roi de Navarre. Mais il fallait du temps pour que la France se remît.
La simple énumération des ordonnances de Charles V suffit à découvrir
quelles plaies effroyables la guerre avait faites. La plupart sont
destinées à constater les diminutions de _feux_, à reconnaître que les
communes dépeuplées ne peuvent plus payer les impôts. D'autres sont
les sauvegardes que les villes, les abbayes, les hôpitaux, les
chapitres obtiennent du roi. La protection publique était si faible,
qu'on en réclamait une toute spéciale. Les villes, les corporations,
les universités, demandent que l'on consacre leurs privilèges.
Plusieurs villes sont déclarées inséparables de la couronne. Les
marchands italiens à Nîmes, les Castillans et Portugais à Harfleur et
à Caen, obtiennent des privilèges. Au total, peu ou point de mesure
générale; tout est spécial, individuel: on sent combien le royaume est
loin de l'unité, combien il est faible et malade encore.
La plus grande misère de la France, c'était le brigandage des
compagnies. Licenciées par l'Anglais, repoussées de l'Île-de-France,
de la Normandie, de la Bretagne, de l'Aquitaine, ces bandes refluaient
sur le centre; elles se promenaient par le Berri, le Limousin, etc.
Les brigands étaient là comme chez eux. C'était leur chambre,
disaient-ils insolemment[576]. Ils étaient de toute nation, mais la
plupart Anglais et Gascons, Bretons encore; mais ceux-ci étaient en
petit nombre. Le peuple les regardait tous comme Anglais; rien n'a
plus contribué à exaspérer la France contre l'Angleterre. On proposait
aux compagnies d'aller à la croisade. L'empereur leur avait obtenu le
passage par la Hongrie, et il offrait de les défrayer en Allemagne.
Mais la plupart ne se souciaient pas d'aller si loin. Ceux qui s'y
décidèrent, dans l'espoir de piller l'Allemagne chemin faisant, y
parvinrent à peine. Menés par l'Archiprêtre jusqu'en Alsace, ils y
trouvèrent des populations serrées, hostiles, qui de toutes parts
tombèrent sur eux. Il n'en réchappa guère. D'autres passèrent en
Italie.
[Note 576: Froissart.]
Mais le principal écoulement s'opéra vers l'Espagne, vers la Castille,
dans la guerre du bâtard Don Enrique de Transtamare contre son frère
Don Pèdre-_le-Cruel_. Tous les rois d'Espagne d'alors méritaient ce
surnom. En Navarre régnait Charles-le-Mauvais, le meurtrier,
l'empoisonneur; en Portugal, Don Pèdre-le-Justicier, celui qui fit une
si atroce justice de la mort d'Inès de Castro; en Aragon, Don
Pèdre-le-Cérémonieux, qui, sans forme de procès, fit pendre par les
pieds un légat chargé de l'excommunier. De même, Don Pèdre-le-Cruel
avait fait brûler vif un moine qui lui prédisait que son frère le
tuerait. Il faut voir dans la _Chronique d'Ayala_ ce qu'était
l'Espagne, depuis qu'ayant moins à craindre lès Maures, elle cédait à
leur influence, devenait moresque, juive, tout, plutôt que chrétienne.
Les guerres sans quartier contre les mécréants avaient rendu les
moeurs féroces; elles le devenaient encore plus sous la dure fiscalité
juive[577].
[Note 577: La cour dut plus d'une fois donner satisfaction au peuple.
En 1329, pour apaiser les mécontentements, on força le juif Joseph à
rendre compte de son administration dans les finances, et on fit un
nouveau règlement qui excluait de ces fonctions quiconque n'était pas
chrétien. En 1360, D. Pèdre fit mourir le juif Samuel Lévi, que don
Juan Alphonse lui avait donné pour trésorier dix ans auparavant. Il
avait amassé une fortune énorme. (Ayala.)]
Ce Pèdre-le-Cruel était une espèce de fou furieux. Les deux éléments
discordants de l'Espagne se combattaient en lui et en faisaient un
monstre. Il se piquait de chevalerie, comme tout Castillan, et en même
temps il ne régnait que par les juifs; il ne se fiait qu'à eux et aux
Sarrasins[578]. On le disait fils d'une juive. Sans cette partialité
pour les juifs, les communes lui auraient su gré de sa cruauté à
l'égard des nobles.
[Note 578: _App._ 243.]
Cet homme sanguinaire aimait pourtant. Il avait pour maîtresse la Dona
Maria de Padilla, «petite, jolie et spirituelle», dit le
contemporain[579]. Pour lui plaire, il enferma sa femme Blanche,
belle-soeur de Charles V, et finit par l'empoisonner. Il avait déjà
fait périr je ne sais combien des siens. Son frère, Don Enrique de
Transtamare, qui avait tout à craindre, se sauva et vint solliciter le
roi de France de venger sa belle-soeur.
[Note 579: Ayala.]
Le roi lui donna de bon coeur les compagnies qui désolaient la France.
Le roi d'Aragon offrit le passage, le pape l'autorisation d'envahir la
Castille. Don Pèdre, entre autres violences, avait mis la main sur des
biens d'Église.
Le jeune duc de Bourbon était de nom le chef de l'expédition; le vrai
chef devait être Duguesclin[580]. Il était encore prisonnier; les
Anglais ne voulaient pas le rendre, à moins de 100.000 francs[581].
Le roi, le pape et D. Enrique se cotisèrent, et payèrent pour lui.
[Note 580: _App._ 244.]
[Note 581: Charles V lui prêta cet argent, à condition qu'il
emmènerait les compagnies. _App._ 245.]
Duguesclin prit le commandement des aventuriers, et les mena en
Espagne, mais par Avignon, pour faire encore financer le pape. Il en
tira deux cent mille francs en or et une absolution générale pour les
siens. L'armée grossissait sur la route[582]; quoique le roi
d'Angleterre eût défendu à ses sujets de prendre part à cette guerre,
une foule d'aventuriers, Anglais et Gascons, n'en tenaient compte. Un
Français les emmenait tous, au grand déplaisir de l'Anglais[583].
[Note 582: «Là étoient tous les chefs de compagnie, c'est à savoir
messire Robert, Briquet, Lamit, le petit Meschin, le bourg (bâtard)
Camus, etc.» (Froissart.)]
[Note 583: «Si y allèrent de la principauté et des chevaliers du
prince de Galles.» (_Idem._)]
Ces gens, qui avaient commencé par rançonner le pape, n'en donnaient
pas moins à cette guerre d'Espagne un faux air de croisade. Quand ils
furent en Aragon, ils envoyèrent dire au roi de Castille qu'il eût à
donner le passage et les vivres «aux pèlerins de Dieu qui avoient
entrepris par grand'dévotion d'aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance de Notre-Seigneur, détruire les incrédules et
exhausser notre foi. Le roi Don Piètre de ces nouvelles ne fit que
rire, et répondit qu'il n'en feroit rien, et que jà il n'obéiroit à
telle truandaille[584]».
[Note 584: Froissart.]
Ce fut en effet comme un pèlerinage. Il n'y eut rien à combattre. Don
Pèdre fut abandonné. Il ne trouva d'asile qu'en Andalousie, chez ses
amis les Maures. De là, il passa en Portugal, en Galice, et enfin à
Bordeaux. Il y fut bien reçu. Les Anglais étaient outrés de colère et
d'envie. Ils se chargèrent de ramener Don Pèdre, de rétablir le
bourreau de l'Espagne; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si
souvent tourné la tête, tout sensés qu'ils paraissent, le même qui
leur a fait brûler la Pucelle d'Orléans, qui, sous M. Pitt, leur
aurait fait brûler la France.
Le prince de Galles était tellement infatué de sa puissance, qu'il ne
se contentait pas de vouloir rétablir Don Pèdre en Castille; il
promettait au roi dépouillé de Majorque de le ramener en Aragon. Les
seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les
affaires des Anglais, hasardèrent de lui dire qu'il était plus
difficile de rétablir Don Pèdre que de le chasser. «Qui trop embrasse
mal étreint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui
nous payera; on ne met pas des gens d'armes hors de chez eux sans les
payer[585].» Don Pèdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il
avait laissé des trésors cachés dans des lieux que lui seul
connaissait; il leur donnerait six cent mille florins[586]. Pour le
prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c'est-à-dire
l'entrée des Pyrénées, un Calais pour l'Espagne.
[Note 585: Froissart.]
[Note 586: _Idem._]
Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l'armée de Don
Enrique fut rappelé en Guyenne. Ils partirent bien payés par lui, pour
revenir le battre et gagner autant au service de Don Pèdre[587]: telle
est la loyauté de ce temps. De même, le roi de Navarre traitait à la
fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer
les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns
ou les autres, qu'au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il
aima mieux se faire faire prisonnier[588].
[Note 587: _App._ 246.]
[Note 588: _App._ 247.]
Le prince de Galles eut plus de gens d'armes qu'il ne voulait[589]. La
difficulté était de les nourrir. Arrivés sur l'Èbre, dans un maigre
pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manquèrent.
Ils en étaient déjà à payer le petit pain un florin.--On conseillait à
Don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de
les affamer. L'orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois
mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie légère (vingt
mille hommes d'armes, dit Froissart), dix mille arbalétriers, soixante
mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Après
tout, ce n'était guère que du peuple. Les archers anglais valaient
mieux que les frondeurs castillans; les lances anglaises portaient
plus loin que les dagues et les épées dont les Français et les
Aragonais aimaient à se servir. La bataille fut conduite par ce brave
et froid Jean Chandos, qui avait déjà fait gagner aux Anglais les
batailles de Poitiers et d'Auray. Malgré les efforts de Don Enrique,
qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les
aventuriers restèrent seuls à se battre inutilement[590]. Tout fut
tué ou pris. Chandos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris
Duguesclin.
[Note 589: Il ne garda que les Anglais et les Gascons, congédiant
presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. (Froissart.)]
[Note 590: Les pauvres gens des communes, vivement poursuivis,
allèrent tomber dans l'Èbre, «en l'eau qui étoit roide, noire et
hideuse». (_Idem._)]
Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt
ans qu'il avait combattu à Créci, dix qu'il avait gagné la bataille de
Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos; il y tint
gages et champ de bataille: on put dire que l'Espagne fut un jour à
lui.
Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles, n'osa soutenir Henri
de Transtamare. Sur une lettre de la princesse de Galles, il
s'empressa de défendre au fugitif d'attaquer la Guyenne; il fit même
mettre en prison le jeune comte d'Auxerre, qui armait pour Don
Enrique.
Les vainqueurs restaient en Espagne à attendre que Don Pèdre les payât
sur les trésors cachés. Ils s'ennuyaient fort; la sobre hospitalité
espagnole ne les dédommageait pas de ce long séjour. Les lourdes
chaleurs venaient; ils se jetaient sur les fruits, et la dyssenterie
les tuait en foule. Le prince de Galles n'était pas l'un des moins
malades. Ils étaient, dit-on, réduits au cinquième, lorsqu'ils se
décidèrent à repasser les monts, mal contents, mal portants, mal
payés[591].
[Note 591: _App._ 248.]
Le prince de Galles, qui avait répondu pour Don Pèdre, ne pouvant les
satisfaire, ils pillaient l'Aquitaine. Il finit par leur dire d'aller
chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c'était en France. Ils y
passèrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas
de dire partout que c'était le prince de Galles, leur débiteur, qui
les autorisait à se payer ainsi[592].
[Note 592: «Que le prince de Galles les envoyoit là.» (Froissart.)]
Le prince fit encore, par orgueil, la faute de délivrer Duguesclin; ce
qui était donner un chef aux compagnies. Le prudent Chandos, «qui
était son maître», avait dit qu'il ne le laisserait jamais se
racheter. Un jour cependant que le prince était en gaieté, il aperçut
le prisonnier, et lui dit: «Comment vous trouvez-vous, Bertrand?--À
merveille, Dieu merci, répliqua-t-il. Comment ne serais-je pas bien?
Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On
dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre à rançon.»
L'Anglais fut piqué: «Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que
c'est pour votre bravoure que nous vous gardons? Par saint Georges,
payez cent mille francs, et vous êtes libre.» Duguesclin le prit au
mot[593].
[Note 593: «Et tantôt que le prince l'ouit ainsi parler, il s'en
repentit.» (_Idem._)]
Ayala dit que le prince, pour montrer qu'il se souciait peu de
Duguesclin, lui dit de fixer lui-même combien il voulait payer.
Duguesclin dit fièrement: «Pas moins de cent mille francs.» Ce serait
plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut étonné: «Et où les
prendrez-vous, Bertrand?»--Le Breton, selon la chronique, aurait dit
ces belles paroles, qui n'ont rien d'invraisemblable: «Monseigneur, le
roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste; et si
ce n'était assez, il n'y a femme en France sachant filer qui ne filât
pour ma rançon[594].»
[Note 594: _App._ 249.]
Il ne présumait pas trop. La guerre était imminente. Pendant que
Charles V recevait honorablement à Paris un fils du roi d'Angleterre,
qui allait se marier à Milan, les compagnies licenciées par les
Anglais désolaient la Champagne, et jusqu'aux environs de Paris.
C'était trop de payer et d'être pillé.
Le prince de Galles était revenu d'Espagne hydropique, et son armée ne
valait guère mieux. Les Gascons qui s'étaient engagés dans cette
affaire anglaise sur la foi des trésors cachés de Don Pèdre,
revenaient pauvres, en piteux équipage et de mauvaise humeur. Ils
gardaient d'ailleurs au prince plus d'une vieille rancune. Il avait
forcé le comte de Foix à donner passage aux compagnies, il avait
demandé mille lances au sire d'Albret, et lui en avait laissé huit
cents à sa charge[595]. Les Méridionaux en voulaient aux Anglais, non
pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils étaient Anglais,
c'est-à-dire ennuyeux, incommodes à vivre. Ces vives, spirituelles et
parleuses populations souffraient à les voir orgueilleusement
taciturnes, et ruminant toujours en eux-mêmes leur bataille de
Poitiers[596].
[Note 595: _App._ 250.]
[Note 596: «Et sont ceux de Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, de Rouergue, de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les
Anglois..., et les Anglois aussi, qui sont orgueilleux et
présomptueux, ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et
encore maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dépit
et vileté.» (Froissart.)]
Le prince de Galles méprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact
anglais, ce moment de mauvaise humeur pour mettre sur leurs terres un
fouage de dix sols par feu[597]; au lieu de les payer, il leur
demandait de l'argent; un fouage aux maigres populations des landes,
aux pauvres chevriers des montagnes; un fouage à cette brave petite
noblesse qui ne fut jamais riche qu'en cadets et en bâtards. Le prince
avait convoqué les États à Niort, dans l'espoir de convertir les
Gascons par le bon exemple des Poitevins et des Limousins. Ils n'y
furent pas sensibles. Il eut beau transférer les États à Angoulême, à
Poitiers, à Bergerac. Ils n'eurent pas plus envie de payer à Bergerac
qu'à Niort.
[Note 597: _App._ 251.]
Et non seulement ils ne payèrent pas, mais ils allèrent trouver le roi
de France, lui disant avec la vivacité de leur pays qu'ils voulaient
justice, que sa cour était la plus juste du monde, que s'il ne
recevait pas leur appel, ils iraient chercher un autre seigneur[598].
Le roi, qui n'était pas prêt à la guerre, tâchait de les contenir. Il
ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait à
Paris, les choyait, les défrayait[599]. Il y avait de belles fortunes
à faire auprès de ce bon roi. L'Anglais ne payait pas, même après;
lui, il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de
l'argent seulement, mais des établissements, des fortunes de prince.
Il était le père des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas
rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il
venait d'accueillir le Vendéen Clisson, l'un de ceux qui avaient le
plus contribué à la défaite des Français à Auray. Il offrit au captal
de Buch le duché de Nemours. Il donna au sire d'Albret une fille de
France en mariage. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de
voir un des leurs devenir prince, beau-frère des rois de France et de
Castille.
[Note 598: Froissart.]
[Note 599: «Et vous mettrons à accord avec notre très cher neveu le
prince de Galles, qui espoir (peut-être) n'est mie bien conseillé».
(_Idem._)]
Le 25 janvier 1369, le prince de Galles reçut à Bordeaux un docteur ès
lois et un chevalier qui venaient, de la part du roi de France, lui
remettre un exploit. C'était une sommation polie de venir à Paris, et de
répondre en cour des pairs touchant certains griefs dont, «par foible
conseil et simple information, il auroit molesté les prélats, barons,
chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontières de notre
royaume, de laquelle chose nous sommes tout émerveillés[600]». Le
malade, ayant pris connaissance du message, dit fièrement le mot de
Guillaume-le-Conquérant: «Nous irons, mais ce sera le bassinet en tête,
et soixante mille hommes à notre compagnie... Il en coûtera cent mille
vies.» Le prince était de si mauvaise humeur qu'après avoir permis aux
messagers de s'en aller, il fit courir après, et les mit en prison sous
un prétexte: «De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs sougles
(plaisanteries) et leurs bourdes (railleries) au duc d'Anjou qui vous
aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m'ont ajourné en mon hôtel
même[601].»
[Note 600: Froissart.]
[Note 601: _Idem._]
Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que cette
affaire de Gascogne ne touchait point le roi d'Angleterre. Au même
moment, il lui envoyait un présent de cinquante pipes de bon vin, dont
pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait naguère encore acquitté un
des payements de la rançon du roi Jean.
Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas
moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le
Ponthieu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer
par le pape des évêques à lui dans toutes les provinces anglaises. Au
delà des Pyrénées, il envoyait Duguesclin et quelques gens des
compagnies pour aider les Castillans à se débarrasser du roi que les
Anglais leur avaient imposé. Don Enrique promettait en retour d'armer
contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.
Don Pèdre avait pour lui beaucoup de Communes, précisément à cause de
sa cruauté à l'égard des nobles. Il avait surtout les Maures et les
juifs, mauvais auxiliaires qui n'étaient pas capables de le défendre
et qui donnaient une fâcheuse couleur à son parti. Il s'était retiré
dans un des pays les moins chrétiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don
Enrique et Duguesclin, emmenant rapidement un petit corps d'hommes
sûrs, ne lui laissèrent pas le temps de reconnaître le nom des
assaillants. Les juifs qui, contre toutes leurs habitudes, avaient
pris les armes, les jetèrent au plus vite; les Maures avec leurs
flèches ne pouvaient arrêter la grosse cavalerie. Duguesclin défendit
qu'on fît quartier à ces mécréants. Don Pèdre n'eut que le temps de se
jeter dans le château de Montiel. On dit que Duguesclin lui promit de
le faire évader et qu'il le trahit; que les deux frères étant venus en
présence dans la tente de Don Enrique, ces furieux se jetèrent l'un
sur l'autre; que Don Pèdre ayant mis Enrique dessous, Duguesclin prit
Don Pèdre par la jambe et le mit sous son frère, qui le
poignarda[602].
[Note 602: Au lieu de Duguesclin, qu'Ayala fait intervenir, Froissart
nomme le vicomte de Roquebertin.]
La bataille de Montiel eut lieu le 14 mars. À la fin d'avril, Charles
V éclata, surprit le Ponthieu et défia le roi d'Angleterre. Le défi
fut porté à Westminster par un valet de cuisine. Le choix du messager,
en chose moins grave, eût semblé épigrammatique. Ces conquérants,
maltraités en Espagne par les fruits, en France par les vins, étaient
malades, vieillis de leurs excès. Un fils d'Édouard III, Lionel,
mourait à Milan d'indigestion. Les Anglais soutinrent qu'il était
empoisonné.
Il n'y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les
Anglais l'avaient rompue eux-mêmes en lâchant leurs compagnies sur la
France. Charles V n'en parla pas, non plus que des réclamations des
Gascons au traité de Brétigny, pas davantage de leurs privilèges
violés par les Anglais. Il aima mieux chercher dans les chartes du
traité quelque défaut de forme. Les États généraux, consultés par lui
avec déférence, décidèrent que son droit était bon (9 mai 1369). Il se
fit donner par la cour des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine;
il dit hardiment dans cet acte que la suzeraineté et le droit d'appel
avaient été réservés par le traité de Brétigny.
Il pouvait mentir hardiment: tout le monde était pour lui. Les
compagnies se déclarèrent françaises. Les évêques d'Aquitaine lui
donnaient leurs villes; de longue date, l'archevêque de Toulouse les
avait gagnés: soixante villes, bourgs ou châteaux chassèrent les
Anglais, même Cahors, même Limoges, dont les évêques semblaient tout
anglais. Le roi de France méritait ces miracles; tout maladif qu'il
était, il faisait continuellement, pieds nus, de dévotes
processions[603]. Les prêcheurs populaires parlaient pour lui. Le roi
d'Angleterre faisait bien aussi prêcher l'évêque de Londres; mais il
n'avait pas le même succès[604].
[Note 603: _App._ 252.]
[Note 604: «Au voir dire, il étoit de nécessité à l'un roi et à
l'autre, puisque guerroyer vouloient, qu'ils fissent mettre en termes
et remontrer à leur peuple l'ordonnance de leur querelle, pourquoi
chacun entendit de plus grand volonté à conforter son seigneur; et de
ce étoient-ils tous réveillés en l'un royaume et en l'autre.»
(Froissart.)]
Toutes les villes qui se rendaient à Charles V obtenaient confirmation
et augmentation de privilèges. On suit le progrès de sa conquête de
charte en charte: Rodez, Figeac, Montauban, février 1370; Milhaud
Rouergue, mai; Cahors, Sarlat, juillet[605].
[Note 605: _App._ 253.]
Il est difficile de croire qu'une tête aussi froide, aussi sage, ait
eu réellement l'idée d'envahir l'Angleterre[606]. Il fit tout ce qu'il
fallait pour le faire croire, sans doute afin d'attirer les Anglais
dans le Nord, et de les empêcher d'étouffer le mouvement du Midi. Ils
débarquèrent en effet une armée à Calais sous le duc de Lancastre. La
grande et grosse armée française, conduite par le duc de Bourgogne,
cinq fois plus forte que l'anglaise, avait défense expresse de
combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les huées des
Anglais[607]. Ceux-ci n'en perdirent pas moins leur temps et leur
argent. Les villes du Nord étaient en bon état. Dans le Midi ils
avaient regagné plusieurs places, mais en perdant ce qui valait bien
plus, l'irréparable capitaine auquel ils devaient les victoires de
Poitiers, d'Auray et de Najara, le sage et habile Jean Chandos.
[Note 606: Froissart.]
[Note 607: _Idem._]
Ce brave homme avait tout prévu. Dès le moment que le prince de Galles
s'obstina, contre son avis, à imposer ce fatal fouage, Chandos se
retira en Normandie. Puis, le Midi se soulevant, il revint pour
réparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu
l'écouter; mais il espérait peu de cette guerre. L'historien du temps
le représente fort triste et _mélancolieux_, comme s'il eût prévu sa
mort prochaine et la perte des provinces anglaises. Après sa mort, le
roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et révoqua l'impôt. Il était
trop tard.
Les Anglais étaient, comme on est dans le malheur, de plus en plus
malhabiles et malheureux. Ils auraient dû à tout prix s'assurer le roi
de Navarre et s'en servir contre la France. Le marché tint, selon
toute apparence, à la vicomté de Limoges que le Navarrais demandait.
Le prince de Galles ne voulut pas ébrécher son royaume d'Aquitaine: il
lui importait de garder cette porte de la France. Il refusa et perdit
tout. Le roi de France regagna le roi de Navarre en lui donnant
Montpellier, qu'il lui promettait depuis si longtemps. Peu après il
eut encore l'adresse de se concilier le nouveau roi d'Écosse, premier
de la maison de Stuart. Castille, Navarre, Flandre, Écosse, il
détachait tout de l'Angleterre; il isolait son ennemie.