Les dépenses croissaient, le peuple était ruiné; l'Église seule

pouvait payer. C'était là toute la pensée du quatorzième siècle. En

Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de

Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser un royaume. En France,

Charles V la préparait avec une habile lenteur. Elle pressait

pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le

roi. Il ne vivait que d'expédients. Il avait été obligé de payer les

juges avec les amendes mêmes qu'ils prononçaient, de vendre l'impunité

aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformément aux

privilèges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa rançon,

ils étaient quittes d'impôts, exempts de toute juridiction, sauf celle

d'un prince du sang, nommé gardien de leurs privilèges. Nuls _lettres

royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par

semaine que quatre deniers par livre d'intérêt. Mais en même temps ils

devaient être crus contre leurs débiteurs de tout ce qu'ils

jureraient[630].

[Note 630: _App._ 265.]

Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement

de leurs créances, c'est-à-dire que le roi se faisait recors pour les

juifs, afin de partager. L'argent extorqué par de tels moyens coûtait

au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.

Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dépouiller

le prêtre. Le juif, le prêtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait

encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation

par le commerce. La richesse, c'était le trésor; trésor caché du juif,

sourdement nourri par l'usure; trésor du prêtre, trop visible dans les

églises, dans les biens d'Église.

La tentation était forte pour Charles V, mais la difficulté était

grande aussi. Les prêtres avaient été ses plus zélés auxiliaires

contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livré l'Aquitaine,

comme ils la donnèrent jadis à Clovis.

Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et

la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction

elle-même rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la

justice se payait[631].

[Note 631: Le défenseur officiel du clergé, en 1329, nous dit

expressément que la justice, surtout en France, était le revenu le

plus net de l'Église.]

Les premières plaintes contre le clergé partent des seigneurs et non

des rois (1205)[632]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des

églises, étaient bien plus directement intéressés dans la question.

Sous saint Louis, ils forment une confédération contre le clergé,

décident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espèce

de guerre, se nomment des représentants pour prêter main forte à ceux

d'entre eux qui seraient frappés de sentences ecclésiastiques[633].

Dans la fameuse Pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu

compris, le roi demande que les élections ecclésiastiques soient

libres, c'est-à-dire laissées à l'influence royale et féodale[634].

[Note 632: _Libertés de l'Église gallicane._]

[Note 633: _Libertés de l'Église gallicane._]

[Note 634: Il réclame contre les excès de la cour de Rome, contre les

empêchements de juridiction, contre la violation des franchises du

royaume, sans dire quelles sont ces franchises. (_Ibid._)]

Philippe-le-Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le

pape. Ils formèrent une nouvelle confédération féodale qui effraya les

évêques et livra au roi l'Église de France. L'accord de cette Église

lui livra la papauté elle-même. Cependant, au commencement et à la fin

de son règne, Philippe-le-Bel frappa deux coups d'une impartialité

hardie: la maltôte qui atteignit les nobles et les prêtres aussi bien

que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie

ecclésiastique.

La royauté, triomphante sous Philippe-de-Valois, se fit donner par le

pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'Église de France.

Elle eut même la prétention de lever les décimes de la croisade sur

toute la chrétienté. En dédommagement des décimes, régales, etc., les

églises cherchaient à augmenter les profits de leurs justices, à

empiéter sur les juridictions laïques, seigneuriales ou royales. Le

roi parut vouloir y porter remède. Le 22 décembre 1329 eut lieu

par-devant lui, au château de Vincennes, une solennelle plaidoirie

entre l'avocat Pierre Cugnières et Pierre du Roger, archevêque de

Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des seigneurs[635]. Le

second défendait ceux du clergé. Celui-ci parla sur le texte: _Deum

timete; regem honorificate_; et il ramena ce précepte aux quatre

suivants: «Servir Dieu dévotement; lui donner largement; honorer sa

gent duement; lui rendre le sien entièrement.»

[Note 635: _App._ 266.]

Je serais porté à croire que toute cette dispute ne fut qu'une

satisfaction donnée par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant

que, bien loin de diminuer les privilèges de l'Église, il les

augmenterait plutôt. Seulement, il établit par une ordonnance son

droit de régale sur les bénéfices vacants (1334). Des deux avocats,

celui du clergé devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un

grave historien, universellement sifflé: son nom resta le synonyme

d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait à Notre-Dame

une figure grotesque de damné, comme on voit ailleurs Dagobert

tiraillé par les diables; cette figure, laide et camuse, fut appelée:

_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent cléricale, sous-diacres,

sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur

le nez du pauvre diable, ou, pour éteindre leurs cierges, lui en

frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de

sacristie.

Les églises étaient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le

pape. Quand un évêché vacant avait payé au roi pendant un an ou plus

les _régales_ de la vacance, le nouvel élu payait au pape l'_annate_,

ou première année du revenu[636].

[Note 636: Les archevêques de Mayence et de Cologne payaient chacun au

pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]

Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de

l'église, et les chanoines ou moines qui concouraient aux élections,

c'est ce qu'on appelait les _réserves_. Le pape arrêtait d'un mot

l'élection; il déclarait qu'il s'était réservé de nommer à tel évêché,

à telle abbaye. Ces réserves, qui donnaient souvent un pasteur italien

ou français à une église d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne, étaient

fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de

soustraire les grands sièges aux stupides influences féodales, qui n'y

auraient guère porté que des sujets indignes, des cadets, des cousins

des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou

dans la poussière des universités un docte et habile clerc pour le

faire évêque, archevêque, primat des Gaules ou de l'Empire.

Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute

politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la

papauté devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les réserves

qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.

Jean XXII déclara effrontément qu'en haine de la simonie il se

réservait tous les bénéfices vacants dans la chrétienté la première

année de son pontificat[637]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa

en mourant un trésor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du

temps crurent qu'il avait trouvé la pierre philosophale.

[Note 637: _App._ 267.]

Benoît XII était si effrayé de l'état où il voyait l'Église, des

intrigues et de la corruption dont il était assiégé, qu'il aimait

mieux laisser les bénéfices vacants; il se réservait les nominations

et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. À

l'élection du prodigue et mondain Clément VI, on assure que plus de

cent mille clercs vinrent à Avignon acheter des bénéfices[638].

[Note 638: In Clemente clementia... (_Tertia Vita Clem. VI._)]

Il faut lire les douloureuses lamentations de Pétrarque sur l'état de

l'Église, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout à

la fois Juvénal et Jérémie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,

mais sans Ariane, sans fil libérateur; il y trouve la cruauté de Minos

et l'infamie du Minotaure[639]. Il peint avec dégoût les vieilles

amours des princes de l'Église, ces mignons à tête blanche... Mille

histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse

Jeanne devint vraisemblable[640].

[Note 639: Petrarch., Ép. x.]

[Note 640: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de

Corbière, avec laquelle il avait divorcé pour se faire mineur.

Lorsqu'il fut pape, Jeanne prétendit que le divorce était nul. On en

fit mille contes à la cour d'Avignon; de là la fable de la _papesse

Jeanne_. _App._ 268.]

L'érudite indignation de Pétrarque pouvait inspirer quelque défiance.

Un jugement plus imposant pour le peuple était celui de sainte

Brigitte et des deux saintes Catherine. La première fait dire par

Jésus même ces paroles au pape d'Avignon: «Meurtrier des âmes, pire

que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les

âmes de mes élus[641].»

[Note 641: _App._ 269.]

Les papes qui suivirent Clément VI furent moins souillés, mais plus

ambitieux. Ils rendirent l'Église conquérante, désolèrent l'Italie.

Clément avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du

meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des compagnies,

reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du

pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble

l'exaspération des Italiens. La guerre devint atroce, pleine

d'outrages et de barbarie. Les Visconti donnèrent le choix aux légats

qui leur apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de

manger la bulle. À Milan, on jetait les prêtres dans des fours

allumés; à Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent

que l'Italie leur échapperait s'ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute à cette ville, depuis qu'ils y avaient

été rançonnés par les compagnies. L'abaissement de la France les

laissait libres de choisir leur séjour. Urbain V, le meilleur de ces

papes, essaya de se fixer à Rome. Il y alla et n'y put rester.

Grégoire s'y établit et y mourut.

À sa mort, les Français avaient dans le conclave une majorité

rassurante. Cependant ce conclave se tenait à Rome; les cardinaux

entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: «Romano lo volemo o

almanco italiano.» De seize cardinaux qui entrèrent au conclave, il

n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze étaient Français.

Les Français étaient divisés. Deux des derniers papes, qui étaient

Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces

Limousins, voyant que les autres Français les excluaient de la

papauté, s'unirent aux Italiens, et nommèrent un Italien, qu'ils

croyaient du reste dévoué à la France, le Calabrois Bartolomeo

Prignani.

Il advint, comme à l'élection de Clément V, tout le contraire de ce

qu'on avait attendu, mais cette fois au préjudice de la France. Urbain

VI, homme de soixante ans, jusque-là considéré comme fort modéré,

sembla avoir perdu l'esprit dès qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,

réformer l'Église; mais il commençait par les cardinaux, prétendant,

entre autres choses, les réduire à n'avoir qu'un plat sur leur table.

Ils se sauvèrent, déclarèrent que l'élection avait été contrainte et

firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de

Genève, fils du comte de Genève, qui avait montré dans les guerres de

l'Église beaucoup d'audace et de férocité. Ils l'appelèrent Clément

VII, sans doute en mémoire de Clément VI, un des papes les plus

prodigues et les plus mondains qui aient déshonoré l'Église. De

concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'était

déclaré, Clément et ses cardinaux prirent à leur solde une compagnie

de Bretons qui rôdait en Italie. Mais ces Bretons furent défaits par

Barbiano, un brave condottiere qui avait formé la première compagnie

italienne contre les compagnies étrangères. Clément se sauva en

France, à Avignon. Voilà deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome,

se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.

On ne pouvait attendre que la France et les États qui en suivaient

alors l'impulsion (Écosse, Navarre et Castille) se laisseraient

facilement déposséder de la papauté. Charles V reconnut Clément. Il

pensa sans doute que, quand même toute l'Europe eût été pour Urbain,

il valait mieux pour lui avoir un pape français, une sorte de

patriarche dont il disposât. Cette politique égoïste lui fut amèrement

reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent, la folie de

Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du

ciel[642].

[Note 642: «O quel flayel! ô quel douloureux meschief, qui encore

dure!», etc. (Christ. de Pisan.) _App._ 270.]

On assure que les cardinaux français avaient eu d'abord l'idée de

faire pape Charles V lui-même. Il aurait refusé, comme infirme d'un

bras, et ne pouvant célébrer la messe[643].

[Note 643: Lenfant, _Conc. de Pise_.--«Cependant il montrait tous les

ans de ses mains la vraie croix au peuple à la Sainte-Chapelle, comme

l'avait fait saint Louis.» (Christ. de Pisan.)]

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Université à se décider en

faveur de Clément. Les facultés de droit et de médecine étaient sans

difficulté pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, composée de

quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-même. Les nations

française et normande étaient pour Clément VII; la picarde et

l'anglaise demandaient la neutralité. L'Université, ne pouvant

arriver à un vote unanime, suppliait qu'on lui donnât du temps. Le roi

prit tout sur lui. Il écrivit de Beauté-sur-Marne qu'il avait des

informations suffisantes: «Le pape Clément VII est vray pasteur de

l'Église universelle... Se vous mettez ce en refus ou délay, vous nous

ferez déplaisir[644].»

[Note 644: Bulæus.]

Charles V agit en cette occasion avec une vivacité qui ne lui était

pas ordinaire. Il semble qu'il ait été honteux et aigri de n'avoir pas

prévu.

Il aurait bien voulu gagner à son pape la Flandre, et par elle

l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort

mal des Anglais, qu'il avait dit que d'après leur conduite à l'égard

du Saint-Siège il les tenait pour hérétiques. La Flandre et

l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de

celui d'Avignon. Urbain avait déjà l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,

l'Aragon, embrassèrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte

Catherine de Sienne et sainte Catherine de Suède, le reconnurent,

ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint

homme. On demanda, chose inouïe, une consultation au plus fameux

jurisconsulte du temps sur l'élection du pape; Baldus décida que

l'élection d'Urbain était bonne et valable, disant, avec assez

d'apparence, que, si l'élection avait pu être contrainte, les

cardinaux n'en étaient pas moins revenus d'eux-mêmes après le tumulte

et qu'ils avaient intronisé Urbain en pleine liberté.

Un événement impossible à prévoir avait mis presque toute la

chrétienté en opposition avec la France. La fortune s'était jouée de

la sagesse. La reine Jeanne de Naples, cousine et alliée du roi, fut

peu après déposée par Urbain, renversée par son fils adoptif Charles

de Duras, étranglée en punition d'un crime qui datait de trente-cinq

ans.

Toute l'Europe remuait. Le mouvement était partout; mais les causes

infiniment diverses. Les Lollards d'Angleterre semblaient mettre en

péril l'Église, la royauté, la propriété même. À Florence, les Ciompi

faisaient leur révolution démocratique[645]. La France elle-même

semblait échapper à Charles V. Trois provinces, les plus excentriques,

mais les plus vitales peut-être, se révoltèrent.

[Note 645: Voy. le récit d'Edgar Quinet, _Révolutions d'Italie_, t. IV

des _OEuvres complètes_ (1858).]

Le Languedoc éclata d'abord. Charles V, préoccupé du Nord, et

regardant toujours vers l'Angleterre, avait fait d'un de ses frères

une sorte de roi du Languedoc. Il avait confié cette province au duc

d'Anjou. Par le duc d'Anjou il semblait près d'atteindre l'Aragon et

Naples, tandis que par son autre frère, le duc de Bourgogne, il allait

occuper la Flandre. Mais la France, misérablement ruinée, n'était

guère capable de conquêtes lointaines. La fiscalité, si dure alors

dans tout le royaume, devint en Languedoc une atroce tyrannie. Ces

riches municipes du Midi, qui ne prospéraient que par le commerce et

la liberté, furent _taillés_ sans merci comme l'eût été un fief du

Nord. Le prince féodal ne voulait rien comprendre à leurs privilèges.

Il lui fallait au plus vite de l'argent pour envahir l'Espagne et

l'Italie, pour recommencer les fameuses victoires de Charles d'Anjou.

Nîmes se souleva (1378); mais, se voyant seule, elle se soumit. Le duc

d'Anjou aggrava encore les impôts. Il mit, au mois de mars 1379, un

monstrueux droit de cinq francs et dix gros sur chaque feu. Au mois

d'octobre, nouvelle taxe de douze francs d'or par an, d'un franc par

mois. Pour celle-ci, la levée en était impossible. La province était

tellement ruinée, qu'en trente ans la population se trouvait réduite

de cent mille familles à trente mille. Les consuls de Montpellier

refusèrent de percevoir le dernier impôt. Le peuple massacra les gens

du duc d'Anjou. Clermont-Lodève en fit autant. Mais les autres villes

ne bougèrent. Les gens de Montpellier effrayés reçurent le prince à

genoux, et attendirent ce qu'il déciderait de leur sort. La sentence

fut effroyable. Deux cents citoyens devaient être brûlés vifs, deux

cents pendus, deux cents décapités, dix-huit cents notés d'infamie et

privés de tous leurs biens. Tous les autres étaient frappés d'amendes

ruineuses[646].

[Note 646: _App._ 271.]

On obtint avec peine du duc d'Anjou qu'il adoucît la sentence. Charles

V sentit la nécessité de lui ôter le Languedoc. Il envoya des

commissaires pour y réformer les abus. Au reste, dans les instructions

qu'il leur donne, il n'y a pas trace d'un sentiment d'homme ou de

roi. Il n'est préoccupé que des intérêts du fisc et du domaine: «Comme

nous avons audit pays plusieurs terres labourables, vignes, forêts,

moulins et autres héritages qui nous étaient ordinairement de grand

revenu et profit; lesquelles terres sont demeurées désertes, parce que

le peuple est si diminué par les mortalités, les guerres et autrement,

qu'il n'est nul qui les puisse ou veuille labourer, ni tenir aux

charges et redevances anciennes, nous voulons que nos conseillers

puissent donner nos héritages à nouvelle charge, croître et diminuer

l'ancienne.» Ils doivent aussi révoquer tous les dons, et s'informer

de la conduite de tous les sénéchaux, capitaines, viguiers, etc.

La politique étroite, qui ne paraît que trop dans ces instructions,

fit faire au roi une grande faute, la plus grande de son règne. Il

arma contre lui la Bretagne. Ses meilleurs hommes de guerre étaient

Bretons; il les avait comblés de biens; il croyait tenir en eux tout

le pays. Ces mercenaires pourtant n'étaient pas la Bretagne. Eux-mêmes

n'étaient plus aussi contents du roi. Il avait ordonné aux gens de

guerre de payer désormais tout ce qu'ils prendraient. Il avait créé

une maréchaussée pour réprimer leurs brigandages, des prévôts qui

couraient le pays, jugeaient et pendaient.

Il n'aimait pas Clisson. Quoiqu'il l'ait désigné pour être connétable

à la mort de Duguesclin, il eût préféré le sire de Coucy.

Un cousin de Duguesclin, le Breton Sévestre Budes, qui avait acquis

beaucoup de réputation dans les guerres d'Italie, fut arrêté sur un

soupçon par le pape français Clément VII, et livré par lui au bailli

de Mâcon, qui le fit mourir, au grand chagrin de Duguesclin. Les

parents du Breton étant venus se plaindre et affirmant son innocence,

le roi dit froidement: «S'il est mort innocent, la chose est moins

fâcheuse pour vous autres; c'est tant mieux pour son âme et pour votre

honneur.»

Les Bretons étaient Français contre l'Angleterre, mais Bretons avant

tout. Leur duc voulait les livrer aux Anglais, ils l'avaient chassé.

Le roi voulant les réunir à la couronne, ils chassèrent le roi.

Le 5 avril 1378, Montfort s'était engagé à ouvrir aux Anglais le

château de Brest. Le 20 juin, le roi l'ajourna à comparaître en

parlement, puis le fit condamner par défaut. La procédure fut étrange.

On assigna le duc à Rennes et à Nantes, tandis qu'il était en Flandre.

On ne lui donna pas de sauf-conduit. Plusieurs pairs ne voulurent

point siéger au jugement. Le roi parla lui-même contre son vassal, et

conclut à la confiscation. Si le duché était enlevé à Montfort, il

aurait dû revenir à la maison de Blois, conformément au traité de

Guérande, que le roi avait garanti.

Dire à la vieille Bretagne que désormais elle ne serait plus qu'une

province de France, une dépendance du domaine, c'était une chose

hardie, et aussi une ingratitude, après ce que les Bretons avaient

fait pour chasser l'Anglais. Le froid et égoïste prince ne connaissait

pas évidemment le peuple auquel il avait affaire, et il ne pouvait le

connaître; il y a des ignorances sans remède, celles du coeur.

Les Bretons, nobles et paysans, étaient déjà mal disposés. Le

connétable Duguesclin, dans ses guerres de Bretagne, n'avait pas

ménagé ses compatriotes. Il les avait frappés d'un fouage de vingt

sous par feu; il avait défendu les affranchissements et rétabli la

servitude de mainmorte, abolie par le duc. Le premier acte du

gouvernement royal fut l'établissement de la gabelle. La Bretagne

arma.

Les bourgeois armèrent comme les nobles. Ceux de Rennes s'associèrent

expressément aux barons, et jurèrent de vivre et mourir pour la

défense commune. Le duc, revenant d'Angleterre, fut accueilli avec

transport par ceux même qui l'avaient chassé. On ne se souvint plus

s'il était Blois ou Montfort; c'était le duc de Bretagne. Lorsqu'il

débarqua près de Saint-Malo, tous les barons, tout le peuple

l'attendaient sur le rivage; plusieurs entrèrent dans l'eau et s'y

mirent à genoux. Jeanne de Blois, elle-même, vint le féliciter à

Dinan, la veuve de Charles de Blois, de celui qu'il avait tué.

Les meilleurs capitaines que le roi pouvait employer contre la

Bretagne étaient des Bretons. Clisson parut devant Nantes; mais il ne

put s'empêcher de dire aux gens de la ville qu'ils feraient sagement

de ne laisser entrer chez eux personne qui fût plus fort qu'eux.

Duguesclin et Clisson se rendirent à l'armée que le duc d'Anjou

rassemblait. Mais, à la première approche d'une troupe bretonne, cette

armée se dissipa[647]. Le duc d'Anjou fut réduit à demander une trêve.

[Note 647: _App._ 272.]

Le roi voyait ses Bretons passer l'un après l'autre à l'ennemi. Ceux

qui ne voulurent le quitter qu'avec son autorisation l'obtinrent sans

difficulté; mais à la frontière on les arrêtait pour les mettre à mort

comme traîtres. Duguesclin lui-même, en butte aux soupçons du roi, lui

renvoya l'épée de connétable, disant qu'il s'en allait en Espagne,

qu'il était aussi connétable de Castille. Les ducs d'Anjou et de

Bourgogne furent envoyés pour l'apaiser. Charles V sentait bien qu'il

ne pouvait rien faire sans lui. Mais le vieux capitaine était trop

avisé pour aller se casser la tête contre cette furieuse Bretagne. Il

valait mieux pour lui rester brouillé avec le roi, et gagner du temps.

Selon toute apparence, il ne consentit pas à reprendre l'épée de

connétable. Ce fut comme ami du duc de Bourbon, et pour lui faire

plaisir, qu'il alla assiéger dans le château de Randon, près du

Puy-en-Vélay, une compagnie qui désolait le pays. Il y tomba malade et

y mourut[648]. On assure que le capitaine de la place, qui avait

promis de se rendre dans quinze jours s'il n'était secouru, tint

parole et vint mettre les clefs sur le lit du mort. Cela n'est pas

invraisemblable. Duguesclin avait été l'honneur des compagnies, le

père des soldats; il faisait leur fortune, il se ruinait pour payer

leurs rançons.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 25 / 36 段