Le lendemain, le prévôt des marchands assemble en armes à Saint-Éloi

tous les corps de métiers. À neuf heures, cette foule armée reconnut

dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, maître

Régnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, près Saint-Landry.

Ils se mirent à courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un

pâtissier, et y fut frappé à mort; il n'eut pas le temps de pousser un

cri. Cependant le prévôt, suivi d'une foule de bonnets rouges et

bleus, entra dans l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa chambre, et lui

dit aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que

ce royaume devant après tout lui revenir, c'était à lui à le garder

des compagnies qui gâtaient tout le pays. Le dauphin, qui était entre

ses conseillers ordinaires les maréchaux de Champagne et de Normandie,

répondit avec plus de hardiesse que de coutume: «Je le ferais

volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est à celui qui a les

droits et profits à avoir aussi la garde du royaume[480].» Il y eut

encore quelques paroles aigres, et le prévôt éclata: «Monseigneur,

dit-il au dauphin, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir;

il faut qu'il en soit ainsi.» Puis, se tournant vers les hommes aux

capuces rouges, il leur dit: «Faites vite ce pourquoi vous êtes

venus[481].» À l'instant, ils se jetèrent sur le maréchal de Champagne

et le tuèrent près du lit du dauphin. Le maréchal de Normandie s'était

retiré dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le tuèrent aussi. Le

dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.

Tous ses officiers avaient fui. «Sauvez-moi la vie», dit-il au prévôt.

Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,

le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journée, Marcel

porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait à la

Grève. Il le harangua d'une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués

étaient des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.

Plusieurs crièrent qu'ils l'avouaient de tout, et se dévouaient à lui

à la vie et à la mort.

[Note 480: Froissart.]

[Note 481: «Eia breviter facite hoc propter quod huc venistis.» (Cont.

G. de Nangis.)]

Marcel retourna au Palais avec une foule de gens armés qu'il laissa

dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de

douleur. «Ne vous affligez, monseigneur, lui dit le prévôt. Ce qui

s'est fait s'est fait pour éviter de plus grands périls, _et de la

volonté du peuple_[482].» Et il le priait de tout approuver.

[Note 482: _Chroniques de Saint-Denis._]

Il fallait bien que le dauphin approuvât, ne pouvant mieux. Il lui

fallut encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre

jours après. Marcel et Le Coq les avaient réconciliés, bon gré mal

gré, et les faisaient dîner ensemble tous les jours.

Ce retour du roi de Navarre, quatre jours après le meurtre des

conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de

cette tragédie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre

par la mort de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage, qui

le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout était fini entre

Marcel et le dauphin. Ce crime avait été probablement imposé au prévôt

par Charles-le-Mauvais, qui n'était pas neuf aux assassinats[483].

Marcel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désormais à voir

ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage à l'aider ou à le

vendre.

[Note 483: _App._ 207.]

Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre, et il perdit les États.

C'est-à-dire que la légalité, violée par un crime, le délaissa pour

toujours. Ce qui restait des députés de la noblesse quitta Paris, sans

attendre la clôture. Plusieurs même des commissaires des États,

chargés du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent

plus gouverner, et laissèrent Marcel. Lui, sans se décourager, il les

remplaça par des bourgeois de Paris[484]. Paris se chargeait de

gouverner la France; mais la France ne voulut pas[485].

[Note 484: _App._ 208.]

[Note 485: _App._ 209.]

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en délivrant le roi de

Navarre, fut la première à refuser d'envoyer de l'argent à Paris. Les

États de Champagne s'assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort

pour empêcher le dauphin d'y aller. Dès lors, il devait périr tôt ou

tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise pour ressaisir

tout. Le dauphin alla à ces États, accompagné des gens de Marcel; et

d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. Mais

les nobles de Champagne ne manquèrent pas de parler. Le comte de

Braîne lui demanda si les maréchaux de Champagne et de Normandie

avaient mérité la mort. Le dauphin répondit qu'ils l'avaient toujours

bien et loyalement servi. Même scène à Compiègne, aux États de

Vermandois[486]. Le dauphin, tout à fait rassuré, prit sur lui de

transférer à Compiègne les États de la langue d'Oil, qui étaient

convoqués pour le 1er mai à Paris. Peu de monde y vint. C'était

toutefois une représentation telle quelle du royaume contre Paris.

[Note 486: _App._ 210.]

Les États rendirent hommage aux réformes de la grande ordonnance, en

les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votèrent devait être

perçue par des députés des États. Cette affectation de popularité

effraya Marcel. Il engagea l'Université à implorer pour la ville la

clémence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le

prince insistait pour qu'on lui livrât dix ou douze des plus

coupables. Il se rabattit même à cinq ou six, assurant qu'il ne les

ferait pas mourir.

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans

épargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[487]. Il

s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des

brigands[488].

[Note 487: En continuant ces travaux, on retrouva les fondations de

tours qu'on regarda comme des constructions des Sarrasins. Là, selon

les anciennes chroniques, avait existé autrefois un camp appelé

_Altum-Folium_ (rue _Haute-Feuille_, rue _Pierre-Sarrasin_).]

[Note 488: _App._ 211.]

La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,

lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances

du paysan avaient passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme

sur une bête tombée sous la charge; la bête se releva enragée, et elle

mordit.

Nous l'avons déjà dit. Dans cette guerre chevaleresque que se

faisaient à armes courtoises[489] les nobles de France et

d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux

de la guerre: c'était le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était

épuisé pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces

belles armes, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se

firent prendre à Créci et à Poitiers. Après, qui paya la rançon? ce

fut encore le paysan.

[Note 489: _App._ 212.]

Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur leurs terres

ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans

marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas

long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, charrue,

charrette et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.

Nulle réserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,

que restait-il sur quoi le seigneur eût recours? le corps, la peau du

pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque chose. Apparemment

le rustre avait quelque cachette où il enfouissait. Pour le lui faire

dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les pieds. On n'y

plaignait ni le fer ni le feu.

Il n'y a plus guère de châteaux; les édits de Richelieu, la

Révolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous

cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au

fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur

nos têtes l'oblique et louche fenêtre qui nous regarde passer, le

coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux

qui, tant de siècles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est

même pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.

Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs

oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu'il n'a

plus.

Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. Ce fut le

caractère atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils

rançonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en détail. Il se

forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de

Navarrais. Le Gallois Griffith désolait tout le pays entre Seine et

Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul saccagea

Montargis, Étampes, Arpajon, Montlhéry, plus de quinze villes ou gros

bourgs[490]. Ailleurs, c'étaient l'Anglais Audley, les Allemands

Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on

appelait l'archiprêtre, parce qu'en effet, quoique séculier, il

possédait un archiprêtré, laissa les provinces déjà pillées, traversa

toute la France jusqu'en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin

pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reçut

comme un fils de France[491], le fit dîner avec lui, et lui donna

quarante mille écus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant

d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'où il alla en

Bourgogne pour en faire autant.

[Note 490: Froissart.]

[Note 491: _Idem._]

Ces chefs de bande n'étaient pas, comme on pourrait croire, des gens

de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.

Le frère du roi de Navarre pillait comme les autres[492]. Dans les

saufs-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient

les villes, il exceptait nommément les choses propres aux nobles, les

parures militaires: «Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fer de

glaive[493].»

[Note 492: Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, l'appelait son

compère. Froissart l'appelle Monseigneur.]

[Note 493: Froissart.]

Les chevaliers du quatorzième siècle avaient une autre mission que

ceux des romans, c'était d'écraser le faible. Le sire d'Aubrécicourt

volait et tuait au hasard _pour bien mériter de sa dame_, Isabelle de

Juliers, nièce de la reine d'Angleterre: «Car il était jeune et

amoureux durement.» Il se faisait fort de devenir au moins comte de

Champagne[494]. La dissolution de la monarchie donnait à ces pillards

des espérances folles. C'était à qui entrerait par ruse ou par force

dans quelque château mal gardé. Les capitaines des places se croyaient

libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,

échangeaient leurs places, leurs garnisons.

[Note 494: _Idem._]

Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'années d'obéissance

sous les rois, faisait la joie des nobles. C'était comme une échappée

d'écoliers qui ne ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur

historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il

s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes: «Et

toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[495]» Il ne lui arrive

nulle part de douter de leur loyauté. À peine doute-t-il de leur

salut[496].

[Note 495: «Et toujours gagnoient pauvres brigands à piller villes et

châteaux... Ils épioient une bonne ville ou châtel, une journée ou

deux loin, et puis s'assembloient et entroient en cette ville droit

sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou deux; et

ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer...; si

s'enfuyoient... et ces brigands brisoient maisons, coffres et

écrins... Et gagnèrent ainsi plusieurs châteaux et les revendirent.

Entre les autres, eut un brigand qui épia le fort châtel de Combourne

en Limosin, avec trente de ses compagnons et l'échellèrent, et

gagnèrent le seigneur dedans, et le mirent en prison en son châtel

même, et le tinrent si longtemps, qu'il se rançonna atout vingt-quatre

mille écus, et encore détint ledit brigand le châtel. Et par ses

prouesses le roi de France le voulut avoir de lez lui, et acheta son

châtel vingt mille écus, et fut huissier d'armes du roi de France. Et

étoit appelé ce brigand Bacon.»]

[Note 496: «Le coursier de Croquard trébucha et rompit à son maître le

col. Je ne sais que son avoir devint ni qui eut l'âme, mais je sais

que Croquard fina ainsi.» (Froissart.)]

L'effroi était tel à Paris que les bourgeois avaient offert à

Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la

ville[497]. On n'osait plus sonner dans les églises, si ce n'est à

l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur

les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur

n'était-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne

dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans

les îles ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En Picardie

les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le long de la

Somme, de Péronne à l'embouchure, on comptait encore au dernier siècle

trente de ces souterrains[498]. C'est là qu'on pouvait avoir quelque

impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées

voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente

chambres avec un puits au centre pour avoir à la fois de l'air et de

l'eau. Autour du puits de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin

et la solidité qu'on remarque dans ces constructions indique assez que

c'était une des demeures ordinaires de la triste population de ces

temps. Les familles s'y entassaient à l'approche de l'ennemi. Les

femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des mois, pendant

que les hommes allaient timidement au clocher voir si les gens de

guerre s'éloignaient de la campagne.

[Note 497: _Chroniques de Saint-Denis._]

[Note 498: _App._ 213.]

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres

gens pussent semer ou récolter. Ils avaient beau se réfugier sous la

terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvaisis

surtout, il n'y avait plus de ressources[499]. Tout était gâté,

détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan,

enragé de faim et de misère, força les châteaux, égorgea les nobles.

[Note 499: «Dont un si cher temps vint en France, que on vendoit un

tonnelet de harengs trente écus, et toutes autres choses à l'avenant,

et mouroient les petites gens de faim, dont c'étoit grand'pitié; et

dura cette dureté et ce cher temps plus de quatre ans.» (Froissart.)

_App._ 214.]

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire à une telle audace. Ils avaient

ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et

dociles, quand on les traînait à la guerre! On appelait par dérision

le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans nos

conscrits[500]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient

si gauchement les armes? C'était un dicton entre les nobles: «Oignez

vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[501].»

[Note 500: _App._ 215.]

[Note 501: _App._ 216.]

Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs

siècles. Ce fut une vengeance de désespérés, de damnés. Dieu semblait

avoir si complètement délaissé ce monde!... Ils n'égorgeaient pas

seulement leurs seigneurs, mais tâchaient d'exterminer les familles,

tuant les jeunes héritiers, tuant l'honneur, en violant les

dames[502]. Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et

leurs femmes se paraient de belles dépouilles sanglantes.

[Note 502: _App._ 217.]

Et toutefois, ils n'étaient pas tellement sauvages qu'ils n'allassent

avec une sorte d'ordre, par bannières, et sous un capitaine, un des

leurs, un rusé paysan qui s'appelait Guillaume Callet[503]: «Et en ces

assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches

hommes bourgeois, et aultres[504].»--«Quand on leur demandoit, dit

Froissart, pourquoi ils faisoient ainsi, ils répondoient qu'ils ne

savoient, mais qu'ils faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;

et pensoyent qu'ils dussent en telle manière destruire tous les nobles

et gentilshommes du monde.»

[Note 503: Ou Caillet, dans les _Chroniques de France_; Karle, dans le

Continuateur de Nangis; Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur

anonyme de la première _Vie d'Innocent VI_: «Et l'élurent le pire des

mauvais, et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme.» (Froissart.)--Voy.,

sur Calle, M. Perrens (1860).]

[Note 504: _Chron. de Saint-Denis._ _App._ 218.]

Aussi les grands et les nobles se déclarèrent tous contre eux, sans

distinction de parti. Charles-le-Mauvais les flatta, invita leurs

principaux chefs[505], et pendant les pourparlers il fit main-basse

sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge. Il

les surprit ensuite près de Montdidier, et en fit un grand carnage.

Les nobles se rassurèrent, prirent les armes, et se mirent à tuer et

brûler tout dans les campagnes, à tort ou à droit[506].

[Note 505: «Blanditiis advocavit.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 506: _App._ 219.]

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile à celle de Paris.

Marcel avait intérêt à les soutenir[507]. Les communes hésitaient.

Senlis et Meaux les reçurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais

les fit bientôt revenir. Marcel, qui avait profité du soulèvement pour

détruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda à leur

envoyer du monde pour les aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord

le prévôt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se

joignirent trois cents autres sous la conduite d'un épicier de Paris.

[Note 507: _App._ 220.]

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles

dames, de demoiselles et d'enfants, s'étaient jetées dans le Marché de

Meaux, environné de la Marne. De là elles voyaient et entendaient les

Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un

moment à l'autre, elles pouvaient être forcées, massacrées.

Heureusement il leur vint un secours inespéré. Le comte de Foix et le

captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la

croisade de Prusse avec quelques cavaliers. Ils apprirent à Châlons le

danger de ces dames, et chevauchèrent rapidement vers Meaux. Arrivés

dans le Marché, «ils firent ouvrir tout arrière, et puis se mirent

au-devant de ces vilains, noirs et petits et très mal armés, et

lancèrent à eux de leurs lances et de leurs épées. Ceux qui étoient

devant et qui sentoient les horions reculèrent de _hideur_ et

tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors

des barrières et les abattoient à grands monceaux et les tuoient ainsi

que bêtes et les reboutèrent hors de la ville. Ils en mirent à fin

plus de sept mille et boutèrent le feu en la désordonnée ville de

Meaux (9 juin 1358)[508]».

[Note 508: Froissart.--Lire en regard des exagérations passionnées de

Froissart le récit de M. Perrens, fait ici d'après le Trésor des

Chartes (1860).]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer

de la part qu'ils avaient prise à la Jacquerie; «et ils firent, dit un

contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les

Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais

pu faire ce que firent les nobles de France[509].»

[Note 509: Contin. G. de Nangis. _App._ 221.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les

portes, disant venir de la part du régent, puis ils se mirent à crier:

«Ville prise! ville gagnée.» Mais ils trouvèrent tous les bourgeois en

armes, et même d'autres nobles qui défendaient la ville. On lança sur

eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les

renversèrent. L'eau bouillante pleuvait des fenêtres. «Les uns

s'enfuirent à Meaux conter leur déconfiture et se faire moquer; les

autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de

Senlis[510].»

[Note 510: «Qui vero mortui remanserunt, genti Silvanectensi amplius

non nocebunt». (_Idem._)]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dévastation des campagnes,

Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur à l'habileté

du prévôt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande

et dévorante ville sans avoir pour lui la campagne; de là l'apparente

inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de

Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui était

indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le

dauphin tenait la rivière. Il fit donner à Charles-le-Mauvais le titre

de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-même n'était pas

libre. Il fut abandonné de plusieurs de ses gentilshommes qui ne

voulaient pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cependant

les bourgeois mêmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient

d'avoir détruit les Jacques, et ils soupçonnaient bien que leur

capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchérissaient. Le dauphin, avec trois mille

lances, était à Charenton et arrêtait les arrivages de la Seine et de

la Marne. Les bourgeois sommèrent le roi de Navarre de les défendre,

de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.

Les deux princes eurent une longue et secrète entrevue et se

séparèrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore osé rentrer dans

Paris, ses plus déterminés partisans, et Marcel lui-même, lui ôtèrent

le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;

Navarrais et bourgeois se querellèrent, et il y eut quelques hommes de

tués.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute

Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,

Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages étaient

impossibles. Paris allait étouffer. Le roi de Navarre, qui le voyait

bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et

beaucoup de _bonnes_ gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques

s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre

quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel[511].

Le traité était déjà signé, et une messe dite, où les deux princes

devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu'il

ne pouvait, n'étant pas à jeun[512].

[Note 511: Froissart.]

[Note 512: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes

les semaines il envoyait à Charles-le-Mauvais deux charges d'argent

pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait

voir à Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'étaient les

gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient

tué ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il

l'engageait «à se bien pourvoir d'or et d'argent et à l'envoyer

hardiment à Saint-Denis, qu'il leur en rendrait bon compte[513]».

[Note 513: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empêcher de

piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et

les vivres n'en venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la

route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait à

penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne

part? Déjà on avait épilogué sur les salaires que les commissaires des

États s'étaient libéralement attribués à eux-mêmes[514].

[Note 514: _Ordonn._, III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires avaient suivi la plupart

le roi de Navarre à Saint-Denis. D'autres étaient restés à Paris pour

manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y

eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne

craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva

les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à

Saint-Denis[515]. Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas.

[Note 515: _Chroniques de France._]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on

n'osait plus sortir. Les Parisiens se fâchèrent; ils déclarèrent au

prévôt qu'ils voulaient châtier ces brigands. Il fallut leur

complaire, les faire sortir pour chercher les Navarrais. Ayant couru

tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'était le 22

juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs bassinets[516], se

plaignant fort de n'avoir rien trouvé, lorsqu'au fond d'un chemin ils

trouvent quatre cents hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Ils

s'enfuirent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes il en

périt sept cents; d'autres encore furent tués le lendemain, lorsqu'ils

allaient chercher les morts. Cette déconfiture acheva de les exaspérer

contre Marcel: c'était sa faute, disaient-ils; il était rentré avant

eux[517]; il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti

l'ennemi.

[Note 516: «Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre à son

col, les autres par lâcheté et ennui traînoient leurs épées ou les

portoient en écharpe.» (Froissart.)]

[Note 517: _App._ 222.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 20 / 36 段