contrepoids à la noblesse, le pouvoir royal fit alliance avec les
classes populaires: il se servait tantôt de l'une, tantôt des autres,
et, à la faveur de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin ses
empiètements et ses progrès. Si la nation s'est affranchie à la
longue, ce n'est point par son concours, mais malgré les obstacles
qu'il mettait sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus
souvent, qu'une longue suite de conjurations contre leurs sujets,
conjurations qu'ils croyaient légitimes, puisqu'ils se regardaient
comme investis d'un droit supérieur pour commander aux autres hommes.
Que fût-il arrivé, si les successeurs de Hugues-Capet, si les Valois
et les Bourbons eussent fait le personnage populaire qu'on a cru voir
dans leur histoire? Selon toute apparence, la Révolution française en
eût été avancée de quelques siècles, et elle n'eût coûté ni tant de
sang ni tant de ruines.»
201--page 306--_Dans cette dissolution du royaume, la Commune restait
vivante..._
«Étienne Marcel donnait tous ses soins à l'organisation des milices
bourgeoises, qui existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de
discipline. Il donna à chaque quartier un chef militaire qui, sous le
nom de quartenier, commandait aux cinquantainiers, lesquels
commandaient à cinquante hommes, et aux dizainiers qui en commandaient
dix. Ainsi, les ordres du prévôt des marchands, communiqués
directement aux quarteniers, l'étaient par ceux-ci aux cinquantainiers
et par les cinquantainiers aux dizainiers, qui pouvaient en peu de
temps réunir leurs hommes et se tenir prêts à tout événement. La
charge de quartenier avait pris par là une grande importance; Marcel
la releva encore en la rendant élective...»
Marcel entrait en même temps dans les moindres détails de
l'administration municipale. Il enjoint aux Parisiens, par une
ordonnance, «de maintenir la propreté dans les rues, chacun devant sa
maison, et de ne point laisser leurs pourceaux en liberté, s'ils ne
les voulaient voir tuer par les sergents».
Ces règlements de police étaient d'autant plus nécessaires qu'à cette
époque la population de Paris s'était accrue d'un grand nombre
d'habitants des campagnes, qui venaient y chercher un abri.
Marcel ne ferma jamais les portes à ces malheureux, et préserva Paris
jusqu'au dernier moment de la famine et de la peste. (Perrens,
_Étienne Marcel_. 1860.)
202--page 307--_Le roi de Navarre revint à Paris..._
«Et mesmement le due de Normandie le festa grandement. Mais faire le
convenoit, car le prévost des marchands et ceux de son accord le
ennortèrent à ce faire.» (Froissart, III, p. 290.)
203--page 308--_À Rouen, il fit descendre du gibet le corps de ses
amis_, etc.
«Le corps du comte d'Harcourt avait déjà été enlevé depuis longtemps.
Les trois autres corps furent ensevelis par trois rendus (frères
convers) de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut ensuite mis
dans un coffre, et il y eut un quatrième coffre vide en représentation
du comte d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char à dames.»
(Secousse, p. 165.)--«Campanis pulsatis... sermone per ipsum regem
prius facto, ubi assumpsit thema istud: Innocentes et recti adhæserunt
mihi (Ps. XXIV, 21).» (Cont. G. de Nangis.)
204--page 308--_Le dauphin prêchait aussi à Paris_, etc.
Le dauphin voulait, disait-il, vivre et mourir avec eux; les gendarmes
qu'il réunissait étaient pour défendre le royaume contre les ennemis
qui le ravageaient impunément par la faute de ceux qui s'étaient
emparés du gouvernement; il aurait déjà chassé ces ennemis s'il avait
eu l'administration de la finance, mais il n'avait pas touché un
denier ni une maille de tout l'argent levé par les États.--Marcel,
averti de l'effet produit par ce discours, fit à son tour assembler le
peuple à Saint-Jacques-de-l'Hôpital. Le duc y vint, mais ne put se
faire entendre. Consac, partisan du prévôt, parla contre _les
officiers_; il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que les
bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean de Saint-Onde, un des
généraux des aides, déclara qu'une partie de l'argent avait été mal
employée, et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient reçu, par
ordre du duc de Normandie, 40.000 ou 50.000 moutons d'or. «Si comme
les rooles le notoient.» (Secousse, _Hist. de Charles-le-Mauvais_,
170.)
205--page 311--_Pour encourager les bourgeois par la vue de leur
nombre_, etc.
«Dans la première semaine de janvier, ceulx de Paris ordonnèrent que
ils auroient tous chapperons my-partis de drap rouge et pers.» _Ms._
«Outre ces chaperons, les partisans du prévôt portèrent encore des
fermeilles d'argent mi-partiz d'esmail vermeil et asuré, au dessous
avoir escript à bonne fin, en signe d'alience de vivre et morir avec
ledit prévôt contre toutes personnes.» (_Lettres d'abolition du 10
août 1358._ Secousse, _ibid._, p. 163.)
206--page 311--_À Paris les vivres devenaient rares et chers..._
«Admirantibus de hoc et dolentibus præposito mercatorum et civibus,
quod per regentem et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,
ipsum pluries adierunt exorantes... Qui optime eis facere promittebat,
sed... Quinimo magis gaudere de malis insurgentibus in populis et
afflictionibus, et tunc et postea Nobiles videbantur.» (Cont. G. de
Nangis, p. 116.)
207--page 313--_Le meurtre des conseillers du dauphin avait été
probablement imposé au prévôt par Charles-le-Mauvais..._
M. Perrens objecte que le roi de Navarre n'était pas à Paris, «il ne
savait qu'à moitié ce qui s'y passait, au lieu que Marcel et les
autres chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les deux
maréchaux à l'oeuvre, et leur opposition constante à l'autorité des
États, avaient de plus pressantes raisons de se venger.» (Perrens,
_Étienne Marcel_. Note de 1860.)--Ce qui est certain, c'est que la
mort des maréchaux fut résolue dans l'assemblée des métiers à
Saint-Éloi, et qu'on ne voulut point surseoir à l'exécution.--«Quod
utinam nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit istud prout
iste præpositus _cum suis me et multis audientibus_ confessus est.»
(Cont. G. de Nangis, p. 116.)
208--page 314--_Plusieurs des commissaires des États ne voulurent plus
gouverner..._
«Or vous dis que les nobles du royaume de France, et les prélats de la
sainte Église se commencèrent à tanner de l'emprise et ordonnance des
trois États. Si en laissoient le prévost des marchands convenir et
aucuns des bourgeois de Paris. (Froiss., III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
Conf. Matt. Villani, l. VIII, c. XXXVIII, 492.)
209--page 314--_Paris se chargeait de gouverner la France. La France
ne le voulut pas..._
«Rien ne peut donner l'idée de l'esprit d'opposition qui régnait dans
les provinces: les habitants relevaient avec aigreur des détails sans
importance, par exemple, le traitement que recevaient les députés
chargés de lever le subside... On accusait Marcel et les siens de ne
se servir de leur pouvoir que pour piller le royaume et amasser des
richesses immenses.» (Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)
210--page 314--_Le dauphin à Compiègne aux États de Vermandois..._
«Ut illos principales occidi faceret, vel si non posset... expugnaret
viriliter civitatem et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
impedimentum suorum victualium_ molestaret.» (Contin. G. de Nangis, p.
117.)
211--page 315--_Marcel envoya en Avignon louer des brigands..._
Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour Avignon, portant à Pierre
Maloisel 2,000 florins d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui
l'avait chargé de lever des _brigands_, et pour y acheter des
armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit Froissart, un grand nombre
de gens d'armes et soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
compagnons. (Secousse, p. 224-3. Voy. aussi Perrens, _Étienne Marcel_.
1860): «Il envoyait de toutes parts pour enrôler des hommes aguerris
et pour acheter des armes. Mais presque partout il était victime des
malversations de ses agents et de la mauvaise foi des mercenaires...
Marcel y vit, non sans raison, combien il lui serait difficile de se
faire une armée, et par suite, de quelle importance il était de gagner
définitivement le roi de Navarre, qui en avait une.»
212--page 315--_Dans cette guerre chevaleresque_, etc.
«Les chevaliers et les écuyers rançonnoient-ils assez courtoisement, à
mise d'argent, ou à coursiers ou à roncins; ou d'un pauvre gentilhomme
qui n'avait de quoi rien payer, le prenoient bien le service un
quartier d'an, ou deux ou trois.» (Froissart, III, 333.)
213--page 319--_Le long de la Somme, on comptait trente de ces
souterrains..._
Ces souterrains paraissent avoir été creusés dès l'époque des
invasions normandes. Ils furent probablement agrandis d'âge en âge.
Une partie du territoire du Santerre, qui à elle seule possédait trois
de ces souterrains, était appelée _Territorium sanctæ liberationis_.
(Mém. de l'abbé Lebeuf, dans les _Mém. de l'Acad. des inscr._, XXVII,
179.)
214--page 320, note 2--_Famine de 1358..._
Les ecclésiastiques eux-mêmes souffrirent beaucoup: «Multi abbates et
monachi depauperati et etiam abbatissæ varia et aliena loca per
Parisios et alibi, divitiis diminutis, quærere cogebantur. Tunc enim
qui olim cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant incedere,
nunc peditando unico famulo et monacho cum victu sobrio poterant
contentari.» (Contin. G. de Nangis, II, 122.)--La misère et les
insultes des gens de guerre inspirèrent souvent aux ecclésiastiques un
courage extraordinaire. Nous voyons dans une occasion le chanoine de
Robesart abattre trois Navarrais de son premier coup de lance. Ensuite
il fit merveille de sa hache. L'évêque de Noyon faisait aussi une rude
guerre à ces brigands. (Froissart, II, 353. Secousse, I, 340-1.)
215--page 320--_On appelait par dérision le paysan Jacques
Bonhomme..._
Contin. G. de Nangis. Les autres étymologies sont ridicules. Voy.
Baluze, _Pap. Aven._, I, 333, etc.
216--page 320--_Qui aurait craint de maltraiter Jacques Bonhomme?..._
«Quand on était dans les bons jours, que l'on ne voulait pas tuer ou
qu'on ne le voulait que par hasard et par accident, il y avait une
facétie qui se reproduisait souvent et qui était devenue
traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche où l'on pétrit le
pain, et, jetant la femme dessus comme sur un lit, on la violait. S'il
y avait quelque enfant dont les cris importunaient, au moyen d'un lien
très court on attachait à cet enfant un chat retenu par un de ses
membres. Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme sortant de sa
huche, blêmissant encore de rage sous cette couche de farine qui le
rend grotesque et lui ôte jusqu'à la dignité de son désespoir; le
voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille souillées, son enfant
ensanglanté, dévisagé, tué quelquefois par le chat en fureur?»
(Bonnemère, _Histoire des Paysans_. Note de 1860.)
217--page 321--_Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de
plusieurs siècles..._
«Quærentes nobiles et eorum maneria cum uxoribus et liberis
exstirpare... Dominas nobiles suas vili libidine opprimebant.» (Cont.
G. de Nangis, 119.)
218--page 321--_Les Jacques allaient sous un capitaine_, etc.
«Chaque village voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre parmi
les plus forcenés, ces paysans, qui paraissent dans l'histoire comme
des bêtes fauves, s'adressaient de préférence au plus honorable, au
plus considérable et souvent au plus modéré. Dans le Valois, on trouve
au nombre de ces chefs Denisot Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert
de Hautefontaine, frère de Pierre de Demeuille, qui était président au
Parlement et conseiller du duc de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy,
«homme de bonne fame et renommée», disent les lettres de rémission;
Jean Nerenget, curé de Gélicourt; Colart, le meunier, gros bourgeois
de la comté de Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur de
Saint-Martin le Guillart.» (Perrens, _Étienne Marcel_, d'après le
_Trésor des Chartes_. 1860.)
219--page 321--_Les nobles se mirent à tuer et à brûler tout dans les
campagnes..._
Chateaubriand, _Études hist._, édit. 1831, t. IV, p. 170: «Nous avons
encore les complaintes latines que l'on chantait sur les malheurs de
ces temps, et ce couplet:
Jacques Bonhomme,
Cessez, cessez, gens d'armes et piétons,
De piller et manger le Bonhomme,
Qui de longtemps Jacques Bonhomme
Se nomme.»
Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les complaintes latines, voy.
_Mém._, collection Petitot, t. V, p. 181.
220--page 322--_Marcel avait intérêt à soutenir les Jacques..._
«Si Marcel était trop politique pour ne pas profiter d'une diversion
si opportune, il ne pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne fut pas
concertée, ni la provoquer, puisque, malgré l'alliance de quelques
bonnes villes, il n'exerçait directement aucune action hors de Paris.
Tous ses actes sont d'un homme que les événements ont surpris et qui
ne songe qu'après coup à en tirer parti. «Plaise vous sçavoir,
écrivait-il le 11 juillet (1358), que lesdites choses furent en
Beauvoisis commencées et faictes sans nostre sceu et volenté.» On
objecte qu'il avait intérêt à nier la part qu'il venait de prendre à
la Jacquerie; mais il ne la nie que pour les premiers jours.»
(Perrens.)--«... Et mieuls ameriens estre mort que avoir apprové les
fais par la manière qu'ils furent commencié par aucuns des gens du
plat paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois cens combatans de
noz gens et lettres de credance pour euls faire désister de grans
mauls qu'il faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent désister des
choses qu'il faisoient, ne encliner à nostre requeste, nos gens se
départirent d'euls et de nostre commandement firent crier bien en
soixante villes sur paine de perdre la teste que nuls ne tuast femmes,
ne enfans de gentil homme, ne gentil femme, se il n'estoit ennemi de
la bonne ville de Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en la ville de Paris,
plus de mille que gentils hommes que gentils femmes et y estoit ma
dame de Flandres, ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et à
tous on ne fit que bien et honneur et encores en y a mil qui y sont
venus à seurté, ne à bons gentils hommes, ne à bonnes gentils femmes
qui nul mal n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne volons
nul mal...» (_Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France et
de Flandre_, publiée par M. Kervyn de Lettenhove, dans les _Bullet. de
l'Acad. roy. de Belg._, t. XX, nº 9.)
_Il avait profité du soulèvement pour détruire plusieurs forteresses
autour de Paris..._
«Quand Marcel vit les efforts intelligents de Guillaume Calle pour
former un faisceau de tant de bandes dispersées, il comprit le parti
qu'on pouvait tirer de cette nouvelle force en la réglant. C'est
pourquoi, sur divers points, il indiqua aux Jacques les chefs qu'ils
devaient choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec ceux qu'ils
avaient élus d'eux-mêmes... il leur recommandait de raser tous les
châteaux qui pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les ravages
et les meurtres inutiles, il acceptait le but de cette guerre, qui
devait être l'abaissement de la noblesse.
«Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne suffisait pas de diriger
de loin, par ses conseils, des alliés indociles, et qu'il fallait tout
ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des chefs qui leur
donnassent l'exemple. Il organisa une double expédition de Parisiens
et de mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de l'épicier
Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre Desbarres, devait attaquer les
châteaux, principalement au sud de Paris... L'autre, dirigée par Jean
Vaillant, prévôt des monnaies, devait se joindre à Guillaume Calle...»
La bourgeoisie parisienne, en prenant part à la Jacquerie, communiqua
sa modération aux chefs et aux paysans. «C'est un fait certain que,
partout où elle parut, la vie même de ses plus cruels ennemis fut
respectée: il n'y a rien à sa charge dans le volumineux recueil du
_Trésor des Chartes_, ni dans les chroniqueurs, si ce n'est la ruine
de quelques châteaux qui la menaçaient incessamment. On y voit même
que les colonnes bourgeoises parcouraient le pays en annonçant, au nom
du prévôt des marchands, qu'il était défendu, sous peine de mort, de
tuer les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles offraient en
outre un asile aux familles de leurs ennemis, lorsque ces familles ne
portaient pas un nom trop notoirement odieux aux Parisiens.» (Perrens,
_Étienne Marcel_. 1860.)
221--page 323--_Les nobles firent tant de mal au pays_, etc.
Marcel trace le tableau de cette effroyable réaction dans la lettre
qu'il écrit, le 11 juillet 1358, «aux bonnes villes de France et de
Flandre»: «Nous pensons que vous avez bien oy parler comment
très-grant multitude de nobles, tant de vostre paiis de Flandres,
d'Artois, de Boulonnois, de Guinois, de Ponthieu, de Haynault, de
Corbiois, de Beauvoisis et de Vermendois, comme de plusieurs autres
lieux par maniere universele de nobles universaument contre non
nobles, sens faire distinction quelconques de coupables ou non
coupables, de bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manière
d'ostilité, de murdre et de roberie, de ça l'yaue de la Somme et aussi
deça l'yaue d'Oise, et combien que à plusieurs d'euls rien ne leur ait
esté meffait, toutevoies ils ont ars les villes, tué les bonnes gens
des paiis, sens pitié et miséricorde quelconques, robé et pillié tout
quanques il ont trouvé, femmes, enfans, prestres, religieux, mis à
crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens et ycels prendre et
rober, et plusieurs d'iceuls fait morir ès gehines... les pucelles
corrompues et les femmes violées en présence de leurs maris, et
briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus inhumainement que
oncques ne firent les Wandres, ne Sarrasins... et encore ès-dits mauls
persévèrent de jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent mettent
à mort, en raençonnent et ostent leurs marchandises, tout homme non
noble de bonnes villes ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent
à mort et robent et dérobent... Et bien savons que monseigneur le duc
(le régent), nous, noz biens et de tout le plat paiis a mis en
habandon aus nobles et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a
advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il peuvent rober, et
combien que lidit noble, depuis la prise du roy nostre sire, ne soient
volu armer contre les ennemis du royaume, si comme chascun a veu et
sceu, ne aussi monseigneur le duc, toutevoies contre nous se sont armé
et contre le commun, et pour la très-grant hayne qu'ils ont à nous, et
à tout le commun et les grant pilles et roberies que il font sur le
peuple, il en vient grant et si grant quantité que c'est merveille.»
(_Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France et de Flandre_,
publiée par M. Kervyn de Lottenhove.--Voy. aussi Perrens.)
Le régent, qui n'eut pas un mot de blâme pour les gentilshommes qui
s'étaient rendus coupables de ces meurtres et de ces spoliations, nous
apprend lui-même qu'au mois d'août (1358) les nobles continuaient «de
piller, de voler, de violer dans les environs de Reims (et ailleurs),
malgré les défenses par lui faites». Les habitants de diverses villes,
entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le Grand et le Petit-Pouillon,
Villers-Sainte-Anne, Chenay, Chalon-sur-Vesle et Villers-Franqueux
voulurent s'opposer à ces indignes traitements; les nobles en tuèrent
plus de cinquante. Cependant le prévôt forain de Laon accuse les
bourgeois d'avoir attaqué les gentilshommes au service du régent et
les veut condamner à l'amende, «et que pis est lez diz nobles
accompaigniez de plusieurs autres se soient depuis efforciez et
s'efforcent encore de jour en jour de chevauchier et chevauchent
continuellement ès dites villes de mettre à mort et peurs genz et
chevaux de harnais et autres, à rançonner villes et genz, pour
lesquelles choses il a convenu tous les diz habitanz desdites villes
aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit demouré, mais sont
les maisons demourées vagues et les biens qui sont ou pais perissent
aus champs et aussi les autres heritages demeurent gastes, incultives
et inutiles, dont très grant domage et inconveniens se pourroient
ensuir, car le pais en pourroit estre desers, les villes despeupliees
et la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du plat pais se
gouverne par ycelle.» (_Lettres de rémission pour les habitants de
Saint-Thierry_, etc.: _Trésor des Chartes_, Reg. 86, fº 130). Voy.
Perrens: «Le régent avoue, dans les lettres de rémission, que les
nobles incendiaient et détruisaient des villes qui n'avaient pris
aucune part à la Jacquerie, par exemple, dans la seule prévôté de
Vitry, Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et Dully.» (_Lettres
de rémission pour les habitants de Heislemarrois_, etc.: _Trésor des
Chartes_, Reg. 81, fº 122).--«Les incendies qu'ils allumèrent, dit le
Continuateur de Nangis, font encore verser des larmes.»
«Lire Perrens, chapitre X, sur cette réaction nobiliaire: «Les
cruautés des nobles et de leurs hommes d'armes surpassèrent celles des
paysans par le nombre et la durée.» Froissart parle de cent mille
hommes qui auraient pris part à la Jacquerie, tandis que le
Continuateur de Nangis dit six mille seulement.--La Jacquerie avait
commencé le 21 mai 1358, et non en novembre 1357, comme le dit
Froissart. Le 9 juin, jour du départ de l'expédition contre Meaux,
elle était déjà terminée: elle avait donc, en réalité, duré moins de
trois semaines. Les représailles des nobles étaient déjà commencées le
9 juin, et au mois d'août, quand le régent rentra dans Paris, elles
duraient encore: elles avaient eu pour théâtre à peu près tout le pays
de langue d'Oil.» (_Étienne Marcel._ 1860.)
222--page 326--_Combat de la porte Saint-Honoré..._
Voy. dans Perrens la discussion de ce fait, si Marcel rentra en ville
avant ou après le combat de la porte Saint-Honoré. «Il est probable
que si Marcel était rentré avant le combat, il n'en eut la nouvelle
que lorsque la lutte était terminée.» (1860.)
223--page 329--_Les meurtriers de Marcel s'en allèrent éveillant le
peuple_, etc.
«Ceux qui le matin avaient pris les armes pour «vivre et mourir avec
les chefs du peuple», déclaraient, le soir, ne s'être armés que pour
ouvrir les portes au régent. En un instant, tous les chaperons rouges
et pers (bleu foncé) avaient disparu, et chacun donnait des marques
bruyantes d'une joie qui n'était pas dans les coeurs.»
Parmi ceux qui donnèrent l'exemple de la résistance aux vainqueurs, il
faut nommer surtout Nicolas de la Courtneuve. «Garde de la Monnaie à
Rouen, il avait été nommé par Marcel aux mêmes fonctions à la Monnaie
de Paris. Il resta à son poste, et il sut empêcher qu'aucun des
ouvriers soumis à ses ordres ne se prononçât pour Maillart et le
régent. Le lendemain de la mort du prévôt, Jean le Flament, maître de
la Monnaie du roi, s'étant présenté à l'hôtel des Monnaies pour en
prendre possession et s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la
Courtneuve refusa d'obéir, attendu, dit-il, qu'on ne savait pas encore
qui était le seigneur..... Lorsque, enfin, il se fut assuré qu'il n'y
avait plus d'espérance, plutôt que de remettre les clefs à un officier
du régent, il les donna à Pierre le Maréchal, que Marcel avait nommé
maître particulier des monnaies.» (Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)
224--page 329--_Le parti de Marcel survécut à son chef..._
«Les forces de cette opposition étaient sans doute considérables,
quoique les auteurs n'en parlent point, puisque, avant de rentrer dans
Paris, le régent crut qu'il était nécessaire de nommer une commission
chargée d'admettre les turbulents à composition moyennant finance.»
(Perrens, d'après _Trésor des Chartes_, Reg. 86, p. 431.)
_Une conspiration pour venger Marcel..._
_Trésor des Chartes_, Reg. 90, p. 382. Secousse.--Voy. dans Perrens le
complot et la mort héroïque de Martin Pisdoé, «changeur fort riche et
fort estimé». (Décembre 1359, chap. XV. 1860.)
225--page 329--_Le dauphin fit rendre à la veuve de Marcel_, etc.