L'orgueil anglais était si engagé dans cette guerre, qu'Édouard trouva

encore moyen, après tant de sacrifices, de faire contre la France deux

expéditions à la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancastre,

allait secourir le prince de Galles resserré dans Bordeaux (fin

juillet 1370), une autre armée sous un vieux capitaine, Robert

Knolles, entrait en Picardie (même mois). Des deux côtés, nulle

résistance; Duguesclin, Clisson, conseillaient d'éviter tout combat,

d'escarmoucher seulement et de garder les places; la campagne devenait

ce qu'elle pouvait. Ces chefs de compagnie ne connaissaient que le

succès; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant à

l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'était. Il fallut que le

duc de Bourbon vît sans bouger passer devant le front de son armée sa

mère, mère de la reine de France, que les Anglais avaient prise, et

qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir d'entraîner le

fils au combat. Il leur proposa un duel, mais leur refusa la

bataille[608].

[Note 608: _App._ 254.]

À Noyon, l'outrage fut plus sanglant. L'Écossais Seyton sauta les

barrières de la ville, ferrailla une heure avec les Français, et

sortit sain et sauf[609]. L'armée anglaise vint aussi jusqu'en

Champagne, jusqu'à Reims, jusqu'à Paris, détruisant et brûlant tout ce

qu'elle trouvait, cherchant s'il y aurait quelque ravage assez cruel,

quelque piqûre assez sensible pour réveiller l'honneur de l'ennemi.

Pendant un jour et deux nuits qu'ils furent devant Paris, le roi, de

son hôtel Saint-Paul, voyait sans s'émouvoir la flamme des villages

qu'ils incendiaient de tous côtés. Une nombreuse et brillante

chevalerie, les Tancarville, les Coucy, les Clisson, étaient dans la

ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure était connue,

encourageait cette prudence cruelle: «Sire, vous n'avez que faire

d'employer vos gens contre ces enragés; laissez-les se fatiguer

eux-mêmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre héritage, avec

toutes ces fumières.»

[Note 609: «Seigneurs, je vous viens voir; vous ne daignez issir hors

de vos barrières, et j'y daigne bien entrer.» (Froissart.)]

Au moment du départ, un Anglais approcha de la barrière Saint-Jacques,

qui était tout ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait voeu de

heurter sa lance aux barrières de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent

et le laissèrent aller[610]. Cet outrage aux murailles de la cité, à

l'honneur du _pomoerium_, chose si sainte chez les anciens, ne

touchait pas les hommes féodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas,

quand un brave boucher avance sur le chemin, et d'une lourde hache à

long manche lui décharge un coup entre les deux épaules; il redouble

sur la tête et le renverse. Trois autres surviennent, et à eux quatre

ils frappaient sur l'Anglais «ainsi que sur une enclume». Les

seigneurs qui étaient à la porte, vinrent le ramasser pour l'enterrer

en terre sainte.

[Note 610: «Allez-vous-en, allez-vous-en, vous vous êtes bien

acquitté.» (_Idem._)]

Le prince de Galles ne trouva pas plus d'obstacles pour assiéger

Limoges que Knolles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-même

conseillé de dissoudre l'armée du Midi et n'avait gardé que deux cents

lances pour courir le pays. Le prince en voulait d'autant plus

cruellement aux gens de Limoges, que l'auteur de la défection de cette

ville, l'évêque, était sa créature et son compère. Il avait juré l'âme

de son père qu'il ferait payer cher à la ville cette trahison. Les

bourgeois, fort effrayés, auraient voulu se rendre. Mais les

capitaines français les en empêchèrent. Cependant le prince, ayant

fait miner une partie des murailles, les fit sauter et entra par la

brèche. Il était trop malade pour chevaucher, mais se faisait traîner

dans un chariot. Il avait donné ordre de tuer tout, hommes, femmes et

enfants. Il se donna le spectacle de cette boucherie. «Il n'est si dur

coeur que, s'il fut adonc en la cité de Limoges, et il lui souvint de

Dieu, qui n'en pleurât tendrement[611]». Le prince de Galles ne s'en

souvint pas. Cet homme blême et malade, qui était si près de rendre

compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des

femmes, des enfants, se jetaient à genoux sur son passage, en criant:

«Grâce, grâce, gentil sire!». Il n'écoutait rien. Il n'épargna que

l'évêque, c'est-à-dire le seul coupable, et trois chevaliers français

qui lui plurent pour s'être défendus à outrance.

[Note 611: «Plus de trois mille personnes y furent décollées cette

journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs.»

(Froissart.)]

Cette extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais exécrable en

France, apprit aux villes à se bien défendre. C'était un adieu de

l'ennemi. Il traitait le pays comme la terre d'un autre, comme n'y

comptant pas revenir. Peu après, se sentant plus malade, le prince se

laissa persuader par les médecins d'aller respirer le brouillard

natal, et se fit embarquer pour Londres. Son frère, le duc de

Lancastre, commençait sans doute à lui porter ombrage. Le prince de

Galles, qui ne pouvait espérer de succéder, voulait au moins assurer

le trône à son fils.

Le roi fit plaisir à tout le royaume en nommant Duguesclin

connétable[612]. Le petit chevalier breton, investi de cette première

dignité du royaume, mangea à la table du roi, distinction faite pour

étonner, quand on voit, dans Christine de Pisan, que le cérémonial de

France était que le roi fût servi à table par ses frères.

[Note 612: «Pour le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire,

et le plus vertueux et fortuné en ses besognes.» (Froissart.)]

Le nouveau connétable entendait seul la guerre qu'il fallait faire à

l'Anglais. Les batailles étaient impossibles; les imaginations

étaient frappées depuis Créci et Poitiers. Chose bizarre, les

Français, qui sous Duguesclin forcèrent les Anglais dans plusieurs

places, hésitaient à rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne

craignaient pas de donner assaut. Il leur fallait être tout au moins

en nombre double. Ils commencèrent à se rassurer, lorsque Duguesclin,

suivant l'armée de Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais

avec quatre cents Français.

Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin, mieux que tout le

monde, c'était la folie des Anglais, le vertige qui les poussait de

faute en faute. Ils firent déclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais

la Bretagne était contre. Ils se trouvèrent avoir provoqué la ruine de

Montfort, qu'ils avaient établi avec tant de peine. Les Bretons

chassèrent leur duc[613].

[Note 613: _App._ 255.]

L'alliance de Castille avait jusque-là peu servi Charles V. Les

Anglais se chargèrent de la resserrer, de la rendre efficace. Le duc

de Lancastre, dans son ambition extravagante, épousa la fille aînée de

Don Pèdre; le comte de Cambridge épousa sa seconde fille. C'était une

infatuation inouïe, incroyable. L'Angleterre, qui n'avait pu conquérir

la France, entreprenait de plus la conquête de l'Espagne.

Le résultat de cette nouvelle imprudence fut de donner une flotte aux

Français. Le roi de Castille, menacé par ce mariage, envoya une armée

navale à Charles V. Les gros vaisseaux espagnols, chargés

d'artillerie, accablèrent devant La Rochelle les petits vaisseaux des

Anglais, leurs archers. La Rochelle applaudit, et chassa les vaincus.

Elle se donna, mais avec bonnes réserves et sous condition, de manière

à rester une république sous le roi[614].

[Note 614: _App._ 256.]

Ce grand événement entraîna tout le Poitou. Édouard et le prince de

Galles, le vieillard et le malade, montèrent pourtant en mer et

essayèrent de venir au secours. La mer ne voulait plus d'eux. Elle les

ramena, bon gré, mal gré, en Angleterre. Thouars succomba. Duguesclin

battit ce qui restait d'Anglais à Chizey. La Bretagne suivit: ce fut

l'affaire de quelques sièges. Le seul capitaine qui restât aux Anglais

était un Gascon, le captal de Buch; l'un des meilleurs qu'eussent les

Français était un Gallois, un descendant des princes de Galles qui

vengeait ses aïeux en servant la France. Le Gallois prit le Gascon:

Charles V garda précieusement à la tour du Temple cet important

prisonnier, sans lui permettre de se racheter jamais.

Le second fils d'Édouard III, le duc de Lancastre, tige de cette

ambitieuse branche de Lancastre qui fit la gloire et le malheur de

l'Angleterre au quinzième siècle, avait pris le titre de roi de

Castille. Il se fit nommer capitaine général du roi d'Angleterre en

France, son lieutenant dans l'Aquitaine, où les Anglais n'avaient

presque plus rien. Il y a une telle force d'orgueil dans le caractère

anglais, une passion si opiniâtre, qu'après tant d'hommes et d'argent

joués et perdus, ils firent une mise nouvelle pour regagner tout. Ils

trouvèrent encore une grande armée à donner à leur capitaine

d'Aquitaine. Débarqué à Calais, Lancastre traversa la France sans

trouver rien à faire, ni bataille à livrer, ni ville à prendre: tout

était fermé, en défense. Les Anglais ne purent rançonner que quelques

villages. Tant qu'ils furent dans le Nord, les vivres abondaient: «Ils

dînaient tous les jours splendidement.» Mais, dès qu'ils furent dans

l'Auvergne, ils ne trouvèrent plus ni vivres ni fourrages. La faim,

les maladies firent dans l'armée des ravages terribles. Ils étaient

partis de Calais avec trente mille chevaux; ils arrivèrent à pied en

Guyenne: c'était une armée de mendiants; ils demandaient de porte en

porte leur pain aux Français[615].

[Note 615: _App._ 257.]

L'arrivée de cette armée à Bordeaux eut pourtant un effet. Les

Gascons, qui n'étaient plus Anglais et qui n'étaient pas pressés de

devenir Français, s'enhardirent, et déclarèrent au connétable de

France qu'ils feraient hommage à celui des deux partis qui battrait

l'autre. Il fut convenu qu'une bataille serait livrée le 15 avril à

Moissac. Puis les Anglais l'ajournèrent au 15 août; puis ils

demandèrent qu'elle eût lieu près de Calais. Les actes n'ayant pas été

conservés, on ne sait trop ce qui fut convenu. Au 15 août, les

Français se rendirent à Moissac, s'y rangèrent en bataille,

attendirent, et ne virent personne. Alors ils forcèrent les Gascons de

tenir parole. Il ne resta aux Anglais en France que Calais, Bayonne

et Bordeaux (1374).

Cet effort qui n'avait abouti à rien, ce coup donné en l'air, leur fit

beaucoup de mal. L'épuisement qui suivit fut tel qu'Édouard accepta la

médiation du pape, qu'il avait tant de fois refusée. Le grondement du

peuple devenait formidable au roi. Ce rude dogue, qu'on avait mené si

longtemps par l'appât d'une proie qui reculait toujours, commençait à

faire mine de se jeter sur son maître. On avait eu une peine

incroyable à faire aimer la guerre à l'Angleterre. Elle était déjà

lasse à la bataille de Créci. Lorsque le chancelier demandait aux gens

des Communes, pour les piquer d'honneur: «Quoi donc? voudriez-vous

d'une paix perpétuelle?» Ils répondaient naïvement: «Oui, certes, nous

l'accepterions[616].» On leur fit croire ensuite que tout serait fini

avec la prise de Calais. Puis vint la victoire de Poitiers, qui leur

tourna la tête. Ils se figuraient que la rançon du roi de France les

dispenserait à jamais de payer l'impôt. Après, on les amusa avec

l'Espagne, avec les fameux trésors cachés de Don Pèdre. L'argent

d'Espagne ne venant pas, on leur persuada qu'on prendrait l'Espagne

elle-même.

[Note 616: Hallam.]

En 1376, ils firent leurs comptes, et virent qu'ils n'avaient rien, ni

argent, ni Espagne, ni France. Leur mauvaise humeur fut extrême. Ils

s'en prirent au roi, au duc de Lancastre, qui avait alors la

principale influence. Son frère aîné, le prince de Galles, tout malade

qu'il était, se montrait favorable à l'opposition. Le parlement de

1376, appelé le _bon Parlement_, ne se laissa plus mener par des mots.

Il demanda ce qu'était devenu tant d'argent, ces subsides, ces rançons

de France et d'Écosse. Il attaqua brutalement Édouard, dévoila sans

pitié les faiblesses royales, le poursuivit dans son intérieur, dans

sa chambre à coucher.

Le vieux roi était gouverné par une jeune femme mariée, Alice Perrers,

femme de chambre de la reine, belle, hardie, impudente[617]. La pauvre

reine, qui voyait tout, avait fait en mourant cette prière au roi:

«qu'il voulût bien se faire enterrer près d'elle à Westminster»,

espérant l'avoir à elle, au moins dans la mort.

[Note 617: _App._ 258.]

Les joyaux de la reine furent donnés à Alice. La créature se faisait

donner, prenait ou volait. Elle vendait des places, des jugements

même. Elle allait de sa personne au Banc du Roi solliciter des causes.

Les juges d'Église, les docteurs en droit canon, étaient exposés dans

leurs jugements à voir la belle Alice venir hardiment leur parler à

l'oreille. Le Parlement somma le roi d'éloigner cette femme et

d'autres mauvais conseillers.

Le prince de Galles mourut, laissant un fils tout jeune. Le duc de

Lancastre, entre ce neveu enfant et son vieux père, se trouvait

effectivement roi. Les conseillers revinrent. Le vote d'une grosse

taxe fut extorqué au parlement. Le duc, qui avait besoin de bien

d'autres ressources pour sa future conquête d'Espagne, se préparait à

mettre la main sur les biens du clergé. Déjà il avait lancé contre les

prêtres le fameux prédicateur Wicleff; il le soutenait, avec tous les

grands seigneurs, contre l'évêque de Londres. Les gens de Londres, sur

un mot insolent de Lancastre contre leur évêque, se soulevèrent, et

faillirent mettre le duc en pièces.

Pendant tout ce bruit, le vieil Édouard III se mourait à Eltham,

abandonné à la merci de son Alice. Elle le trompait jusqu'au bout,

restant près de son lit, le flattant d'un prochain rétablissement,

l'empêchant de songer à son salut. Dès qu'il perdit la parole, elle

lui arracha ses anneaux des doigts, et le laissa là.

Le fils et le père étaient morts à un an de distance. Ces deux noms,

auxquels se rattachent de tels événements, sont peut-être encore les

plus chers souvenirs de l'Angleterre. Quoique le prince ait dû en

grande partie à Jean Chandos ses victoires de Poitiers et de Najara,

quoique son orgueil ait soulevé les Gascons et armé la Castille contre

l'Angleterre, peu d'hommes méritèrent mieux la reconnaissance de leur

pays. Nous-mêmes, à qui il a fait tant de mal, nous ne pouvons voir

sans respect, à Cantorbéry, la cotte d'armes du grand ennemi de la

France. Ce mauvais haillon de peau piquée des vers éclate entre tous

les riches écussons dont l'église est parée. Il a survécu cinq cents

ans au noble coeur qu'il couvrait.

Dès que le roi de France apprit la mort d'Édouard, il dit que c'était

là un glorieux règne et qu'un tel prince méritait mémoire entre les

preux. Il assembla nombre de prélats et de seigneurs, et fit faire un

service à la Sainte-Chapelle. En Angleterre, les funérailles furent

troublées. Quatre jours après la mort d'Édouard, la flotte de

Castille, chargée des troupes de France, courut toute la côte en

brûlant des villes: Wight, Rye, Yarmouth, Darmouth, Plymouth et

Winchelsea. Jamais du vivant d'Édouard et du prince de Galles

l'Angleterre n'avait éprouvé un pareil désastre.

De toutes parts le roi de France faisait une guerre de négociations.

Depuis cinq ans il empêchait le mariage d'un fils d'Édouard avec

l'héritière de Flandre, par défaut de dispense papale; il obtint sans

difficulté cette dispense pour son frère, le duc de Bourgogne, parent

de la jeune comtesse au même degré. Le père ne voulait pas de ce

mariage, non plus que les villes de Flandre. Mais la grand'mère,

comtesse d'Artois et de Franche-Comté, fit dire à son fils, le comte

de Flandre, qu'elle le déshéritait s'il ne donnait sa fille au prince

français. Le mariage se fit pour le désespoir du roi d'Angleterre, qui

voyait cette immense succession prête à échoir à la maison de France.

La France, mutilée à l'Ouest, se formait sa vaste ceinture de l'Est et

du Nord.

Cet échec et ceux que les Anglais éprouvèrent encore près de Bordeaux

allaient les décider à faire ce qu'ils auraient dû faire tout d'abord,

à s'unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donné Bayonne et le

pays voisin, il eût été leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais,

plus fin qu'habile, envoyait son fils à Paris pour mieux tromper le

roi, tandis qu'il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme à

Louis XI à Péronne. Sa finesse le mena au piège. Le roi lui garda son

fils, lui reprit Montpellier, et saisit son comté d'Évreux. On prit

son lieutenant Dutertre, son conseiller Du Rue qui, disait-on, était

venu empoisonner le roi. On accusait Charles-le-Mauvais d'avoir

empoisonné déjà la reine de France, la reine de Navarre et d'autres

encore. Tout cela n'était pas invraisemblable: ce petit prince,

exaspéré par ses longs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le

crime et la ruse ce que la force lui avait ôté. Il avait sujet de haïr

les siens autant que l'ennemi. Sa femme le trompait pour le brave

capitaine gascon des Anglais, le captal de Buch[618]. Du Rue avoua

seulement que Charles-le-Mauvais comptait empoisonner le roi par le

moyen d'un jeune médecin de Chypre, qui pouvait s'introduire aisément

près de Charles V et lui plaire, «parce qu'il parloit beau latin, et

étoit fort argumentatif». Dutertre et Du Rue furent exécutés. Charles

V tira de ce procès l'avantage d'avilir, de déshonorer le roi de

Navarre, de lui faire une réputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses

prétentions au trône de France.

[Note 618: _App._ 259.]

Charles-le-Mauvais perdit tout dans le Nord, excepté Cherbourg. Au

Midi les Castillans le menaçaient. Il eût perdu la Navarre même, si

les Anglais n'étaient venus à son secours. Les Gascons y aidèrent les

Anglais. Ceux-ci essayèrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y

réussirent pas plus que les Français à prendre Cherbourg. Tout ce

grand mouvement de guerre n'aboutit encore à rien. Le roi de France ne

put être forcé ni à combattre ni à rendre; il resta les mains

garnies[619].

[Note 619: _App._ 260.]

L'habileté de Charles V et l'affaiblissement des autres États avaient

relevé la France au moins dans l'opinion. Toute la chrétienté

regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'Écosse,

regardaient le roi comme un protecteur. Frère du futur comte de

Flandre, allié des Visconti, il voyait les rois d'Aragon, de Hongrie,

ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi

de Chypre, du soudan de Bagdad, qui s'adressait à lui, comme au

premier prince des Francs[620]. L'empereur même lui rendit une sorte

d'hommage en le visitant à Paris. Après avoir aliéné les droits de

l'Empire en Allemagne et en Italie, il venait donner au dauphin le

titre du royaume d'Arles.

[Note 620: «Comme au solennel prince des chrétiens.»]

La subite restauration du royaume de France était un miracle que

chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui

avait tant enduré, qui avait vaincu à force de ne pas combattre[621],

cette patience de Job, cette sagesse de Salomon. Le quatorzième siècle

se désabusait de la chevalerie, des folies héroïques, pour révérer en

Charles V le héros de la patience et de la ruse.

[Note 621: «Le roi Charles de France fut durement sage et subtil; car

tout quoi (coi) étoit en ses chambres et en ses déduits; si

reconquéroit ce que ses prédécesseurs avoient perdu sur le champ, la

tête armée et l'épée au poing.» (Froissart.)]

Ce prince naturellement économe, ce roi d'un peuple ruiné, étonnait

les étrangers par la multitude de ses constructions. Il élevait autour

de Paris des maisons dites de plaisance, Melun, Beauté, Saint-Germain;

mais toute maison alors était un fort. Il donnait à la ville un

nouveau pont (Pont-Neuf), des murs, des portes, une bonne bastille. Il

ne se fiait guère qu'aux murailles[622].

[Note 622: _App._ 261.]

Près de sa Bastille il avait construit, étendu, aménagé, avec le luxe

d'un roi et les recherches d'un malade, le vaste hôtel Saint-Paul[623].

La magnificence de cette demeure, la splendide hospitalité qu'y

trouvaient les princes et les seigneurs étrangers, faisaient illusion

sur l'état du royaume. Le sire de La Rivière, l'aimable et subtil

conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli de ce temps, en faisant

les honneurs. Il leur montrait la noble demeure de son maître, ces

galeries, ces bibliothèques, ces buffets chargés d'or, et ils

l'appelaient le _riche roi_[624].

[Note 623: _App._ 262.]

[Note 624: Ainsi l'appelait Mathieu de Coucy.]

«L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six à sept heures.

Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser à luy.

Après, luy pigné, vestu et ordonné,... on lui apportoit son breviaire;

environ huit heures du jour, aloit à sa messe; à l'issue de sa

chapelle, toutes manières de gens povoient bailier leurs requêtes.

Après ce, aux jours députez à ce, aloit au conseil, après lequel...

environ dix heures asseoit à table... À l'exemple de David,

instruments bas oyoit volontiers à la fin de ses mangiers.

«Luy levé de table, à la colacion, vers lui povoyent aler toutes

manières d'estrangiers. Là luy estoient apportées nouvelles de toutes

manières de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace

de deux heures; après aloit reposer une heure. Après son dormir,

estoit un espace avec ses plus privés en esbatement, visitant joyauls

ou autres richeces. Puis aloit à vespres. Après... entroit en été en

ses jardins, où marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.

En hyver s'occupoit souvent à oyr lire de diverses belles ystoires de

la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de

philosophes et d'autres sciences, jusques à heure de soupper, auquel

s'asseoit d'assez bonne heure, après lequel une pièce s'esbatoit, puis

se retrayoit. Pour obvyer à vaines et vagues parolles et pensées,

avoit (au dîner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la

table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns

bons treppassez[625].»

[Note 625: Christine de Pisan.]

Les philosophes avec lesquels le roi aimait à s'entretenir étaient ses

astrologues[626]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de

Pisan, avait été appelé tout exprès de Bologne; le roi lui donnait

cent livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de

prévoir, ne se trompaient pas trop. Ils étaient pleins de finesse et

de sagacité. Charles V donna un astrologue à Duguesclin en lui

remettant l'épée de connétable.

[Note 626: _App._ 263.]

Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,

indique, comme tout son règne, une douce et froide sagesse, peut-être

aussi quelque indifférence au bien et au mal[627]. «Considérant, dit

son historien femelle, la fragilité humaine, il ne permit jamais aux

maris d'_emmurer_ leurs femmes pour méfait de corps, quoiqu'il en fust

maintes fois supplié[628].»--Il surprit trois fois son barbier en

flagrant délit de vol et la main dans la poche, sans se fâcher, ni le

punir[629].

[Note 627: _App._ 264.]

[Note 628: «... Et à difficulté donnoit congé que le mari la tenist

close en une chambre, si trop estoit desordonnée.» (Christ. de

Pisan.)]

[Note 629: Il ne le renvoya qu'à la quatrième.--Cependant lui-même

avait la justice à coeur et s'en mêlait. Une bonne femme étant venue

se plaindre d'un homme d'armes qui avait violé sa fille, il fit en sa

présence pendre le coupable à un arbre.]

Charles V est peut-être le premier roi, chez cette nation jusque-là si

légère, qui ait su préparer de loin un succès, le premier qui ait

compris l'influence, lointaine et lente, mais dès lors réelle, des

livres sur les affaires. Le prieur Honoré Bonnor écrivit par son

ordre, sous le titre bizarre de l'_Arbre des batailles_, le premier

essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat général,

Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant

d'années avant Luther et Calvin. Son ancien précepteur, Nicolas

Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de

Presles, Philippe de Maizières travaillaient, peut-être à frais

communs, à ces grands livres du _Songe du verger_, du _Songe du vieux

pèlerin_, sorte de romans encyclopédiques où toutes les questions du

temps étaient traitées, et qui préparaient l'abaissement de la

puissance spirituelle et la confiscation des biens d'Église. C'est

ainsi qu'au seizième siècle Pithou, Passerat et quelques autres

travaillèrent ensemble à la _Ménippée_.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 24 / 36 段