--Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je

suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt, je retrouverai le feu de ma

jeunesse.

Elle était adorable, je n’ai peut-être rien vu d’aussi joli. Il n’y

avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui, peu à peu,

redevinrent pleins de folie, et, si l’on veut, de passion.

Je la manquai parfaitement, _fiasco_ complet. J’eus recours à un

dédommagement, elle s’y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus

revenir à ce jeu de main qu’elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis

quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.

A peine Barot m’eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire

qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu’à nous. Tout à coup,

Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine

dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.

--Mon admiration pour Belle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je

l’imiterai;--je viens me fortifier avec du champagne.

L’éclat de rire dura dix minutes; Poitevin se roulait sur le tapis.

L’étonnement exagéré d’Alexandrine était impayable, c’était pour la

première fois que la pauvre fille était manquée.

Ces messieurs voulaient me persuader que je mourrais de honte et que

c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et

rien de plus. Je ne sais pourquoi l’idée de Métilde m’avait saisi en

entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.

Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les

filles. Et la première après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre

ou en novembre 1827, étant pour lors au désespoir.

J’ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu’elle

eut un mois après, et toujours j’ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq

à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.

De ce moment, je passais pour Babillan[46] auprès des trois compagnons

de vie que le hasard m’avait donnés. Cette belle réputation se répandit

dans le monde, et, peu ou beaucoup, m’a duré jusqu’à ce que Mme Azur ait

rendu compte de mes faits et gestes. Cette soirée augmenta beaucoup ma

liaison avec Barot, que j’aime encore et qui m’aime. C’est peut-être le

seul Français dans le château duquel je vais passer quinze jours avec

plaisir. C’est le cœur le plus franc, le caractère le plus net,

l’homme le moins spirituel et le moins instruit que je connaisse. Mais

dans ces deux talents: celui de gagner de l’argent, sans jamais jouer à

la Bourse, et celui de lier connaissance avec une femme qu’il voit à la

promenade ou au spectacle, il est sans égal, dans le dernier surtout.

C’est que c’est une nécessité. Toute femme qui a eu des bontés pour lui

devient comme un homme.

Un soir, Métilde me parlait de Mme Bignami, son amie. Elle me conta

d’elle-même une histoire d’amour fort connue, puis ajouta: «Jugez de son

sort; chaque soir, son amant, se sortant de chez elle, allait chez une

fille.»

Or, quand j’eus quitté Milan, je compris que cette phrase morale

n’appartenait nullement à l’histoire de Mme Bignami, mais était un

avertissement moral à mon usage.

En effet, chaque soirée, après avoir accompagné Métilde chez sa

cousine, Mme Traversi, à laquelle j’avais refusé gauchement d’être

présenté, j’allais finir la soirée chez la charmante et divine comtesse

Kassera. Et par une autre sottise, cousine germaine de celle que je fis

avec Alexandrine, je refusai une fois d’être l’amant de cette jeune

femme, la plus aimable peut-être que j’aie connue, tout cela pour

mériter, aux yeux de Dieu, que Métilde m’aimât. Je refusai, avec le même

esprit et pour le même motif, la célèbre Vigano qui, un jour, comme

toute sa cour, descendait l’escalier,--et parmi les courtisans était cet

homme d’esprit, le comte de Saurin,--laissa passer tout le monde pour me

dire:

--Belle, on dit que vous êtes amoureux de moi?

--On se trompe, répondis-je d’un grand sang-froid, sans même lui baiser

la main.

Cette action indigne, chez cette femme qui n’avait que de la tête, m’a

valu une haine implacable. Elle ne me saluait plus quand, dans une de

ces rues étroites de Milan, nous nous rencontrions tête-à-tête.

Voilà trois grandes sottises--jamais je ne me pardonnerai la comtesse

Kassera (aujourd’hui, c’est la femme la plus sage et la plus réputée du

pays).

CHAPITRE IV

Voici une autre société, contraste avec celle du chapitre précédent.

En 1817, l’homme que j’ai le plus admiré à cause de ses écrits, le seul

qui ait fait révolution chez moi, M. le comte de Tracy, vint me voir à

l’hôtel d’Italie, place Favart. Jamais je n’ai été aussi surpris.

J’adorais depuis douze ans l’Idéologie de cet homme qui sera célèbre un

jour. On avait mis à sa porte un exemplaire de l’_Histoire de la

Peinture en Italie_.

Il passa une heure avec moi. Je l’admirais tant que probablement je fis

_fiasco_ par excès d’amour. Jamais je n’ai moins songé à avoir de

l’esprit ou à être agréable. En ce temps-là, j’approchais de cette vaste

intelligence, je la contemplais, étonné; je lui demandais des lumières.

D’ailleurs, je ne savais pas encore avoir de l’esprit.

Cette improvisation d’un esprit tranquille ne m’est venue qu’en 1827.

M. Destutt de Tracy, pair de France, membre de l’Académie, était un

petit vieillard remarquablement bien fait et à tournure élégante et

singulière. Sous prétexte qu’il est aveugle, il porte habituellement une

visière verte. Je l’avais vu recevoir à l’Académie par M. de Ségur, qui

lui dit des sottises au nom du despotisme impérial--c’était en 1811[47],

je crois. Quoique attaché à la cour, je fus profondément dégoûté. Nous

allons tomber dans la barbarie militaire, nous allons devenir des

général Grosse, me disais-je[48].

M. de Tracy, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur

l’autre, avait une manière de parler qui était l’antipode de ses écrits.

Sa conversation était toute en aperçus fins et élégants; il avait

horreur d’un mot énergique comme d’un jurement, et il écrit comme un

maire de campagne. La simplicité énergique qu’il me semble que j’avais

dans ce temps-là ne dut guère lui convenir. J’avais d’énormes favoris

noirs dont Mme Doligny ne me fit honte qu’un an plus tard. Cette tête

de boucher italien ne parut pas trop convenir à l’ancien colonel du

règne de Louis XVI.

M. de Tracy n’a jamais voulu permettre qu’on fît son portrait. Je trouve

qu’il ressemble au pape Corsini Clément tel qu’on le voit à

Sainte-Marie-Majeure, dans la chapelle à gauche en entrant.

Ses manières sont parfaites, quand il n’est pas dominé par une

abominable humeur noire. Je n’ai deviné ce caractère qu’en 1822. C’est

un vieux don Juan--il prend de l’humeur de tout; par exemple, dans son

salon, M. de La Fayette était un peu plus grand homme que lui (même en

1821). Ensuite, ces Français n’ont pas apprécié l’_Idéologie_ et la

_Logique_. M. de Tracy n’a été appelé à l’Académie par ces petits

rhéteurs musqués que comme auteur d’une bonne grammaire et encore

durement injuriée par ce plat Ségur, père d’un fils encore plus plat (M.

Philippe, qui a écrit nos malheurs de Russie pour avoir un cordon de

Louis XVIII). Cet infâme Philippe de Ségur me servira d’exemple pour le

caractère que j’abhorre le plus à Paris: le ministériel fidèle à

l’honneur en tout, excepté les démarches décisives dans une vie[49].

Dernièrement, ce Philippe a joué envers le ministre Casimir Périer (voir

les _Débats_, mai 1832) le rôle qui lui avait valu la faveur de ce

Napoléon qu’il déserta si lâchement, et ensuite la faveur de Louis

XVIII, qui se complaisait dans ce genre de gens bas. Il comprenait

parfaitement leur bassesse, la rappelait par des mots fins au moment où

ils faisaient quelque chose de noble. Peut-être l’ami de Favras qui

attendit la nouvelle de sa pendaison pour dire à un de ses

gentilshommes: «_Faites-nous servir_», se sentait-il ce caractère. Il

était bien homme à s’avouer qu’il était un infâme et à rire de son

infamie.

Je sens bien que le terme infâme est mal appliqué, mais cette bassesse à

la Philippe Ségur a été ma bête noire. J’estime et j’aime cent fois

mieux un simple galérien, un simple assassin qui a eu un moment de

faiblesse et qui, d’ailleurs, mourait de.....[50] habituellement. En

1828 ou 26, le bon Philippe était occupé à faire un enfant à une veuve

millionnaire qu’il avait séduite et qui a dû l’épouser (Madame G..f...e,

veuve du pair de France). J’avais dîné quelquefois avec le général

Philippe de Ségur à la table de service de l’empereur. Alors, le

Philippe ne parlait que de ses treize blessures, car l’animal est brave.

Il serait un héros en Russie, dans ces pays à demi-civilisés. En France,

on commence à comprendre sa bassesse. Mesdames Garnett (rue Duphot, nº

12) voulaient me mener chez son frère, leur voisin, nº 14, je crois, ce

à quoi je me suis toujours refusé à cause de l’historien de la campagne

de Russie.

M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies à Saint-Cloud en 1811,

quand j’y étais, mourait de chagrin de n’être pas duc. A ses yeux

c’était pis qu’un malheur, c’était une _inconvenance_.

Toutes ses idées étaient _vaines_, mais il en avait beaucoup et sur

tout. Il voyait chez tout le monde partout de la grossièreté, mais avec

quelle grâce n’exprimait-il pas ses sentiments?

J’aimais chez ce pauvre homme l’amour passionné que sa femme avait pour

lui. Du reste, quand je lui parlais, il me semblait avoir affaire à un

Lilliputien.

Je rencontrais M. de Ségur, grand maître des cérémonies de 1810 à 1814,

chez les ministres de Napoléon. Je ne l’ai plus vu depuis la chute de ce

grand homme, dont il fut une des faiblesses et un des malheurs.

Même les Dangeau de la cour de l’Empereur, et il y en avait beaucoup,

par exemple mon ami le baron Martial Daru, même ces gens-là ne purent

s’empêcher de rire du cérémonial inventé par M. le comte de Ségur pour

le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche, et surtout pour la

première entrevue. Quelque infatué que Napoléon fût de son nouvel

uniforme de roi, il n’y put pas tenir, il s’en moqua avec Duroc, qui me

le dit. Je crois que rien ne fut exécuté de ce labyrinthe de petitesses.

Si j’avais ici mes papiers de Paris je joindrais ce programme aux

présentes balivernes sur ma vie. C’est admirable à parcourir, on croit

lire une mystification.

Je soupire en 1832 en me disant: «Voilà cependant jusqu’où la petite

vanité parisienne avait fait toucher un Italien: Napoléon!»

Où en étais-je?... Mon Dieu, comme ceci est mal écrit!

M. de Ségur était surtout sublime au Conseil d’État. Ce Conseil était

respectable; ce n’était pas, en 1810, un assemblage de cuistres (1832),

de Cousin, de Jacqueminot, de....[51], et d’autres plus obscurs encore.

Napoléon avait réuni, dans son Conseil, les cinquante Français les moins

bêtes. Il y avait des sections. Quelquefois la section de la guerre (où

j’étais apprenti sous l’admirable Gouvion de Saint-Cyr) avait affaire à

la section de l’Intérieur que M. de Ségur présidait quelquefois, je ne

sais comment, je crois durant l’absence de la maladie du vigoureux

Regnault (comte de Saint-Jean-d’Angély).

Dans les affaires difficiles, par exemples, celle de la levée des gardes

d’honneur en Piémont, dont je fus un des petits rapporteurs, l’élégant,

le parfait M. de Ségur, ne trouvant aucune idée, avançait son fauteuil;

mais c’était par un mouvement incroyable de comique, en le saisissant

entre les cuisses écartées.

Après avoir ri de son impuissance, je me disais: «Mais n’est-ce point

moi qui ai tort? C’est là le célèbre ambassadeur auprès de la

Grande-Catherine, qui vola sa plume à l’ambassadeur d’Angleterre[52].

C’est l’historien de Guillaume II ou III[53] (je ne me rappelle plus

lequel, l’amant de la Lichtenau pour laquelle Benjamin Constant se

battait).»

J’étais sujet à _trop respecter_ dans ma jeunesse. Quand mon imagination

s’emparait d’un homme, je restais stupide devant lui: _j’adorais ses

défauts_.

Mais le ridicule de M. de Ségur guidant Napoléon se trouva, à ce qu’il

paraît, trop fort pour ma _gallibility_.

Du reste, au comte de Ségur, grand maître des cérémonies (en cela bien

différent de Philippe), on eût pu demander tous les procédés délicats et

même dans le genre femme s’avançant jusques à l’héroïsme. Il avait aussi

des mots délicats et charmants, mais il ne fallait pas qu’ils

s’élevassent au dessus de la taille lilliputienne de ses idées.

J’ai eu le plus grand tort de ne pas cultiver cet aimable vieillard de

1821 à 1830; je crois qu’il s’est éteint en même temps que sa

respectable femme. Mais j’étais fou, mon horreur pour le _vil_ allait

jusqu’à la passion au lieu de m’en amuser, comme je fais aujourd’hui des

actions de la cour de.....[54].

M. le comte de Ségur m’avait fait faire des compliments en 1817, à mon

retour d’Angleterre, sur _Rome, Naples et Florence_, brochure que

j’avais fait mettre à sa porte.

Au fond du cœur, sous le rapport moral, j’ai toujours méprisé Paris.

Pour lui plaire, il fallait être, comme M. de Ségur, le grand maître.

Sous le rapport physique, Paris ne m’a jamais plu. Même vers 1803, je

l’avais en horreur comme n’ayant pas de montagnes autour de lui. Les

montagnes de mon pays (le Dauphiné), témoins des mouvements passionnés

de mon cœur, pendant les seize premières années de ma vie, m’ont

donné là-dessus un _bias_ (pli, terme anglais) dont jamais je ne pus

revenir.

Je n’ai commencé à estimer Paris que le 28 juillet 1830. Encore le jour

des Ordonnances, à onze heures du soir, je me moquais du courage des

Parisiens et de la résistance qu’on attendait d’eux, chez le comte Réal.

Je crois que cet homme si gai et son héroïque fille, madame la baronne

Lacuée, ne me l’ont pas encore pardonné.

Aujourd’hui, j’estime Paris. J’avoue que pour le courage il doit être

placé au premier rang, comme pour la cuisine, comme pour _l’esprit_.

Mais il ne m’en séduit pas davantage pour cela. Il me semble qu’il y a

toujours de la _comédie_ dans sa vertu. Les jeunes gens nés à Paris de

pères provinciaux et à la mâle énergie, qui est celle de faire leur

fortune, me semblent des êtres _étiolés_, attentifs seulement à

l’apparence extérieure de leurs habits, au bon goût de leur _chapeau

gris_, à la bonne tournure de leur cravate, comme MM. Féburier,

Viollet-le-Duc, etc. Je ne conçois pas un homme sans un peu de _mâle

énergie_, de constance et de profondeur dans les idées, etc. Toutes

choses aussi rares à Paris que le tour grossier ou même _dur_.

Mais il faut finir ici ce chapitre. Pour tâcher de ne pas mentir et de

ne pas cacher mes fautes, je me suis imposé d’écrire ces souvenirs à

vingt pages par séance comme une lettre. Après mon départ, on imprimera

sur le manuscrit original. Peut-être ainsi parviendrai-je à la

_véracité_, mais aussi il faudra que je supplie le lecteur (peut-être né

ce matin dans la maison voisine) de me pardonner mes terribles

digressions.

CHAPITRE V

23 juin 1832.--Mero.

Je m’aperçois en 1832--en général, ma philosophie est du jour où

j’écris, j’en étais bien loin en 1821--je vois donc que j’ai été un

mezzo-termine entre la grossièreté énergique du général Grosse, du comte

Regnault de St-Jean-d’Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu

étroites de M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de l’hôtel de

Bruxelles, etc.

Par la bassesse seule j’ai été étranger aux extrêmes que je me donne.

Faute de savoir faire, faute d’industrie, comme me disait, à propos de

mes livres et de l’Institut, M. Delécluze, des _Débats_, j’ai manqué

cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou

littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma

porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et

mélancolique (toute vanité à part, exactement pareille à celle de

Jacques de _As you like it_) est devenue un si grand plaisir pour moi,

que quand un ami m’aborde, je donnerais un boulet pour qu’il ne

m’adressât pas la parole. La vue seule de quelqu’un que je connais me

contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu’il faut que je pense

à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l’avance. J’adore, au

contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M.

Cuvier, le dimanche chez M. de Tracy, le mardi chez madame Ancelot, le

mercredi chez le baron Gérard, etc...

Un homme doué d’un peu de tact s’aperçoit facilement qu’il me contrarie

en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est un peu sensible à mon

mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort.

De là mon bonheur à me promener fièrement dans une ville étrangère, où

je suis arrivé depuis une heure et où je suis sûr de n’être connu de

personne. Depuis quelques années ce bonheur commence à me manquer. Sans

le mal de mer, j’irais voyager en Amérique. Me croirait-on? Je porterais

un masque, je changerais de nom avec délices. Les mille et une nuits que

j’adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l’anneau

d’Angélique; mon souverain plaisir serait de me changer en un long

Allemand blond et de me promener ainsi dans Paris.

Je viens de voir, en feuilletant, que j’en étais à M. de Tracy.

M. de Tracy, fils d’une veuve, est né vers 1765[55] avec trois cent

mille francs de rente. Son hôtel était rue de Tracy, près la rue

Saint-Martin.

Il fit le négociant sans le savoir, comme une foule de gens riches de

1780. M. de Tracy fit sa rue et y perdit 2 ou 300,000 fr. et ainsi de

suite. De façon que je crois bien qu’aujourd’hui cet homme (si aimable

quand, vers 1790, il était l’amant de Mme de Praslin), ce profond

raisonneur a changé ses trois cent mille livres de rente en trente au

plus.

Sa mère, femme d’un rare bon sens, était tout à fait de la cour; aussi,

à vingt-deux ans, ce fils fut colonel et colonel d’un régiment où il

trouva parmi les capitaines un Tracy, son cousin, apparemment aussi

noble que lui, et auquel il ne vint jamais dans l’idée d’être choqué de

voir cette poupée de vingt-deux ans venir commander le régiment où il

servait.

Cette poupée qui, me disait plus tard Mme de Tracy, avait des mouvements

si admirables, cachait cependant un fond de bon sens. Cette mère, femme

rare, ayant appris qu’il y avait un philosophe à Strasbourg (et

remarquez, c’était en 1780, peut-être, non pas un philosophe comme

Voltaire, Diderot, Raynal) ayant appris, dis-je, qu’il y avait à

Strasbourg un philosophe qui analysait les pensées de l’homme, images ou

signes de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a senti, comprit que la

science de remuer ces images, si son fils l’apprenait, lui donnerait une

bonne tête.

Figurez-vous quelle tête il devait avoir en 1785: un fort joli jeune

homme, fort noble, tout à fait de la cour, avec trois cent mille livres

de rente.

Mme la marquise de Tracy fit placer son fils dans l’artillerie, ce qui,

deux ans de suite, le conduisit à Strasbourg. Si jamais j’y passe, je

demanderai quel était l’Allemand philosophe célèbre là, vers 1780.

Deux ans après, M. de Tracy était à Rethel, je crois, avec son régiment

qui, ce me semble, était de dragons, chose à vérifier sur l’almanach

Royal du temps[56].

M. de Tracy ne m’a jamais parlé de ces citrons; j’ai su leur histoire

par un autre misanthrope, un M. Jacquemont, ancien moine, et, qui plus

est, homme du plus grand mérite. Mais M. de Tracy m’a dit beaucoup

d’anecdotes sur la première France réformante, M. de Lafayette y

commandait en chef[57].

Une haute taille et, en haut de ce grand corps, une figure

imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille,

cette tête couverte d’une perruque à cheveux courts, mal faite; cet

homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boitant un peu

et s’appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui

l’appelait: _mon cher Monsieur_, avec un son de voix enchanteur, était

le général de Lafayette en 1821, et tel nous l’a montré le Gascon

Scheffer dans son portrait fort ressemblant.

Ce _cher Monsieur_ de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois,

le malheur de M. de Tracy. Ce n’est pas que M. de Lafayette eût été bien

avec sa femme, ou qu’il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur,

c’est tout simplement que l’admiration sincère et jamais jouée ou

exagérée de Mme de Tracy pour M. de Lafayette constituait trop

évidemment celui-ci le premier personnage du salon.

Quelque neuf que je fusse en 1821 (j’avais toujours vécu dans les

illusions de l’enthousiasme et des passions) je distinguai cela tout

seul.

Je sentis aussi, sans que personne m’en avertît, que M. de Lafayette

était tout simplement un héros de Plutarque. Il vivait au jour le jour,

sans trop d’esprit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se

présentait.

En attendant, malgré son âge (né en 1757, comme son camarade du jeu de

Paume, Charles X), uniquement occupé de serrer par derrière le jupon de

quelque jolie fille (_vulgo_ prendre le c..) et cela souvent et sans

trop se gêner.

En attendant les grandes actions qui ne se présentent pas tous les jours

et l’occasion de serrer les jupons des jeunes femmes qui ne se trouve

guère qu’à minuit et demi, quand elles sortent, M. de Lafayette

expliquait sans trop d’inélégance le lieu commun de la garde nationale.

Ce gouvernement est bon, et c’est celui, le seul, qui garantit au

citoyen la sûreté sur la grande route, l’égalité devant le juge, et un

juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables,

une juste protection à l’étranger. Ainsi arrangée, la chose n’est pas

trop compliquée.

Il faut avouer qu’il y a loin d’un tel homme à M. de Ségur, le grand

maître; aussi la France, et Paris surtout, sera-t-il exécrable chez la

postérité pour n’avoir pas reconnu le grand homme.

Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j’ajouterai à Lord

Brougham, à Monti, à Canova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la

grandeur de M. de Lafayette et j’en suis resté là. Je l’ai vu dans les

journées de Juillet avec la chemise trouée; il a accueilli tous les

intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l’emphase. Il

m’a moins bien accueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un

grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m’est pas plus venu dans

l’idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu’il me vient dans l’idée

de blasphémer contre le soleil lorsqu’il se couvre d’un nuage.

M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante-quinze ans, a le même

défaut que moi: il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit

ans qui arrive dans le salon de Mme de Tracy, où elle est l’aînée de

ses petites-filles, Mlles Georges Lafayette, de Lasteyrie, de

Maubourg; il se figure qu’elle le distingue, il ne songe qu’à elle, et

ce qu’il y a de plaisant, c’est que souvent il a raison de se figurer.

Sa gloire européenne, l’élégance foncière de ses discours, malgré leur

apparente simplicité, ses yeux qui s’animent dès qu’ils se trouvent à un

pied d’une jolie poitrine, tout concourt à lui faire passer gaiement ses

dernières années, au grand scandale des femmes de trente-cinq ans,

Mme la marquise de M...n..r (C...s..l), Mme de P.rr.t et autres,

qui viennent dans ce salon.

Tout cela ne conçoit pas que l’on soit aimable autrement qu’avec les

petits mots fins de M. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M.

Benjamin Constant.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 3 / 20 段