Le fils de Philippe-de-Valois, le roi Jean, est le roi des

gentilshommes. Plus chevalereux encore et plus malencontreux que son

père, il prend pour modèle l'aveugle Jean de Bohême qui combattit lié

à Créci. Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la bataille

de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des gens à cheval. Mais il

n'eut pas le bonheur d'être tué, comme Jean de Bohême.

Dés son avènement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de

surseoir au payement des dettes[436]. Il créa pour eux un ordre

nouveau, l'ordre de l'Étoile, qui assurait une retraite à ses membres.

C'était comme les Invalides de la chevalerie. Déjà une somptueuse

maison commençait à s'élever pour cette destination dans la plaine de

Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[437]. Les membres de cet ordre

faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient

tués ou pris. Ils furent pris en effet.

[Note 436: _Ord._, 30 mars 1351, et septembre.]

[Note 437: _App._ 189.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un

soupçon, le connétable d'Eu, principal conseiller de son père. Il

jette tout à un favori, homme du Midi, adroit et avide, Charles

d'Espagne, pour qui il avait «un amour désordonné[438]». Le favori se

fait connétable, et se fait encore donner un comté qui appartenait au

jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait déjà dépouillé de la

Champagne[439]. Charles, descendu d'une fille de Louis-Hutin, se

croyait, comme Édouard III, dépouillé de la couronne de France. Il

assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui

fit demander pardon à genoux. Cet homme flétri sera le démon de la

France. Il est surnommé le _Mauvais_. Jean tue le connétable, tue

d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean-le-_Bon_.

[Note 438: C'était, dit Villani, le bruit public.]

[Note 439: Charles avait aussi à se plaindre de l'insolence du

connétable, qui l'avait appelé _billonneur monnoie_ (faux monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici le confiant, l'étourdi, le prodigue. Nul prince

en effet n'avait encore si noblement jeté l'argent du peuple. Il

allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus, son

blé en herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent, engageant

l'avenir. On eût dit qu'il prévoyait ne devoir pas rester longtemps en

France.

Si grande ressource était l'altération des monnaies[440].

Philippe-le-Bel et ses fils, Philippe-de-Valois, avaient usé largement

de cette forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa

aussi toute banqueroute royale ou nationale qui pût jamais venir. On

croit rêver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances

que fit ce prince en si peu d'années. C'est la loi en démence. À son

avènement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous, à la fin de

l'année onze livres. En février 1352, il était tombé à quatre livres

cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. En 1354, il

fut fixé à quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en

1355. On le remit à cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement

la monnaie qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[441].

[Note 440: «Sur plusieurs de ces monnoies, le roi d'Angleterre était

représenté sous forme de lion ou de dragon, foulé par le roi de

France.» (Leblanc.)]

[Note 441: De 1351 à 1360, la livre tournois changea soixante et onze

fois de valeur. M. Natalis de Wailly met ce régime en balance avec

celui des assignats. (_Mémoire sur les variations de la livre

tournois._) _Note de 1860._ _App._ 190.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les

bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assiègent le bon roi,

et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche

avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait

à son profit leurs débiteurs par tout le royaume[442].

[Note 442: Les États de 1355 exigèrent qu'on suspendit ces

poursuites.]

La noblesse, commençant à vivre loin de ses châteaux, séjournant à

grands frais près du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne

voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour

défendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons

descendaient de bonne grâce à l'état de mercenaires[443],

paraissaient à leur rang dans les grandes _montres_ et revues

royales, et tendaient la main au payeur. Sous Philippe-de-Valois, le

chevalier s'était contenté de dix sous par jour. Sous Jean, il en

exigea vingt, et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dépense

énorme obligea le roi Jean d'assembler les États plus souvent qu'aucun

de ses prédécesseurs. Les nobles contribuèrent ainsi, indirectement et

à leur insu, à donner une importance toute nouvelle aux États, surtout

au Tiers-État, à l'État qui payait.

[Note 443: En 1338, les nobles du Languedoc se plaignaient de ce que

les gages qu'on leur avait payés pendant la guerre de Gascogne

n'étaient pas proportionnés à ceux qu'ils avaient reçus dans les

autres guerres qui avaient été faites en ce pays. On était au moment

de la reprise de la guerre contre les Anglais. Le roi fit droit à la

requête.]

Déjà, en 1343, la guerre avait forcé Philippe-de-Valois de demander

aux États un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,

lequel devait être perçu à chaque vente. Ce n'était pas seulement un

impôt, c'était une intolérable vexation, une guerre contre le

commerce. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et

acheteurs, mettait la main à toutes les poches, demandait (comme il

arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui

n'est autre que l'alcavala espagnol, alors récemment établi à

l'occasion des guerres des Maures, a tué l'industrie de l'Espagne.

Philippe de Valois promit en récompense de frapper de bonne monnaie,

_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi

promit aux États du Nord de restreindre le droit de prise «aux

nécessités de son hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses

enfants». Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions

opposées entre elles, retira les lettres de répit par lesquelles il

permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les

États du Midi accordèrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur

fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux États son droit de joyeux avènement, se

montra facile à leurs réclamations, quelque diverses et

contradictoires qu'elles fussent[444]. Il promit aux nobles picards de

tolérer les guerres privées, aux bourgeois normands de les interdire.

Les uns et les autres lui accordèrent six deniers par livre sur les

ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des

toiles étroites ou _couvre-chefs_, aux maîtres des métiers de Paris un

règlement qui fixait les salaires des ouvriers, élevés outre mesure

par suite de la dépopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,

consultés par eux-mêmes et non par députés, à leur assemblée du

_parloir aux bourgeois_, accordèrent la taxe des ventes. Le roi les

appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientôt sans lui.

[Note 444: _App._ 191.]

En 1346, le roi avait promis des réformes; les États avaient cru, voté

docilement. Tout avait été fini en un jour. En 1351, les nobles

picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont

eux-mêmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander

de l'argent. Les États du Nord ou de la langue d'Oil, convoqués le 30

novembre, se montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre

l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol

indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi déclara que le nouvel

impôt s'étendrait à tous, clercs et nobles; qu'il le payerait

lui-même, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les États. Ils ne se fièrent pas

à la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir

eux-mêmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,

s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an après, à la

Saint-André.

Voter et recevoir l'impôt, c'est régner. Personne alors ne sentit

toute la portée de cette demande hardie des États, pas même

probablement Marcel, le fameux prévôt des marchands, que nous voyons à

la tête des députés des villes[445].

[Note 445: «Protestèrent les bonnes villes par la bouche de Étienne

Marcel, lors prévost des marchands à Paris, que ils estoient tous

prests de vivre, de mourir avec le roi». (Froissart.)--Lire sur

Étienne Marcel et la révolution de 1356-58 l'excellent travail de M.

Perrens. MM. H. Martin et J. Quicherat (_Plutarque français_) avaient

déjà bien indiqué le caractère des événements de cette grande époque

sur lesquels M. Perrens a concentré la plus vive lumière en les

racontant et les discutant avec détail (1860).]

L'assemblée achetait cette royauté par la concession énorme de six

millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet

argent devait être levé par deux impôts, sur le sel et sur les ventes;

mauvais impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer

dans un besoin pressant, lorsque tout le Midi était en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyèrent point à ces États.

Les Normands étaient encouragés par le roi de Navarre, le comte

d'Harcourt et autres, qui déclarèrent que la gabelle ne serait point

levée sur leurs terres: «qu'il ne se trouveroit point si hardi homme

de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui

enlevât amende, qui ne le payât de son corps[446].»

[Note 446: Froissart.]

Les États reculèrent. Ils supprimèrent les deux impôts, et y

substituèrent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,

4 pour 100 sur les biens médiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on

avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement blessé de la résistance du roi de Navarre et de

ses amis, avait dit «qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils

fussent en vie». Il partit d'Orléans avec quelques cavaliers,

chevaucha trente heures, et les surprit au château de Rouen, où ils

étaient à table. Le dauphin les avait invités. Il fit couper la tête à

d'Harcourt et à trois autres; le roi de Navarre fut jeté en prison et

menacé de la mort. On répandit le bruit qu'ils avaient engagé le

dauphin à s'enfuir chez l'empereur pour faire la guerre au roi son

père.

La résistance aux impôts votés par les États livrait le royaume à

l'Anglais. Le prince de Galles se promenait à son aise dans nos

provinces du Midi. Il lui suffisait d'une petite armée, composée cette

fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en

était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, gâtaient comme des

brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le

Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[447]. La

province fut ravagée, mise à sac, comme la Normandie en 1346. Ils

ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis

leur butin à couvert, ils reprirent méthodiquement leur cruel voyage,

par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup

férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte-balles, soûlés des

fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et

coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui

s'étaient jetés dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour

les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résistance. Le prince de

Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[448].

[Note 447: _App._ 192.]

[Note 448: Il dut déployer contre ces trois chevaliers tout un

appareil de siège: «canons, carreaux, bombardes et feux grégeois.»

(Froissart.)]

Le roi Jean qui avait commencé la campagne par prendre en Normandie

les places du roi de Navarre où il aurait pu introduire l'Anglais,

vint enfin au-devant avec une grande armée, aussi nombreuse qu'aucune

qu'ait perdue la France. Toute la campagne était couverte de ses

coureurs; les Anglais ne trouvaient plus à vivre. Du reste, les deux

ennemis ne savaient trop où ils en étaient; Jean croyait avoir les

Anglais devant, et courait après, tandis qu'il les avait derrière. Le

prince de Galles, aussi bien informé, croyait les Français derrière

lui. C'était la seconde fois, et non la dernière, que les Anglais

s'engageaient à l'aveugle dans le pays ennemi. À moins d'un miracle,

ils étaient perdus. C'en fut un que l'étourderie de Jean.

L'armée du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, était

forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers et de deux

mille _brigands_ qu'on louait dans le Midi, troupes légères. Jean

était à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l'arrière-ban,

qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de

Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec

leurs bannières déployées; magnifique coup d'oeil, mais l'armée n'en

valait pas mieux.

Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent

pour empêcher l'effusion du sang chrétien. Le prince de Galles offrait

de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de

ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il

était naturel; il eût été honteux de laisser aller ces pillards. Il

exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent

chevaliers.

Les Anglais s'étaient fortifiés sur le coteau de Maupertuis près

Poitiers, colline roide, plantée de vignes, fermée de haies et de

buissons d'épines. Le haut de la pente était hérissé d'archers

anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de les tenir

là; la soif et la faim les auraient apprivoisés au bout de deux jours.

Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un étroit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de

France y employa des cavaliers. Il en fut à peu près comme à la

bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,

criblèrent les chevaux, les effarouchèrent, les jetèrent l'un sur

l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[449]. Le

trouble se répandit dans cette grande armée. Trois fils du roi se

retirèrent du champ de bataille par l'ordre de leur père, emmenant

pour escorte un corps de huit cents lances.

[Note 449: _App._ 193.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employé des cavaliers pour

forcer la montagne; avec le même bon sens, il donna ordre aux siens de

mettre pied à terre pour combattre les Anglais qui venaient à cheval.

La résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de

ses fils. Ses confrères de l'ordre de l'Étoile furent comme lui

fidèles à leur voeu; ils ne reculèrent pas. «Et se combattoient par

troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et

recueilloient.» Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses

portes: «Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la porte si

grand'horribleté de gens occire, navrer et abattre, que merveille

seroit à penser; et se rendoient les François de si loin qu'ils

pouvoient voir un Anglois.»

Cependant le champ de bataille était encore disputé: «Le roi Jean y

faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop

bien se défendoit et combattoit.» À ses côtés, son plus jeune fils,

qui mérita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant

à chaque nouvel assaut: Père, gardez-vous à droite, gardez-vous à

gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient à

cette riche proie: «Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes

parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la

bataille du roi de France, et furent les François si entortillés entre

leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentil

homme.» C'était autour du roi qu'on se pressait, «pour la convoitise

de le prendre; et lui criioient ceux qui le connaissoient et qui le

plus près de lui étoient: «Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous

êtes mort.» Là avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on

appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et à la force

des bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en

bon françois, où le roi s'arrêta plus que aux autres: «Sire, sire,

rendez-vous.» Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la

défense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier: «À qui

me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le

véois, je parlerois.»--«Sire, répondit messire Denys, il n'est pas

ici, mais rendez-vous à moi, je vous menerai devant lui.»--«Qui

êtes-vous?» dit le roi.--«Sire, je suis Denys de Morbecque, un

chevalier d'Artois, mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je

ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai forfait tout le

mien.»--Adoncques répondit le roi de France:--«Et je me rends à vous.»

Et lui bailla son destre gand. Le chevalier le prit qui en eut

grand'joie. Là eut grand'presse et grand tireis entour le roi: car

chacuns s'efforçoit de dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne

pouvoit le roi aller avant, ni messire Philippe son maisné (jeune)

fils[450].»

[Note 450: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur à cette fortune inouïe qui lui avait

mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter

son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non

_Jean-de-Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui

importait trop qu'il fût roi en effet, pour que le royaume parût pris

lui-même en son roi, et se ruinât pour le racheter. Il servit Jean à

table après la bataille. Quand il fit son entrée à Londres, il le mit

sur un grand cheval blanc (signe de suzeraineté), tandis qu'il le

suivait lui-même sur une petite haquenée noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.

Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'étaient d'hommes pour les

garder. Ils les renvoyèrent pour la plupart sur parole, leur faisant

promettre de venir payer aux fêtes de Noël les rançons énormes

auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci étaient trop bons chevaliers pour

y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pût

arriver au vaincu était d'aller prendre sa part des fêtes des

vainqueurs, d'aller chasser, joûter en Angleterre, de jouir bonnement

de l'insolente courtoisie des Anglais[451], noble guerre, sans doute,

qui n'écrasait que le vilain.

[Note 451: _App._ 194.]

L'effroi fut grand à Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin

en tête, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en

France, que tout était tué ou pris. Les Anglais, un instant éloignés

pour mettre en sûreté leur capture, allaient sans doute revenir. On

devait s'attendre cette fois à ce qu'ils prissent non pas Calais,

mais Paris et le royaume même.

CHAPITRE III

Suite.--États généraux.--Paris.--Jacquerie.--Peste (1356-1361).

Il n'y avait pas à espérer grand'chose du dauphin, ni de ses frères.

Le prince était faible, pâle, chétif; il n'avait que dix-neuf ans. On

ne le connaissait que pour avoir invité les amis du roi de Navarre au

funeste dîner de Rouen, et donné à la bataille le signal du

sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-même

en défense. Le prévôt des marchands, Étienne Marcel, mit ordre à tout.

D'abord, pour prévenir les surprises de nuit, on forgea et l'on tendit

des chaînes. Puis on exhaussa les murs des parapets; on y mit des

balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais les

vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait

débordé de toutes parts. On éleva d'autres murailles qui couvraient

l'Université, et qui de l'autre côté allaient de l'_Ave Maria_ à la

porte Saint-Denis, et de là au Louvre. L'île même fut fortifiée. On

fixa sur les remparts sept cent cinquante guérites. Tout cet immense

travail fut terminé en quatre ans[452].

[Note 452: _App._ 195.]

Je ne puis faire comprendre la révolution qui va suivre, et le rôle

que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-même un

vaisseau, une île, qui nage entre la Seine et la Marne, déjà réunies,

mais non confondues[453].

[Note 453: À l'île Louviers, on distingue souvent les deux rivières à

la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerçante[454]. Au centre

la Cité, la cathédrale, le palais, l'autorité.

[Note 454: De ce côté, dès le temps de Charles-le-Chauve, nous

trouvons la foire du Landit, entre Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cité flottant entre deux villes diverses,

qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville

unique, la plus belle qui fût jamais. Rome, Londres, n'ont rien de

tel; elles sont jetées sur un seul côté de leur fleuve[455]. La forme

de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.

L'individualité primitive est dans la Cité, à quoi sont venues se

rattacher les deux universalités de la science et du commerce, le tout

constituant la vraie capitale de la sociabilité humaine.

[Note 455: Elles n'ont de l'autre côté qu'un faubourg.]

L'autorité, la Cité, c'était l'île. Mais sur les deux rives deux

asiles s'ouvraient à l'indépendance. L'Université avait sa juridiction

pour les écoliers, le Temple la sienne pour les artisans[456].

[Note 456: Cinq siècles après la chute des Templiers, l'enclos du

Temple, bien réduit, il est vrai, protégeait encore les petits

commerçants contre les règlements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux écoles de

Notre-Dame, alla se réfugier à l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible

argumentateur l'y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève. Cette

guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des

écoles de la Montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour créer

une ville au désert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris

méridional. La ville éristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'étendre. Elle heurtait l'immuable

muraille de Saint-Germain-des-Prés. La vieille abbaye, qui avait vu la

ville toute petite, qui l'avait d'abord aidée à grandir, en était

entourée, assiégée. Mais elle résistait. Cette ville, née de la Seine,

s'étendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses

boucheries, son cimetière des Innocents. Mais une fois bornée de ce

côté entre le Louvre[457] et le Temple, elle enfla, ne pouvant

allonger, et prit ce ventre qui va du Châtelet à la porte

Saint-Denis[458].

[Note 457: «Luparam prope Parisios». Philippe-Auguste en acheva la

construction vers 1204.]

[Note 458: _App._ 196.]

Les juridictions ecclésiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,

trouvèrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine

Blanche força elle-même les prisons des chanoines pour en tirer leurs

débiteurs. Le premier prévôt royal (1032), un Étienne, avait aussi

voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du

roi, la riche croix de Childebert. Ces prévôts n'étaient guère, ce

semble, dévots qu'au roi. Un autre Étienne (Étienne Boileau) obtint le

consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.

Le prévôt de Charles V fut persécuté par le clergé, comme ami des

Juifs.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 18 / 36 段