Les États de Bretagne négociaient avec le roi de France, le duc avec
celui d'Angleterre. Charles V n'ayant voulu entendre à aucun
arrangement, les Bretons laissèrent venir l'Anglais. Un frère de
Richard II, le comte de Buckingham, fut chargé de conduire une armée
en Bretagne, mais en traversant le royaume par la Picardie, la
Champagne, la Beauce, le Blaisois et le Maine. Charles V les laissa
passer. Le duc de Bourgogne lui demanda en vain la permission de
combattre.
Duguesclin était mort le 13 juillet (1380). Le roi mourut le 16
septembre. Ce jour même, il abolit tout impôt non consenti par les
États. C'était revenir au point d'où son règne avait commencé.
Il recommanda aussi en mourant de gagner à tout prix les Bretons[649].
Il avait déjà ordonné que Duguesclin fût enterré à Saint-Denis, à côté
de son tombeau. Son fidèle conseiller, le sire de La Rivière, le fut à
ses pieds.
[Note 649: Froissart.]
Ce prince était mort jeune (quarante-quatre ans), et n'avait rien
fini. Une minorité commençait. Le schisme, la guerre de Bretagne, la
révolte de Languedoc à peine assoupie, la révolution de Flandre[650]
dans toute sa force, c'étaient bien des embarras pour un jeune roi de
douze ans. Quoique Charles V eût déclaré par une ordonnance, dès 1374,
que désormais les rois seraient majeurs à quatorze ans, son fils
devait rester longtemps mineur, et même toute sa vie.
[Note 650: L'histoire de cette révolution se lie plus naturellement à
celle du règne de Charles VI.]
Charles V laissait deux choses, des places bien fortifiées et de
l'argent. Après en avoir tant donné aux Anglais, aux compagnies, il
avait trouvé moyen d'amasser dix-sept millions. Il avait caché ce
trésor à Vincennes, dans l'épaisseur d'un mur; mais son fils n'en
profita pas.
Le roi se croyait sûr des bourgeois. Il avait confirmé et augmenté les
privilèges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais. Il
avait défendu que les hôtels de ses frères servissent d'asile aux
criminels, et soumis ces hôtels à la juridiction du prévôt.
Conformément aux remontrances du parlement de Paris, il l'autorisa à
rendre ses arrêts sans délai, nonobstant _tous lettres royaux à ce
contraires_[651]. Il permit aux bourgeois de Paris d'acquérir des
fiefs au même titre que les nobles, et de porter les mêmes ornements
que les chevaliers. Le roi créait ainsi au centre du royaume une
noblesse roturière qui devait avilir l'autre en l'imitant. Toutes les
terres de l'Île-de-France allaient peu à peu se trouver entre des
mains bourgeoises, c'est-à-dire dans la dépendance plus immédiate du
roi.
[Note 651: _Ordonn._, V.]
Ces avantages lointains ne balançaient pas les maux présents. Le
peuple n'en pouvait plus. Les taxes étaient d'autant plus fortes que
le roi, dès le commencement de son règne, s'était sagement interdit
toute altération des monnaies. Je ne sais si cette dernière forme
d'impôt n'était pas regrettée; à une époque où il y avait peu de
commerce, et où les rentes féodales se payaient généralement en
nature, l'altération des monnaies frappait peu de personnes, et
seulement les gens qui pouvaient perdre: par exemple, les usuriers,
juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la banque et les
affaires de Rome ou d'Avignon. Les taxes, au contraire, ne touchaient
pas ceux-ci, elles tombaient d'aplomb sur le pauvre.
Les biens d'Église pouvaient seuls venir au secours du peuple et du
roi. Mais il fallait du temps avant qu'on osât y porter les mains.
Ce qui prouve combien le clergé avait encore de puissance, c'est la
facilité avec laquelle il avait chassé les Anglais des villes du Midi.
Le roi de France, que les prêtres venaient de seconder si bien, devait
y regarder à deux fois avant de se brouiller avec eux.
Le schisme mettait le pape d'Avignon entièrement à la discrétion du
roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bénéfices
dans toute l'Église gallicane. Mais cet événement plaçait la France
dans une situation périlleuse; elle se trouvait en quelque sorte
isolée au milieu de l'Europe, et comme hors du droit chrétien.
C'était beaucoup sans doute pour la royauté d'avoir, en deux siècles,
concentré en ses mains les deux forces du moyen âge, l'Église et la
féodalité. Les dignités ecclésiastiques étaient désormais assurées aux
serviteurs du roi, les fiefs réunis à la couronne, ou devenus
l'apanage des princes du sang. Les grandes maisons féodales, ces
vivants symboles des provincialités, s'étaient peu à peu éteintes. Les
diversités du moyen âge se fondaient dans l'unité; mais l'unité était
faible encore.
Si Charles V ne put faire beaucoup lui-même, il laissa du moins à la
France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna
aux étourdis de Créci et de Poitiers ce que c'était que réflexion,
patience, persévérance. L'éducation devait être longue; il y fallut
bien des leçons. Mais au moins le but était marqué. La France devait
s'y acheminer, lentement, il est vrai, par Louis XI et par Henri IV,
par Richelieu et par Colbert.
Dans les misères du quatorzième siècle, elle commença à se mieux
connaître elle-même. Elle sut d'abord qu'elle n'était pas et ne
voulait pas être Anglaise. En même temps, elle perdait quelque chose
du caractère religieux et chevaleresque qui l'avait confondue avec le
reste de la chrétienté pendant tout le moyen âge, et elle se voyait,
pour la première fois, comme nation et comme prose. Elle atteignait du
premier coup, dans Froissart, la perfection de la prose
narrative[652]. Le progrès de la langue est immense de Joinville à
Froissart, presque nul de Froissart à Comines.
[Note 652: _App._ 274.]
Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaïque,
mais chevaleresque de forme et gracieuse d'allure. Le galant chapelain
_qui desservit madame Philippa de beaux récits et de lais d'amour_
nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chantait sa messe.
D'amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Français, de bien ou de mal, le
conteur ne s'en soucie guère. Ceux qui l'accusent de partialité ne le
connaissent pas vraiment. S'il paraît quelquefois aimer mieux
l'Anglais, c'est que l'Anglais réussit. Peu lui importe, pourvu que de
château en château, d'abbaye en abbaye, il conte et écoute de belles
histoires, comme nous le voyons dans son voyage aux Pyrénées,
cheminant, le joyeux prêtre, avec ses quatre lévriers en laisse qu'il
mène au comte de Foix.
Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrêterais d'autant plus
volontiers, c'est un traité composé pour l'usage du peuple des
campagnes par ordre du roi: _Le vrai régime et gouvernement des
bergers et bergères, composé par le rustique Jehan de Brie, le bon
berger_ (1379[653]). Dans ce petit livre, écrit avec grâce et beaucoup
de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d'y intéresser le
paysan, découragé du travail après tant de calamités. Cela est fort
touchant. C'est évidemment le roi qui se fait berger, et qui, sous cet
habit, vient trouver le peuple, gisant entre le boeuf et l'âne, le
sermonne doucement, l'encourage et essaye de l'instruire.
[Note 653: _App._ 275.]
À propos de l'éducation des troupeaux, et parmi les recettes du berger
et du vétérinaire, _Jehan_ trouve moyen de dire quelques mots des
grandes questions qui s'agitaient alors. Les noms de pasteur et
d'ouailles prêtent à mille allusions. On sent partout, au milieu de
cette affectation de naïveté rustique, la malice des gens de robe,
leur timide causticité à l'égard des prêtres. Ce livre est très proche
parent de l'_Avocat Patelin_ et de la _Satyre Ménippée_.
Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu'on admirait sous Charles
V, et dans le système général du quatorzième siècle, quelque chose de
faible et de faux. La nouvelle religion, sur laquelle tout reposait,
la royauté, se fondait elle-même sur une équivoque. De suzeraineté
féodale elle s'était faite, sous l'influence des légistes, monarchie
romaine, impériale. Les établissements de _France et d'Orléans_
étaient devenus les établissements _de la France_. Le roi avait énervé
la féodalité, lui avait ôté les armes des mains; puis, la guerre
venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait encore cette
féodalité, pleine d'orgueil et de faiblesse. C'était comme une armure
gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et brandit la lance.
Elle tomba dès qu'on la toucha, à Créci et à Poitiers.
Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage,
c'est-à-dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, où le
prendre? On n'osait encore dépouiller l'Église, et l'industrie n'était
pas née. Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien
faire à cela. Au dernier moment, tout lui manqua à la fois. Les
Anglais, qui traversèrent la France en 1380, ne rencontrèrent pas plus
de résistance qu'en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons, se
trouvait plus faible encore.
La sagesse ayant échoué, on essaya de la folie. La France se lança
sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la
chevalerie ancienne, dont on avait oublié le vrai caractère et même
les formes[654]. Cette fausse chevalerie prit pour son héros un
personnage fort peu chevaleresque, le fameux chef des compagnies qui
en avait délivré la France, l'habile Duguesclin. L'épopée que l'on fit
de ses faits et gestes[655] indique assez que personne n'avait compris
le vrai génie du connétable de Charles V.
[Note 654: Au point que, sous Charles VI, lorsqu'on arma
solennellement chevaliers les deux fils du duc d'Anjou, tous les
assistants demandaient ce que signifiaient ces rites.]
[Note 655: Ce poème offre le mélange bizarre de deux esprits très
opposés. Duguesclin y est peint comme un chevalier du treizième
siècle; mais il est malveillant pour les prêtres, comme on l'était au
quatorzième. Il ne veut rien prendre du peuple; il ne rançonne que le
pape et les gens d'Église. On croirait lire _la Henriade_. _App._
276.]
Ce qu'on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes
et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait laissé un
peuple ruiné. On demanda à cette misère plus que la richesse n'eût
jamais pu payer. Une fois dans l'impossible, que coûte-t-il de
demander?
Même situation dans toute l'Europe. Même vertige. Le hasard veut que la
plupart des royaumes soient livrés à des mineurs. La royauté, cette
divinité récente, elle bégaye, ou radote. Le siècle de Charles-le-Sage,
le premier siècle de la politique, n'est pas arrivé aux trois quarts,
qu'il délire et devient fou. Une génération d'insensés occupe tous les
trônes. Au glorieux Édouard III succède l'étourdi Richard II, au prudent
empereur Charles IV l'ivrogne Wenceslas, au sage Charles V Charles VI,
un fou furieux. Urbain VI, D. Pèdre de Castille, Jean Visconti,
donnèrent tous des signes de dérangement d'esprit.
La petite sagesse négative qui pensait avoir neutralisé le grand
mouvement du monde, se trouvait déjà à bout. Elle s'imaginait avoir
tout fini, et tout commençait. Les fils, que les habiles avaient cru
tenir, s'embrouillaient de plus en plus. La contradiction du monde
augmentait. On eût dit que la raison divine et humaine avait abdiqué.
«Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu, et jetait les cartes sous
la table.»
C'est un moment tragique que celui où l'on se sent devenir fou, le
moment où la raison, éclairée de sa dernière lueur, se voit périr et
s'éteindre. «Oh! ne permets pas que je sois fou, bonté du ciel,
s'écrie le roi Lear, conserve-moi dans l'équilibre. Oh! non, pas fou,
de grâce! je ne voudrais pas être fou!...»
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
Appendice
L'ère nationale de la France est le quatorzième siècle. Les États
généraux, le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou
se régularisent. La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel,
le paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des
Anglais.
Cette locution: _Un bon Français_, date du quatorzième siècle.
Jusqu'ici la France était moins France que chrétienté. Dominée, ainsi
que tous les autres États, par la féodalité et par l'Église, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu à peu, elle commence à s'entrevoir elle-même.
Sortie à peine de cette nuit poétique du moyen âge, elle est déjà ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, anti-symbolique.
Aux prêtres, aux chevaliers, succèdent les légistes; après la foi, la
loi.
Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et détruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt à Courtrai, à
Créci, à Poitiers.
À l'épopée succède la chronique. Une littérature se forme, déjà
moderne et prosaïque, mais vraiment française: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grâce et mouvement.
Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
poétiques. Cette poésie ne comparaît pas impunément au tribunal des
légistes. Le parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprète
et la tue.
Au reste, le droit français avait été de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vérité, pour être
négative dans la forme, n'en est pas moins féconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivés. Pour apprécier
le génie austère et la maturité précoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit poétique des nations diverses, opposer
la France et le monde.
Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[656].--Nous en chercherons
le mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera
mieux noué.
[Note 656: Ce volume fut publié, dans sa première édition, en même
temps que nos _Origines du droit français, trouvées dans les symboles
et formules_.]
1--page 7--_Alphonse X s'enfermait avec ses juifs pour altérer d'un
mélange romain le droit gothique..._
Je ne prétends pas déprécier ici le code des _Siete Partidas_;
j'espère que mon ami M. Rossew Saint-Hilaire nous le fera bientôt
connaître dans le second volume de son _Histoire d'Espagne_, que nous
attendons impatiemment. Je n'ai prétendu exprimer sur les lois
d'Alphonse que le jugement plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne
d'alors. Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce prince, tout
clerc et savant qu'il était, aima la langue espagnole. «Il fut le
premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les
autres actes publics se fissent désormais en espagnol. Il fit faire
une traduction des Livres sacrés en castillan... Il ouvrit la porte à
une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences,
que les ecclésiastiques aussi bien que les séculiers ne cultivèrent
plus, par l'oubli de la langue latine.» (Mariana, III, p. 188 de la
traduction. Note de 1837.)
2--page 8--_Lisez le portrait des rois d'Aragon dans Muntaner..._
«Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois sont durs
et cruels envers leurs peuples, ils baiseraient la terre foulée par
leurs seigneurs. Si l'on me demande: «Muntaner, quelles faveurs font
les rois d'Aragon à leurs sujets, plus que les autres rois?» je
répondrai, premièrement, qu'ils font observer aux nobles, prélats,
chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la justice et
la bonne foi, mieux qu'aucun autre seigneur de la terre; chacun peut
devenir riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui soit rien demandé
au delà de la raison et de la justice, ce qui n'est pas ainsi chez les
autres seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais ont des
sentiments plus élevés, parce qu'ils ne sont point contraints dans
leurs actions, et nul ne peut être bon homme de guerre, s'il n'a des
sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que chacun
d'eux peut parler à son seigneur autant qu'il le désire, étant bien
sûr d'être toujours écouté avec bienveillance, et d'en recevoir des
réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si un homme riche, un
chevalier, un citoyen honnête, veut marier sa fille, et les prie
d'honorer la cérémonie de leur présence, ces seigneurs se rendront,
soit à l'église, soit ailleurs; ils se rendraient de même au convoi ou
à l'anniversaire de tout homme, comme s'il était de leurs parents, ce
que ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu'ils soient.
De plus, dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens,
et ne font pas difficulté de prendre leur repas en public; et tous les
invités y mangent, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si
des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois,
laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou
autres objets, ils ne feront pas difficulté d'en manger; et dans les
châteaux, villes, hameaux et métairies, ils acceptent les invitations
qui leur sont faites, mangent ce qu'on leur présente, et couchent dans
les chambres qu'on leur a destinées; ils vont aussi à cheval dans les
villes, lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de
pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrêtent, ils les
écoutent, et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je enfin?
ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets qu'on ne saurait
le raconter, tant il y aurait à faire; aussi leurs sujets sont pleins
d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever leur
honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrêter quand il faut
supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers.» (Ramon
Muntaner, I, ch. xx, p. 60, trad. de M. Buchon.)
3--page 12--«_Nous avions reçu l'Anti-Christ..._»
«Regni Siculi Antichristum.» (Bart. a Neocastro, ap. Muratori, XIII,
1026.) Bartolomeo et Ramon Muntaner ne font nulle mention de Procida.
L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens, l'autre au roi
d'Aragon, D. Pédro.
4--page 13--_La lamentation par laquelle Falcando commence son
histoire..._
Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII, 252. La latinité de ce grand
historien du douzième siècle est singulièrement pure, si on la
compare à celle de Bartolomeo, qui écrit pourtant cent ans plus tard.
5--page 16--_Les maisons françaises étaient marquées d'avance..._
«Ceulx de Palerne et de Meschines, et des autres bonnes villes,
signèrent les huys de Françoys de nuyt; et quant ce vint au point du
jour qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous ceulx qu'ils
peurent trouver, et ne furent épargnés ne vieulx ne jeunes que tous ne
fussent occis.» (_Chroniques de Saint-Denis_, anno 1282.)
6--page 17--_Charles d'Anjou répondit aux envoyés de Messine_, etc.
Villani ajoute avec une prudence toute machiavélique: «Onde fue, et
sera sempre grande asempio a quelli, che sono et che saranno, di
prendere i patti, che si possono havere de' nimici, potendo havere la
terra assediata.» Vill., l. VII, c. XLV, p. 281-282.--Le légat
engageait Charles à accepter les conditions des habitants: «Però che,
poi che fossino indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma raviendo
egli la terra, con volontà decittadini medesimi ogni dì li potrebbe
alargare; il quale era sano et buono consiglio.» (_Id._, l. VII, c.
LXV, p. 281.)
7--page 17--_Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois_, etc.
Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable que le
tableau du chroniqueur sicilien, lorsque le froid Aragonais se hasarda
à descendre sur cette terre ardente, où tout était passion et péril.
Il allait entrer sur le territoire de Messine, et déjà il était
parvenu à une église de Notre-Dame, ancien temple situé sur un
promontoire d'où l'on voit la mer et la fumée lointaine des îles de
Lipari. Il ne put s'empêcher d'admirer cette vue, et alla camper dans
la vallée voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde reposait. Un
vieux mendiant s'approche et demande humblement à parler au roi de
choses qui touchent l'honneur du royaume: «Excellent prince, dit-il,
ne dédaignez pas d'écouter cet homme couvert de la cape des chevriers
de l'Etna. J'aimais votre beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle
mémoire. Proscrit et dépouillé pour lui, j'ai visité les royaumes
chrétiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis
hasardé à y revenir; j'y ai vécu avec les bergers, changeant de
retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les
Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous ignorez leur
duplicité. Comment vous fier, par exemple, au léontin Alayne, et à sa
femme Machalda, qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a été
proscrit par Manfred? ramené, enrichi par Charles d'Anjou? Sa femme
saura bien encore le tourner contre vous-même.--Qui es-tu, mon ami,
toi qui veux nous mettre en défiance de nos nouveaux sujets?--Je suis
Vitalis de Vitali. Je suis de Messine...»--À l'instant même arrive
Machalda, vêtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession
du jeune roi: «Seigneur, dit-elle, avec la vivacité sicilienne,
j'arrive la dernière. Tous les logis sont pris, je viens vous demander
l'hospitalité d'une nuit.» Le roi lui céda le logis où il devait
reposer. Mais ce n'était pas son affaire, elle ne partait pas.
Vainement dit-il à son majordome: «Il est temps de prendre du repos.»
Elle reste immobile. Alors le roi prend son parti: «Eh bien, dit-il,
causons jusqu'au jour. Madame, que craignez-vous le plus?--La mort de
mon mari.--Qu'aimez-vous le plus?--Ce que j'aime n'est point à
moi.»--Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte les phénomènes
étranges qui ont, dit-il, accompagné sa naissance: il est venu au
monde pendant un tremblement de terre; désigné ainsi par la
Providence, il n'a pris les armes que pour accomplir le saint devoir
de venger Manfred. Machalda, ainsi éconduite, devint l'ennemie
implacable du roi. «Plût au ciel, dit naïvement l'historien patriote,
qu'elle eût séduit le roi! Elle n'eût pas troublé le royaume.»
(Barthol. a Neoc., apud Muratori, III, 1060-63.)
8--page 21--_Le roi d'Aragon accepta le combat singulier proposé par
Charles d'Anjou..._
«Cio fece per grande sagacita di guerra et per suo gran senno,
conciosiacosa ch'egli era molto povero di moneta et da no potere
respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani... Onde timea che...
non si arrendessono... per che non li sentiva constanti ne fermi... el
cosi et savio suo provedimento venne bene adoperato.» (Villani, c.
LXXXV, p. 296.)
9--page 29--_Philippe-le-Bel défend d'emprisonner qui que ce soit sur
la seule demande des inquisiteurs..._
«Dictum fuit (in parliamento) quod prælati aut eorum officiales non
possunt poenas pecuniarias Judæis infligere nec exigere per
ecclesiasticam censuram, sed solum modo poenam a canone statutam,
scilicet communionem fidelium sibi subtrahere.» (_Libertés de l'Église
gallicane_, II, 148).--On serait tenté de voir ici une ironie amère
de l'excommunication.
10--page 38.--_Édouard Ier écrivit humblement à ses sujets de
Guyenne_, etc.
«Nous avions un traité avec le roi de France, d'après lequel nous
avons fait de vous et de notre duché certaines obéissances à ce roi,
que nous avons cru être pour le bien de la paix et l'avantage de la
chrétienté. Mais, par là, nous nous sommes rendus coupables envers
vous, puisque nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant plus
que vous étiez bien préparés à garder et à défendre votre terre.
Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien nous tenir pour
excusés; car nous avons été circonvenus et séduits dans cette
conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme pourront vous
l'assurer Hugues de Vères, Raymond de Ferrers, qui conduisaient en
notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec l'aide de Dieu,
nous ne ferons plus rien d'important désormais relativement à ce duché
sans votre conseil et votre assentiment. (Ap. Rymer, t. II, p.
644.--Sismondi, VIII, 480.)
11--page 39--_L'indulgence de la Coutume de Flandre pour la femme et
pour le bâtard..._