l'impuissance militaire de ce monde féodal, qui s'était cru le seul
monde militaire. Les guerres privées des barons, de canton à canton,
dans l'isolement primitif du moyen âge, n'avaient pu apprendre cela;
les gentilshommes n'étaient vaincus que par des gentilshommes. Deux
siècles de défaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort à
leur réputation. La chrétienté tout entière était intéressée à se
dissimuler les avantages des mécréants. D'ailleurs les guerres se
passaient trop loin, pour qu'il n'y eût pas toujours moyen d'excuser
les revers; l'héroïsme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le
reste. Au treizième siècle, lorsque les bannières féodales furent
habituées à suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours
seigneuriales, il s'en fit une seule, éclatante au delà de toutes les
fictions des romans, les nobles, diminués en puissance, crûrent en
orgueil; abaissés en eux-mêmes, ils se sentirent grandis dans leur
roi. Ils s'estimèrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux
fêtes royales. Le plus applaudi dans les tournois était cru, se
croyait lui-même le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,
regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus
qu'une vraie victoire. L'enivrement fut tel qu'ils abandonnèrent sans
mot dire à Philippe-le-Bel leurs frères, les Templiers; ces chevaliers
étaient généralement les cadets de la noblesse. Elle fit bon marché
des moines chevaliers, tout comme des autres moines ou prêtres.
Toujours elle aida les rois contre les papes. Ces décimes arrachés au
clergé, sous semblant de croisade ou autre prétexte, les nobles en
avaient bonne part[413]. Le temps venait pourtant où le noble, après
avoir aidé le roi à manger le prêtre, pourrait aussi avoir son tour.
[Note 413: _App._ 179.]
À Courtrai, les nobles alléguèrent leur héroïque étourderie, le fossé
des Flamands. À Mons-en-Puelle, à Cassel, deux faciles massacres
relevèrent leur réputation. Pendant plusieurs années, ils accusèrent
le roi qui leur défendait de vaincre. À Créci, ils étaient à même;
toute la chevalerie était là réunie, toute bannière flottait au vent,
ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout
l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille
hommes d'armes, c'étaient les va-nu-pieds des communes anglaises, les
rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[414]; races
aveugles et sauvages qui ne savaient ni français, ni anglais, ni
chevalerie. Ils n'en visèrent pas moins bien aux nobles bannières; ils
n'en tuèrent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour prier
ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron renversé
qui lui offrait de le faire riche: il ne répondait que du couteau.
[Note 414: Sur trente-deux mille hommes dont se composait l'armée
d'Édouard, Froissart dit expressément qu'il n'y avait que quatorze
mille Anglais (4.000 hommes d'armes, 10.000 archers). Les autres
dix-huit mille étaient Gallois et Irlandais (12.000 Gallois, 6.000
Irlandais).]
Malgré la romanesque bravoure de Jean de Bohême et de maint autre, les
brillantes bannières furent tachées ce jour-là. D'avoir été traînées,
non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,
c'était difficile à laver. La religion de la noblesse eut dès lors
plus d'un incrédule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On
commença à douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie
vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles
semblèrent aussi de bonnes armoiries.
Pour que le peuple s'avisât de tout cela, il fallut bien du temps,
bien des défaites. Créci ne suffit pas, pas même Poitiers. Cette
réprobation des nobles qui s'éleva hardiment après la bataille
d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous
Philippe-de-Valois. Il n'y a ni plainte ni révolte; mais souffrance,
langueur, engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, guère
ailleurs. La foi est ébranlée; la féodalité, cette autre foi, l'est
davantage. Le moyen âge avait sa vie en deux idées, l'empereur et le
pape. L'Empire est tombé aux mains d'un serviteur du roi de France; le
pape est dégradé, de Rome à Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la
noblesse humiliée.
Personne ne disait ces choses, ni même ne s'en rendait bien compte. La
pensée humaine était moins révoltée que découragée, abattue et
éteinte. On espérait la fin du monde; quelques-uns la fixaient à l'an
1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?
Les époques d'abattement moral sont celles de grande mortalité. Cela
doit être, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il
laisse la vie s'en aller, dès qu'elle cesse de lui paraître grande et
divine... _Vitamque perosi Projecere animas..._ La dépopulation fut
rapide dans les dernières années de Philippe-de-Valois. La misère, les
souffrances physiques ne suffiraient pas à l'expliquer; elles
n'étaient pas parvenues au point où elles arrivèrent plus tard.
Cependant, pour ne citer qu'un exemple, dès l'an 1339, la population
d'une seule ville, de Narbonne, avait diminué, en quatre ou cinq ans,
de cinq cents familles[415].
[Note 415: _App._ 180.]
Par-dessus cette dépopulation trop lente, vint l'extermination, la
grande _peste noire_ qui, d'un coup, entassa les morts par toute la
chrétienté. Elle commença en Provence, à la Toussaint de l'an 1347.
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il
en fut de même en Languedoc. À Montpellier, de douze consuls il en
mourut dix. À Narbonne, il périt trente mille personnes. En plusieurs
endroits, il ne resta qu'un dixième des habitants[416]. L'insouciant
Froissart ne dit qu'un mot de cette épouvantable calamité, et encore
par occasion. «... Car en ce temps par tout le monde généralement une
maladie que l'on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du
monde mourut.»
[Note 416: D. Vaissette.]
Le mal ne commença dans le Nord qu'au mois d'août 1348, d'abord à
Paris et à Saint-Denis. Il fut si terrible à Paris, qu'il y mourait
huit cents personnes par jour, selon d'autres, cinq cents[417].
«C'était, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalité
d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,
au point qu'on pouvait à peine les ensevelir; ils étaient rarement
plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite
en pleine santé. Tel aujourd'hui était bien portant, qui demain était
porté dans la fosse: on voyait se former tout à coup un gonflement à
l'aine ou sous les aisselles; c'était signe infaillible de mort... La
maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.
Quand on visitait un malade, rarement on échappait à la mort. Aussi en
plusieurs villes, petites et grandes, les prêtres s'éloignaient,
laissant à quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les
malades... Les saintes soeurs de l'Hôtel-Dieu, rejetant la crainte de
la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilité, les
touchaient, les maniaient. Renouvelées nombre de fois par la mort,
elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du
Christ[418].»
[Note 417: _App._ 181.]
[Note 418: Cont. G. de Nangis.]
«Comme il n'y avait ni famine, ni manque de vivres, mais au contraire
grande abondance, on disait que cette peste venait d'une infection de
l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le monde se souleva
cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua, on massacra, on
brûla des milliers de juifs sans distinction[419]...»
[Note 419: _Idem._]
La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accès de
mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis
longtemps privée des sacrements de l'Église. Nos papes d'Avignon, pour
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaieté de coeur,
avaient plongé l'Allemagne dans le désespoir. Tous les pays qui
reconnaissaient Louis de Bavière étaient frappés de l'interdit.
Plusieurs villes, particulièrement Strasbourg, restaient fidèles à
leur empereur, même après sa mort, et souffraient toujours les effets
de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La
peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damnés.
Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service
divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et
persistèrent à assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin
Thomas de Strasbourg et le chartreux Ludolph. C'était la grande époque
des mystiques. Ludolph écrivait sa _Vie du Christ_, Tauler son
_Imitation de la pauvre vie de Jésus_, Suso son livre des _Neuf
rochers_. Tauler lui-même allait consulter dans la forêt de Soignes,
près Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.
Mais l'extase dans le peuple, c'était fureur. Dans l'abandon où les
laissait l'Église, dans leur mépris des prêtres[420], ils se passaient
de sacrements; ils mettaient à la place des mortifications sanglantes,
des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent
sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Ils
portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient
avec des fouets armés de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on
n'avait jamais entendus[421]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un
jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait
pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au
jour de baptême[422].
[Note 420: Johannes Vitoduranus.]
[Note 421: _App._ 182.]
[Note 422: Ms. des _Chroniques de Saint-Denis_, cité par M. Mazure.]
Les flagellants allèrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette
fièvre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas
Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils
n'en furent pas moins à Noël (1349) près de huit cent mille[423]. Et
ce n'était plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des
seigneurs. De nobles dames se mettaient à en faire autant[424].
[Note 423: _Ibid._]
[Note 424: Contin. G. de Nangis.]
Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de
l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre déclarée à la chair,
contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laissée des moeurs
italiennes à la même époque.
Le prologue du _Décaméron_ est le principal témoignage historique que
nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prétend qu'à Florence
seulement il y eut cent mille morts. La contagion était effroyablement
rapide. «J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui, dans la rue,
secouèrent du groin les haillons d'un mort; une petite heure après,
ils tournèrent, tournèrent et tournèrent; ils étaient morts
eux-mêmes... Ce n'étaient plus les amis qui portaient les corps sur
leurs épaules, à l'église indiquée par le mourant. De pauvres
compagnons, de misérables croque-morts portaient vite le corps à
l'église voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout
seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...
Souvent on mit sur le même brancard la femme et le mari, le fils et le
père... On avait fait de grandes fosses où l'on entassait les corps
par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun
portait à la main des herbes d'odeur forte. L'air n'était plus que
puanteur de morts et de malades ou de médecines infectes... Oh! que de
belles maisons restèrent vides! que de fortunes sans héritiers! que de
belles dames, d'aimables, jeunes gens dînèrent le matin avec leurs
amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux!...»
Il y a dans tout le récit de Boccace quelque chose de plus triste que
la mort, c'est le glacial égoïsme qui y est avoué. «Plusieurs, dit-il,
s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des
aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre
aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres
choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que
la meilleure médecine, c'était de boire, d'aller chantant et de se
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et
nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisément que chacun,
n'espérant plus vivre, laissait à l'abandon ce qu'il avait, aussi bien
que soi-même; les maisons étaient devenues communes. L'autorité des
lois divines et humaines était comme perdue et dissoute, n'y ayant
plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pensée
cruelle et _peut-être plus prudente_[425], disaient qu'il n'y avait
remède que de fuir; ne s'inquiétant plus que d'eux-mêmes, ils
laissaient là leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en
allaient aux champs, comme si la colère de Dieu n'eût pu les
précéder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu
soucieux de l'avenir, s'efforçaient, s'ingéniaient à consommer tout ce
qu'ils avaient. Les boeufs, les ânes, les chèvres, les chiens même,
abandonnés, s'en allaient dans les champs où les fruits de la terre
restaient sur pied, et comme créatures raisonnables; quand ils étaient
repus, ils revenaient sans berger le soir à la maison... À la ville,
les parents ne se visitaient plus. L'épouvante était si forte au coeur
des hommes, que la soeur abandonnait le frère, la femme le mari; chose
presque incroyable, les pères et mères évitaient de soigner leurs
fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que
la pitié de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut guère), ou bien
l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci étaient-ils gens grossiers,
peu habitués à un tel service, et qui n'étaient guère bons qu'à voir
quand le malade était mort. De cet abandon universel résulta une chose
jusque-là inouïe, c'est qu'une femme malade, tant belle, noble et
gracieuse fût-elle, ne craignait pas de se faire servir par un homme,
même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la maladie l'y
obligeait, tout ce qu'elle aurait montré à une femme; ce qui peut-être
causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent.»
[Note 425: Matteo Villani blâme ceux qui se retirèrent.]
* * * * *
Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,
Boccace est le vrai frère de Froissart. Mais le conteur ici en dit
plus que l'historien. Le _Décaméron_, dans sa forme même, dans le
passage du tragique au plaisant, ne représente que trop les
jouissances égoïstes qui suivent les grandes calamités[426]. Son
prologue nous introduit par le funèbre vestibule de la peste de
Florence aux jolis jardins de Pampinea, à cette vie de rire, de _rien
faire_ et d'oubli calculé, que mènent ses conteurs, près de leurs
belles maîtresses, dans une sobre et discrète hygiène... Machiavel,
dans son livre sur la peste de 1527, a moins de ménagements. Nulle
part l'auteur du _Prince_ ne me semble plus froidement cruel. Il se
prend d'amour et de galants propos dans une église en deuil. Ils se
revoient avec surprise, comme des revenants, se savent bon gré de
vivre et se plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.
[Note 426: _App._ 183.]
Selon le Continuateur de Guillaume de Nangis: «Ceux qui restaient,
hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient
outre mesure. Il n'y en avait pas de stérile. On ne voyait d'ici et
de là que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois
enfants à la fois.»
Ce fut, comme après tout grand fléau, comme après la peste de
Marseille, comme après la Terreur, une joie sauvage de vivre, une
orgie d'héritiers[427]. Le roi, veuf et libre, allait marier son fils
à sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune fille, il la trouva
trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il avait cinquante-huit
ans, elle dix-huit. Le fils épousa une veuve qui en avait
vingt-quatre, l'héritière de Boulogne et d'Auvergne, qui de plus lui
donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration des deux
Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le roi
venait d'acheter Montpellier et le Dauphiné. Le petit-fils du roi
épousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de
Brabant. Ce n'était que noces et que fêtes.
[Note 427: Matteo Villani.]
Ces fêtes tiraient un bizarre éclat des modes nouvelles qui s'étaient
introduites depuis quelques années en France et en Angleterre. Les
gens de la cour, peut-être pour se distinguer davantage des
_chevaliers ès lois_, des hommes de robe longue avaient adopté des
vêtements serrés, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux
serrés en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers à la
poulaine qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air
bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes
chargeaient leur tête d'une mitre énorme d'où flottaient des rubans,
comme les flammes d'un mât. Elles ne voulaient plus de palefrois; il
leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues à la
ceinture.--L'Église prêchait en vain contre ces modes orgueilleuses et
impudentes. Le sévère chroniqueur en parle rudement: «Ils s'étaient
mis, dit-il, à porter barbe longue et robes courtes, si courtes qu'ils
montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une
dérision non petite; ils devinrent, comme l'événement le prouva
souvent, d'autant mieux en état de fuir devant l'ennemi[428].»
[Note 428: _App._ 184.]
Ces changements en annonçaient d'autres. Le monde allait changer
d'acteurs comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces
précipitées le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs
morts. Le vieux Philippe-de-Valois ne tarda pas à languir près de sa
jeune reine, et laissa la couronne à son fils (1350).
CHAPITRE II
Jean.--Bataille de Poitiers (1350-1356).
La peste de 1348 enleva, entre autres personnages célèbres,
l'historien Jean Villani, et la belle Laure de Sades, celle qui,
vivante ou morte, fut l'objet des chants de Pétrarque.
Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, près
d'Avignon, avait épousé Hugues de Sades, d'une vieille famille
municipale de cette ville. Elle vécut honorablement à Avignon avec son
mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidèle, cette
belle image de la famille, au milieu d'une ville si décriée pour ses
moeurs, est sans doute ce qui toucha Pétrarque. Ce fut le 6 avril 1327
que Laure apparut pour la première fois au jeune exilé florentin, le
vendredi de la semaine sainte, dans une église, entourée, comme il est
probable, de son époux et de ses enfants. Dès lors cette noble image
de jeune femme lui resta devant l'esprit.
Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons
d'une Française qui inspira une si durable passion au plus grand poète
du siècle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous
avons parlé d'Héloïse et de Béatrix. Laure n'est pas, comme Héloïse,
la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Béatrix de Dante,
dans laquelle l'idéal domine et qui finit par se confondre avec
l'éternelle beauté. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse
transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destinée sur la
terre. Elle est épouse, elle est mère, elle vieillit, toujours
adorée[429]. Une passion si fidèle et si désintéressée à cette époque
de sensualité grossière, méritait bien de rester parmi les plus
touchants souvenirs du quatorzième siècle. On aime à voir dans ces
temps de mort une âme vivante, un amour vrai et pur, qui suffit à une
inspiration de trente années. On rajeunit, à regarder cette belle et
immortelle jeunesse d'âme.
[Note 429: _App._ 185.]
Il la vit pour la dernière fois en septembre 1347. C'était au milieu
d'un cercle de femmes. Elle était sérieuse et pensive, sans perles,
sans guirlandes. Tout était déjà plein de la terreur de la contagion.
Le poète, ému, se retira, pour ne pas pleurer... La nouvelle de sa
mort lui parvint, l'année suivante, à Vérone. Il y écrivit la note
touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est
morte au même mois, au même jour et à la même heure, où il l'avait
vue trente ans auparavant pour la première fois.
Le poète avait vu périr en quelques années toutes ses espérances, tous
les rêves de sa vie[430]. Jeune, il avait espéré que la chrétienté se
réconcilierait, et trouverait la paix intérieure dans une belle guerre
contre les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzone: «O aspettata
in ciel beata e bella...» Mais quel pape prêchait la croisade? Jean
XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'être pape,
_cahorsin_ et usurier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvreté.
[Note 430: _App._ 186.]
L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son espoir, n'y
répondit pas davantage. Les princes flattaient Pétrarque, se disaient
ses amis, mais aucun ne l'écoutait. Quels amis pour le crédule poète
que ces féroces et rusés Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce
semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-même à Pétrarque
la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert
n'était plus. La reine Jeanne lui avait succédé[431]. Le poète, à
peine arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvelés
dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prévit la catastrophe
du jeune époux de Jeanne, étranglé peu après par les amants de sa
femme... Il écrivit lui-même de Naples: _Heu! fuge crudeles terras,
fuge littus avarum!_
[Note 431: _App._ 187.]
Cependant on parlait de la restauration de la liberté romaine par le
tribun Rienzi. Pétrarque ne douta point de la réunion prochaine de
l'Italie, du monde, sous le _bon état_. Il chanta d'avance les vertus
du libérateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi
menaçait de mort les amis de Pétrarque, les Colonna. Celui-ci refusa
longtemps d'y croire; il écrivit au tribun une lettre triste et
inquiète, où il le prie de démentir ces mauvais bruits[432].
[Note 432: _App._ 188.]
La chute du tribun lui ôtant l'espoir que l'Italie pût se relever
elle-même, il transporta son facile enthousiasme à l'empereur Charles
IV, qui alors entrait en Italie. Pétrarque se trouva sur son passage;
il lui présenta les médailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma
de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste avait
passé les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre
les droits de l'Empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne
dans sa bulle d'or. Le pacifique et économe empereur, avec son cortège
mal monté, était comparé par les Italiens à un marchand ambulant qui
va à la foire[433].
[Note 433: Il tira d'eux quelque argent, et s'en retourna plus vite
qu'il n'était venu. Les villes fermaient toutes leurs portes; on lui
permit avec peine de reposer une nuit à Crémone.]
Le triste Pétrarque, trompé tant de fois[434], se réfugia chaque jour
davantage dans la lointaine antiquité. Il se mit, déjà vieux, à
apprendre la langue d'Homère, à épeler l'_Iliade_. Il faut voir quels
furent ses transports quand, pour la première fois, il toucha le
précieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.
[Note 434: Ce qu'il y avait de plus humiliant, c'est que le malicieux
empereur avait donné la couronne poétique à un autre que Pétrarque.]
Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, comme Dante, à
tout ce qu'il aimait. Ce n'était pas Dante, mais plutôt son ombre,
plus pâle et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant
de la poésie antique un Élysée. Vers la fin, inquiet pour les précieux
manuscrits qu'il traînait partout avec lui, il les légua à la
république de Venise, et déposa son Homère et son Virgile dans la
bibliothèque même de Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de
Corinthe, où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié perdus
de poussière. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, était
alors le seul lieu sûr auquel la main pieuse du poète pût confier en
mourant les dieux errants de l'antiquité.
Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps réchauffer sa
vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothèque et la
tête sur un livre[435].
[Note 435: Quelques jours auparavant, Boccace lui avait envoyé le
_Décaméron_. Le vieillard en retint par coeur _la patiente
Griselidis_, cette belle histoire qui, à elle seule, purifie le reste
du livre.]
* * * * *
Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, qui pendant toute
la vie du poète lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un
crédule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur
de Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France même, qui
semble avoir si durement rompu avec le moyen âge par l'immolation des
Templiers et de Boniface, y revient malgré elle après cet effort, et
s'y engourdit. La défaite des armées féodales, la grande leçon de
Créci, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commencé,
ne sert qu'à lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne
l'instruisent pas. Elle n'entend point le génie moderne qui l'a
foudroyée à Créci par l'artillerie d'Édouard.