Je quittai Milan pour Paris, le.. juin 1821, avec une somme de 3,500

francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la

cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans

d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais

donnée à moi.

J’en suis encore, après tant d’années d’intervalle, à deviner les motifs

de sa conduite. Elle était hautement déshonorée, elle n’avait cependant

jamais eu qu’un amant; mais les femmes de la bonne compagnie de Milan se

vengeaient de sa supériorité. La pauvre Métilde ne sut jamais ni

manœuvrer contre cet ennemi, ni le mépriser. Peut-être un jour, quand

je serai bien vieux, bien glacé, aurai-je le courage de parler des

années 1818, 1819, 1820, 1821.

En 1821, j’avais beaucoup de peine à résister à la tentation de me

brûler la cervelle. Je dessinais un pistolet à la marge d’un mauvais

drame d’amour que je barbouillais alors (logé casa Acerbi). Il me semble

que ce fut la curiosité politique qui m’empêcha d’en finir; peut-être,

sans que je m’en doute, fut-ce aussi la peur de me faire mal. Enfin je

pris congé de Métilde.

--Quand reviendrez-vous, me dit-elle?

--Jamais, j’espère[28].

Il y eut là une dernière heure de tergiversations et de vaines paroles;

une seule eût pu changer ma vie future, hélas! pas pour bien longtemps.

Cette âme angélique, cachée dans un si beau corps, a quitté la vie en

1825.

Enfin, je partis dans l’état qu’on peut imaginer. J’allais de Milan à

Como, craignant à chaque instant et croyant même que je rebrousserais

chemin.

Cette ville où je croyais ne pouvoir demeurer sans mourir, je ne pus la

quitter sans me sentir arracher l’âme; il me semblait que j’y laissais

la vie, que dis-je, qu’était-ce que la vie auprès d’elle? J’expirais à

chaque pas que je faisais pour m’en éloigner. Je ne respirais qu’en

soupirant (Shelley)[29].

Bientôt je fus comme stupide, faisant la conversation avec les

postillons et répondant sérieusement aux réflexions de ces gens-là sur

le prix du vin. Je pesais avec eux les raisons qui devaient le faire

augmenter d’un sou; ce qu’il y avait de plus affreux, c’était de

regarder en moi-même. Je passai à Airolo, à Bellinzona, à Lugano (le son

de ces noms me fait frémir même encore aujourd’hui--20 juin 1832).

J’arrivai au Saint-Gothard, alors abominable (exactement comme les

montagnes du Cumberland dans le nord de l’Angleterre, en y ajoutant des

précipices). Je voulus passer le Saint-Gothard à cheval, espérant un peu

que je ferais une chute qui m’écorcherait à fond, et que cela me

distrairait.

Quoique ancien officier de cavalerie, et quoique j’aie passé ma vie à

tomber de cheval, j’ai horreur des chutes sur des pierres roulantes, et

cédant sous le poids du cheval[30].

Le courrier avec lequel j’étais finit par m’arrêter et par me dire que

peu lui importait de ma vie, mais que je diminuerais son profit, et que

personne ne voudrait plus venir avec lui quand on saurait qu’un de ses

voyageurs avait roulé dans le précipice.

--Hé quoi! n’avez-vous pas deviné que j’ai la V.....? lui dis-je, je ne

puis pas marcher.

J’arrivai avec ce courrier maudissant son sort jusqu’à Altorf. J’ouvrais

des yeux stupides sur tout. Je suis un grand admirateur de Guillaume

Tell, quoique les écrivains ministériels de tous les pays prétendent

qu’il n’a jamais existé. A Altorf, je crois, une mauvaise statue de

Tell, avec un jupon de pierre, me toucha, précisément parce qu’elle

était mauvaise.

Voilà donc, me disais-je avec une douce mélancolie succédant pour la

première fois à un désespoir sec, voilà donc ce que deviennent les plus

belles choses aux yeux des hommes grossiers. Telle était Métilde au

milieu du salon de madame Traversi.

La vue de cette statue m’adoucit un peu. Je m’informai du lieu où était

la chapelle de Tell.

--Vous la verrez demain.

Le lendemain, je m’embarquai en bien mauvaise compagnie: des officiers

suisses faisant partie de la garde de Louis XVIII, qui se rendaient à

Paris[31].

La France, et surtout les environs de Paris, m’ont toujours déplu, ce

qui prouve que je suis un mauvais Français et un méchant, disait plus

tard, Mlle Sophie...... belle-fille de M. Cuvier.

Mon cœur se serra tout à fait en allant de Bâle à Belfort et quittant

les hautes, si ce n’est les belles montagnes suisses pour l’affreuse et

plate misère de la Champagne.

Que les femmes sont laides à.......[32], village où je les vis en bas

bleus et avec des sabots. Mais, plus tard, je me dis: quelle politesse,

quelle affabilité, quel sentiment de justice dans leur conversation

villageoise!

Langres était située comme Volterre[33], ville qu’alors j’adorais,--elle

avait été le théâtre d’un de mes exploits les plus hardis dans ma guerre

contre Métilde.

Je pensai à Diderot,--fils, comme on sait, d’un coutelier de

Langres.--Je songeai à _Jacques le Fataliste_, le seul de ses ouvrages

que j’estime, mais je l’estime beaucoup plus que le _Voyage

d’Anacharsis_, le _Traité des Etudes_, et cent autres bouquins estimés

des pédants.

Le pire des malheurs, m’écriai-je, serait que ces hommes si secs, mes

amis, au milieu desquels je vais vivre, devinassent ma passion, et pour

une femme que je n’ai pas eue!

Je me dis cela en juin 1821, et je vois en juin 1832, pour la première

fois, en écrivant ceci, que cette peur, mille fois répétée, a été, dans

le fait, le principe dirigeant de ma vie pendant dix ans. C’est par là

que je suis venu à _avoir de l’esprit_, chose qui était le _bloc_, la

butte de mes mépris à Milan, en 1818, quand j’aimais Métilde.

J’entrai dans Paris, que je trouvai pire que laid, insultant pour ma

douleur, avec une seule idée: _n’être pas deviné_.

Je me logeais à Paris, rue Richelieu, Hôtel de Bruxelles, nº 47, tenu

par un M. Petit, ancien valet de chambre de M. de Damas[34].

La politesse, la grâce, l’à-propos de ce M. Petit, son absence de tout

sentiment, son horreur pour tout mouvement de l’âme qui avait de la

profondeur, son souvenir vif pour des jouissances de vanité qui avaient

trente ans de date, son honneur parfait en matière d’argent, en

faisaient, à mes yeux, le modèle parfait de l’ancien Français. Je lui

confiai bien vite les 3000 francs qui me restaient; il me remit, malgré

moi, un bout de reçu que je me hâtai de perdre, ce qui le contraria

beaucoup lorsque, quelques mois après, ou quelques semaines, je repris

mon argent pour aller en Angleterre où me poussa le mortel dégoût que

j’éprouvais à Paris.

J’ai bien peu de souvenirs de ces temps passionnés, les objets

glissaient sur moi inaperçus, ou méprisés, quand ils étaient entrevus.

Ma pensée était sur la place Belgiojoso, à Milan. Je vais me recueillir

pour tâcher de penser aux maisons où j’allais.

CHAPITRE II

Voici le portrait d’un homme de mérite avec qui j’ai passé toutes mes

matinées pendant huit ans. Il y avait estime, mais non amitié. J’étais

descendu à l’hôtel de Bruxelles, parce que là logeait le Piémontais le

plus sec, le plus dur, le plus ressemblant à la Rancune (du _Roman

Comique_) que j’aie jamais rencontré. M. le baron de Lussinge[35] a été

le compagnon de ma vie de 1821 à 1831; né vers 1785, il avait trente-six

ans en 1821. Il ne commença à se détacher de moi et à être impoli dans

le discours que lorsque la réputation d’esprit me vint, après l’affreux

malheur du 15 septembre 1826.

M. de Lussinge, petit, râblé, trapu, n’y voyant pas à trois pas,

toujours mal mis par avarice et employant nos promenades à faire des

budgets de dépense personnelle pour un garçon vivant seul à Paris, avait

une rare sagacité. Dans mes illusions romanesques et brillantes, je

voyais comme trente, tandis que ce n’était que quinze, le génie, la

bonté, la gloire, le bonheur de tel homme qui passait, lui ne les

voyant que comme six ou sept.

Voilà ce qui a fait le fond de nos conversations pendant huit ans; nous

nous cherchions d’un bout de Paris à l’autre.

Lussinge, âgé alors de trente-six ou trente-sept ans, avait le cœur

et la tête d’un homme de cinquante-cinq ans. Il n’était profondément ému

que des événements à lui personnels; alors il devenait fou, comme au

moment de son mariage. A cela près, le but constant de son ironie,

c’était l’émotion. Lussinge n’avait qu’une religion: l’estime pour la

haute naissance. Il est, en effet, d’une famille du Bugey, qui y tenait

un rang élevé en 1500; elle a suivi à Turin les ducs de Savoie, devenus

rois de Sardaigne.

Lussinge avait été élevé à Turin à la même académie qu’Alfiéri; il y

avait pris cette profonde méchanceté piémontaise, au monde sans

pareille, qui n’est cependant que la méfiance du sort et des hommes.

J’en retrouve plusieurs traits à Emor[36]; mais, par-dessus le marché

ici, il y a des passions et, le théâtre étant plus vaste, moins de

petitesses bourgeoises. Je n’en ai pas moins aimé Lussinge jusqu’à ce

qu’il soit devenu riche, ensuite avare, peureux et enfin désagréable

dans ses propos et presque malhonnête en janvier 1830.

Il avait une mère avare mais surtout folle, et qui pouvait donner tout

son bien aux prêtres. Il songea à se marier; ce serait une occasion pour

sa mère de se lier par des actes qui l’empêcheraient de donner son bien

à son confesseur. Les intrigues, les démarches, pendant qu’il allait à

la chasse d’une femme, m’amusèrent beaucoup. Lussinge fut sur le point

de demander une fille charmante qui eût donné à lui le bonheur et

l’éternité à notre amitié: je veux parler de la fille du général

Gilly,--depuis madame Douin, femme d’un avoué, je crois. Mais le général

avait été condamné à mort après 1815, cela eût effarouché la noble

baronne, mère de Lussinge. Par un grand bonheur, il évita d’épouser une

coquette, depuis madame Varambon. Enfin, il épousa une sotte parfaite,

grande et assez belle, si elle eût eu un nez. Cette sotte se confessait

directement à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, dans le salon duquel

elle allait se confesser. Le hasard m’avait donné quelques données sur

les amours de cet archevêque, qui peut-être avait alors madame de

Podinas, dame d’honneur de madame la duchesse de Berry, et, depuis ou

avant, maîtresse du fameux duc de Raguse. Un jour, indiscrètement pour

moi--c’est là, si je ne me trompe, un de mes nombreux défauts--je

plaisantai madame de Lussinge sur l’archevêque.

C’était chez madame la comtesse d’Avelles[37].

--Ma cousine, imposez le silence à M. Beyle, s’écria-t-elle, furieuse.

Depuis ce moment, elle a été mon ennemie, quoique avec des retours de

coquetterie bien étranges. Mais me voilà embarqué dans un épisode bien

long; je continue, car j’ai vu Lussinge deux fois par jour pendant huit

ans, et plus tard il faudra revenir à cette grande et florissante

baronne, qui a près de cinq pieds six pouces.

Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la

Police, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou

vingt-trois mille livres de rente, vers 1828. De ce moment, un seul

sentiment le domina, la peur de perdre. Méprisant les Bourbons, non pas

autant que moi, qui ai de la vertu politique, mais les méprisant comme

maladroits, il arriva à ne pouvoir plus supporter sans un vif accès

d’humeur l’énoncé de leurs maladresses.

Il voyait vivement et à l’improviste un danger pour sa propriété--chaque

jour il y en avait quelque nouvelle (maladresse), comme on peut le voir

dans les journaux de 1826 à 1830. Lussinge allait au spectacle le soir

et jamais dans le monde; il était un peu humilié de sa place. Tous les

matins, nous nous réunissions au café, je lui racontais ce que j’avais

appris la veille; ordinairement, nous plaisantions sur nos différences

de partis. Le 3 janvier 1830, je crois, il me nia je ne sais quel fait

antibourbonien--que j’avais appris chez M. Cuvier, alors conseiller

d’État, fort ministériel.

Cette sottise fut suivie d’un fort long silence; nous traversâmes le

Louvre sans parler. Je n’avais alors que le strict nécessaire, lui,

comme on sait, vingt-deux mille francs. Je croyais m’apercevoir, depuis

un an, qu’il voulait prendre à mon égard un ton de supériorité. Dans nos

discussions politiques, il me disait:

--Vous, vous n’avez pas de fortune.

Enfin, je me déterminai au pénible sacrifice de changer de café sans le

lui dire. Il y avait neuf ans que j’allais tous les jours à dix heures

et demie au café de Rouen, tenu par M. Pique, bon bourgeois, et Madame

Pique, alors jolie, dont Maisonnette[38], un de nos amis communs,

obtenait, je crois, des rendez-vous à cinq cents francs l’un. Je me

retirai au café Lemblin, le fameux café libéral également situé au

Palais-Royal. Je ne voyais plus Lussinge que tous les quinze jours;

depuis, notre intimité devenue un besoin pour tous les deux, je crois, a

voulu souvent se renouer, mais jamais elle n’en a eu la force. Plusieurs

fois après, la musique ou la peinture, où il était instruit, était pour

nous des terrains neutres, mais toute l’impolitesse de ses façons

revenait avec âpreté dès que nous parlions politique et qu’il avait peur

pour ses 22,000 francs, il n’y avait pas moyen de continuer. Son bon

sens n’empêchait de m’égarer trop loin dans mes illusions poétiques, ma

gaîté--car je devins gai ou plutôt j’acquis l’art de le paraître--le

distrayait de son humeur sombre et de la terrible _peur de perdre_.

Quand je suis entré dans une petite place en 1830, je crois qu’il a

trouvé les appointements trop considérables. Mais enfin, de 1821 à 1828,

j’ai vu Lussinge deux fois par jour, et à l’exception de l’amour et des

projets littéraires auxquels il ne comprenait rien, nous avons

longuement bavardé sur chacune de nos actions, aux Tuileries et sur le

quai du Louvre qui conduisait à son bureau. De onze heures à midi nous

étions ensemble, et très souvent il parvenait à me distraire

complètement de mes chagrins qu’il ignorait.

Voilà enfin ce long épisode fini, mais il s’agissait du premier

personnage de ces mémoires, de celui à qui, plus tard, j’inoculai d’une

manière si plaisante mon amour si frénétique pour madame Azur[39] dont

il est depuis deux ans l’amant fidèle et, ce qui est plus comique, il

l’a rendue fidèle. C’est une des Françaises les moins _poupées_ que

j’aie rencontrée.

Mais n’anticipons point; rien n’est plus difficile dans cette grave

histoire que de garder respect à l’ordre chronologique.

Nous en sommes donc au mois d’août 1821, moi logeant avec Lussinge à

l’hôtel de Bruxelles, le suivant à cinq heures à la table d’hôte

excellente et bien tenue par le plus joli des Français, M. Petit, et par

sa femme, femme de chambre à grande façon, mais toujours piquée. Là,

Lussinge qui a toujours craint, je le vois en 1832, de me présenter à

ses amis, ne put pas s’empêcher de me faire connaître: 1º un aimable

garçon, beau et sans nul esprit, M. Barot[40], banquier de Lunéville,

alors occupé à gagner une fortune de 80,000 fr. de rente; 2º un officier

à la demi-solde, décoré à Waterloo, absolument privé d’esprit, encore

plus d’imagination s’il est possible, sot, mais d’un ton parfait, et

ayant eu tant de femmes qu’il était devenu sincère sur leur compte.

La conversation de M. Poitevin, le spectacle de son bon sens absolument

pur de toute exagération causée par l’imagination, ses idées sur les

femmes, ses conseils sur la toilette m’ont été fort utiles. Je crois que

ce pauvre Poitevin avait 1200 fr. de rente et une place de 1500 fr. Avec

cela, c’était l’un des jeunes gens les mieux mis à Paris. Il est vrai

qu’il ne sortait jamais sans une préparation de deux heures et demie.

Enfin, il avait eu pendant deux mois, je crois, comme passade, la

marquise des R..., à laquelle plus tard j’ai eu tant d’obligations, que

je me suis promis dix fois d’avoir, ce que je n’ai jamais tenté, en quoi

j’ai eu tort. Elle me pardonnait ma laideur et je lui devais bien d’être

son amant. Je verrai à acquitter cette dette à mon premier voyage à

Paris; elle sera peut-être d’autant plus sensible à mon attention que la

jeunesse nous a quittés tous deux. Au reste, je me vante peut-être, elle

est fort sage depuis dix ans, mais par force, selon moi.

Enfin, abandonné par madame D., sur laquelle je devais tant compter, je

dois la plus vive reconnaissance à la marquise.

Ce n’est qu’en réfléchissant pour être en état d’écrire ceci que je

débrouille à mes yeux ce qui se passait dans mon cœur en 1821. J’ai

toujours vécu et je vis encore au jour le jour et sans songer nullement

à ce que je ferai demain. Le progrès du temps n’est marqué pour moi que

par les dimanches, où ordinairement je m’ennuie et je prends tout mal.

Je n’ai jamais pu deviner pourquoi. En 1821, à Paris, les dimanches

étaient réellement horribles pour moi. Perdu sous les grands marronniers

des Tuileries, si majestueux à cette époque de l’année, je pensais à

Métilde, qui passait plus particulièrement ces journées-là chez

l’opulente Madame Traversi, cette funeste amie qui me haïssait,

jalousait sa cousine et lui avait persuadé, par elle et par ses amis,

qu’elle se déshonorerait parfaitement si elle me prenait pour amant.

Plongé dans une sombre rêverie tout le temps que je n’étais pas avec

mes trois amis, Lussinge, Barot et Poitevin, je n’acceptais leur société

que par distraction. Le plaisir d’être distrait un instant de ma douleur

ou la répugnance à en être distrait dictaient toutes mes démarches.

Quand l’un de ces messieurs me soupçonnait d’être triste, je parlais

beaucoup, et il m’arrivait de dire les plus grandes sottises, et de ces

choses qu’il ne faut surtout jamais dire en France, parce qu’elles

piquent la vanité de l’interlocuteur. M. Poitevin me faisait porter la

peine de ces mots-là au centuple.

J’ai toujours parlé infiniment trop au hasard et sans prudence, alors ne

parlant que pour soulager un instant une douleur poignante, songeant

surtout à éviter le reproche d’avoir laissé une affection à Milan et

d’être triste pour cela, ce qui aurait amené sur ma maîtresse prétendue

des plaisanteries que je n’aurais pas supportées, je devais réellement,

à ces trois êtres parfaitement purs d’imagination, paraître fou. J’ai

su, quelques années plus tard, qu’on m’avait cru un homme extrêmement

affecté. Je vois, en écrivant ceci, que si le hasard, ou un peu de

prudence, m’avait fait chercher la société des femmes, malgré mon âge,

ma laideur, etc., j’y aurais trouvé des succès et peut-être des

consolations. Je n’ai eu une maîtresse que par hasard, en 1824, trois

ans après. Alors seulement le souvenir de Métilde ne fut plus déchirant.

Elle devint pour moi comme un fantôme tendre, profondément triste, et

qui, par son apparition, me disposait souverainement aux idées tendres,

bonnes, justes, indulgentes.

Ce fut pour moi une rude corvée, en 1821, que de retourner pour la

première fois dans les maisons où l’on avait eu des bontés pour moi

quand j’étais à la cour de Napoléon[41]. Je différais, je renvoyais sans

cesse. Enfin, comme il m’avait bien fallu serrer la main des amis que je

rencontrais dans la rue, on sut ma présence à Paris; on se plaignait de

la négligence.

Le comte d’Argout, mon camarade quand nous étions auditeurs au Conseil

d’Etat, très brave, travailleur impitoyable, mais sans nul esprit, était

pair de France en 1821; il me donna un billet pour la salle des pairs,

où l’on instruisait le procès d’une quantité de pauvres sots imprudents

et sans logique. On appelait, je crois, leur affaire, la conspiration du

19 ou 29 août. Ce fut bien par hasard que leur tête ne tomba pas. Là, je

vis pour la première fois M. Odilon Barot, petit homme à barbe bleue. Il

défendait, comme avocat, un de ces pauvres niais qui se mêlent de

conspirer, n’ayant que les deux tiers ou les trois quarts du courage

qu’il faut pour cette action saugrenue. La logique de M. Odilon Barot me

frappa. Je me tenais d’ordinaire derrière le fauteuil du chancelier M.

d’Ambray, à un pas ou deux. Il il me sembla qu’il conduisait tous ces

débats avec assez d’honnêteté pour un noble[42].

C’était le ton et les manières de M. Petit, le maître de l’hôtel de

Bruxelles, mais avec cette différence que M. d’Ambray avait les manières

moins nobles. Le lendemain, je fis l’éloge de son honnêteté chez Mme la

comtesse Doligny[43]. Là se trouvait la maîtresse de M. d’Ambray, une

grosse femme de trente-six ans, très fraîche; elle avait l’aisance et la

tournure de Mlle Contat dans ses dernières années. (Ce fut une actrice

inimitable; je l’avais beaucoup suivie en 1803, je crois)[44].

J’eus tort de ne pas me lier avec cette maîtresse de M. d’Ambray; ma

folie avait été pour moi une distinction à ses yeux. Elle me crut

d’ailleurs l’amant ou un des amants de Mme Doligny. Là j’aurais trouvé

le remède à mes maux, mais j’étais aveugle.

Je rencontrai un jour, en sortant de la Chambre des pairs, mon cousin,

Monsieur le baron Martial Daru. Il tenait à son titre; d’ailleurs le

meilleur homme du monde, mon bienfaiteur, le maître qui m’avait appris,

à Milan, en 1800, et à Brunswick, en 1807, le peu que je sais dans l’art

de me conduire avec les femmes.

Il en a eu vingt-deux en sa vie, et des plus jolies, toujours ce qu’il y

avait de mieux dans le lieu où il se trouvait. J’ai brûlé les portraits,

cheveux, lettres, etc.

--Comment! vous êtes à Paris, et depuis quand?

--Depuis trois jours.

--Venez demain, mon frère sera bien aise de vous voir...

Quelle fut ma réponse à l’accueil le plus aimable, le plus amical? Je ne

suis allé voir ces excellents parents que six ou huit ans plus tard. Et

la vergogne de n’avoir pas paru chez mes bienfaiteurs a fait que je n’y

suis pas allé dix fois jusqu’à leur mort prématurée. Vers 1829, mourut

l’aimable Martial Daru. Quelques mois après, je restai immobile dans

mon café de Rouen, alors au coin de la rue du Rempart, en trouvant dans

mon journal l’annonce de la mort de M. le comte Daru. Je sautai dans un

cabriolet, la larme à l’œil, et courus au numéro 81 de la rue de

Grenelle. Je trouvai un laquais qui pleurait, et je pleurai à chaudes

larmes. Je me trouvais bien ingrat; je mis le comble à mon ingratitude

en partant le soir même pour l’Italie, je crois; j’avançai mon départ;

je serais mort de douleur en entrant dans sa maison. Là aussi il y avait

eu un peu de la folie qui me rendait si baroque en 1821.

CHAPITRE III

21 juin 1832.

L’amour me donna, en 1821, une vertu bien comique: la chasteté.

Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me

trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles. Barot, à

ce que j’ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce

genre de plaisir assez difficile. Une femme n’est femme pour lui qu’une

fois: c’est la première. Il dépense trente mille francs de ses

quatre-vingt-mille, et, de ces trente-mille, au moins vingt mille en

filles.

Barot arrangea donc une soirée avec Mme Petit, une de ses anciennes

maîtresses à laquelle, je crois, il venait de prêter de l’argent pour

prendre un établissement (_to raise a brothel_), rue du Cadran, au coin

de la rue Montmartre, au quatrième.

Nous devions avoir Alexandrine--six mois après entretenue par les

Anglais les plus riches--alors débutante depuis deux mois. Nous

trouvâmes, vers les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au

quatrième étage, du vin de Champagne frappé de glace, du punch chaud...

Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la

surveiller; chargée par qui? je l’ai oublié. Mais il fallait que ce fût

une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la

partie qu’on lui avait donné vingt francs. Alexandrine parut et

surpassa, toutes les attentes. C’était une fille élancée, de dix-sept à

dix-huit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j’ai

retrouvés dans le portrait de la duchesse d’Urbin, par le Titien, à la

galerie de Florence[45]. A la couleur des cheveux près, Titien a fait

son portrait. Elle était donc formée, timide, assez gaie, décente. Les

yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui

offre un verre de champagne qu’elle refuse et disparaît avec elle. Mme

Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons

qu’elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable, Poitevin

l’enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revient tout pâle.

--A vous, Belle (_sic_). Honneur à l’arrivant! s’écria-t-on.

Je trouve Alexandrine sur un lit, un peu fatiguée, presque dans le

costume et précisément dans la position de la duchesse d’Urbin, du

Titien.

Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski · 第 2 / 20 段