Saint-Germain-des-Prés. Le roi la soutenait. Il donnait presque
toujours raison aux écoliers contre les bourgeois, contre son prévôt
même. Le prévôt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait
justice. Le roi avait besoin de l'Université: il s'appuyait volontiers
sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre
lui. Philippe-le-Bel appela au Temple les maîtres de l'Université pour
leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe-le-Long,
pour appuyer sa royauté contestée, les fit assister au serment qu'il
exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des
rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe-de-Valois la
fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Université
contre l'évêque de Paris, est menacé par elle de condamnation[459].
Tout à l'heure, l'orgueil de l'Université sera porté au comble par le
schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,
régenter le roi.
[Note 459: Rayn., _Annal. Eccles._, ann. 1331.]
L'Université seule était un peuple. Lorsque le recteur, à la tête des
facultés, des _nations_, conduisait l'Université à la foire du Landit,
entre Saint-Denis et La Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre
parcheminiers de l'Université juger despotiquement les parchemins de
la banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur
était arrivé à la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession
était aux Mathurins-Saint-Jacques.
Mais le Paris du nord était encore plus peuplé. On peut en juger par
deux grandes revues qui se firent au quatorzième siècle. L'Université,
composée de prêtres, d'écoliers, d'étrangers, n'y figurait pas. Dans
la première revue (1313), ordonnée par Philippe-le-Bel pour faire
honneur à son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait
vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais étaient
stupéfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui
revenait de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et se rangèrent
en bataille. Il y avait plusieurs corps d'armée, un d'arbalétriers, un
de paveschiens (portant des boucliers), un autre armé de maillets, qui
à lui seul comptait vingt mille hommes.
Cette population n'était pas seulement très nombreuse, mais très
intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler du
contact de cette grande Université, le commerce, la banque, les
lombards, devaient y importer des idées. Le Parlement, où se portaient
les appels de toutes les justices de France, attirait à Paris un monde
de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,
l'_empire de Galilée_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer
d'attirer beaucoup de gens, à cette époque fiscale. Les bourgeois
remplissaient les plus grandes charges. Barbet, maître de la monnaie
sous Philippe-le-Bel, Poilvilain, trésorier du roi Jean, étaient des
bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la
bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 1306, il les avait
appelés lui-même à son jardin royal, lors de l'affaire des
Templiers[460].
[Note 460: Allusion à la rue de Galilée, près de laquelle siégeait la
cour.]
Le chef naturel de ce grand peuple était, non le prévôt royal,
magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prévôt des
marchands[461], président naturel des échevins de Paris. Dans
l'abandon où le royaume se trouvait après la bataille de Poitiers,
Paris prit l'initiative, et dans Paris le prévôt des marchands.
[Note 461: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont le privilège
exclusif remontait à 1192.]
Les États du nord de la France, assemblés le 17 octobre, un mois après
la bataille, réunirent quatre cents députés des bonnes villes, et à
leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands. Les seigneurs, la
plupart prisonniers, n'y vinrent guère que par procureurs. Il en fut
de même des évêques. Toute l'influence fut aux députés des villes, et
surtout à ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, résultat mémorable
de ces États, on sent la verve révolutionnaire et en même temps le
génie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer
qu'ainsi la netteté, l'unité de vues qui caractérisent cet acte. La
France n'eût rien fait sans Paris.
Les États, assemblés d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,
nommèrent un comité de cinquante personnes pour prendre connaissance
de la situation du royaume. Ils voulurent «encore savoir plus avant
que le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps passé, en
dixièmes, en maltôtes, en subsides, et en forges de monnoies, et en
toute autre extorsion, dont leurs gens avoient été formenés et
triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et
défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre compte[462]».
[Note 462: Froissart.]
Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalité monstrueuse,
malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la détresse
publique, avait donné cinquante mille écus à un seul de ses
chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les
commissaires firent savoir au dauphin que, dans la séance publique,
ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de délivrer le roi
de Navarre, et de permettre que trente-six députés des États, douze de
chaque ordre, l'aidassent à gouverner le royaume.
Le dauphin, qui n'était pas roi, ne pouvait guère mettre ainsi la
royauté entre les mains des États. Il ajourna la séance, sous prétexte
de lettres qu'il aurait reçues du roi et de l'empereur. Puis il invita
les députés à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs,
tandis qu'il consulterait aussi son père[463].
[Note 463: En les renvoyant ainsi à leurs provinces, il comptait sans
doute sur les dissentiments infinis qui devaient s'élever entre des
intérêts si divers, sur la jalousie des nobles contre les villes, des
villes contre Paris, dont l'influence avait décidé la dernière
révolution.]
Les États du Midi, assemblés à Toulouse, et si près du danger, se
montrèrent plus dociles. Ils votèrent de l'argent et des troupes. Les
États provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordèrent aussi,
mais toujours en se réservant l'administration de ce qu'ils
accordaient. Le dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir
son oncle, l'empereur Charles IV; triste dauphin, triste empereur, qui
ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son côté, la reine mère s'en
allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage
coûteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre à la France.
Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni dauphin?
Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs
familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,
les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs
racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les
campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur
parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs
rançons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats
licenciés, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait
plus rien pour le forcer à donner encore[464]. C'était dans toute la
campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Révolution.
[Note 464: «Une autre compagnie roboit tout le pays entre Seine et
Loire, parquoi nul n'osoit aller de Paris à Vendôme, à Orléans, à
Montargis; ni nul n'osoit y demeurer, ains étoient tous les gens du
plat pays affuis à Paris ou à Orléans». (Froissart.) _App._ 197.]
Les États étant de nouveau réunis le 5 février 1357. Marcel et Robert
le Coq, évêque de Laon, leur présentèrent le cahier des doléances, et
obtinrent que chaque député le communiquerait à sa province. Cette
communication, très rapide pour ce temps-là et surtout en cette
saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reçut les doléances.
Elles lui furent présentées par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,
qui avait été successivement conseiller de Philippe-de-Valois,
président du parlement, et qui, s'étant fait évêque-duc de Laon, avait
acquis l'indépendance des grands dignitaires de l'Église. Le Coq, tout
à la fois homme du roi, homme des Communes, allait des uns aux autres,
et conseillait les deux partis. On le comparait à la _besaguë_ du
charpentier (bisacuta), _qui taille des deux bouts_[465]. Après qu'il
eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un avocat de Bâville
pour les Communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, déclarèrent
qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.
[Note 465: _App._ 198.]
Cette remontrance des États[466] était tout à la fois une harangue et
un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de
l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il
devait éloigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,
simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les
États n'exprimassent la pensée du royaume, puisque les députés étaient
près de huit cents et qu'ils avaient consulté leurs provinces. Quant à
ce qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire tuer ses
conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un mensonge, une
calomnie.
[Note 466: _App._ 199.]
Ils exigeaient que dans l'intervalle des assemblées il gouvernât avec
l'assistance de trente-six élus des États, douze de chaque ordre.
D'autres élus devaient être envoyés dans les provinces avec des
pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès,
emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier les agents
royaux, assembler des États provinciaux, etc.
Les États accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais
ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit levée ni
employée par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et
solvables, ordonnés par les trois États_[467]. Une nouvelle monnaie
devait être faite, mais conforme _à l'instruction et aux patrons qui
sont entre les mains du prévôt des marchands de Paris_. Nul changement
dans les monnaies sans le consentement des États.
[Note 467: L'aide n'est accordée que pour un an. Les États, convoqués
ou non, s'assembleront à la Quasimodo.]
Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban sans leur autorisation.
Tout homme en France sera obligé de s'armer.
Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prétexte. Ils
suspendront toute guerre privée: «Que si aucun fait le contraire, la
justice du lieu, ou, s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,
prennent tels guerriers_... et les contraignent sans délai par retenue
de corps et exploitement de leurs biens, à faire paix et à cesser de
guerroyer.» Voilà les nobles soumis à la surveillance des communes.
Le droit de prise cesse. On pourra résister aux procureurs, et
_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.
Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, en remontant jusqu'à
Philippe-le-Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui
toute dépense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer à tous ses
officiers de ne lui rien demander qu'en présence du Grand-Conseil.
Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera
réduit.--Les prévôtés, vicomtés, ne seront plus données à ferme.--Les
prévôts, etc., ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés.
Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,
«mais il sera fait pleine justice».
Quoique l'un des principaux rédacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit
un avocat, un président du parlement, les magistrats y sont traités
sévèrement. On leur défend de faire le commerce; on leur interdit les
coalitions, les empiètements sur les juridictions respectives. On leur
reproche leur paresse. On réduit leurs salaires en certains cas. Les
réformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et
hostile. Il est évident que le parlement se refusait à soutenir les
États et la Commune.
Les présidents, ou autres membres du parlement commis aux enquêtes, ne
prendront que quarante sols par jour. «Plusieurs ont accoustumé de
prendre salaire trop excessif, et d'aller à quatre ou cinq chevaux,
quoique s'ils alloient à leurs dépens, il leur suffiroit bien d'aller
à deux chevaux ou à trois.»
Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des Comptes, sont accusés
de négligence. _Des arrêts qui devroient avoir été rendus il y a vingt
ans, sont encore à rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs
dîners sont longs, leurs après-dîners _peu profitables_. Les gens de
la chambre des Comptes «jureront aux saints évangiles de Dieu, que
bien et loyalement ils délivreront la bonne gent et par ordre, _sans
eux faire muser_.» Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des
Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du
Grand-Conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de
la journée.--Ces membres, malgré leur haute position, sont, comme on
le voit, traités sans façon par les bourgeois législateurs.
Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut obligé de signer,
était bien plus qu'une réforme. Elle changeait d'un coup le
gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des États,
substituait la république à la monarchie. Elle donnait le gouvernement
au peuple, lorsqu'il n'y avait pas encore de peuple. Constituer un
nouveau gouvernement au milieu d'une telle guerre, c'était une
opération singulièrement périlleuse, comme celle d'une armée qui
renverserait son ordre de bataille en présence de l'ennemi. Il y avait
à craindre que la France ne périt dans ce revirement.
L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté ne vivait guère que
d'abus[468].
[Note 468: Ceci n'excuse point la royauté, mais l'incrimine au
contraire de n'avoir voulu que les perpétuer (1860). _App._ 200.]
Dans la réalité, la France existait-elle comme personne politique?
pouvait-on lui supposer une volonté commune? Ce qu'on peut affirmer,
c'est que l'autorité lui apparaissait encore tout entière dans la
royauté.
Elle ne souhaitait que des réformes partielles. L'ordonnance approuvée
des États n'était, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une
commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du
royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.
Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre
les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,
poussaient leur maître à la résistance. Au mois de mars, il avait
signé l'ordonnance présentée aux États; le 6 avril, il défendit de
payer l'aide que les États avaient votée. Le 8, sur les
représentations du prévôt des marchands, il révoqua la défense. Le
jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une
aujourd'hui, demain l'autre, et peut-être de bonne foi. Il y avait
grandement à douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,
personne ne payait. Le dauphin restait désarmé, les États aussi. Il
n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni États.
Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant
conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrène y était, les
vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,
navarrais. Toute cette pourriture isolait, détachait l'un de l'autre
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait
plus d'États vraiment généraux, rien de général, plus de
communication, de route pour s'y rendre. Les routes étaient des
coupe-gorge. La campagne un champ de bataille; la guerre partout à la
fois, sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi.
Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[469].
Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays
qui l'environne? Paris, ne sachant à qui se prendre de sa détresse,
accusait les États. Le dauphin enhardi déclara qu'il voulait
gouverner, qu'il se passerait désormais de tuteur. Les commissaires
des États se séparèrent. Mais il n'en fut que plus embarrassé. Il
essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent
ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il
n'y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé par les
brigands. Il revint se blottir à Paris, et se remettre aux mains des
États. Il les convoqua pour le 7 novembre.
[Note 469: _App._ 201.]
Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de
Péquigny, enleva par un coup de main Charles-le-Mauvais du fort où il
était enfermé. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule
menaçante de nobles, avait besoin d'une épée contre ces gens d'épée,
d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus
hardies tentatives de liberté, aimaient à suivre un prince. Il
semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se
conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de réparer cette
grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours
facile aux émotions généreuses, accueillit le prisonnier avec des
larmes de joie. Le retour de ce méchant homme, mais si malheureux,
leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par les communes
d'Amiens, reçu à Saint-Denis par la foule des bourgeois qui étaient
allés au-devant[470], il vint à Paris, mais d'abord seulement hors des
murs, à Saint-Germain-des-Prés. Le surlendemain il _prêcha_ le peuple
de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou
tribune, d'où les juges présidaient aux combats judiciaires qui se
faisaient au Pré-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de
là que parla le roi de Navarre. Le dauphin, à qui il avait demandé
l'entrée de la ville et qui n'avait pas osé refuser, était venu
l'entendre, peut-être dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la
harangue n'en fut que plus hardie. Il commença en latin, et continua
en langue vulgaire[471]. Il parla à merveille. Il était, disent les
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.
[Note 470: _App._ 202.]
[Note 471: «In latino valde pulchro.» (Contin. G. de Nangis.)]
Le texte du discours, tiré, selon l'usage du temps, de la sainte
Écriture, prêtait aux développements pathétiques: _Justus Dominus et
dilexit justitias; vidit æquitatem vultus ejus._ Le roi de Navarre,
s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-même, le
prenait à témoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien
tort de se défier de lui; n'était-il pas Français de père et de mère?
n'était-il pas plus près de la couronne que le roi d'Angleterre qui la
réclamait? il voudrait vivre et mourir en défendant le royaume de
France... Le discours fut si long, qu'_on avait soupé dans Paris quand
il cessa_[472]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas à se
_desheurer_[473], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce
fut à qui lui donnerait de l'argent.
[Note 472: _Chroniques de Saint-Denis._]
[Note 473: Comme dit le cardinal de Retz.]
De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs avec la même
faconde[474]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui
avaient été mis à mort au terrible dîner de Rouen[475], et les suivit
à la cathédrale au son des cloches et à la lueur des cierges. C'était
le jour des Saints-Innocents (28 décembre); il parla sur ce texte:
«Des innocents et des justes s'étaient attachés à moi, parce que je
tenais pour vous, ô Seigneur!»
[Note 474: «Miserias suas exposuit... eleganter.» (Cont. G. de
Nangis.)]
[Note 475: _App._ 203.]
Le dauphin _prêchait_ aussi à Paris. Il haranguait aux halles, Marcel
à Saint-Jacques[476]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple
n'aimait pas la mine chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu'il
pouvait être, c'était un froid harangueur, à côté du roi de Navarre.
[Note 476: _App._ 204.]
L'engouement de Paris pour celui-ci était étrange[477]. Que demandait
ce prince si populaire? Qu'on affaiblît encore le royaume, qu'on mît
en ses mains des provinces entières, les provinces les plus vitales de
la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la
frontière anglaise, le Limousin, une foule de places et de
forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures
provinces, c'eût été perdre d'un trait de plume autant qu'on avait
perdu par la bataille de Poitiers.
[Note 477: «Omnibus amabilis et dilectus», dit le second Continuateur
de Guillaume de Nangis.]
Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre était
satisfait, il allait les délivrer des bandes de brigands qui
affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils
n'étaient ni au roi de Navarre ni à personne. Il eût voulu rappeler
tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.
Cependant les bourgeois, le prévôt, l'Université, entouraient,
assiégeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice à ce pauvre
roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Université, lui
déclara qu'il était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur
le reste, la ville et l'Université aviseraient. Un moine de
Saint-Denis vint après le jacobin: «Vous n'avez pas tout dit, maître,
s'écria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de
Navarre ne se tient à ce qui est décidé, nous nous déclarerons contre
lui.»
Il n'y avait pas à dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis
il faisait répondre par les commandants et capitaines qu'ayant reçu
leurs places du roi, ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du
dauphin.
Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se
procurer quelque argent que par de nouvelles altérations des monnaies
(22, 23 janvier, 7 février). Les États, réunis le 11 février, lui
firent prendre le titre de régent du royaume, sans doute afin
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-être aussi
la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,
mais composée en majorité de nobles et d'ecclésiastiques, voulait-elle
rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.
Un événement tragique avait porté au comble le mauvais vouloir de
ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nommé Perrin Marc, ayant
vendu, pour le compte de son maître, deux chevaux au dauphin et
n'étant pas payé, arrêta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,
trésorier des finances. Le trésorier refusait de payer, sans doute
sous prétexte du droit de prise. Une dispute s'éleva. Perrin tua
Baillet, et se jeta à quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les
gens du dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, Jean de
Châlons et Guillaume Staise, prévôt de Paris, s'y rendirent,
forcèrent l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet, lui coupèrent le
poing et le firent pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette
violation des immunités ecclésiastiques, il obtint le corps de Perrin
et l'enterra honnêtement à Saint-Merry. Marcel assista au service,
tandis que le dauphin suivait l'enterrement de Baillet.
Une collision était imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois
par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et
rouges, aux couleurs de la ville[478]. Il écrivit aux bonnes villes
pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y manquèrent
pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire autant.
[Note 478: _App._ 205.]
Cependant la désolation des campagnes amenait, entassait dans Paris
tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les
bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'île de France,
et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,
ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[479]. Le 22
février, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altérer encore
les monnaies.
[Note 479: _App._ 206.]