Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se livrer au roi de

Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles-le-Mauvais

touchait au but de son ambition[518]. Marcel aurait promis au roi de

Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendît maître

de la ville et tuât tous ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes

étaient marquées d'avance[519].

[Note 518: «Ad hoc totis viribus anhelabat.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 519: Le plus grave historien de ce temps, témoin oculaire de

toute cette révolution, le Continuateur de Guillaume de Nangis, qui

rapporte ces bruits, semble les révoquer en doute: «On a du moins,

dit-il, accusé _depuis_ le prévôt et ses amis de toutes ces choses.»

Voy. Perrens, _Étienne Marcel_ (1860).]

La nuit du 31 juillet au 1er août, Étienne Marcel entreprit de livrer

la ville qu'il avait mise en défense, les murailles qu'il avait

bâties. Jusque-là, il semble avoir toujours consulté les échevins,

même sur le meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait que

les autres ne songeaient plus qu'à se sauver en le perdant. Celui des

échevins sur lequel il comptait le plus, qui s'était le plus

compromis, qui était son compère, Jean Maillart, lui avait cherché

querelle le jour même. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du

dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny, et tous trois, avec

leurs hommes, se trouvèrent à la bastille Saint-Denis, que Marcel

devait livrer. «Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvèrent

ledit prévôt des marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le

premier parler que Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda

par son nom: Étienne, Étienne, que faites-vous ci à cette heure?» Le

prévôt lui répondit: «Jean, à vous qu'en monte de savoir? je suis ci

pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement.»--«Par Dieu,

répondit Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'êtes ci à cette

heure pour nul bien; et je le vous montre, dit-il à ceux qui étoient

de-lez (près) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains

pour trahir la ville.» Le prévôt des marchands s'avança et dit: «Vous

mentez.»--«Par Dieu! répondit Jean Maillart, traître, mais vous

mentez!» Et tantôt férit à lui et dit à ses gens: «À la mort, à la

mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres.» Là eut grand

hutin et dur; et s'en fût volontiers le prévôt des marchands fui s'il

eût pu; mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillart le férit

d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fût son

compère, ni ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fût occis et six de

ceux qui là étoient, et le demeurant pris et envoyé en prison[520].»

[Note 520: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de

ses amis qui étaient venus avec lui tombèrent frappés par des gardes

obscurs de la porte Saint-Antoine[521].

[Note 521: Voy. Perrens, _Étienne Marcel_ (1860).]

Cependant les meurtriers s'en allèrent, criant par la ville et

éveillant le peuple. Le matin, tous étaient assemblés aux halles, où

Maillart les harangua. Il leur conta comment cette même nuit, la ville

devait être _courue_ et détruite, si Dieu ne l'eût éveillé lui et ses

amis, et ne leur eût révélé la trahison. La foule apprit avec

saisissement le péril où elle avait été sans le savoir; tous

joignaient les mains et remerciaient Dieu[522].

[Note 522: _App._ 223.]

Telle fut la première impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le

peuple ait été ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le

parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et

éloquents[523], survécut à son chef. Quelques mois après, il y eut une

conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre à sa veuve tous

les meubles du prévôt qui n'avaient pas été donnés ou perdus dans le

moment qui suivit sa mort[524].

[Note 523: «Multum solemnes et eloquentes quam plurimum et docti.»

(Contin. G. de Nangis.) _App._ 224.]

[Note 524: _App._ 225.]

La carrière de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve

Paris, il le met en défense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte

au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume par

l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens

violents. Marcel est poussé de proche en proche à une foule d'actes

irréguliers et funestes. Il tire de prison Charles-le-Mauvais, pour

l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux

bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,

les ennemis du roi de Navarre.

Abandonné des États, il tue les États en les faisant comme il les

veut, en créant des députés, en remplaçant les députés des nobles par

des bourgeois de Paris[525]. Paris ne pouvait encore mener la France,

Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait

assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité des

approvisionnements le mettait dans la dépendance de la campagne. Il

s'allia aux Jacques, et les Jacques échouant, au roi de Navarre. Celui

à qui il s'était donné, il essaya de lui donner le royaume; il y

périt.

[Note 525: _App._ 226.]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,

avait été attestée au commencement du siècle par le roi contre le

pape. Un demi-siècle est à peine écoulé; Marcel la tourne contre la

royauté elle-même, contre les serviteurs de la royauté.

Cette tache sanglante dont la mémoire d'Étienne Marcel est restée

souillée ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en

partie son ouvrage. Il dut périr, comme ami du Navarrais, dont le

succès eût démembré la France; mais dans l'ordonnance de 1357 il vit

et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la

Jacquerie est le premier élan du peuple des campagnes. Les réformes

indiquées dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos

rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre

l'Anglais. La nationalité, l'esprit militaire naquirent peu à peu. Le

premier signe peut-être de ce nouvel esprit se trouve, dès l'an 1359,

dans un récit du Continuateur de Nangis. Ce grave témoin, qui note

jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa sécheresse

ordinaire pour conter tout au long une de ces rencontres où le peuple

des campagnes, laissé à lui-même, commença à s'enhardir contre

l'Anglais. Il s'y arrête avec complaisance: «C'est, dit-il naïvement,

que la chose s'est passée près de mon pays, et qu'elle a été menée

bravement par les paysans, par _Jacques Bonhomme_[526].»

[Note 526: «Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_, strenue expeditum.»

(Contin. G. de Nangis.)]

Il y a un lieu assez fort au petit village près Compiègne, lequel

dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y

avait péril pour eux, si les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent,

avec la permission du régent et de l'abbé, et s'y établirent avec des

armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour

être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de défendre ce

poste jusqu'à la mort. Ce capitaine, qu'ils s'étaient donné du

consentement du régent, était un des leurs, un grand et bel homme,

qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui, pour le

servir, un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une

corpulence et d'une taille énormes, plein de vigueur et d'audace, mais

avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de

lui-même. On l'appelait Le Grand-Ferré[527]. Le capitaine le tenait

près de lui, _comme sous le frein_, pour le lâcher à propos. Ils

s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui

gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les

Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent

bientôt: «Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à

prendre.» On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les

portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient

aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le

capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors Le

Grand-Ferré et les autres se disent: «Descendons, vendons bien notre

vie; il n'y a pas de merci à attendre.» Ils descendent en effet,

sortent par plusieurs portes et se mettent à frapper sur les Anglais,

comme s'ils battaient leur blé dans l'aire[528]; les bras s'élevaient,

s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand, voyant son maître

et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre

les Anglais et les siens qu'il dominait également des épaules, maniant

une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fit place

nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendît le casque ou n'abattît

les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir; plusieurs

sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur porte-enseigne

et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé.

L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre

lui et le fossé: «Suis-moi donc», dit Le Grand. Et il se mit à marcher

devant, jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu'à ce que la

bannière eût été jetée à l'eau... Il avait tué en ce jour plus de

quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux Allouettes, il

mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec bien des larmes,

car il était bon et sage... Les Anglais furent encore battus une autre

fois par Le Grand; mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles

anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si on les

eût rançonnés, _comme font les nobles_[529]; mais on les tua, afin

qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand, échauffé par cette

besogne, but de l'eau froide en quantité et fut saisi de la fièvre. Il

s'en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non

toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu'un homme

ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris qu'il était

malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit

venir et se mit à crier: «Ô mon pauvre Le Grand, voilà les Anglais!

que faire?...» Lui, oubliant à l'instant son mal, se lève, prend sa

hache et sort dans la petite cour: «Ah! brigands, vous venez donc pour

me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore...» Alors, s'adossant à

un mur, il en tue cinq en un moment; les autres s'enfuient. Le Grand

se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide;

la fièvre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant

reçu les sacrements de l'Église, il sortit du siècle et fut enterré au

cimetière de son village. Il fut pleuré de tous ses compagnons, de

tout le pays; car, lui vivant, jamais les Anglais n'y seraient

venus[530].

[Note 527: «Et juxta ejus corporis magnitudinem, habebat in se

humilitatem et reputationis intrinsecæ parvitatem, nomine Magnus

Ferratus.» (_Idem._)]

[Note 528: «Super Anglicos ita se habebant, ac si blada in horreis

more suo solito flagellassent.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 529: «Sicut nobiles viri faciunt.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 530: «Migravit de sæculo... Quandiu vixisset, ad locum illum

Anglici non venissent.» (Contin. G. de Nangis.)]

* * * * *

Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans,

qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission, cet homme

fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint

Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du

peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux,

aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses

portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu

l'ennemi comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de

sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il

boit froid, et se couche pour mourir. Patience! sous la rude éducation

des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.

Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle

échappera, cessant d'être elle-même, et se transfigurant; Jacques

deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire _un bon Français_ date de l'époque des Jacques et de

Marcel[531]. La Pucelle ne tardera pas à dire: «_Le coeur me saigne

quand je vois le sang d'un François._»

[Note 531: «Volo esse _bonus Gallicus_.» (Contin. G. de Nangis, anno

1359.)]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai

commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont

des Français que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple

français, c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux

ou laids, sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous

ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des

nobles, à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant

Froissart, nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irons prendre dans

cette grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre

des chevaux. Souillé, défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de

la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire, à ce

vieux peuple du quatorzième siècle: «Vous êtes mon père, vous êtes ma

mère. Vous m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le

sang pour me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau!

Dieu me garde de vous renier jamais!»

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuyé sur le meurtrier, il y

eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des

acclamations. Ceux qui le matin s'étaient armés pour Marcel cachaient

leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[532].

[Note 532: «Illa rubea capucia, quæ antea pompose gerebantur,

abscondita..» (Contin. G. de Nangis.)]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent

confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face pâle et son

_visage longuet_[533] n'avaient jamais plu au peuple. On n'en

attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des

confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[534]. Pour

lui, il n'aimait, il ne haïssait personne. Il n'était pas facile de

l'émouvoir. Au moment même de son entrée, un bourgeois s'avança

hardiment et dit tout haut: «Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous

n'y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous.» Le comte de

Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et répondit:

«On ne vous en croira pas, beau sire[535].»

[Note 533: «De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les

espaules, et haingre par les flans; groz bras et beauls membres,

visage un peu longuet, grant front et large; la chière ot assez pale,

et croy que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, luy estoit venu par

accident de maladie; chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé.»

(Christ. de Pisan.)]

[Note 534: _App._ 227.]

[Note 535: «Pensa ce prudent prince, ajoute Christine de Pisan, que si

l'on tuoit cet homme, la ville se fust bien pu émouvoir.»]

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait

rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il

ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se

chauffait qu'en coupant des arbres[536]. Le setier de blé, qui se

donne ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend

maintenant trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux,

nouveau chagrin pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient

enfermés dans Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni

tailler leurs vignes[537].

[Note 536: _App._ 228.]

[Note 537: «Vineæ quæ amænissimum illum desideratum liquorem

ministrant, qui lætificare solet cor hominis... non cultivatæ.»

(Contin. G. de Nangis.)]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient

le pays. Les premiers s'étaient établis à Creil, qui les rendait

maîtres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiéter

des trêves. Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens de

Touraine, d'Anjou et de Poitou leur achetaient des sauf-conduits, leur

payaient des tributs[538].

[Note 538: _App._ 229.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du

royaume, finit par en être lui-même plus effrayé que le dauphin. Il

fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'être

_bon Français_[539]. Les Navarrais n'en continuèrent pas moins de

rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette

réconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait à penser aux

Anglais. En même temps, des Normands, des Picards, des Flamands,

firent ensemble une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi

Jean[540]. Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du moins

les Anglais surent aussi ce que c'étaient que les maux de la guerre.

[Note 539: «Volo esse bonus Gallicus de cætero.» (Cont. G. de

Nangis.)]

[Note 540: «Posuerunt se in mare, ut ad Angliam invadendum

transfretarent.» (_Idem._)]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer à la France étaient

monstrueuses, inexécutables. Ils demandaient non seulement tout ce qui

est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu, non

seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agénois, Quercy, Périgord,

Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la Touraine, l'Anjou,

et de plus la Normandie; c'est-à-dire qu'il ne leur suffisait pas

d'occuper le détroit, de fermer la Garonne; ils voulaient aussi

fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour par où nous

voyons l'Océan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait signé tout, et promis de plus quatre millions d'écus

d'or pour sa rançon. Le dauphin, qui ne pouvait se dépouiller ainsi,

fit refuser le traité par une assemblée de quelques députés des

provinces, qu'il appela États généraux. Ils répondirent «que le roi

Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoit à Dieu,

il y pourvoiroit de remède[541]».

[Note 541: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conquérir

la France. Il voulait d'abord aller à Reims, et s'y faire sacrer[542].

Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette

expédition. Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne

comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne

et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conquête, et

espérant un partage comme celui de l'Angleterre par les compagnons de

Guillaume-le-Conquérant, avaient voulu être aussi de la fête. Ils

croyaient déjà «tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[543]».

Ils attendirent Édouard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine à

s'en débarrasser. Il fallut qu'il les aidât à retourner chez eux,

qu'il leur prêtât de l'argent, à ne jamais rendre.

[Note 542: Contin. G. de Nangis.]

[Note 543: Froissart.]

Édouard avait amené avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,

son fils, ses trois frères, ses princes, ses grands seigneurs. C'était

comme une émigration des Anglais en France. Pour faire la guerre

confortablement, ils traînaient six mille chariots, des fours, des

moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient

poussé la précaution jusqu'à se munir de meutes pour chasser, et de

nacelles de cuir pour pêcher en carême[544]. Il n'y avait rien, en

effet, à attendre du pays, c'était un désert; depuis trois ans, on ne

semait plus[545]. Les villes, bien fermées, se gardaient elles-mêmes;

elles savaient qu'il n'y avait pas de merci à attendre des Anglais.

[Note 544: Froissart.]

[Note 545: _Idem._]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminèrent à travers la pluie et la

boue, de Calais à Reims. Ils avaient compté sur les vins. Mais il

pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines

à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout autour; mais Reims

ne bougea pas. De là ils passèrent devant Châlons, Bar-le-Duc, Troyes;

puis ils entrèrent dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux

pour deux cent mille écus d'or. Ce fut une bonne affaire pour

l'Anglais, qui autrement n'eût rien tiré de toute cette grande

expédition.

Il vint camper tout près de Paris, fit ses pâques à Chanteloup,

et approcha jusqu'au Bourg-la-Reine. «De la Seine jusqu'à Étampes,

dit le témoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est

réfugié aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et

Notre-Dame-des-Champs... Montlhéry et Longjumeau sont en feu... On

distingue dans tous les alentours la fumée des villages, qui monte

jusqu'au ciel... Le saint jour de Pâques, j'ai vu aux Carmes officier

les prêtres de dix Communes... Le lendemain, on a ordonné de brûler les

trois faubourgs, et permis à tout homme d'y prendre ce qu'il pourrait,

bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas manqué de gens pour le faire

bien vite. Les uns pleuraient, les autres riaient...--Près de

Chanteloup, douze cents personnes, hommes, femmes et enfants, s'étaient

enfermés dans une église. Le capitaine, craignant qu'ils ne se

rendissent, a fait mettre le feu... Toute l'église a brûlé. Il ne s'en

est pas sauvé trois cents personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres

trouvaient en bas les Anglais qui les tuaient et se moquaient d'eux pour

s'être brûlés eux-mêmes. J'ai appris ce lamentable événement d'un homme

qui avait échappé, par la volonté de Notre-Seigneur, et qui en

remerciait Dieu[546].»

[Note 546: Contin. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa attaquer Paris[547]. Il s'en alla vers la

Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait

les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux

vendanges. Mais ils étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver.

Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un terrible orage, qui mit

leur patience à bout. Édouard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix

aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne

touchant plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter à

tout prix. Le roi Jean, sans doute, pressait aussi son fils. Aux

conférences de Brétigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandèrent

d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets

(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin sur

ces quatre dernières provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme

libre souveraineté, et non plus comme fief. Ils acquirent au même

titre ce qui entourait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines, et

la vicomté de Montreuil. Le roi payait l'énorme rançon de trois

millions d'écus d'or, six cent mille écus sous quatre mois, avant de

sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six années

suivantes. L'Angleterre, après avoir tué et démembré la France,

continuait à peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et

de moelle, elle pût encore la sucer.

[Note 547: _App._ 230.]

Ce déplorable traité excita à Paris une folle joie. Les Anglais qui

l'apportèrent pour le faire jurer au dauphin, furent accueillis comme

des anges de Dieu. On leur donna en présent ce qu'on avait de plus

précieux, des épines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait à la

Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cède ici à

l'entraînement général. «À l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps

où le Sauveur, ayant remis la paix entre son Père et le genre humain,

montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple

de France demeurât affligé... Les conférences commencèrent le dimanche

où l'on chante à l'église: _Cantate._ Le dimanche où l'on chante:

_Vocem jucunditatis_, le régent et les Anglais allèrent jurer le

traité à Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans

cette église et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches,

mises en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clergé

chantait en toute joie et dévotion: _Te Deum laudamus..._ Tous se

réjouissaient, excepté peut-être ceux qui avaient fait de gros gains

dans les guerres, par exemple les armuriers... Les faux traîtres, les

brigands craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons

plus[548].»

[Note 548: Contin. G. de Nangis.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 21 / 36 段