M. Raynouard (p. 301) regarde le mot _Baphomet_, dans ces deux

dépositions, comme une altération du mot _Mahomet_ donné par le

premier témoin: il y voit une tendance des inquisiteurs à confirmer

ces accusations de bonne intelligence avec les Sarrasins, si répandues

contre les Templiers. Alors il faudrait admettre que toutes ces

dépositions sont complètement fausses et arrachées par les tortures,

car rien de plus absurde sans doute que de faire les Templiers plus

mahométans que les mahométans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces

témoignages sont trop nombreux, trop unanimes et trop divers à la fois

(Rayn., p. 222, 337 et 286-302). D'ailleurs ils sont loin d'être

accablants pour l'Ordre. Tout ce que les Templiers disent de plus

grave, c'est qu'ils ont eu peur, c'est qu'ils ont cru y voir une tête

de diable, de _mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable

lui-même dans ces cérémonies, sous la figure d'un chat ou d'une femme

(p. 293-294). Sans vouloir faire des Templiers en tout point une secte

de gnostiques, j'aimerais mieux voir ici, avec M. de Hammer, une

influence de ces doctrines orientales. Baphomet, en grec (selon une

étymologie, il est vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise

selon l'esprit, celui dont il est écrit: «Ipse vos baptizavit in

Spiritu Sancto et igni» (Math., 3, 11), etc. C'était pour les

gnostiques le Paraclet descendu sur les apôtres en forme de langues de

feu. Le baptême gnostique était en effet un baptême de feu. Peut-être

faut-il voir une allusion à quelque cérémonie de ce genre dans ces

bruits qui couraient dans le peuple contre les Templiers «qu'un enfant

nouveau engendré d'un Templier et d'une pucelle estoit cuit et rosty

au feu, et toute la graisse ostée et de celle estoit sacrée et ointe

leur idole» (_Chron. de Saint-Denis_, p. 58). Cette prétendue idole ne

serait-elle pas une représentation du Paraclet dont la fête (la

Pentecôte) était la plus grande solennité du Temple? Ces têtes, dont

une devait se trouver dans chaque chapitre, ne furent point

retrouvées, il est vrai, sauf une seule, mais elle portait

l'inscription LIII. La publicité et l'importance qu'on donnait à ce

chef d'accusation décidèrent sans doute les Templiers à en faire au

plus tôt disparaître la preuve. Quant à la tête saisie au chapitre de

Paris, ils la firent passer pour un reliquaire, la tête de l'une des

onze mille vierges. (Rayn., p. 299.)--Elle avait une grande barbe

d'argent.

66--page 120--_La réponse du roi au pape_, etc.

Dupuy ne donne point cette lettre en entier; probablement elle ne fut

point envoyée, mais plutôt répandue dans le peuple. Nous en avons une,

au contraire, du pape (1er décembre 1307), selon laquelle le roi

aurait écrit à Clément V _que des gens de la cour pontificale avaient

fait croire aux gens du roi_ que le pape le chargeait de poursuivre;

le roi se serait empressé de _décharger sa conscience d'un tel

fardeau_ et de remettre toute l'affaire au pape, qui l'en remercie

beaucoup. Cette lettre de Clément me paraît, comme l'autre, moins

adressée au roi qu'au public; il est probable qu'elle répond à une

lettre qui ne fut jamais écrite.

67--page 120--_On obtint sur-le-champ cent quarante aveux par les

tortures..._

_Archives du royaume_, I, 413. Ces dépositions existent dans un gros

rouleau de parchemin, elles ont été fort négligemment extraites par

Dupuy, p. 207-212.

68--page 121--_Le pape envoya deux cardinaux demander au grand maître

si tout cela était vrai..._

«Confessus est abnegationem prædictam, nobis supplicans quatenus

quemdam fratrem servientem et familiarem suum, quem secum habebat,

volentem confiteri, audiremus.» (_Lettre des cardinaux._ Dupuy, 241).

69--page 123--_Les biens des prisonniers devaient être réunis à ceux

que le pape désignerait..._

Il avait même écrit déjà au roi d'Angleterre pour lui assurer que

Philippe les remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager à

imiter ce bon exemple. (Dupuy, p. 204. Lettre du 4 octobre 1307.)

Toutefois l'ordonnance de mainlevée par laquelle Philippe faisait

remettre les biens des Templiers aux délégués du pape n'est que du 15

janvier 1309. Encore, à ces délégués du pape, il avait adjoint

quelques siens agents qui veillaient à ses intérêts en France, et qui,

à l'ombre de la commission pontificale, empiétaient sur le domaine

voisin. C'est ce que nous apprenons par une réclamation du sénéchal de

Gascogne, qui se plaint, au nom d'Édouard II, de ces envahissements du

roi de France. (Dupuy, p. 312.)

_Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient devenir..._

Ailleurs il loue magnifiquement le désintéressement de son cher fils,

qui n'agit point par avarice et ne veut rien garder sur ces biens:

«Deinde vero, tu, cui eadem fuerant facinora nuntiata, non typo

avaritiæ, cum de bonis Templariorum nihil tibi appropriare... immo ea

nobis administranda, gubernanda, conservanda et custodienda

liberaliter et devote dimisisti...» (12 août 1308. Dupuy, p. 240.)

70--page 124--_La commission, composée principalement d'évêques..._

Dupuy, p. 240-242. La commission se composait de l'archevêque de

Narbonne, des évêques de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois

archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelone, et du prévôt de

l'église d'Aix. Les méridionaux, plus dévoués au pape, étaient, comme

on voit, en majorité.

71--page 126--_Le pape répond_, etc.

Passant ensuite à une autre affaire, le pape déclare avoir supprimé

comme inutile un article de la convention avec les Flamands, qu'il

avait, par préoccupation ou négligence, signée à Poitiers, savoir, que

si les Flamands encouraient la sentence pontificale en violant cette

convention, ils ne pourraient être absous qu'à la requête du roi.

Ladite clause pourrait faire taxer le pape de simplicité. Tout

excommunié qui satisfait peut se faire absoudre, même sans le

consentement de la partie adverse. Le pape ne peut abdiquer le pouvoir

d'absoudre.

72--page 126--_Les évêques n'obéissaient point à la commission

pontificale_, etc.

_Processus contra Templarios, ms._ Les commissaires écrivirent une

nouvelle lettre où ils disaient qu'apparemment les prélats avaient cru

que la commission devait procéder contre l'Ordre en général, et non

contre les membres; qu'il n'en était pas ainsi: que le pape lui avait

remis le jugement des Templiers.

73--page 129--_Jacques Molay crut qu'il valait mieux se confier à un

chevalier..._

«Quem idem Magister rogasset nobilem virum dominum Guillelmum de

Plasiano... qui ibidem venerat, sed non de mandato dictorum dominorum

commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus dominus Guillelmus

fuisset ad partem locutus cum eodem Magistro, quem, sicut asserebat,

diligebat et dilexerat, quia uterque miles erat.» (Dupuy, 319.)

73--page 129--_Les évêques lui donnèrent un délai..._

«Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam se daturos

asserentes, si sibi placeret et volebat.» (_Ibid._, 520.)

74--page 132--_Boniface était incrédule, impie et cynique en ses

paroles..._

«Vade, vade, ego plus possum quam Christus unquam potuerit, quia ego

possum humiliare et depauperare reges, et imperatores et principes, et

possum de uno parvo milite facere unum magnum regem, et possum donare

civitates et regna.» (_Ibid._, p. 566.)--«Tace, miser, non credimus in

asinam nec in pullum ejus.» (_Ibid._, p. 6.)

75--page 135--_On leur lut en latin les articles de l'accusation, etc.

Ils s'écrièrent..._

«Quod contenti erant de lectura facta in latino, et quod non curabant

quod tantæ turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et non

nominandas, vulgariter exponerentur.» (_Proc. contra Templ.,

ms._)--«Dicentes quod non petebatur ab eis quando ponebantur in

janiis, si procuratores constituere volebant.» (_Ibid._)

76--page 136--_Quelques-uns remettent pour toute déposition une prière

à la sainte Vierge_, etc.

Le frère Élie, auteur de cette pièce touchante, finit par prier les

notaires de corriger les locutions vicieuses qui peuvent s'être

glissées dans son latin. (_Process. ms._, folio 31-32.)--D'autres

écrivent une apologie en langue romane, altérée et fort mêlée de

français du Nord. (Folio 36-8.)

77--page 136--_Une protestation en langue vulgaire_, etc.

Je donne cette pièce, telle qu'elle a été transcrite par les notaires,

dans son orthographe barbare. «A homes honerables et sages, ordenés de

per notre père l'Apostelle (_le pape_) pour le fet des Templiers li

freres, liquies sunt en prisson à Paris en la masson de Tiron...

Honeur et reverencie. Comes votre comandemans feut à nos ce jeudi

prochainement passé et nos feut demandé se nos volens defendre la

Religion deu Temple desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est

bone et leal, et en tout sans mauvesté et traison tout ce que nos l'en

met sus, et somes prest de nous defendre chacun pour soy ou tous

ensemble, an telle manière que droit et sante Églies et vos an

regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois frès à cople II. Et

somes en neire fosse oscure toutes les nuits.--Item nos vos fessons à

savir que les gages de XII deniers que nos avons ne nos soufficent

mie. Car nos convient paier nos lis. III deniers par jour chascun lis.

Loage du cuisine, napes, touales pour tenelles et autres choses. II

sols VI deniers la semaigne. Item pour nos fergier et desferger (_ôter

les fers_), puisque nos somes devant les auditors, II sol. Item pour

laver dras et robes, linges, chacun XV jours XVIII deniers. Item pour

buche et candole chascun jor IIII deniers. Item passer et repasser les

dis frères, XVI deniers de asiles de Notre Dame de l'altre part de

l'iau.» (_Proc. ms._, folio 39.)

78--page 136--_Les défenseurs soutiennent «que la religion du Temple

est pure..._»

«... Apud Deum et Patrem... Et hoc est omnium fratrum Templi

communiter una professio, quæ per universum orbem servatur et servata

fuit per omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento religionis usque

ad diem præsentem. Et quicumque aliud dicit vel aliter credit, errat

totaliter, peccat mortaliter...» (Dup. 333.)

79--page 140--_La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le

jugement..._

Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du pape auraient répondu à

l'appel des défenseurs «que les conciles jugeaient les particuliers,

et eux informaient du général».--La commission dit tout le contraire.

80--page 143--_Le jeune Marigni, créé archevêque de Sens tout exprès_,

etc.

«... Aquodam fuisse dictum coram domino archiepiscopo Senonensi, ejus

suffraganeis et concilio..., quod dicti præpositus... et

archidiaconus... (qui in dicta die martis... præmissa intimasse

dicebantur, et ipsi iidem hoc attestabantur, suffraganeis domini

archiepiscopi Senonensis... _tunc absente dicto domino archiepiscopo

Senonensi) prædicta non significaverunt de mandato_ eorumdem dominorum

commissariorum.» (_Process. ms._, folio 71, verso.)

81--page 144--_Par-devant les commissaires fut amené frère Aimeri de

Villars-le-Duc..._

«Pallidus et multum exterritus... impetrando sibi ipsi, si mentiebatur

in hoc, mortem subitaneam et quod statim in anima et corpore in

præsentia dominorum commissariorum absorberetur in infernum, tondendo

sibi pectus cum pugnis, et elevando manus suas versus altare ad

majorem assertionem, flectendo genua... cum ipse testis _vidisset...

duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti ordinis _ad comburendum_... et

AUDIVISSE EOS FUISSE COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non

posset habere bonam patientiam si combureretur, timore mortis

confiteretur... omnes errores... et _quidem etiam interfecisse

Dominum_, si peteretur ab eo...» (_Process. ms._, folio 70, verso.)

82--page 146--_L'archevêque de Sens répondait_, etc.

«Non erat intentionis... in aliquo impedire officium...» (_Ibid._)

«Comme on disait que le prévôt de l'église de Poitiers et

l'archidiacre d'Orléans n'avaient pas parlé de la part des

commissaires, ceux-ci chargèrent les envoyés de l'archevêque de Sens

de lui dire que le prévôt et l'archidiacre avaient effectivement parlé

en leur nom. De plus, ils leur dirent d'annoncer à l'archevêque de

Sens que Pierre de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appelé de

l'archevêque et de son concile, le dimanche 10 mai, et que cet appel

avait dû être annoncé le mardi, au concile, par le prévôt et

l'archidiacre.» (_Process. ms., ibid._)

83--page 148--_Le résultat des travaux de la commission est consigné

dans un registre..._

Ce registre, que j'ai souvent cité, est à la Bibliothèque royale (fonds

Harlay, nº 329). Il contient l'instruction faite à Paris par les

commissaires du pape: _Processus contra Templarios._ Ce manuscrit avait

été déposé dans le trésor de Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment,

dans la bibliothèque du président Brisson, puis dans celle de M. Servin,

avocat général, enfin dans celle des Harlay, dont il porte encore les

armes. Au milieu du dix-huitième siècle, M. de Harlay, ayant

probablement scrupule de rester détenteur d'un manuscrit de cette

importance, le légua à la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés. Ayant

heureusement échappé à l'incendie de cette bibliothèque en 1793, il a

passé à la Bibliothèque royale. Il en existe un double aux archives du

Vatican. Voyez l'appendice de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pièces

du procès des Templiers sont aux Archives du royaume. Les plus curieuses

sont: 1º le premier _interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrêtés

à Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en a donné quelques

extraits fort négligés; 2º plusieurs _interrogatoires_, faits en

d'autres villes; 3º la minute des _articles_ sur lesquels ils furent

interrogés; ces articles sont précédés d'une minute de _lettre_, sans

date, _du roi au pape_, espèce de factum destiné évidemment à être

répandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier de coton. Ce frêle

et précieux chiffon, d'une écriture fort difficile, a été déchiffré et

transcrit par un de mes prédécesseurs, le savant M. Pavillet. Il est

chargé de corrections que M. Raynouard a relevées avec soin (p. 50) et

qui ne peuvent être que de la main d'un des ministres de

Philippe-le-Bel, de Marigni, de Plasian ou de Nogaret; le pape a copié

docilement les articles sur le vélin qui est au Vatican. La lettre,

malgré ses divisions pédantesques, est écrite avec une chaleur et une

force remarquables: «In Dei nomme, Amen. Christus vincit. Christus

regnat. Christus imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse

Dominus fecit in ligno crucis contra hostem antiquum... ita miram et

magnam et strenuam, ita utilem et necessariam... fecit novissimis his

diebus per inquisitores... in perfidorum Templariorum negotio...

Horrenda fuit domino regi... propter conditionem personarum

denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad tam grande

promovendum negotium», etc. (_Archives_, section hist., J, 413.)

84--page 149, note 2--_Les Templiers d'Allemagne se justifièrent à la

manière des francs-juges westphaliens..._

_Origines du droit_, liv. IV, chap. VI: «Si le franc-juge westphalien

est accusé, il prendra une épée, la placera devant lui, mettra dessus

deux doigs de la main droite, et parlera ainsi: «Seigneurs

francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce dont vous m'avez

parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent: ainsi me

soient en aide Dieu et tous ses saints!» Puis il prendra un pfenning

marqué d'une croix (kreutz-pfenning) et le jettera en preuves au

franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son chemin.» (Grimm,

860).

85--page 149--_En Castille on jugea les Templiers innocents_, etc.

Collectio conciliorum Hispaniæ, epistolarum, decretalium, etc., cura

Jos. Saenz. de Aguirre, bened. hisp. mag. generalis et cardinalis,

Romæ, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense omnes et singuli a

cunctis delictis, erroribus absoluti, 1312.--Voy. aussi _Monarchia

Lusitana_, pars 6, I, 19.

86--page 150--_Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface

n'était point hérétique..._

Cette timide et incomplète réparation ne semble pas suffisante à

Villani. Il ajoute, sans doute pour rendre la chose plus dramatique et

plus honteuse aux Français, que deux chevaliers catalans jetèrent le

gant, et s'offrirent pour défendre l'innocence de Boniface. (Villani,

l. IX, c. XXII, p. 454).

87--page 151--_Tout concile parlait de la croisade_, etc.

La pièce suivante, trouvée à l'abbaye des dames de Longchamp, est un

échantillon des merveilleux récits par lesquels on tâchait de

réchauffer le zèle du peuple pour la croisade: «A trez sainte dame de

la réal lingniée des Françoiz, Jehenne, Royne de Jerusalem et de

Cécile, notre trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses boz

desirs emprospérité venir. Esjouissez vous et elessiez avecquez nous

et avecques lez autrez crestienz portans le singne de la croix, qui

pour la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz Jhesucrist qui

pour nous sauver voult estre en l'autel de la crois sacrefiez, se

combatent contre la trez mescréant gents des Turz. Eslevez au ciel le

cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez et criez ensemble et

faitez crier en rendant gracez et loangez sans jamez cesser à la

benoite Trinité et à la très glorieuse Vierge Marie de si sollempnel

si grant et singullier bénéfice qui onquez maiz tel dusquez à hore ne

fu ouis, lequel je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous

avecquez lez autrez crestienz signés du singne de la croiz, estions

assemblez en un plain entre Smirme et haut lieu, là ou estoit l'ost et

l'assemblée trez fort et trez puissant des Turz prez de XII. c. mille,

et nous crestiens environ cc. mille, meuz et animez de la vertu

divine, comansamez à si vigreusement combattre et si grant multitudez

Turz mettre à mort, que environ de heure de vesprez nous feusmez tant

lassez et tant afoibloiez que nous n'en poyons pluz. Mais tous cheuz à

terre atandions la mort et le loier de notre martire, pour ce que des

Turzs avait encore moult deschiellez qui encore point ne sestoient

combatu ne nestoient de rienz travaillez et venoient contre nous,

aussi désiraux de boire notre sanc comme chienz sont désiraux de boire

le sanc des lievrez. Et beu l'eussent, si la tres haute doulceur du

ciel ne eust aultrement pourveu. Mais quant lez chevaliers de

Jhesucrit se regarderent que il estoient venuz à tel point de la

bataille, si commencierent de cuer ensemble à crier à voiz enroueez de

leur grant labeur et de leur grant feblesce: O très doulz fils de la

trèz doulce Vierge Marie, qui pour nous racheter voulsiz estre

crucifiez, donne nous ferme espérance et veillez noz cuers si en vous

confermer que nous pussions par l'amour de ton glorieux non le loier

de martire recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez chienz

mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en oraison en pleurs et en

larmez, en criant alassez vois enroueez, et la mort trez amere

atendanz, soudainement devant noz tentez aparut suz un trez blanc

cheval si trez haut que nulle beste de si grant hauteur nest unz homs

en sa main portant baniere en champ plus blanche que nulle rienz à une

croiz vermeille plus rouge que sanc, et estoit vestu de peuz de

chamel, et avoit trez grant et trez longue barbe et de maigre face

clere et reluisant comme le soleil, qui cria a clere et haute voiz: «O

les genz de Jhesucrit, ne vous doubtez. Veci la majesté divine qui

vous a ouver lez cielx et vouz envoie aide invisible. Levez suz et

vous reconfortez et prenez de la viande et venez vigreusement avecquez

moi combattre, ne ne vous doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez

victoire et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz mourront auront

la vie perdurable.» Et adonc nous nouz levamez touz, si reconfortez et

aussi comme se nous ne nous feussienz onquez combatuz et soudainement

nous assilemez (assaillîmes) les Turz de tres grand cuer et nous

combatimez toutez nuit, et si ne poons paz bien vraiement dire nuit,

car la lune non pas comme lune, maiz comme le soleil resplendissant.

Et le jour venu, les Turz qui demourez estoient senfouirent si que

pluz ne lez veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez victoire de

la bataille, et de matin nous nous sentienz plus fors que nous ne

faisienz au commencement de la première bataille. Si feimez chanter

une messe en lonneur de la benoite Trinité et de la benoite Vierge

Marie, et dévotement priamez Dieu que il nous voulsit octroier grace

que les corps des sainz martirs nous puissienz reconnoistre des corps

aux mescreanz. Et adonc celui qui devant nous avoit aparut nous dit:

«Vous aurez ce que vous avez demandé et plus grant chose fera Dieu

pour vous, se fermement en vraie foy perseverez.» Adonc de notre

propre bouche li demandamez: «Sire, di nous qui es tu, qui si granz

choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz au pueple crestien

ton non manifester.» Et il respondi: «Je suis celui qui dist: «_Ecce

agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi_, Celui de cui aujourduy vous

celebrez la feste.» Et ce dit, pluz ne le veismez, mais de lui nous

demoura si très grant et si très soueve oudeur que ce jour et la nuit

ensuivant nous en feumez parfaitement soustenus, recreez et repuez

sans autre soutenance de viande corporelle. Et en ceste si parfaite

recreation nous ordenemez de querre et denombrer lez corps dez sainz

martirs et quant nous veinmez au lieu nous trouvasmes au chief de

chacun corps dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches) qui

avoit au coupel une trez blanche fleur ronde comme une oiste (hostie)

que l'on consacre, et en celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je

suis crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez mescreanz, en

merciant le souverain Seingneur. Et ainsi comme nous voulienz suz lez

corps faire dire l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont

acoustume à faire, lez voix du ciel sanz nombre entonnerent et

leverent un chans de si tres doulce melodie que il sembloit a chaccun

de nous que nous feussienz en possession de la vie perdurable, et par

III foiz chanterent ce verset: «_Venite, benedicti Patris mei_», etc.

Venez lez benoiz filz de mon Pere, et vous metez en possession du

royaume qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et adonc nous

ensevelismez les corps, cest a savoir III mille et cinquante et II,

jouste la cite de Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere, laquelle,

avuecquez le pays dileuc environ, nous tenonz pour nous et pour loiaux

crestienz. Et est ce pays tant plaisant et delitable et plantureux que

nul bon crestien qui soit la, ne se puet doubter que il ne puist bien

vivre et trouver sa soustenance. Et les charoingnez des corps des

mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent pluz de LXXIIIM.

Si avonz esperance que le temps est present venu que la parole de

l'Euvangele sera verefiece qui dit qu'il sera une bergerie et un

pasteur, c'est-à-dire que toutez manières de gent seront d'une foy

emsemblez en la maison et lobediance de S{e} eglise dont Jhesucrist

sera pasteur: _Qui est benedictus in secula seculorum. Amen._ Et avint

cedit miracle en lan de grace MIL CCC et XLVII.» (_Archives_, section

hist., M, 105.)

88--page 151--_Ubertino, le premier auteur connu d'une Imitation de

Jésus-Christ..._

«Nihil in hoc libro intendit nisi Jesu Christi notitia et dilectio

viscerosa et imitatoria vita.» (_Arbor Vitæ crucifixi Jesu_, Prolog.,

l. I.)--Plusieurs passages respirent un amour exalté: «Ô mon âme,

fonds et résous-toi tout en larmes, en songeant à la vie dure du cher

petit Jésus et de la tendre Vierge sa mère. Vois comme ils se

crucifient, et de leur compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour

nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour Jésus fatigué qui

couche sur la terre... Si tu pouvais de tes larmes abondantes leur

faire un breuvage rafraîchissant; pèlerins altérés, ils ne trouvent

rien à boire...--Il y a deux saveurs dans l'amour; l'une si douce dans

la présence de l'objet aimé: comme Jésus le fit goûter à sa mère

tandis qu'elle était avec lui, le serrait et le baisait. L'autre

saveur est amère, dans l'absence et le regret. L'âme défaille en soi,

passe en Lui; elle erre autour, cherchant ce qu'elle aime et

demandant secours à toute créature. (Ainsi la Vierge cherchait le

petit Jésus, lorsqu'il enseignait dans le Temple.) (Ubert. de Casali,

_Arbor Vitæ crucifixi Jesu_, lib. V, c. VI-VIII, in-4º).

89--page 152--_L'Imitation, pour ces mystiques, c'était la charité..._

Selon quelques-uns, la Passion était mieux représentée dans l'aumône

que dans le sacrifice: «Quod opus misericordiæ plus placet Deo, quam

sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis repræsentatur Passio

Christi quam in sacrificio Christi.» (Erreurs condamnées à Tarragone,

ap. d'Argentré, I, 271.)

90--page 152--_Les Franciscains aspiraient à ne rien posséder..._

Voyez Ubertino de Casali, dans son chapitre: _Jesus pro nobis

indigens._ «Habentes dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem

dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem modum dicimur esse

quod utimur, etiam si non sit nobis proprium, sed gratis aliunde

collatum.» (Ubert. de Casali, _Arbor Vitæ_, l. II, c. XI.)

91--page 153, note 4--_Les Béghards..._

«Non sunt humanæ subjecti obedientiæ, nec ad aliqua præcepta Ecclesiæ

obligantur, quia, ut asserunt, ubi spiritus Domini, ibi libertas.»

(_Clementin._, l. V, tit. III, c. III. D'Argentré, I, 276.)

92--page 154--_Une Anglaise était venue en France_, etc.

«Venit de Anglia virgo decora valde pariterque facunda, dicens

Spiritum sanctum incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit

mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui.» (_Annal. Dominican._

Colmar. app. Urstitium. P. 2, fº 33.)

93--page 155--_Clément V, dans ce consistoire, abolit l'ordre..._

«Multis vocatis prælatis cum cardinalibus in privato consistorio,

ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die aprilis 1312, fuit

secunda sessio concilii, et prædicta cassatio coram omnibus publicata

est (_Quint. Vita Clem. V._)... præsente rege Franciæ Philippo cum

tribus filiis suis, cui negotium erat cordi.» (_Tert. Vita Clem. V._)

94--page 156--_Le pape déclare dans sa bulle explicative..._

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 29 / 36 段