’on le voit à
Sainte-Marie-Majeure, dans la chapelle à gauche en entrant.
Ses manières sont parfaites, quand il n’est pas dominé par une
abominable humeur noire. Je n’ai deviné ce caractère qu’en 1822. C’est
un vieux don Juan--il prend de l’humeur de tout; par exemple, dans son
salon, M. de La Fayette était un peu plus grand homme que lui (même en
1821). Ensuite, ces Français n’ont pas apprécié l’_Idéologie_ et la
_Logique_. M. de Tracy n’a été appelé à l’Académie par ces petits
rhéteurs musqués que comme auteur d’une bonne grammaire et encore
durement injuriée par ce plat Ségur, père d’un fils encore plus plat (M.
Philippe, qui a écrit nos malheurs de Russie pour avoir un cordon de
Louis XVIII). Cet infâme Philippe de Ségur me servira d’exemple pour le
caractère que j’abhorre le plus à Paris: le ministériel fidèle à
l’honneur en tout, excepté les démarches décisives dans une vie[49].
Dernièrement, ce Philippe a joué envers le ministre Casimir Périer (voir
les _Débats_, mai 1832) le rôle qui lui avait valu la faveur de ce
Napoléon qu’il déserta si lâchement, et ensuite la faveur de Louis
XVIII, qui se complaisait dans ce genre de gens bas. Il comprenait
parfaitement leur bassesse, la rappelait par des mots fins au moment où
ils faisaient quelque chose de noble. Peut-être l’ami de Favras qui
attendit la nouvelle de sa pendaison pour dire à un de ses
gentilshommes: «_Faites-nous servir_», se sentait-il ce caractère. Il
était bien homme à s’avouer qu’il était un infâme et à rire de son
infamie.
Je sens bien que le terme infâme est mal appliqué, mais cette bassesse à
la Philippe Ségur a été ma bête noire. J’estime et j’aime cent fois
mieux un simple galérien, un simple assassin qui a eu un moment de
faiblesse et qui, d’ailleurs, mourait de.....[50] habituellement. En
1828 ou 26, le bon Philippe était occupé à faire un enfant à une veuve
millionnaire qu’il avait séduite et qui a dû l’épouser (Madame G..f...e,
veuve du pair de France). J’avais dîné quelquefois avec le général
Philippe de Ségur à la table de service de l’empereur. Alors, le
Philippe ne parlait que de ses treize blessures, car l’animal est brave.
Il serait un héros en Russie, dans ces pays à demi-civilisés. En France,
on commence à comprendre sa bassesse. Mesdames Garnett (rue Duphot, nº
12) voulaient me mener chez son frère, leur voisin, nº 14, je crois, ce
à quoi je me suis toujours refusé à cause de l’historien de la campagne
de Russie.
M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies à Saint-Cloud en 1811,
quand j’y étais, mourait de chagrin de n’être pas duc. A ses yeux
c’était pis qu’un malheur, c’était une _inconvenance_.
Toutes ses idées étaient _vaines_, mais il en avait beaucoup et sur
tout. Il voyait chez tout le monde partout de la grossièreté, mais avec
quelle grâce n’exprimait-il pas ses sentiments?
J’aimais chez ce pauvre homme l’amour passionné que sa femme avait pour
lui. Du reste, quand je lui parlais, il me semblait avoir affaire à un
Lilliputien.
Je rencontrais M. de Ségur, grand maître des cérémonies de 1810 à 1814,
chez les ministres de Napoléon. Je ne l’ai plus vu depuis la chute de ce
grand homme, dont il fut une des faiblesses et un des malheurs.
Même les Dangeau de la cour de l’Empereur, et il y en avait beaucoup,
par exemple mon ami le baron Martial Daru, même ces gens-là ne purent
s’empêcher de rire du cérémonial inventé par M. le comte de Ségur pour
le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche, et surtout pour la
première entrevue. Quelque infatué que Napoléon fût de son nouvel
uniforme de roi, il n’y put pas tenir, il s’en moqua avec Duroc, qui me
le dit. Je crois que rien ne fut exécuté de ce labyrinthe de petitesses.
Si j’avais ici mes papiers de Paris je joindrais ce programme aux
présentes balivernes sur ma vie. C’est admirable à parcourir, on croit
lire une mystification.
Je soupire en 1832 en me disant: «Voilà cependant jusqu’où la petite
vanité parisienne avait fait toucher un Italien: Napoléon!»
Où en étais-je?... Mon Dieu, comme ceci est mal écrit!
M. de Ségur était surtout sublime au Conseil d’État. Ce Conseil était
respectable; ce n’était pas, en 1810, un assemblage de cuistres (1832),
de Cousin, de Jacqueminot, de....[51], et d’autres plus obscurs encore.
Napoléon avait réuni, dans son Conseil, les cinquante Français les moins
bêtes. Il y avait des sections. Quelquefois la section de la guerre (où
j’étais apprenti sous l’admirable Gouvion de Saint-Cyr) avait affaire à
la section de l’Intérieur que M. de Ségur présidait quelquefois, je ne
sais comment, je crois durant l’absence de la maladie du vigoureux
Regnault (comte de Saint-Jean-d’Angély).
Dans les affaires difficiles, par exemples, celle de la levée des gardes
d’honneur en Piémont, dont je fus un des petits rapporteurs, l’élégant,
le parfait M. de Ségur, ne trouvant aucune idée, avançait son fauteuil;
mais c’était par un mouvement incroyable de comique, en le saisissant
entre les cuisses écartées.
Après avoir ri de son impuissance, je me disais: «Mais n’est-ce point
moi qui ai tort? C’est là le célèbre ambassadeur auprès de la
Grande-Catherine, qui vola sa plume à l’ambassadeur d’Angleterre[52].
C’est l’historien de Guillaume II ou III[53] (je ne me rappelle plus
lequel, l’amant de la Lichtenau pour laquelle Benjamin Constant se
battait).»
J’étais sujet à _trop respecter_ dans ma jeunesse. Quand mon imagination
s’emparait d’un homme, je restais stupide devant lui: _j’adorais ses
défauts_.
Mais le ridicule de M. de Ségur guidant Napoléon se trouva, à ce qu’il
paraît, trop fort pour ma _gallibility_.
Du reste, au comte de Ségur, grand maître des cérémonies (en cela bien
différent de Philippe), on eût pu demander tous les procédés délicats et
même dans le genre femme s’avançant jusques à l’héroïsme. Il avait aussi
des mots délicats et charmants, mais il ne fallait pas qu’ils
s’élevassent au dessus de la taille lilliputienne de ses idées.
J’ai eu le plus grand tort de ne pas cultiver cet aimable vieillard de
1821 à 1830; je crois qu’il s’est éteint en même temps que sa
respectable femme. Mais j’étais fou, mon horreur pour le _vil_ allait
jusqu’à la passion au lieu de m’en amuser, comme je fais aujourd’hui des
actions de la cour de.....[54].
M. le comte de Ségur m’avait fait faire des compliments en 1817, à mon
retour d’Angleterre, sur _Rome, Naples et Florence_, brochure que
j’avais fait mettre à sa porte.
Au fond du cœur, sous le rapport moral, j’ai toujours méprisé Paris.
Pour lui plaire, il fallait être, comme M. de Ségur, le grand maître.
Sous le rapport physique, Paris ne m’a jamais plu. Même vers 1803, je
l’avais en horreur comme n’ayant pas de montagnes autour de lui. Les
montagnes de mon pays (le Dauphiné), témoins des mouvements passionnés
de mon cœur, pendant les seize premières années de ma vie, m’ont
donné là-dessus un _bias_ (pli, terme anglais) dont jamais je ne pus
revenir.
Je n’ai commencé à estimer Paris que le 28 juillet 1830. Encore le jour
des Ordonnances, à onze heures du soir, je me moquais du courage des
Parisiens et de la résistance qu’on attendait d’eux, chez le comte Réal.
Je crois que cet homme si gai et son héroïque fille, madame la baronne
Lacuée, ne me l’ont pas encore pardonné.
Aujourd’hui, j’estime Paris. J’avoue que pour le courage il doit être
placé au premier rang, comme pour la cuisine, comme pour _l’esprit_.
Mais il ne m’en séduit pas davantage pour cela. Il me semble qu’il y a
toujours de la _comédie_ dans sa vertu. Les jeunes gens nés à Paris de
pères provinciaux et à la mâle énergie, qui est celle de faire leur
fortune, me semblent des êtres _étiolés_, attentifs seulement à
l’apparence extérieure de leurs habits, au bon goût de leur _chapeau
gris_, à la bonne tournure de leur cravate, comme MM. Féburier,
Viollet-le-Duc, etc. Je ne conçois pas un homme sans un peu de _mâle
énergie_, de constance et de profondeur dans les idées, etc. Toutes
choses aussi rares à Paris que le tour grossier ou même _dur_.
Mais il faut finir ici ce chapitre. Pour tâcher de ne pas mentir et de
ne pas cacher mes fautes, je me suis imposé d’écrire ces souvenirs à
vingt pages par séance comme une lettre. Après mon départ, on imprimera
sur le manuscrit original. Peut-être ainsi parviendrai-je à la
_véracité_, mais aussi il faudra que je supplie le lecteur (peut-être né
ce matin dans la maison voisine) de me pardonner mes terribles
digressions.
CHAPITRE V
23 juin 1832.--Mero.
Je m’aperçois en 1832--en général, ma philosophie est du jour où
j’écris, j’en étais bien loin en 1821--je vois donc que j’ai été un
mezzo-termine entre la grossièreté énergique du général Grosse, du comte
Regnault de St-Jean-d’Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu
étroites de M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de l’hôtel de
Bruxelles, etc.
Par la bassesse seule j’ai été étranger aux extrêmes que je me donne.
Faute de savoir faire, faute d’industrie, comme me disait, à propos de
mes livres et de l’Institut, M. Delécluze, des _Débats_, j’ai manqué
cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou
littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma
porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et
mélancolique (toute vanité à part, exactement pareille à celle de
Jacques de _As you like it_) est devenue un si grand plaisir pour moi,
que quand un ami m’aborde, je donnerais un boulet pour qu’il ne
m’adressât pas la parole. La vue seule de quelqu’un que je connais me
contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu’il faut que je pense
à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l’avance. J’adore, au
contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M.
Cuvier, le dimanche chez M. de Tracy, le mardi chez madame Ancelot, le
mercredi chez le baron Gérard, etc...
Un homme doué d’un peu de tact s’aperçoit facilement qu’il me contrarie
en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est un peu sensible à mon
mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort.
De là mon bonheur à me promener fièrement dans une ville étrangère, où
je suis arrivé depuis une heure et où je suis sûr de n’être connu de
personne. Depuis quelques années ce bonheur commence à me manquer. Sans
le mal de mer, j’irais voyager en Amérique. Me croirait-on? Je porterais
un masque, je changerais de nom avec délices. Les mille et une nuits que
j’adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l’anneau
d’Angélique; mon souverain plaisir serait de me changer en un long
Allemand blond et de me promener ainsi dans Paris.
Je viens de voir, en feuilletant, que j’en étais à M. de Tracy.
M. de Tracy, fils d’une veuve, est né vers 1765[55] avec trois cent
mille francs de rente. Son hôtel était rue de Tracy, près la rue
Saint-Martin.
Il fit le négociant sans le savoir, comme une foule de gens riches de
1780. M. de Tracy fit sa rue et y perdit 2 ou 300,000 fr. et ainsi de
suite. De façon que je crois bien qu’aujourd’hui cet homme (si aimable
quand, vers 1790, il était l’amant de Mme de Praslin), ce profond
raisonneur a changé ses trois cent mille livres de rente en trente au
plus.
Sa mère, femme d’un rare bon sens, était tout à fait de la cour; aussi,
à vingt-deux ans, ce fils fut colonel et colonel d’un régiment où il
trouva parmi les capitaines un Tracy, son cousin, apparemment aussi
noble que lui, et auquel il ne vint jamais dans l’idée d’être choqué de
voir cette poupée de vingt-deux ans venir commander le régiment où il
servait.
Cette poupée qui, me disait plus tard Mme de Tracy, avait des mouvements
si admirables, cachait cependant un fond de bon sens. Cette mère, femme
rare, ayant appris qu’il y avait un philosophe à Strasbourg (et
remarquez, c’était en 1780, peut-être, non pas un philosophe comme
Voltaire, Diderot, Raynal) ayant appris, dis-je, qu’il y avait à
Strasbourg un philosophe qui analysait les pensées de l’homme, images ou
signes de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a senti, comprit que la
science de remuer ces images, si son fils l’apprenait, lui donnerait une
bonne tête.
Figurez-vous quelle tête il devait avoir en 1785: un fort joli jeune
homme, fort noble, tout à fait de la cour, avec trois cent mille livres
de rente.
Mme la marquise de Tracy fit placer son fils dans l’artillerie, ce qui,
deux ans de suite, le conduisit à Strasbourg. Si jamais j’y passe, je
demanderai quel était l’Allemand philosophe célèbre là, vers 1780.
Deux ans après, M. de Tracy était à Rethel, je crois, avec son régiment
qui, ce me semble, était de dragons, chose à vérifier sur l’almanach
Royal du temps[56].
M. de Tracy ne m’a jamais parlé de ces citrons; j’ai su leur histoire
par un autre misanthrope, un M. Jacquemont, ancien moine, et, qui plus
est, homme du plus grand mérite. Mais M. de Tracy m’a dit beaucoup
d’anecdotes sur la première France réformante, M. de Lafayette y
commandait en chef[57].
Une haute taille et, en haut de ce grand corps, une figure
imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille,
cette tête couverte d’une perruque à cheveux courts, mal faite; cet
homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boitant un peu
et s’appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui
l’appelait: _mon cher Monsieur_, avec un son de voix enchanteur, était
le général de Lafayette en 1821, et tel nous l’a montré le Gascon
Scheffer dans son portrait fort ressemblant.
Ce _cher Monsieur_ de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois,
le malheur de M. de Tracy. Ce n’est pas que M. de Lafayette eût été bien
avec sa femme, ou qu’il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur,
c’est tout simplement que l’admiration sincère et jamais jouée ou
exagérée de Mme de Tracy pour M. de Lafayette constituait trop
évidemment celui-ci le premier personnage du salon.
Quelque neuf que je fusse en 1821 (j’avais toujours vécu dans les
illusions de l’enthousiasme et des passions) je distinguai cela tout
seul.
Je sentis aussi, sans que personne m’en avertît, que M. de Lafayette
était tout simplement un héros de Plutarque. Il vivait au jour le jour,
sans trop d’esprit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se
présentait.
En attendant, malgré son âge (né en 1757, comme son camarade du jeu de
Paume, Charles X), uniquement occupé de serrer par derrière le jupon de
quelque jolie fille (_vulgo_ prendre le c..) et cela souvent et sans
trop se gêner.
En attendant les grandes actions qui ne se présentent pas tous les jours
et l’occasion de serrer les jupons des jeunes femmes qui ne se trouve
guère qu’à minuit et demi, quand elles sortent, M. de Lafayette
expliquait sans trop d’inélégance le lieu commun de la garde nationale.
Ce gouvernement est bon, et c’est celui, le seul, qui garantit au
citoyen la sûreté sur la grande route, l’égalité devant le juge, et un
juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables,
une juste protection à l’étranger. Ainsi arrangée, la chose n’est pas
trop compliquée.
Il faut avouer qu’il y a loin d’un tel homme à M. de Ségur, le grand
maître; aussi la France, et Paris surtout, sera-t-il exécrable chez la
postérité pour n’avoir pas reconnu le grand homme.
Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j’ajouterai à Lord
Brougham, à Monti, à Canova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la
grandeur de M. de Lafayette et j’en suis resté là. Je l’ai vu dans les
journées de Juillet avec la chemise trouée; il a accueilli tous les
intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l’emphase. Il
m’a moins bien accueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un
grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m’est pas plus venu dans
l’idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu’il me vient dans l’idée
de blasphémer contre le soleil lorsqu’il se couvre d’un nuage.
M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante-quinze ans, a le même
défaut que moi: il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit
ans qui arrive dans le salon de Mme de Tracy, où elle est l’aînée de
ses petites-filles, Mlles Georges Lafayette, de Lasteyrie, de
Maubourg; il se figure qu’elle le distingue, il ne songe qu’à elle, et
ce qu’il y a de plaisant, c’est que souvent il a raison de se figurer.
Sa gloire européenne, l’élégance foncière de ses discours, malgré leur
apparente simplicité, ses yeux qui s’animent dès qu’ils se trouvent à un
pied d’une jolie poitrine, tout concourt à lui faire passer gaiement ses
dernières années, au grand scandale des femmes de trente-cinq ans,
Mme la marquise de M...n..r (C...s..l), Mme de P.rr.t et autres,
qui viennent dans ce salon.
Tout cela ne conçoit pas que l’on soit aimable autrement qu’avec les
petits mots fins de M. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M.
Benjamin Constant.