La joie ne dura guère. Cette paix, tant souhaitée, fit pleurer toute

la France. Les provinces que l'on cédait ne voulaient pas devenir

anglaises. Que l'administration des Anglais fût pire ou meilleure,

leur insupportable morgue les faisait partout détester. Les comtes de

Périgord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret et beaucoup

d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de

donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus française que Bordeaux

était anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.

Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux être taillés tous les

ans _de la moitié de leur chevance_, et encore «nous nous soumettrons

aux Anglais des lèvres, mais de coeur jamais[549]».

[Note 549: _App._ 231.]

Ceux qui restaient Français n'en étaient que plus misérables. La

France était devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait

plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi

s'était racheté. Nous avons encore, au Trésor des Chartes, les

quittances de ces payements. Ces parchemins font mal à voir; ce que

chacun de ces chiffons représente de sueur, de gémissements et de

larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la

quittance des _dépens de garde_ du roi Jean, à dix mille réaux par

mois[550]: cette noble hospitalité, tant vantée des historiens,

Édouard se la faisait payer; le geôlier, avant la rançon, se faisait

compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de 400.000

écus d'or (même date). Puis, quittance de 200.000 écus d'or

(décembre). Autre de 100.000 (1361, Toussaint); autre de 200.000

encore, et de plus, de 57.000 moutons d'or, pour compléter les 200.000

promis par la Bourgogne (21 février).--En 1362: 198.000; 30.000;

60.000; 200.000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais

nous sommes bien loin d'avoir toutes les quittances. Les rançons de la

noblesse montaient peut-être à une somme aussi considérable.

[Note 550: _Archives_, section hist., J, 639-640.--Voir la _Rançon du

roi Jean_ par M. Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'eût trouvé une

honteuse ressource. En même temps qu'il donnait des provinces, il

donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,

avaient la fantaisie d'épouser une fille de France. Ils imaginaient

que cela les rendrait plus respectables en Italie. Ce féroce Galéas

qui allait à la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jeté des

prêtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, âgé de dix

ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,

il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant

pour un comté en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani,

vendit sa chair et son sang[551]. La petite Isabelle fut échangée, en

Savoie, contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux

Italiens de meilleure grâce que La Rochelle aux Anglais.

[Note 551: _App._ 232.]

Ce malheureux argent d'Italie servit à faire sortir le roi de Calais.

Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, au 5 décembre (1360),

imposer une aide nouvelle à ce peuple ruiné. Les termes de

l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,

pardon à son peuple de lui parler d'argent. Il rappelle, en remontant

jusqu'à Philippe-de-Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et

son peuple; il a abandonné à l'aventure de la bataille son propre

corps et ses enfants_; il a traité à Brétigny, _non pas pour sa

délivrance tant seulement, mais pour éviter la perdition de son

royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et

loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau péage, qu'il fera bonne

et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on

pourra faire plus aisément des aumônes aux pauvres gens_. «Nous avons

ordonné et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue

d'Oil ce qui nous est nécessaire, _et qui ne grevera pas tant notre

peuple comme feroit la mutation de notre monnaie_, savoir: 12 deniers

par livre sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du

cinquième sur le sel, du treizième sur le vin et les autres

breuvages. Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de

notre peuple_, nous nous contenterons; et elle sera levée seulement

jusqu'à la perfection et l'entérinement de la paix.»

Quelque douce et paternelle que fût la demande, le peuple n'en était

pas plus en état de payer: tout argent avait disparu. Il fallut

s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un

établissement fixe. On leur assura un séjour de vingt années. Un

prince du sang était établi gardien de leurs privilèges, et il se

chargeait spécialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces

privilèges étaient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les

acquérir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce

royaume, et de plus sept par an. Un Manassé, qui prenait en ferme

toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un énorme droit de deux

florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides années qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne

présentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la

cherté des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comète,

une grande et effroyable mortalité. Cette fois, le mal atteignait les

hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes. Il

frappait de préférence la force et l'espoir des générations. On ne

voyait que mères en pleurs, que veuves, que femmes en noir[552].

[Note 552: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture était pour beaucoup dans l'épidémie. On

n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris à

Orléans, ni à Chartres; le pays était infesté de Gascons et de

Bretons[553].

[Note 553: Les brigands avaient surpris un fort près de Corbeil.

Beaucoup d'hommes d'armes se chargèrent de le reprendre et firent

encore plus de mal au pays; les défenseurs nuisaient plus que les

ennemis; les chiens aidaient les loups à manger le troupeau. Le

Continuateur de Nangis raconte la fable.]

Les nobles qui revenaient d'Angleterre et qui se sentaient méprisés

n'étaient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Péronne, qui

s'était bravement gardée elle-même, prit querelle avec Jean d'Artois.

Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,

soutenu par le frère du roi et par la noblesse, prit à sa solde des

Anglais; il assiégea Péronne, la prit, la brûla. Ils traitèrent de

même Chauny-sur-Oise, et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles

servaient eux-mêmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[554].

Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi défendait de

les attaquer. Il pria Édouard d'en écrire à ses lieutenants[555].

[Note 554: «Ils avoient de leur accord aucuns chevaliers et écuyers du

pays, qui les menoient et conduisoient.» (Froissart.)]

[Note 555: «Mais les pillards n'en tenoient compte, et disoient qu'ils

faisoient la guerre en l'ombre et nom du roi de Navarre.» (_Idem._)]

Ces pillards s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus; venus après la

guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie

commença en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le

chef était un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprêtre, les mener voir

le pape à Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnais. Jacques de

Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, était intéressé à

défendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,

généralement aimé, réunit bientôt beaucoup de noblesse. Il avait avec

lui le fameux Archiprêtre, qui avait laissé le commandement des

compagnies. S'il eût suivi les conseils de cet homme, il les aurait

détruites. Étant venu en présence à Brignais, près Lyon, il donna dans

un piège grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'était, l'attaqua

sur une montagne, et fut tué avec son fils, son neveu et nombre des

siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier

titre des Capets est la mort de Robert-le-Fort à Brisserte; celui des

Bourbons, la mort de Jacques à Brignais: tous deux tués en défendant

le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien à craindre, elles couraient les

deux rives du Rhône. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,

ennemi de tout le monde[556]. Le pape, tremblant dans Avignon,

prêchait la croisade contre eux. Mais les croisés se joignaient plutôt

aux compagnies[557]. Heureusement pour Avignon, le marquis de

Montferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit

une partie à sa solde, et les mena en Italie, où ils portèrent la

peste. Le pape, pour décider leur départ, leur donna 30.000 florins et

l'absolution[558].

[Note 556: Froissart.]

[Note 557: _App._ 233.]

[Note 558: «Dont le roi Jean et tout le royaume furent grandement

réjouis... mais encore en retournèrent assez en Bourgogne.»

(Froissart.)]

La mortalité qui dépeuplait le royaume lui donna au moins un bel

héritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la

première maison de Bourgogne se trouva éteinte: la succession

comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comtés d'Auvergne et de

Boulogne. Le plus proche héritier était le roi de Navarre. Il

demandait qu'on lui laissât prendre possession de la Bourgogne, ou au

moins de la Champagne qu'il réclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni

l'une ni l'autre. Il était impossible de remettre ces provinces à un

roi étranger, à un prince si odieux. Jean les déclara réunis à son

domaine[559], et partit pour en prendre possession, «cheminant à

petites journées et à grands dépens, et séjournant de ville en ville,

de cité en cité, en la duché de Bourgogne[560]».

[Note 559: _App._ 234.]

[Note 560: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers

la fin de l'année, il descendit à Avignon, et y passa six mois dans

les fêtes. Il espérait y faire une nouvelle conquête en pleine paix.

Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laissé tuer

son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prétendait être le

troisième. Il était veuf lui-même; il n'avait encore que

quarante-trois ans. Captif, mais après une belle résistance, ce roi

soldat[561] intéressait la chrétienté, comme François Ier après Pavie.

Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France maître de Naples et

de la Provence. Il donna à cette reine de trente-six ans un tout jeune

mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi

détrôné de Majorque.

[Note 561: Voy. la _Chronique en prose de Duguesclin_.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait

insensé au premier coup d'oeil, mais qui eût effectivement relevé sa

fortune. Le roi de Chypre était venu à Avignon demander des secours,

proposer une croisade. Jean prit la croix, et une foule de grands

seigneurs avec lui[562]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en

Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils, donné en otage, venait

de rentrer en France, au mépris des traités. Le retour de Jean à

Londres avait l'apparence la plus honorable. Il semblait réparer la

faute de son fils. Quelques-uns prétendaient qu'il n'y allait que par

ennui des misères de la France, ou pour revoir quelque belle

maîtresse[563]. Cependant les rois d'Écosse et de Danemark devaient

venir l'y trouver. Comme roi de France, il présidait naturellement

toute assemblée de rois. Humilié par le nouveau système de guerre que

les Anglais avaient mis en pratique, le roi de France eût repris, par

la croisade, sous le vieux drapeau du moyen âge, le premier rang dans

la chrétienté. Il aurait entraîné les compagnies, il en aurait délivré

la France[564]. Les Anglais mêmes et les Gascons, malgré la mauvaise

volonté du roi d'Angleterre qui alléguait son âge pour ne pas prendre

la croix[565], disaient hautement au roi de Chypre «que c'étoit

vraiment un voyage où tous gens de bien et d'honneur devoient

entendre, et que s'il plaisoit à Dieu que le passage fût ouvert, il ne

le feroit pas seul». La mort de Jean détruisit ces espérances. Après

un hiver passé à Londres en fêtes et en grands repas, il tomba malade,

et mourut regretté, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-même, et

auxquels il s'était attaché, simple qu'il était et sans fiel, pendant

sa longue captivité. Édouard lui fit faire de somptueuses funérailles

à Saint-Paul de Londres. On y brûla, selon des témoins oculaires,

quatre mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille cierges

de dix livres pesant.

[Note 562: «Après la prédication faite, qui fut moult humble et moult

douce et dévote, le roi de France par grand'dévotion emprit la

croix,... et pria doucement le pape qu'il lui voulzist accorder.»

(Froissart.)]

[Note 563: «Causa joci», dit le sévère historien du temps. (Contin. G.

de Nangis.)]

[Note 564: «Pour traire hors du royaume toutes manières de gens

d'armes appelées compagnies... et pour sauver leurs âmes.»

(Froissart.)]

[Note 565: _App._ 235.]

La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se retrouvait

encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de la chrétienté. C'est son

sort, à cette pauvre France, de voir de temps à autre l'Europe

envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils

croient l'avoir tuée; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;

ils tirent ses dépouilles au sort, ils arracheraient volontiers ses

membres sanglants. Elle s'obstine à vivre; elle refleurit. Elle

survécut en 1361, mal défendue, trahie par sa noblesse; en 1709,

vieillie de la vieillesse de son roi; en 1815 encore, quand le monde

entier l'attaquait... Cet accord obstiné du monde contre la France

prouve sa supériorité mieux que des victoires. Celui contre lequel

tous sont facilement d'accord, c'est qu'apparemment il est le

premier.

CHAPITRE IV

Charles V (1364-1380).--Expulsion des Anglais.

Le jeune roi était né vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu,

beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. Tel

royaume, tel roi. On disait que Charles-le-Mauvais l'avait empoisonné;

il en était resté pâle, et avait une main enflée, ce qui l'empêchait

de tenir la lance. Il ne chevauchait guère, mais plutôt se tenait à

Vincennes, à son hôtel de Saint-Paul, à sa royale librairie du Louvre.

Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le

_Sage_, c'est-à-dire le lettré, le clerc, ou bien encore l'avisé,

l'astucieux. Voilà le premier roi moderne, un roi assis, comme

l'effigie royale est sur les sceaux. Jusque-là on se figurait qu'un

roi devait monter à cheval. Philippe-le-Bel lui-même, avec son

chancelier Pierre Flotte, était allé se faire battre à Courtrai.

Charles V combattit mieux de sa chaise. Conquérant dans sa chambre,

entre ses procureurs, ses juifs et ses astrologues, il défit les

fameux chevaliers, et les compagnies encore plus redoutables. De la

même plume, il signa les traités qui ruinaient l'Anglais, et minuta

les pamphlets qui devaient ruiner le pape, livrer au roi les biens

d'Église.

Ce médecin malade du royaume avait à le guérir de trois maux, dont le

moindre semblait mortel: l'Anglais, le Navarrais, les compagnies. Il

se débarrassa du premier, comme on l'a vu, en le soûlant d'or, en

patientant jusqu'à ce qu'il fût assez fort. Le Navarrais fut battu,

puis payé, éloigné; on lui fit espérer Montpellier. Les compagnies

s'écoulèrent vers l'Espagne.

Charles V s'aida d'abord de ses frères; il leur confia les provinces

les plus excentriques, le Languedoc au duc d'Anjou, la Bourgogne à

Philippe-le-Hardi[566]. Il ne s'occupa que du centre. Mais il lui

fallait un bras, une épée. Il n'y avait guère alors d'esprit militaire

que parmi les Bretons et les Gascons. On célébrait le combat des

Trente, où les Bretons avaient vaincu les Anglais[567]. Le roi

s'attacha un brave Breton de Dinan, le sire Bertrand Duguesclin[568],

qu'il avait vu lui-même au siège de Melun, et qui combattait pour la

France depuis 1357.

[Note 566: Il confirma le don que son père avait fait de la Bourgogne

à Philippe-le-Hardi.]

[Note 567: _App._ 236.]

[Note 568: «En ce temps s'armoit et étoit toujours François, un

chevalier de Bretagne qui s'appeloit messire Bertrand Duguesclin.»

(Froissart.) _App._ 237.]

La vie de ce fameux chef de compagnies qui délivra la France des

compagnies et des Anglais a été chantée, c'est-à-dire gâtée et

obscurcie, dans une sorte d'épopée chevaleresque que l'on composa

probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos

histoires de Duguesclin ne sont guère que des traductions en prose de

cette épopée. Il n'est pas facile de dégager de cette poésie ce

qu'elle présente de sérieux, de vraiment historique. Nous en croirons

volontiers le poème et les romans en tout ce qui se rapproche du

caractère bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore dans

les aveux qu'ils font contre leur héros. Ils avouent d'abord qu'il

était laid: «De moyenne stature, le visage brun, le nez camus, les

yeux verts, large d'épaules, longs bras et petites mains.» Ils disent

qu'il était dès son enfance mauvais garçon, «rude, malicieux et divers

en couraige», qu'il assemblait les enfants, les partageait en troupes,

qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps enfermé par

son père. Cependant une religieuse avait prédit de bonne heure que cet

enfant serait un fameux chevalier. Il fut encore encouragé par les

prédictions d'une certaine demoiselle Tiphaine que les Bretons

croyaient sorcière, et que plus tard il épousa. Cet intraitable

batailleur était pourtant, comme sont volontiers les Bretons, bon

enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant parfois tout

ce qu'il avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et

pillard, rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines

de ce temps, il préférait la ruse à tout autre moyen de vaincre, et

restait toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille,

il était homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait

prévoir et pourvoir. Mais une fois qu'il y était, la tête bretonne

reparaissait, il plongeait dans la mêlée, et si loin qu'il ne pouvait

pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya rançon.

La première affaire pour le nouveau roi, c'était de redevenir maître

du cours de la Seine. Mantes et Meulan étaient au roi de Navarre;

Boucicaut et Duguesclin les prirent par une insigne perfidie. Les deux

villes payèrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux

Parisiens. Les bourgeois eurent la satisfaction d'en voir pendre

vingt-huit à Paris.

Les Navarrais, fortifiés d'Anglais et de Gascons sous le captal de

Buch, voulaient se venger, et faire quelque chose pour empêcher le roi

d'aller à Reims. Duguesclin vint bientôt au-devant avec une bonne

troupe de Français, de Bretons, et aussi de Gascons. Le captal recula

vers Évreux. Il s'arrêta à Cocherel, sur un monticule; mais Duguesclin

eut l'adresse de lui ôter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite

et fit semblant de fuir. Le captal ne put empêcher ses Anglais de

descendre; ils étaient trop fiers pour écouter un général gascon,

quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obéît

à ses soldats, et les suivît en plaine. Alors Duguesclin fit

volte-face; les Gascons qu'il avait de son côté avaient fait, à

trente, la partie d'enlever le captal du milieu de ses troupes. Les

autres chefs navarrais furent tués, la bataille gagnée[569].

[Note 569: _App._ 238.]

Gagnée le 16 mai, elle fut connue le 18 à Reims, la veille même du

sacre; belle _étrenne_ de la nouvelle royauté. Charles V donna à

Duguesclin une récompense telle que jamais roi n'en avait donné: un

établissement de prince, le comté même de Longueville, héritage du

frère du roi de Navarre. En même temps, il faisait couper la tête au

sire de Saquenville, l'un des principaux conseillers du Navarrais. Il

ne traitait pas mieux les Français qui se trouvaient parmi les gens

des compagnies. On commença à se souvenir que le brigandage était un

crime.

La guerre de Bretagne finit l'année suivante. Charles de Blois se

résignait au partage de la Bretagne; mais sa femme n'y consentit pas.

Le roi de France prêta Duguesclin et mille lances à Charles. Le prince

de Galles envoya à Montfort le brave Chandos, deux cents lances,

autant d'archers, auxquels se joignirent beaucoup de chevaliers

anglais[570].

[Note 570: _App._ 239.]

Montfort et les Anglais étaient sur une hauteur, comme le prince de

Galles à Poitiers. Charles de Blois ne s'en inquiéta pas. Ce prince

dévot, qui croyait aux miracles et qui en faisait, avait refusé au

siège de Quimper de se retirer devant le flux. «Si c'est la volonté de

Dieu, disait-il, la marée ne nous fera aucun mal.» Il ne s'arrêta pas

plus devant la montagne à Auray que devant le flux à Quimper.

Charles de Blois était le plus fort. Beaucoup de Bretons, même de la

Bretagne bretonnante, se joignirent à lui, sans doute en haine des

Anglais[571]. Duguesclin avait rangé cette armée dans un ordre

admirable. Chaque homme d'armes, dit Froissart, portait sa lance droit

devant lui, taillée à la mesure de cinq pieds, et une hache forte,

dure, et bien acérée, à petit manche... «Et s'en venoient ainsi tout

bellement le pas. Ils chevauchoient si serrés, qu'on n'eût pu jeter

une balle de paume qu'elle ne tombât sur les pointes des lances. Jean

Chandos regarda longtemps l'ordonnance des Français, «laquelle en

soi-même il prisoit durement». Il ne s'en put taire, et dit: «Que Dieu

m'aide, comme il est vrai qu'il y a ici fleur de chevalerie, grand

sens et bonne ordonnance[572].»

[Note 571: _App._ 240.]

[Note 572: Froissart.]

Chandos s'était ménagé une réserve, pour soutenir chaque corps qui

faiblissait. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint d'un de ses

chevaliers qu'il voulût bien rester sur les derrières pour commander

cette réserve. Il y fallut des prières, et presque des larmes[573]. Le

préjugé féodal faisait considérer le premier rang comme la seule place

honorable. Duguesclin n'aurait pu obtenir pareille chose dans l'autre

armée.

[Note 573: «Étoit messire Jean Chandos auques (presque) sur le point

de larmoyer. Si dit encore moult doucement: «Messire Hue, ou il faut

que vous le fassiez ou que je le fasse.» (_Idem._)]

Les deux prétendants combattaient en tête. C'était un duel sans

quartier. Les Bretons étaient las de cette guerre, et voulaient en

finir par la mort de l'un ou de l'autre[574]. La réserve de Chandos

lui donna l'avantage sur Duguesclin, qui fut porté par terre et pris.

Tout retomba sur Charles de Blois: sa bannière fut arrachée,

renversée, lui-même tué. Les plus grands seigneurs de la Bretagne

s'obstinèrent, et se firent tuer aussi.

[Note 574: _App._ 241.]

Lorsque les Anglais vinrent à grande joie montrer à Montfort son

ennemi qu'ils lui avaient tué, le sang français se réveilla en lui, ou

peut-être la parenté; les larmes lui vinrent aux yeux. On trouva un

cilice sous la cuirasse du mort. Sa piété, ses belles qualités

revinrent en mémoire. Il n'avait recommencé la guerre que par

déférence pour sa femme, dont la Bretagne était l'héritage. Ce

saint[575] était aussi un homme. Il faisait des vers, composait des

_lais_ dans l'intervalle des batailles. Il avait été amoureux; un sien

bâtard fut tué à côté de lui, en voulant venger sa mort.

[Note 575: «Et l'appelle-t-on saint Charles.» (Froissart). _App._

242.]

Montfort reçut en peu de jours les plus fortes places du pays. Les

enfants de Charles de Blois étaient prisonniers en Angleterre. Le roi

de France, qui ne portait nulle passion dans la guerre, s'arrangea

avec le vainqueur, et décida la veuve de Charles de Blois à se

contenter du comté de Penthièvre, de la vicomté de Limoges, et d'une

rente de dix mille livres. Le roi fit sagement. L'essentiel était

d'empêcher que la Bretagne ne fit hommage à l'Anglais. Il y avait à

parier qu'elle se lasserait tôt ou tard du protégé de l'Angleterre.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 22 / 36 段