sa dangereuse position, céder ce qu'il ne pouvait garder, ou régner
encore sous un maître qui aurait besoin de lui et qui le soutiendrait.
De rappeler les Français, il n'y avait pas à y songer. Il appelait
donc l'Anglais, il courait Bruges et Ypres pour négocier, haranguer.
Pendant ce temps, Gand lui échappa.
Quand il y entra, le peuple était déjà ameuté. On disait dans la foule
qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le
salua. Il se sauva à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de
fléchir le peuple. Les portes furent forcées, Artevelde fut tué
précisément comme le tribun Rienzi l'était à Rome deux ans après[389].
[Note 389: _App._ 167.]
Édouard avait manqué la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses
attaques aux deux ailes ne réussissaient pas, il en fit une au centre.
Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus
fatale à la France.
Philippe-de-Valois avait réuni toutes ses forces en une grande armée
pour reprendre aux Anglais leurs conquêtes du Midi. Cette armée forte,
dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulême, et alla se
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y
défendirent d'autant mieux que le fils du roi, qui conduisait les
Français, n'avait point fait de quartier aux autres places.
Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Froissart, le roi
d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramené par le
vent contraire, il aurait prêté l'oreille aux conseils de Godefroi
d'Harcourt, qui l'engageait à attaquer la Normandie sans défense[390].
[Note 390: _App._ 168.]
Le conseil n'était que trop bon. Tout le pays était désarmé. C'était
l'ouvrage des rois eux-mêmes, qui avaient défendu les guerres privées.
La population était devenue toute pacifique, toute occupée de la
culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits[391]. L'état
florissant et prospère où les Anglais trouvèrent le pays, doit nous
faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre
l'administration royale au quatorzième siècle.
[Note 391: «Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si n'étoit pas de
merveille si ceux du pays étoient effrayés et ébahis; car avant ce ils
n'avoient oncques vu hommes d'armes et ne savoient que c'étoit de
guerre ni de bataille. Si fuyoient devant les Anglais d'aussi loin
qu'ils en oyoient parler.» (Froissart.)]
Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition
de la guerre dans une contrée paisible, déjà riche et industrielle,
dont l'essor allait être arrêté pour plusieurs siècles. L'armée
mercenaire d'Édouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent au
milieu d'une population sans défense; ils trouvèrent les moutons dans
les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de
Caen ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvèrent
Saint-Lô et Louviers toutes pleines de draps[392].
[Note 392: _App._ 169.]
Pour animer encore ses gens, Édouard découvrit à Caen, tout à point,
un acte[393] par lequel les Normands offraient à Philippe-de-Valois de
conquérir à leurs frais l'Angleterre, à condition qu'elle serait
partagée entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de
Guillaume-le-Conquérant. Cet acte, écrit dans le pitoyable français
qu'on parlait alors à la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il
fut, par ordre d'Édouard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre
au prône des églises. Avant de partir, le roi avait chargé les
prêcheurs du peuple, les dominicains, de prêcher la guerre, d'en
exposer les causes. Peu après (1361), Édouard supprima le français
dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple
anglais. Les descendants des conquérants normands et ceux des Saxons
se trouvèrent réconciliés par la haine des nouveaux Normands.
[Note 393: _App._ 170.]
Les Anglais, ayant trouvé les ponts coupés à Rouen, remontèrent la
rive gauche, brûlant sur leur passage Vernon, Verneuil et le
Pont-de-l'Arche. Édouard s'arrêta à Poissy pour y construire un pont
et fêter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et même Boulogne, si près
de Paris.
Tout le secours que le roi de France donna à la Normandie, ce fut
d'envoyer à Caen le connétable et le comte de Tancarville, qui s'y
firent prendre. Son armée était dans le Midi à cent cinquante lieues.
Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses alliés d'Allemagne et
des Pays-Bas. Il venait de faire élire empereur le jeune Charles IV,
fils de Jean de Bohême. Mais les Allemands chassèrent l'empereur élu,
qui vint se mettre à la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de
Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands fit déjà
réfléchir les Anglais.
C'était assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engagés au
coeur d'un grand royaume, parmi des villes brûlées, des provinces
ravagées, des populations désespérées. Les forces du roi de France
grossissaient chaque jour. Il avait hâte de punir les Anglais, qui lui
avaient manqué de respect jusqu'à approcher de sa capitale. Les
bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-là, commençaient à parler.
Le roi ayant voulu démolir les maisons qui touchaient à l'enceinte de
la ville, il y eut presque un soulèvement.
Édouard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des
Flamands qui venaient d'assiéger Béthune, de traverser le Ponthieu,
héritage de sa mère. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait
garder tous les ponts, et suivait de près l'ennemi; de si près qu'à
Airaines il trouva la table d'Édouard toute servie et mangea son
dîner.
Édouard avait envoyé chercher un gué; ses gens cherchèrent et ne
trouvèrent rien. Il était fort pensif, lorsqu'un garçon de la
Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gué qui porte ce nom.
Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand grand effort et
passèrent. Philippe arriva peu après; il n'y avait plus moyen de les
poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protégea les Anglais.
La situation d'Édouard n'était pas bonne. Son armée était affamée,
mouillée, recrue. Les gens qui avaient pris et gâté tant de butin,
semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,
allait être aussi funeste qu'une bataille perdue. Édouard risqua la
bataille.
Arrivé d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comté
au moins était bien à lui: «Prenons ci place de terre, dit-il, car je
n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je
les attende; car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, qui
lui fut donné en mariage; si le veux défendre et calengier contre mon
adversaire Philippe-de-Valois[394].»
[Note 394: Froissart.]
Cela dit, il entra en son oratoire, fit dévotement ses prières, se
coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son armée en
trois batailles, et fit mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les
Anglais mangèrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant
eux, en attendant l'ennemi.
Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue de l'armée
française[395]. On avait conseillé au roi de France de faire reposer
ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés
par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait au
premier rang.
[Note 395: _App._ 171.]
Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les Anglais, «le sang
lui mua, car il les haïssait... Et dit à ses maréchaux: Faites passer
nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de
Monseigneur Saint-Denis».
Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entretenait depuis
longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les
archers génois indispensables contre les archers anglais. La prompte
retraite de Barbavara à la bataille de l'Écluse avait naturellement
augmenté la défiance contre ces étrangers. Les mercenaires d'Italie
étaient habitués à se ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au
moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient
mouillées et ne pouvaient servir[396]. Ils auraient pu les cacher sous
leurs chaperons, comme le firent les Anglais.
[Note 396: Contin. G. de Nangis.]
Le comte d'Alençon s'écria: «On se doit bien charger de cette
ribaudaille qui fallit au besoin.» Les Génois ne pouvaient pas faire
grand'chose, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de
fer, lancées par des bombardes. «On eût cru, dit un contemporain,
entendre Dieu tonner[397].» C'est le premier emploi de l'artillerie
dans une bataille[398].
[Note 397: Villani.]
[Note 398: Déjà elle servait à l'attaque et à la défense des places.
En 1340 on en fit usage au siège du Quesnoy. En 1338, Barthélemy de
Drach, trésorier des guerres, porte en compte une somme donnée à Henry
de Famechon pour avoir poudre et autres choses nécessaires aux canons
qui étaient devant Puy-Guillaume.]
Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'armes: «Or tôt, tuez
toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.»
Mais pour passer sur le corps aux Génois, les gens d'armes rompaient
leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans cette foule, sans
craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,
s'emportaient. Le désordre augmentait à tout moment.
Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi
ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien
que la bataille était perdue. Ce brave prince, qui avait passé sa vie
dans la domesticité de la maison de France, et qui avait du bien au
royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit aux
siens: «Je vous prie et requiers très spécialement que vous me meniez
si avant que je puisse frapper un coup d'épée.» Ils lui obéirent,
lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent à l'aveugle dans
la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour de leur
maître, et liés encore.
Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte
d'Alençon, frère du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,
d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et
blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes ennemies. Ils
fendirent les rangs des archers, et poussèrent toujours, comme
dédaignant ces piétons, jusqu'à la petite troupe des gens d'armes
anglais. Là se tenait le fils d'Édouard, âgé de treize ans, que son
père avait mis à la tête d'une division. La seconde division vint le
soutenir, et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,
faisait demander au roi d'envoyer la troisième au secours. Édouard
répondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la
journée fût sienne.
Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un
moulin, voyait bien que les Français allaient être écrasés[399]. Les
uns avaient trébuché dans le premier désordre parmi les Génois; les
autres, pénétrant au coeur de l'armée anglaise, se trouvaient
entourés. La pesante armure que l'on commençait à porter alors, ne
permettait pas aux cavaliers, une fois tombés, de se relever. Les
coutilliers de Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux,
et les tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent.
Philippe-de-Valois fut témoin de cette boucherie. Son cheval avait été
tué. Il n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne
pouvait s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, étonnés de leur
victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin
Jean de Hainaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entraîna.
[Note 399: «Et lors, après la bataille, s'avala le roi Édouard, qui
encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet.» (Froissart.)]
Les Anglais, faisant la revue du champ de bataille et le compte des
morts, trouvèrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,
douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils
comptaient, arrivèrent les communes de Rouen et de Beauvais, les
troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les
pauvres gens, qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter
le nombre des morts.
Cet immense malheur ne fit qu'en préparer un plus grand. L'Anglais
s'établit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspérées par
nos corsaires de Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Édouard.
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,
avaient fourni chacune vingt à trente vaisseaux; la seule Yarmouth,
quarante-trois[400]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en
possession du détroit. Édouard vint assiéger Calais, s'y établit à
poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Après les sacrifices qui avaient
été faits pour cette expédition, il ne pouvait reparaître devant les
communes qu'il ne fût venu à bout de son entreprise. Autour de la
ville, il bâtit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien
fermées, bien couvertes, pour y rester été et hiver[401]. «Et avoit en
cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à un
ost (armée), et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le
mercredi et le samedi; et là étoient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres nécessités, et en recouvroit-on
tout aisément pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...»
[Note 400: _App._ 172.]
[Note 401: Froissart.]
L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux du dehors et du
dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas même un
combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents
personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le
gouverneur, moururent de misère et de froid entre la ville et le camp.
Tel est du moins le récit de l'historien anglais[402].
[Note 402: _App._ 173.]
Édouard avait pris racine devant Calais. La médiation du pape n'était
pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les Écossais
allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut
récompensée. Il apprit bientôt que ses troupes, encouragées par la
reine, avaient fait prisonnier le roi d'Écosse. L'année suivante,
Charles de Blois fut pris de même en assiégeant la Roche-de-Rien.
Édouard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.
Il y avait pour le roi de France une grande et urgente nécessité à
secourir Calais[403]. Mais la pénurie était si grande, cette monarchie
demi-féodale si inerte et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre
en mouvement qu'au bout de dix mois de siège, lorsque les Anglais
étaient fortifiés, retranchés, couverts de palissades, de fossés
profonds. Ayant ramassé quelque argent par l'altération des
monnaies[404], par la gabelle, par les décimes ecclésiastiques, par
la confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une
grande et grosse armée, comme celle qui avait été battue à Créci. On
ne pouvait arriver jusqu'à Calais que par les marais ou les dunes.
S'enfoncer dans les marais, c'était périr; tous les passages étaient
coupés, gardés; pourtant les gens de Tournai emportèrent bravement une
tour, sans machines et à la force de leurs bras[405].
[Note 403: Les Anglais ayant donné la chasse à deux vaisseaux qui
essayaient de sortir du port, interceptèrent cette lettre du
gouverneur à Philippe-de-Valois: «Si avons pris accord entre nous que
si n'avons en brief secour de nous issirome hors de la ville toutz a
champs pour combattre pour vivere ou pour morir; qar nous amons meutz
à morir as champs honourablement que manger l'un l'autre...»
(Froissart.)--Le Continuateur de Nangis dit que le roi n'avait point
cessé de leur envoyer des vivres, par terre et par mer, mais qu'ils
avaient été détournés.]
[Note 404: _Ord._, II.]
[Note 405: _App._ 174.]
Les dunes du côté de Boulogne étaient sous le feu d'une flotte
anglaise. Du côté de Gravelines, elles étaient gardées par les
Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de
leur rendre Lille, Béthune, Douai; il voulait enrichir leurs
bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des
seigneurs[406]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de
leur comte, qui, après une fausse réconciliation, venait encore de se
sauver de leurs mains[407]. Philippe ne put rien faire. Il négocia, il
défia. Édouard resta paisible[408].
[Note 406: Il leur offrait encore de faire lever l'interdit jeté sur
la Flandre, d'y entretenir le blé pendant six ans à un très bas prix;
de leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient
avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces
laines, exclusivement à tous autres, tant qu'ils en pourraient
fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]
[Note 407: Pour le forcer à épouser la fille du roi d'Angleterre, les
Flamands le retenaient en prison courtoise. Il s'y ennuyait; il promit
tout et en sortit, mais sous bonne garde: «... Et un jour qu'il était
allé voler en rivière, il jeta son faucon, le suivit à cheval, et
quand il fut un petit éloigné, il férit des éperons et s'en vint en
France.» (Froissart.)]
[Note 408: Froissart dit que le roi, venant au secours de Calais,
envoya défier Édouard, et que celui-ci refusa. Édouard, dans une
lettre à l'archevêque d'York, annonce au contraire qu'il a accepté le
défi, et que le combat n'a pas eu lieu parce que Philippe a décampé
précipitamment avant le jour, après avoir mis le feu à son camp.]
Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, lorsqu'elle vit
toutes ces bannières de France, toute cette grande armée, qui
s'éloignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de
Calais qu'à se donner à l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les
Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, comme
corsaires[409]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les
hostilités quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et
haineux regard que les deux côtes se lancent l'une à l'autre, il faut
lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean-Bart, la
lamentable démolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins
d'Anvers.
[Note 409: _App._ 175.]
Il était assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'était tant
ennuyé devant Calais, qui y était resté un an, qui, en une seule
campagne, avait dépensé la somme, énorme alors, de près de dix
millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les
habitants au fil de l'épée; en quoi certainement il eût fait plaisir
aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'Édouard lui dirent
nettement que, s'il traitait ainsi les assiégés, ses gens n'oseraient
plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des
représailles. Il céda et voulut bien recevoir la ville à merci, pourvu
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui
présenter les clefs, tête nue, pieds nus, la corde au col.
Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi.
Mais ces populations des côtes, qui, tous les jours, bravent la colère
de l'Océan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva
sur-le-champ, dans cette petite ville dépeuplée par la famine, six
hommes de bonne volonté pour sauver les autres. Il s'en présente tous
les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un
vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sûr, se fit tout
simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme
l'imagine le chapelain Froissart[410].
[Note 410: _App._ 176.]
Il fallut pourtant les prières de la reine et des chevaliers pour
empêcher Édouard de faire pendre ces braves gens. On lui fit
comprendre sans doute que ces gens-là s'étaient battus pour leur ville
et leur commerce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la
ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se
_tournèrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le
premier de ceux qui lui avaient apporté les clefs[411].
[Note 411: Froissart dit: «Et puis firent (les Anglais) toutes
manières de gens petits et grands, partir (de Calais).»--«Tout
Français ne fut pas exclu, dit M. de Bréquigny; j'ai vu au contraire
quantité de noms français parmi les noms des personnes à qui Édouard
accorda des maisons dans sa nouvelle conquête. Eustache de
Saint-Pierre fut de ce nombre.»--Philippe fit ce qui était en son
pouvoir pour récompenser les habitants de Calais. Il accorda tous les
offices vacants (8 septembre, un mois après la reddition) à ceux
d'entre eux qui voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette ordonnance
il est fait mention d'une autre par laquelle il avait concédé aux
Calaisiens chassés de leur ville tous les biens et héritages qui lui
échoiroient pour quelque cause que ce fût. Le 10 septembre il leur
accorda de nouveau un grand nombre de privilèges et franchises, etc.,
confirmés sous les règnes suivants. _App._ 177.]
Ces clefs étaient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut
pendant deux siècles une porte ouverte à l'étranger. L'Angleterre fut
comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de détroit.
Revenons sur ces tristes événements. Cherchons-en le vrai sens. Nous y
trouverons quelque consolation.
La bataille de Créci n'est pas seulement une bataille, la prise de
Calais n'est pas une simple prise de ville; ces deux événements
contiennent une grande révolution sociale. La chevalerie toute entière
du peuple le plus chevalier avait été exterminée par une petite bande
de fantassins. Les victoires des Suisses sur la chevalerie
autrichienne à Morgarten, à Laupen, présentaient un fait analogue;
mais elles n'eurent pas la même importance, le même retentissement
dans la chrétienté. Une tactique nouvelle sortait d'un état nouveau de
la société; ce n'était pas une oeuvre de génie ni de réflexion.
Édouard III n'était ni un Gustave-Adolphe, ni un Frédéric. Il avait
employé les fantassins, faute de cavaliers. Dans les premières
expéditions, ses armées se composaient d'hommes d'armes, de nobles et
de servants des nobles. Mais les nobles s'étaient lassés de ces
longues campagnes. On ne pouvait tenir si longtemps sous le drapeau
une armée féodale. Les Anglais, avec leur goût d'émigration, aiment
pourtant le _home_. Il fallait que le baron revînt au bout de quelques
mois au _baronial hall_, qu'il revît ses bois, ses chiens, qu'il
chassât le renard[412]. Le soldat mercenaire, tant qu'il n'était pas
riche, tant qu'il était sans bas ni chausses, comme ces Irlandais,
ces Gallois que louait Édouard, avait moins d'idées de retour. Son
_home_, son foyer, c'était le pays ennemi. Il persistait de grand
coeur dans une bonne guerre qui le nourrissait, l'habillait, sans
compter les profits. Ceci explique pourquoi l'armée anglaise se trouva
peu à peu presque toute de mercenaires, de fantassins.
[Note 412: _App._ 178.]