SOUVENIRS D’ÉGOTISME
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS 11, RUE DE GRENELLE, 11
Extraits du Catalogue de la Bibliothèque-Charpentier
à 3 fr. 50 chaque volume.
Journal de Stendhal, publié par Casimir Stryienski
et François de Nion (1888) 1 vol.
Stendhal: Vie de Henri Brulard, autobiographie
publiée par Casimir Stryienski (1890) 1 vol.
Lamiel, roman inédit de Stendhal, publié par
Casimir Stryienski (Quantin), 1889 1 vol
_EN PRÉPARATION_:
CASIMIR STRYIENSKI: =Henri Beyle=, étude biographique et littéraire,
d’après des documents inédits.
C. 1936.--Paris. Imp. F. IMBERT, 7, Rue des Canettes.
STENDHAL
(HENRI BEYLE)
SOUVENIRS D’ÉGOTISME
AUTOBIOGRAPHIE
ET
LETTRES INÉDITES
PUBLIÉS PAR
CASIMIR STRYIENSKI
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1892
Tous droits réservés.
_A P.-A. CHERAMY_
EN SOUVENIR DU
CINQUANTIÈME
ANNIVERSAIRE
DE LA MORT
DE
STENDHAL
C. S.
AVANT-PROPOS
_Le manuscrit autographe des_ Souvenirs d’Égotisme _se trouve à la
Bibliothèque de Grenoble. Ces pages complètent les Mémoires de Stendhal,
qui forment ainsi trois volumes_: Vie de Henri Brulard (1788-1800)--Journal
(1801-1814)--Souvenirs d’Égotisme (1821-1830)--_et représentent tout ce
que Beyle a laissé de documents autobiographiques_.
_Les_ Lettres inédites _sont empruntées à diverses collections;
j’adresse mes remercîments à MM. P.-A. Cheramy, Ed. Maignien,
conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, Charles de Spoelberch de
Lovenjoul, Auguste Cordier, Henri Cordier, F. Corréard et Julien Lemer,
qui ont bien voulu me permettre de réunir cette précieuse
correspondance_.
STENDHAL ET LES SALONS DE LA RESTAURATION
I
Henri Beyle fut un homme d’esprit--c’est en somme le plus clair de sa
réputation auprès des gens qui, de son œuvre si variée, si neuve, si
personnelle n’ont rien lu. Trouver la preuve de cette affirmation dans
les livres de Stendhal ne serait pas difficile--on pourrait ouvrir,
presque au hasard, l’un ou l’autre des volumes qu’il publia de 1814 à
1839 et on lirait ces jolis mots à l’allure paradoxale ou ironique, ces
aperçus fins et profonds, ces traits suggestifs qui sont comme l’écho
des conversations de ce brillant causeur. Mais on ne se donne pas tant
de peine--on croit sur parole la renommée et l’on déclare, après tant
d’autres, que Beyle fut un homme d’esprit--la phrase est toute faite et
très commode, et se répètera encore longtemps.
Aussi bien serait-il peut-être à propos--avant de placer l’auteur de
_Rouge et Noir_ dans le milieu intellectuel et littéraire où, vers la
quarantième année, il conquit ce titre,--de citer quelques unes des
formules qui sont la marque de son individualité.
Nous connaîtrons ainsi Stendhal plus intimement,--ce sera un moyen de
nous intéresser davantage a ses succès mondains.
Son esprit a bien des faces et se manifeste très diversement. Le mot,
chez lui, est souvent sarcastique, souvent aussi plus doux,--mélancolique
et rêveur. Beyle est tout à la fois le disciple de l’utilitaire
Helvétius, du tendre Cabanis, du sec Duclos, et peut-être,--inconsciemment--de
ce gentilhomme lettré, le prince de Ligne, cet autre homme d’esprit qui,
avant Stendhal, avait tenté une classification des différentes phases de
la passion amoureuse.
Les préfaces de Beyle surtout sont pleines de ces façons ingénieuses et
satiriques au moyen desquelles il laisse entrevoir sa pensée plutôt
qu’il ne l’exprime--et notons que c’est le caractère de son esprit et
que cette discrétion dans la forme, sinon dans l’intention, en fait tout
le charme.
A-t-il, par exemple, à dire comment il comprend l’amour? Il ne donnera
pas une définition, mais il débitera sans emphase, sans élever la voix,
ce brillant couplet: «Rougir tout à coup, lorsqu’on vient à songer à
certaines actions de sa jeunesse; avoir fait des sottises par tendresse
d’âme et s’en affliger, non pas parce qu’on fut ridicule aux yeux du
salon, mais bien aux yeux d’une certaine personne dans ce salon; à
vingt-six ans être amoureux de bonne foi d’une femme qui en aime un
autre, ou bien encore (mais la chose est si rare qu’on ose à peine
l’écrire, de peur de retomber dans les inintelligibles...) ou bien
encore, en entrant dans le salon où est la femme que l’on croit aimer,
ne songer qu’à lire dans ses yeux ce qu’elle pense de nous en cet
instant, et n’avoir nulle idée de _mettre l’amour_ dans nos propres
regards: voilà les antécédents que je demanderai à mon lecteur. C’est la
description de beaucoup de ces sentiments fins et rares qui a semblé
obscure aux hommes à idées positives. Comment faire pour être clair à
leurs yeux? Leur annoncer une hausse de cinquante centimes, ou un
changement dans le tarif des douanes de la Colombie.»
La citation est un peu longue, mais on est entraîné une fois qu’on a
commencé, et n’eût-il pas été dommage de laisser dans le livre ce
dernier trait satirique?
Quelquefois l’ironie va plus loin: «_L’empire des convenances_, qui
s’accroît tous les jours _plus encore par l’effet de la crainte du
ridicule_ qu’à cause de la pureté de nos mœurs, a fait du mot qui
sert de titre à cet ouvrage[1] une parole qu’on évite de prononcer toute
seule, et qui peut même sembler choquante.»
Voici une courte appréciation littéraire: «Les vers furent inventés pour
aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir
par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd’hui dans l’art
dramatique, reste de barbarie. Exemple: l’ordonnance de la cavalerie,
mise en vers par M. de Bonnay.»
Puis la note poétique: «Bologne, 17 août 1817. _Ave Maria_ (Twilight),
en Italie, heure de la tendresse, des plaisirs de l’âme et de la
mélancolie: sensation augmentée par le son de ces belles cloches. Heures
des plaisirs qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.[2]»
Et, enfin, cette rare pensée: «La beauté est une promesse de bonheur.»
Après un séjour de sept années en Italie--on sait que Beyle, en 1814,
ayant tout perdu, se réfugia à Milan--voilà l’homme qui va se mêler à la
société de Paris et faire son chemin dans le monde.
_Nel mezzo del cammin di nostra vita._
II
Nous sommes donc à la fin de l’année 1821. Beyle, victime d’une
accusation du gouvernement autrichien qui le croyait affilié à la secte
des Carbonari, est obligé de quitter Milan, sa patrie d’élection, la
ville qui, pour lui, pour son cœur, sera toujours le souvenir
attendri de ses débuts dans les armées de Bonaparte, de ses premières
amours, de ses premiers plaisirs, et de son initiation définitive aux
sensations des arts,--la peinture et surtout la musique.
Dans les _Souvenirs d’Égotisme_, Stendhal dit en parlant d’un voyage
qu’il fit en Angleterre (1821): «J’étais ivre de gaîté, de bavardage et
de bière à Calais. _Ce fut la première infidélité au souvenir de
Milan._» Il se reproche cet excès de joie au moment où il vient de
quitter cette bien-aimée Lombardie et aussi cette «divine Métilde» qui
occupa absolument sa vie, de 1818 à 1824[3]; mais avant d’être à tout
jamais le _Milanese_ de la pierre tombale du cimetière Montmartre, il
fera bien d’autres infidélités au souvenir de Milan et particulièrement
pendant les quelques années de vie à Paris, qui précédèrent son entrée
dans la carrière consulaire--de 1821 à 1830. Il s’oubliera plus d’une
fois au milieu des philosophes, des lettrés, des gens d’esprit, ou des
hommes simplement célèbres qu’il va rencontrer. C’est à ce moment qu’il
entre en relations avec le comte Destutt de Tracy, l’auteur de
l’_Idéologie_, Benjamin Constant, Mérimée, Victor Jacquemont, le général
Lafayette, Charles de Rémusat, encore un tout jeune homme, mais «mûr dès
la jeunesse», suivant le mot de Sainte-Beuve, Fauriel, Cuvier, Thiers,
Béranger, Aubernon, Beugnot, Delécluze, le baron Gérard, en somme
presque tout le clan libéral de la Restauration. On comprend qu’il ait
pu trouver quelques compensations à ce qu’il avait perdu.
L’art de «marcher au bonheur», il le cherchera aussi, quoi qu’on en ait,
dans le succès auprès des plus intellectuels de ses contemporains et il
le trouvera, sans trop se faire d’illusion.
A cette époque Beyle avait déjà publié plusieurs volumes. En 1814
parurent les _Lettres adressées de Vienne en Autriche sur Haydn, suivies
d’une vie de Mozart et de considérations sur Métastase et l’état présent
de la musique en Italie_, sous le pseudonyme d’Alexandre-César
Bombet--le nom de Stendhal ne fut inventé que plus tard; on le trouve
pour la première fois sur la couverture de _Racine et Shakespeare_, en
1823. Ces lettres eurent quelques succès, car l’auteur fut accusé de
plagiat--Sainte-Beuve a fait à peu près justice de cette accusation dans
une note de son étude sur Stendhal. Beyle s’est inspiré--sans l’avouer,
il est vrai,--des _Haydine_ de Carpani pour une partie de son travail,
mais en somme on reconnaît bien vite sa manière et surtout ses idées
dans ce livre très audacieux et très nouveau. Dès cette première
publication Beyle commence contre la vanité française sa petite guerre,
où l’on doit voir surtout son amour exagéré du caractère italien, et
expose ses principes sur la musique--avertissant ainsi le lecteur qu’il
n’écrira jamais pour le distraire simplement, mais qu’il lui
communiquera des observations personnelles fondées sur une sorte de
psychologie comparée et cosmopolite.
En 1817, il donne deux autres ouvrages: _Histoire de la peinture en
Italie_, par M. B. A. A., et _Rome, Naples et Florence ou esquisses sur
l’état actuel de la société, les mœurs, les arts et la littérature,
etc., etc., de ces villes célèbres_ (sans nom d’auteur.)
_L’Histoire de la Peinture en Italie_ est capitale dans l’œuvre de
Beyle; on y relève bien des fautes de goût--par exemple une admiration
soutenue pour Canova--mais il s’en dégage cette théorie des milieux, des
climats et des tempéraments, déjà indiquée dans Montesquieu et étudiée
par Cabanis, qui a depuis fait fortune. Cette théorie est exposée par
Beyle le plus souvent en un tour vif et spirituellement concis. «Le
peintre, écrit-il (chapitre XCIII), qui fera Brutus envoyant ses fils à
la mort, ne donnera pas au père la beauté idéale du sanguin, tandis que
ce tempérament fera l’excuse des jeunes gens. S’il croit que le temps
qu’il faisait à Rome le jour de l’assassinat de César est une chose
indifférente, il est en arrière de son siècle. A Londres, il y a des
jours où l’on se pend.»
M. Taine, dans la préface de sa _Littérature Anglaise_, explique les
mérites de Stendhal et la portée de l’œuvre du «grand psychologue.»
Il reconnaît devoir beaucoup à ce précurseur. Beyle est, en effet, un
trait d’union entre le dix-huitième siècle et M. Taine; il apporte une
large part d’idées nouvelles et d’applications originales dans cette
étude des rapports du physique et du moral.
«On n’a pas vu, dit M. Taine, que sous des apparences de causeur et
d’homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes
internes, qu’il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu’il
importait dans l’histoire du cœur des procédés scientifiques, l’art
de chiffrer, de décomposer, et de déduire.... on l’a jugé sec et
excentrique.... et cependant c’est dans ses livres qu’on trouvera encore
aujourd’hui les essais les plus propres à frayer la route que j’ai tâché
de décrire.»
_Rome, Naples et Florence_, c’est une sorte de journal de voyage écrit
au jour le jour, comme plus tard les _Promenades dans Rome_ (1829), et
_les Mémoires d’un Touriste_ (1838).
Beyle y parle de tout en artiste, en dilettante, en mondain. Ici le
scénario d’un ballet de Vigano, là une anecdote italienne qui renouvelle
la psychologie par l’imprévu des situations, et partout ce désir de
communiquer au lecteur l’enthousiasme si sincère et si vibrant que
l’auteur éprouve dès qu’il est de l’autre côté des Alpes. «Quels
transports de joie! quels battements de cœur! Que je suis encore fou
à vingt-six ans! Je verrai donc cette belle Italie! Mais je me cache
soigneusement du ministre: les eunuques sont en colère permanente contre
les libertins. Je m’attends même à deux mois de _froid_ à mon retour.
Mais ce voyage me fait trop de plaisir; et qui sait si le monde durera
trois semaines?[4]»
De plus, il a en portefeuille son livre: _De l’Amour_, écrit au crayon à
Milan «dans les intervalles lucides».
Comme causeur, Beyle apportait aussi un élément assez rare à cette
époque: son cosmopolitisme. A la suite des armées de Napoléon, de 1806 à
1812, il avait voyagé en Allemagne, en Autriche, en Russie; en 1817 et
en cette même année 1821, il avait vu l’Angleterre. Pendant ses séjours
d’Italie, il s’était rencontré avec Lord Byron, Brougham, Hobhouse, à
qui fut dédié le quatrième chant de _Childe Harold_, Monti, le poète,
Canova, Mayer, Rossini, Paccini, etc.[5].
Il pouvait donc bien dire à ces Parisiens qu’il allait étonner, autant
que charmer:
Vengo adesso di Cosmopoli.
Le littérateur avait, on le voit, un bagage considérable,--et sa
réputation assez restreinte, sans doute, atténuée par l’anonymat, bornée
en somme à ces _happy few_ auxquels seulement il daignait s’adresser,
était suffisante pour lui servir de «billet d’entrée» dans un des salons
les plus en vue, le salon du comte Destutt de Tracy.
Quel bonheur pour Beyle d’entrer en relations avec cet homme qu’il
admirait depuis si longtemps et qui avait eu tant d’influence sur son
esprit. «Je lis avec la plus grande satisfaction les cent douze
premières pages de Tracy aussi facilement qu’un roman», écrit-il dans
son _Journal_ à la date du 1er janvier 1805. Et chaque fois qu’il
découvre une nouvelle idée, le nom de Tracy revient sous sa plume. «Je
n’aurais rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne serais
pas accoutumé à souffrir d’être mal dans une âme, comme dit Pascal.
Creuser cette grande pensée, _fruit de Tracy_».[6].
Beyle avait fait envoyer à M. de Tracy un exemplaire de son _Histoire de
la peinture en Italie_--le jeune écrivain était, en 1817, de passage à
Paris. Il eut le bonheur de recevoir la visite de l’auteur de
l’_Idéologie_.
«Il passa une heure avec moi. Je l’admirais tant que probablement je fis
_fiasco_, par excès d’amour.»
Je trouve, dans une notice de Mignet, un trait de caractère de M. de
Tracy qui montre que, sans nul doute, les appréhensions de Beyle,--à
cette époque, du moins--étaient peu fondées.
«Les sentiments de M. de Tracy étaient droits et hauts comme son âme. Il
cachait un cœur passionné sous des dehors calmes. Il y avait en lui
un désir vrai du bien, un besoin d’être utile qui passait fort avant la
satisfaction d’être applaudi... Il se plaisait avec les jeunes gens, et
ceux qui donnaient des espérances par leurs talents rencontraient le
solide appui de ses conseils et de son attachement[7].»
Aussi, à son retour d’Italie, Beyle trouva-t-il un accueil aimable dans
le salon de la rue d’Anjou. Stendhal nous fait pénétrer dans cette
société brillante.
Le doyen du salon était le général Lafayette, allié des Tracy.
«Une haute taille, dit Beyle, et au haut de ce grand corps une figure
imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille,
cette tête couverte d’une perruque à cheveux courts mal faite. Cet homme
vêtu de quelque habit gris et entrant, en boitant un peu et s’appuyant
sur un bâton, dans le salon de madame de Tracy, était le général
Lafayette en 1821.»
Et, brusquement, le portrait devient anecdotique et tourne au
vaudeville.
«M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante-quinze ans, a le même
défaut que moi; il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit
ans qui arrive dans le salon de madame de Tracy, il se figure qu’elle le
distingue, il ne songe qu’à elle, et ce qu’il y a de plaisant, c’est
que souvent il a raison de se le figurer. Sa gloire européenne,
l’élégance foncière de ses discours, malgré leur apparente simplicité,
ses yeux gris qui s’animent dès qu’ils se trouvent à un pied d’une jolie
poitrine, tout concourt à lui faire passer gaîment ses dernières
années.»
Tout en parlant du général, Beyle nous fait voir, comme en profil, la
maîtresse de la maison, «cette femme adorable, dit-il, et de moi aimée
comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme.»
Elle se scandalise parfois du ton ironique de Stendhal, mais elle sait
le défendre.
«Il était convenu qu’elle avait un faible pour moi. Il y a une
_étincelle en lui_, dit-elle un jour à une dame qui se plaignait de la
simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces
ultra-libéraux étaient bien respectables pour leur haute vertu, sans
doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font
quatre.»
A côté de Destutt de Tracy, de la comtesse de Tracy, du général
Lafayette, on aperçoit toute une réunion, qui est l’élément jeune de ce
grave cénacle, «à droite en entrant, dans le grand salon», sur un «beau
divan bleu.» C’est là que sont assises «quinze jeunes filles de douze à
dix-huit ans et leurs prétendants: M. Charles de Rémusat et M. François
de Corcelles.»
Victor Jacquemont fait aussi partie de cette société. «Victor me semble
un homme de la plus grande distinction..... Il devint mon ami, et, ce
matin (1832), j’ai reçu une lettre qu’il m’écrit de Kachemyr, dans
l’Inde.»
Beyle, au moment où il écrivait ces lignes, en juin 1832, allait perdre
cet ami, et la lettre dont il parle est la dernière qu’il reçut de
Victor Jacquemont.
Il ajoute à ce croquis un trait qui, à ses yeux, devait évidemment
diminuer un peu son admiration.
«Son cœur n’avait qu’un défaut--une envie basse et subalterne pour
Napoléon.»
Et ce petit travers n’est pas une invention de Beyle--il se trompe
quelquefois, mais jamais quand il s’agit d’_impressions_--car je lis
dans la troisième partie du _Journal_ de Jacquemont: «Les louanges que
j’entends chanter, pendant l’élégant dîner du magistrat, M. Taylor, à
Bonaparte, _dieu de la liberté_, me donnent des accès de jacobinisme et
d’ultracisme.»
Les relations de Beyle et de Jacquemont n’en furent pas moins
excellentes et les lettres que le voyageur adresse à son ami prouvent
que la sympathie était réciproque.
Beyle nomme encore quelques autres personnes qu’on trouvait à ces
soirées du dimanche. Georges Washington Lafayette «vrai citoyen des
Etat-Unis d’Amérique, parfaitement pur de tout idée aristocratique,» et
Victor de Tracy, fils du comte, alors major d’infanterie. «Nous
l’appelions barre de fer--c’est la définition de son caractère. Brave,
plusieurs fois blessé en Espagne sous Napoléon, il a le malheur de voir
en toutes choses le mal.»
De la femme de Victor de Tracy, cette charmante Sarah Newton, Beyle ne
dit que quelques mots: «Jeune et brillante, un modèle de la beauté
délicate anglaise, un peu trop maigre.» Et on regrette de n’avoir pas
l’explication de ces épithètes. On connaît cette femme d’esprit et de
talent, par un article des _Causeries du lundi_[8], sur ses _Essais_,
œuvre posthume, publiée en 1852. Sarah Newton est l’amie de madame de
Coigny, qui lui donnait pour emblème une _hermine_, avec ces mots:
_Douce, blanche et fine_, et l’auteur du _Voyage à Compiègne_ d’où se
détache cette jolie phrase blâmée par Cuvillier-Fleury[9] et défendue
par Sainte-Beuve: «Nous sommes descendues vers un moulin dont j’aimerais
à être la meunière; _l’eau est si claire qu’elle a l’air d’être doublée
de satin vert_, tant elle réfléchit avec netteté les arbres qui
entourent le moulin.»
Beyle parle dans une de ses lettres[10] du malheur qu’il eût de déplaire
toujours aux personnes auxquelles il voulait trop plaire, pensant sans
doute à cette période de sa vie. Fort bien accueilli au début, il sentit
que peu à peu la bienveillance de M. de Tracy lui échappait. «J’ai
vécu, dit-il, dix ans dans ce salon, reçu poliment, estimé, mais tous
les jours moins _lié_, excepté avec mes amis. C’est là un des défauts de
mon caractère qui fait que je ne m’en prends pas aux hommes de mon peu
d’avancement.»
Il y avait peut-être plusieurs raisons à cette froideur de Destutt de
Tracy, surnommé, nous dit Mignet, _Têtu_ de Tracy. Le philosophe était
évidemment un peu effrayé de certaines théories stendhaliennes, et
l’homme du monde, des bruits malveillants qui couraient sur le compte de
Beyle. Mais nous aurons peut-être la solution de ce petit problème, si
nous suivons le causeur dans d’autres milieux, et particulièrement chez
madame Cabanis et chez la Pasta.
III
Beyle avait vu, dans le salon de la rue d’Anjou, madame Cabanis. M. de
Tracy avait été fort intimement lié avec Cabanis, c’était, nous dit
Mignet «une amitié fondée sur une forte tendresse, une estime sans
bornes et de communes opinions.» Lorsque Cabanis mourut, en 1808, c’est,
par une attention délicate, à M. de Tracy que l’Académie française
songea pour le remplacer, voulant que celui des deux amis qui survivait
vînt succéder à l’autre et prononçât son éloge.
M. de Tracy mena Beyle chez madame Cabanis, rue des Vieilles-Tuileries,
«au diable.» C’était un salon bourgeois où Stendhal ne se sentait pas à
l’aise. La plupart des gens qu’il y rencontre ne l’intéressent pas.
C’est là qu’il voit un sculpteur, un instant célèbre sous la
Restauration--M. Dupaty, auteur du Louis XIII de la place Royale, et
mari de la fille de madame Cabanis, cette fille «haute de six pieds et
malgré cela fort aimable.»
«M. Dupaty me faisait grand accueil, dit Beyle, comme écrivain sur
l’Italie, et auteur d’une Histoire de la Peinture. Il était plus
difficile d’être plus _convenable_, et plus vide de chaleur, d’imprévu,
d’élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers, pour ces
Parisiens si soignés, si proprets, si _convenables_, c’est la
sculpture.»
Là aussi il fit la connaissance de Fauriel, la seule personne de ce
salon qui ait trouvé grâce devant lui et dont il admire la sincérité
littéraire. «C’est, dit-il, avec Mérimée et moi, le seul exemple à moi
connu de non charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d’écrire. Aussi
M. Fauriel n’a-t-il aucune réputation.»
Dans ce salon--sorte de terrain neutre--Stendhal se montrait plus hardi
qu’à la rue d’Anjou.
C’est aux Vieilles-Tuileries qu’un soir il effaroucha M. de Tracy--voici
en quelle circonstance.
Beyle avait pour interlocuteurs le calme idéologue et M. Thurot,
l’helléniste dont il fait, en quelques lignes, une caricature assez
drôle: «Honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées,
bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage. Le but unique
de M. Thurot, professeur de grec, était d’être membre de l’Académie des
Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme qui ne se
mouchait pas sans songer à ménager quelque vanité qui pouvait influer, à
mille lieues de distance, sur sa nomination à l’Académie, était
_ultra-libéral_.»
M. de Tracy et M. Thurot demandèrent à Beyle quelle était sa politique
et voici la réponse qu’il leur fit: «Dès que je serais au pouvoir, je
réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un
pouvoir qu’il n’avait pas en les rayant. Les trois quarts sont
morts,--je les exilerais dans les départements des Pyrénées et deux ou
trois voisins. Je ferais cerner ces quatre ou cinq départements par deux
ou trois petites armées qui, pour l’effet moral, bivouaqueraient au
moins six mois de l’année. Tout émigré qui sortirait de là serait
impitoyablement fusillé.--Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en
morceaux non supérieurs à deux arpents.--Les émigrés jouiraient de
pensions de mille, deux mille et trois mille francs par an. Ils
pourraient choisir un séjour dans les pays étrangers.»
Les figures de MM. Thurot et de Tracy s’allongeaient pendant
l’explication de ce plan. Tant d’audace était un crime impardonnable.
Nous arrivons au second grief de M. de Tracy.
Un jour, une dame, que Stendhal appelle Céline, lui dit: «M...,
l’espion, a dit chez M. de Tracy.--Ah! voilà M. Beyle qui a un habit
neuf, on voit bien que Madame Pasta vient d’avoir un bénéfice».
«Cette bêtise plut. M. de Tracy ne me pardonnait pas ma liaison publique
(autant qu’innocente) avec cette actrice célèbre».
IV
Madame Sarah-Bernhardt a fait un jour un joli et triste conte[11], dont
la morale est que seuls des gens de talent les acteurs mouraient tout
entiers. Qui donc aujourd’hui parle de la Pasta? Et pourtant son succès
fut immense--le Tout-Paris de la Restauration alla l’entendre; et ce fut
l’unique actrice que l’on osât jamais comparer à Talma.
Le grand tragédien la reconnut presque pour rivale. «Talma n’a pas
balancé à dire une chose vraie, sans pour cela qu’il compromît la valeur
de son mérite. Il répétait souvent, en parlant de madame Pasta, qu’elle
faisait naturellement ce que, lui, n’était parvenu à faire qu’à force de
travail et à la fin de sa carrière[12].»
Beyle aussi essaye une comparaison entre la cantatrice et Talma; ce
morceau résume admirablement toutes les impressions du dilettante qu’on
trouve éparses dans la _Vie de Rossini_[13] et dans les _Mélanges d’art
et de littérature_, œuvre posthume publiée en 1867 par R. Colomb.
«Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, était l’_Opera
Buffa_. Madame Pasta y jouait _Tancrède_, _Othello_, _Roméo et
Juliette_, d’une façon qui non seulement n’a jamais été égalée, mais qui
n’avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces
opéras.
«Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait l’âme
tragique, mais il était si bête qu’il tombait dans les affectations les
plus ridicules... Le succès de Talma commença par la hardiesse, il eut
le courage d’innover, le seul des courages qui soit étonnant en
France...
«Il n’y avait de parfait dans Talma que sa _tête_ et son _regard vague_.
«Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean[14] et je l’adorai.
Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là devant moi Richard
III et Othello.
«Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant,
je ne l’ai trouvé que chez madame Pasta, et là, il était pur, parfait,
sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En
rentrant, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir
des accès de nerfs.
«Toutefois, ce talent tragique, était mêlé avec le talent de chanter.
L’oreille achevait l’émotion commencée par les yeux[15].»
Une dizaine d’années plus tard, George Sand, voyageant en compagnie
d’Alfred de Musset, entendit la Pasta à Venise--et ses impressions
notées dans l’_Histoire de ma vie_, montrent que Beyle n’exagère rien.
Stendhal ne nous donne pas de portrait physique de la Pasta. George
Sand, moins psychologue, la décrit avec quelque détail, aussi le passage
suivant sera-t-il bien à sa place ici:
«La Pasta était encore belle et jeune sur la scène. Petite, grasse et
trop courte de jambes, comme le sont beaucoup d’Italiennes, dont le
buste magnifique semble avoir été fait aux dépens du reste, elle
trouvait le moyen de paraître grande et d’une allure dégagée, tant il y
avait de noblesse dans ses attitudes et de science dans sa pantomime. Je
fus bien désappointée de la rencontrer le lendemain, debout sur sa
gondole, et habillée avec la trop stricte économie, qui était devenue sa
préoccupation constante. Cette belle tête de camée que j’avais vue de
près aux funérailles de Louis XVIII, si fine et si veloutée, n’était
plus que l’ombre d’elle-même. Sous son vieux chapeau et son vieux
manteau, on eût pris la Pasta pour une ouvreuse de loges. Pourtant elle
fit un mouvement pour indiquer à son gondolier l’endroit où elle voulait
aborder, et dans ce geste, la grande reine, sinon la divinité,
reparut[16].»
L’amour de Beyle pour l’Italie et pour la musique--et aussi l’espoir de
rencontrer des Milanais qui lui parleraient de Métilde--_le
conduisirent_ tout naturellement chez la Pasta. De plus, Stendhal était
là dans l’atmosphère qui lui convenait pour écrire la _Vie de Rossini_,
qui parut en 1824.
Beyle habitait alors l’hôtel des Lillois, rue de Richelieu, nº 63--dans
cette même maison demeurait la célèbre cantatrice. Le soir, en sortant
de quelque réunion mondaine ou du théâtre, vers minuit, il entrait chez
la Pasta, où se donnait rendez-vous une nombreuse société--J.-J. Ampère,
Fauriel, entre autres, et tous les Italiens plus ou moins exilés de
passage à Paris.
Beyle, silencieux, rêveur, dans ce salon, songeait moins à la femme qu’à
l’artiste--non qu’il le voulût peut-être, mais il avait vu et compris
que tel devait être son rôle. Il s’explique très sincèrement sur sa
prétendue liaison avec la Giuditta.
Comme le comte de Tracy, la Pasta fut une de ces personnes auxquelles
Stendhal eut le malheur de vouloir trop plaire. Il en prit son parti et
se consola de ce que «la chose se fût bornée à la plus stricte et plus
dévouée amitié,» de part et d’autre.
Mais Beyle n’en resta pas moins, aux yeux de la société de la rue
d’Anjou, l’amant de la cantatrice.
L’opinion qu’on avait de Stendhal était toujours extrême--il a eu de
vrais amis et de vrais ennemis; les amis étaient ceux qui le
connaissaient--les ennemis ceux qui le connaissaient mal. Sainte-Beuve,
qui ne peut être accusé de tendresse pour Beyle, nous donne là-dessus un
précieux témoignage. «Que cet homme, qui passait pour méchant auprès de
ceux qui le connaissaient peu, était aimé de ses amis! Que je sais de
lui des traits délicats et d’une âme toute libérale![17]» Et les mêmes
amis, les mêmes ennemis existent, encore aujourd’hui, qu’on peut diviser
en catégories analogues.
Beyle raconte, dans la _Vie de Henri Brulard_, que chez certaines
personnes, il ne pouvait plus dire qu’il avait vu passer un cabriolet
jaune dans la rue sans avoir le malheur d’offenser mortellement les
hypocrites et même les niais. Il eut à subir de réels affronts: madame
de Lamartine, à Florence, évita de le recevoir[18]. Cette réputation,
exagérée à plaisir, lui valut le surnom de Méphistophélès, que lui
donnèrent quelques-uns de ses amis. «Au fond, dit-il, je surprenais ou
scandalisais toutes mes connaissances; j’étais un monstre ou un dieu.»
Et ces jugements sur l’homme ressemblaient fort aux jugements qu’on
portait sur le littérateur.
Ainsi, pour bien des gens, Beyle n’était qu’un ignorant. Il n’avait pas,
il est vrai, une science très sûre, mais au moins il avait beaucoup
d’esprit et incontestablement beaucoup d’idées personnelles, quoique
discutables parfois. Il n’apprenait jamais aux autres que ce qu’il avait
senti ou éprouvé lui-même--est-ce là pourtant un mérite médiocre? Au
sujet de cette réputation d’ignorance il raconte une jolie anecdote: «Un
des étonnements du comte Daru était que je pusse écrire une page qui fît
plaisir à quelqu’un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me l’a dit, un
petit ouvrage de moi qui, à cause de l’épuisement de l’édition, se
vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le
libraire.
--«Comment! quarante francs!
--«Oui, M. le comte, et par grâce; et vous ferez plaisir au marchand en
ne le prenant pas à ce prix.
--«Est-il possible! disait l’Académicien en levant les yeux au ciel: Cet
enfant, ignorant comme une carpe!
«Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant
la lune lorsqu’elle n’a qu’un petit croissant pour nous, se disent:
Quelle admirable clarté! la lune est presque pleine! M. le comte Daru,
membre de l’Académie française, associé de l’Académie des sciences,
etc., etc., et moi nous regardions le cœur de l’homme, la nature,
etc., de côtés opposés.»
Et par ce petit récit, ne pouvons-nous pas, en même temps, nous faire
une idée de la conversation de Beyle? N’est-ce pas là un charmant
spécimen de sa façon ingénieuse d’expliquer les choses, ce qui pour lui
est presque toujours s’expliquer soi-même.
C’est dans cet égoïsme psychologique qu’il excelle, et nous ne lui en
ferons pas un reproche.
Un de ses amis nous dit, dans une notice peu connue: «Jamais il ne sut
ce que c’était que l’esprit préparé. Il inventait en causant tout ce
qu’il disait... il trouvait à chaque instant de ces traits imprévus qui
ne peuvent être le résultat de l’étude[19].»
L’anecdote sur le comte Daru ne répond-elle pas à ce joli signalement
que nous donne Arnould Frémy?
Beyle n’avait pas porte ouverte seulement chez M. de Tracy--Mme Cabanis
ou la Pasta, il était encore reçu chez M. Cuvier, chez Mme Ancelot, chez
le baron Gérard, chez Mme de Castellane, où il rencontre Thiers qu’il
trouve trop effronté, bavard, Mignet, sans esprit, Béranger qu’il admire
pour son caractère, Aubernon et Beugnot. Mais il sera plus intéressant
de parler des dimanches de Delécluze, le critique d’art des _Débats_, où
Stendhal se montre sous un jour nouveau.
V
Chez Etienne Delécluze, Beyle devait rencontrer la société qui lui
convenait. Dans le salon de la rue d’Anjou, il était glacé par la
froideur de M. de Tracy, chez Mme Cabanis, gêné par le ton bourgeois; et
enfin, chez la Pasta il se laissait aller au «bonheur du silence»;--il
lui suffisait d’écouter les autres et d’entendre bourdonner à ses
oreilles ces syllabes milanaises qui l’attendrissaient.
Aux réunions de Delécluze, il trouva enfin la liberté d’allure et le
franc parler dont il avait besoin pour être tout à fait lui-même.
Ces réceptions du dimanche, composées d’hommes exclusivement, étaient
fort suivies et très brillantes. Nous le savons non seulement par Beyle,
mais par Delécluze qui, dans ses _Souvenirs de soixante années_, nomme
tous ses amis--et la seule liste de ces personnes prouve combien il dut
se dépenser d’esprit dans le modeste appartement du journaliste.
On y voyait J.-J. Ampère, le _critique en voyage_, comme il s’est
intitulé dans quelques-uns de ses livres où il initiait les français aux
littératures étrangères; Albert Stapfer, l’élève de Guizot; Sautelet,
cet intelligent libraire-éditeur, qui eut une fin tragique à laquelle
Mérimée fait allusion dans sa brochure sur Stendhal; Paul-Louis Courier,
dont les conseils encouragèrent Beyle à publier _Racine et Shakespeare_;
le baron de Mareste l’homme du monde de ce cénacle de gens de lettres,
où il avait un rôle charmant: écouter et comprendre; Adrien de Jussieu,
le silencieux botaniste qui était la _galerie_ et disait en prenant
congé du maître de la maison: «Ils ont été bien amusants aujourd’hui» ou
«ça n’a pas été aussi amusant que dimanche dernier.» Et enfin, _the last
and not the least_, Prosper Mérimée, que Beyle avait rencontré, en 1821,
chez Joseph Lingay, le professeur de rhétorique du futur auteur de
_Colomba_. La première impression de Stendhal ne fut pas très
favorable. «Pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son
nez retroussé» dit-il de Mérimée. Et il ajoute: «ce jeune homme avait
quelque chose d’effronté et d’extrêmement déplaisant, ses yeux petits et
sans expression avaient un air toujours le même et cet air était
méchant. Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je
ne suis pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents.»
«Je ne sais, dit Stendhal, qui me mena chez M. de L’Etang--(c’est le
pseudonyme transparent qu’il donne à Delécluze).--Il s’était fait donner
un exemplaire de l’_Histoire de la Peinture en Italie_, sous prétexte
d’un compte-rendu dans le _Lycée_--un de ces journaux éphémères qu’avait
créé à Paris le succès de l’_Edinburgh Review_.
«Il désira me connaître, on me mena donc chez M. de. L’Etang, un
dimanche à deux heures. C’est à cette heure incommode qu’il recevait. Il
tenait donc académie au sixième étage d’une maison qui lui appartenait à
lui et à ses sœurs, rue Gaillon.» Beyle se trompe, il ne faut jamais
trop se fier à lui quand il s’agit de «descriptions matérielles,»--la
maison de Delécluze était rue de Chabanais, au coin de la rue
Neuve-des-Petits-Champs et l’appartement au quatrième. Mais continuons:
«De ses petites fenêtres, on ne voyait qu’une forêt de cheminées en
plâtre noirâtre. C’est pour moi une des vues les plus laides, mais les
quatre petites chambres qu’habitait M. de L’Etang étaient ornées de
gravures et d’objets d’art curieux et agréables. Il y avait un superbe
portrait du cardinal de Richelieu que je regardais souvent. A côté était
la grosse figure lourde, pesante, niaise de Racine. C’était avant d’être
aussi gras que ce grand poète avait éprouvé les sentiments dont le
souvenir est indispensable pour faire _Andromaque_ ou _Phèdre_.»
Nous retrouvons ici le ton sarcastique de _Racine et Shakespeare_, cette
brochure que Stendhal allait publier; c’est chez Delécluze que Beyle «la
trompette à la fois et le général d’avant-garde de la nouvelle
révolution littéraire[20]» discuta les théories condensées dans ces
quelques pages agressives, l’un des premiers documents à consulter pour
l’histoire du romantisme.
Passons maintenant à Delécluze lui-même et à son entourage. «Je trouvai
chez M. de L’Etang, devant un petit mauvais feu, car ce fut, ce me
semble, en février 1822 qu’on m’y mena--huit ou dix personnes qui
parlaient de tout. Je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et
surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu’il y parût,
dirigeait la discussion de façon à ce qu’on ne parlât jamais trois à la
fois ou que l’on n’arrivât pas à de tristes moments de silence.»
Beyle, en somme, a été assez malmené par Delécluze dans ses _Souvenirs
de soixante années_, au point que Sainte-Beuve, prend la défense de
Stendhal[21]. Il trouve Delécluze souverainement injuste pour Beyle.
«Sa sévérité étrange, ajoute-t-il, pour un si ancien ami et un si
piquant esprit appelle la nôtre à son égard et la justifierait, s’il en
était besoin--». Et en note, ce post-scriptum qui se cache pour être
mieux vu: «Je sais quelqu’un qui a dit:
«Delécluze est parfois un béotien émoustillé, mais il y a toujours le
béotien.»
Stendhal ne pouvait pas ne pas voir le béotien qu’il y avait en
Delécluze--mais ce n’est qu’après avoir dit tout le bien possible de son
nouvel ami qu’il laisse entrevoir ce côté ridicule du personnage: «M. de
L’Etang, dit-il, est un caractère dans le genre du bon vicaire de
Wakefield. Il faudrait pour en donner une idée toutes les demi-teintes
de Goldsmith ou d’Addison.
«Il a toutes les petitesses d’un bourgeois. S’il achète pour trente-six
francs une douzaine de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures
après, il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour aucun
prix on ne pourrait en trouver de semblables à Paris.»
Peut-on noter un travers avec plus d’imprévu et plus d’esprit? Il serait
trop cruel pour Delécluze de retranscrire ici quelques uns de ses
jugements sur Stendhal.
Et Beyle se résume en une page exquise, dans laquelle oubliant le
béotien, il ne voit plus que le plaisir qu’il a éprouvé dans
«l’Académie» de la rue de Chabanais.
«Je ne saurais exprimer trop d’estime pour cette société. Je n’ai jamais
rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable.
Je fus frappé le premier jour et vingt fois peut-être pendant les trois
ou quatre ans qu’elle a duré, je me suis surpris à faire ce même acte
d’admiration.
«Une telle société n’est possible que dans la patrie de Voltaire, de
Molière, de Courier.....
«La discussion y était franche sur tout et avec tous. On était poli chez
M. de L’Etang, mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire qu’il
protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée nouvelle,
avaient avancé une absurdité trop marquante.»
C’est chez Delécluze que Beyle lança pour la première fois ces mots
brillants qui firent sa réputation d’homme d’esprit et qu’on retrouve
dans sa correspondance et ailleurs:
Le principe du romantisme «est d’administrer au public la drogue
juste qui lui fera plaisir dans un lieu et à un moment donnés.»
Définition que Baudelaire a prise pour lui et à son compte.
Et la contre-partie: «Le classicisme présente aux peuples la
littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs
arrière-grands pères.»
«L’Alexandrin un cache-sottise.»
C’est là aussi qu’il scandalisa bien des gens par des théories païennes
dans lesquelles il entre beaucoup plus d’enfantillage et d’impertinence
que de conviction profonde; ici Beyle est la dupe de ses préjugés; à cet
égard il a tenu à se montrer irréconciliable devant ses contemporains.
Dans ses œuvres et même ses œuvres (comme la _Vie de Henri
Brulard_ ou les _Souvenirs d’Egotisme_) écrites librement, puisqu’elles
ne devaient être publiées selon son désir, qu’après sa mort, à le bien
lire, il n’est pas l’homme que nous laissent entrevoir George Sand[22]
et Mérimée.
Mérimée si fin, si perspicace, semble avoir été dupé à son tour, et
avoir cherché à prendre trop au sérieux certaines boutades de son ami.
VI
C’était pour Beyle un apprentissage, que cette vie de Paris, dans ces
mondes très différents. Il se révéla causeur plein d’idées nouvelles et
de formules inédites, chez les uns; chez les autres--contre-partie
naturelle--il fut jugé homme dangereux et révolutionnaire en morale
autant qu’en politique.
Pour lui la question n’était pas là. Il laissait dire, et se contentait
d’observer, préoccupé constamment de trouver «la théorie du cœur
humain» et de «peindre ce cœur par la littérature.»
Il s’essayait sur ce public restreint, ne se donnant pas tout entier; il
conservait toute son indépendance.
Jamais il ne voulut _cultiver_ un _salon_, cela contrariait trop ses
habitudes. Il faisait des apparitions et n’était jamais assidu. Il ne
songeait pas à s’assurer une situation, comme on l’a dit, il n’était
déjà plus ambitieux que littérairement. Aussi sacrifia-t-il tout à cette
passion dominante. En ne se mêlant pas trop aux coteries, il sut garder
toute son originalité pour le jour où, enfin, maître de lui-même, il se
résume en une œuvre--une œuvre capitale qui ne pouvait être pensée
et conçue qu’après une longue expérience.
C’est en 1830 qu’il écrira _le Rouge et le Noir_, avant de s’exiler à
Civita-Vecchia, avant d’aller occuper son poste modeste de consul de
France dans cette triste ville italienne.
Stendhal dira, en 1835, après avoir réfléchi à la situation qu’il aurait
pu obtenir, s’il avait su profiter de ses relations: «Je regrette peu
l’occasion perdue. Au lieu de dix, j’aurais vingt mille, au lieu de
chevalier, je serais officier de la Légion d’honneur, mais j’aurais
pensé trois ou quatre heures par jour à ces platitudes d’ambition qu’on
décore du nom de politique; j’aurais fait beaucoup de bassesses.....
«La seule chose que je regrette, c’est le séjour de Paris.»
Et il se reprend bien vite: «Mais je serais las de Paris, en 1836, comme
je suis las de ma solitude, parmi les sauvages de Civita-Vecchia[23].»
Ainsi, il a le bonheur de garder un plus agréable souvenir de ses années
passées dans les cercles littéraires de Paris, car il ne croyait pas
qu’il n’est pire misère que de se rappeler les temps heureux dans les
jours de douleur; comme Alfred de Musset, il reniait cette pensée du
poète florentin.
CASIMIR STRYIENSKI.
Jersey, septembre 1892.
SOUVENIRS D’ÉGOTISME
CHAPITRE PREMIER[24]
Mero[25], 20 juin 1832.
Pour employer mes loisirs dans cette terre étrangère, j’ai envie
d’écrire un petit mémoire de ce qui m’est arrivé pendant mon dernier
voyage à Paris, du 21 juin 1821 au... novembre 1830; c’est un espace de
neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que
j’ai digéré la nouvelleté de ma position pour entreprendre un travail
quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n’a point de
lest.
J’avoue que le courage d’écrire me manquerait si je n’avais pas l’idée
qu’un jour ces feuilles paraîtront imprimées et seront lues par quelque
âme que j’aime, par un être tel que Madame Roland ou M. Gros, le
géomètre[26]. Mais les yeux qui liront ceci s’ouvrent à peine à la
lumière, je suppose que mes futurs lecteurs ont dix ou douze ans.
Ai-je tiré tout le parti possible, pour mon bonheur, des positions où le
hasard m’a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris?
Quel homme suis-je? Ai-je du bon sens? Ai-je du bon sens avec
profondeur?
Ai-je un esprit remarquable? En vérité, je n’en sais rien. Encore par ce
qui m’arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions
fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes
jugements ne sont que des aperçus.
Voyons si, en faisant mon examen de conscience, la plume à la main,
j’arriverai à quelque chose de _positif_ et qui reste _longtemps vrai_
pour moi. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le
relisant vers 1835, si je vis? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés?
J’ai un profond sentiment de tristesse quand, faute d’autre livre, je
les relis.
Je sens, depuis un mois que j’y pense, une répugnance réelle à écrire
uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes
accidents d’amour-propre. D’un autre côté, je me trouve loin de la
France[27], j’ai lu tous les livres qui ont pénétré dans ce pays. Toute
la disposition de mon cœur était d’écrire un livre d’imagination sur
une intrigue d’amour arrivée à Dresde, en août 1813, dans une maison
voisine de la mienne, mais les petits devoirs de ma place m’interrompent
assez souvent, ou, pour mieux dire, je ne puis jamais, en prenant mon
papier, être sûr de passer une heure sans être interrompu. Cette petite
contrariété éteint net l’imagination chez moi. Quand je reprends ma
fiction, je suis dégoûté de ce que je pensais. A quoi un homme sage
répondra qu’il faut se vaincre soi-même. Je répliquerai: il est trop
tard, j’ai 4. ans; après tant d’aventures, il est temps de songer à
achever la vie le moins mal possible.
Ma principale objection n’était pas la vanité qu’il y a à écrire sa vie.
Un livre sur un tel sujet est comme tous les autres; on l’oublie bien
vite, s’il est ennuyeux. Je craignais de déflorer les moments heureux
que j’ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or, c’est ce
que je ne ferai point, je sauterai le bonheur.
Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde.
Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire
oublier au lecteur les éternels _Je_ que l’auteur va écrire, c’est une
parfaite sincérité.
Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver
par des préfaces infinies? Je l’espère.
Malgré les malheurs de mon ambition, je ne me crois point persécuté par
eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la
_Vanité_ et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise.
Je ne me connais point moi-même, et c’est ce qui, quelquefois, la nuit,
quand j’y pense, me désole. Ai-je su tirer un bon parti des hasards au
milieu desquels m’a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours
j’adorai) en 1810, et la chute que nous fîmes dans la boue en 1814, et
notre effort pour en sortir en 1830? Je crains bien que non, j’ai agi
par humeur, au hasard. Si quelqu’un m’avait demandé conseil sur ma
propre position, j’en aurais souvent donné un d’une grande portée; des
amis, rivaux d’esprit, m’ont fait compliment là-dessus.
En 1814, M. le comte Beugnot, ministre de la police, m’offrit la
direction de l’approvisionnement de Paris. Je ne sollicitais rien,
j’étais en admirable position pour accepter, je répondis de façon à ne
pas encourager M. Beugnot, homme qui a de la vanité comme deux Français;
il dut être fort choqué.
L’homme qui eut cette place s’en est retiré au bout de quatre ou cinq
ans, las de gagner de l’argent, et, dit-on, sans voler. L’extrême mépris
que j’avais pour les Bourbons--c’était pour moi, alors, une boue
fétide--me fit quitter Paris peu de jours après n’avoir pas accepté
l’obligeante proposition de M. Beugnot. Le cœur navré par le triomphe
de tout ce que je méprisais et ne pouvais haïr, n’était rafraîchi que
par un peu d’amour que je commençais à éprouver pour madame la comtesse
Dulong, que je voyais tous les jours chez M. Beugnot et qui, dix ans
plus tard, a eu une grande part dans ma vie. Alors elle me distinguait,
non pas comme aimable, mais comme singulier. Elle me voyait l’ami d’une
femme fort laide et d’un grand caractére, madame la comtesse Beugnot. Je
me suis toujours repenti de ne pas l’avoir aimée. Quel plaisir de
parler avec intimité à un être de cette portée!
Cette préface est bien longue, je le sens depuis trois pages; mais je
dois commencer par un sujet si triste et si difficile que la sagesse me
saisit déjà, j’ai presque envie de quitter la plume. Mais, au premier
moment de solitude, j’aurais des remords.