L'empereur Louis de Bavière avait d'autres motifs plus personnels pour

se déclarer. Persécuté par les papes français, il ne parlait de rien

moins que d'aller avec une armée se faire absoudre à Avignon. Édouard

alla le trouver à la diète de Coblentz. Dans cette grande assemblée où

l'on voyait trois archevêques, quatre ducs, trente-sept comtes, une

foule de barons, l'Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la

morgue et la lenteur allemandes. L'empereur voulait d'abord lui

accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,

par-devant ce suprême juge, se porta pour accusateur de

Philippe-de-Valois. L'empereur, une main sur le globe, l'autre sur le

sceptre, tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tête une épée nue,

défia le roi de France, le déclara déchu de la protection de l'Empire,

et donna gracieusement à Édouard le diplôme de vicaire impérial sur la

rive gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en

tirer. L'empereur réfléchit, eut des scrupules, et au lieu de

s'engager dans cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers

l'Italie. Mais Philippe-de-Valois le fit arrêter au passage des Alpes

par un fils du roi de Bohême.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplôme, demanda au duc de

Brabant où il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc

assigna pour l'assemblée la petite ville de Herck sur la frontière de

Brabant. «Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut

grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'écuyers et de toutes

autres manières de gens; et la halle de la ville où l'on vendait pain

et chair, qui guères ne valaient, encourtinée de beaux draps comme la

chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult

riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des

autres, sur un banc d'un boucher, là où il tailloit et vendoit sa

chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur[364]».

[Note 364: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de

boucher au nouveau vicaire impérial, le duc de Brabant faisait dire au

roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.

Édouard défiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc

déclara qu'il aimait mieux faire porter à part son défi. Enfin, quand

Édouard le pria de le suivre devant Cambrai, il assura qu'aussitôt

qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze

cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opéra sur les seigneurs des

Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. Édouard ne put

les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se

trouva mieux défendu qu'on ne le croyait. La saison était avancée.

Édouard leva le siège et entra en France. Mais à la frontière le comte

de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au delà, que tenant des

fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait volontiers sur

terre d'Empire; mais qu'arrivé sur terre de France, il devait obéir au

roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas pour combattre

les Anglais[365].

[Note 365: Froissart.]

Parmi ces tribulations, Édouard avançait lentement vers l'Oise,

ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses alliés, mécontents

et affamés. Il lui fallait une belle bataille pour le dédommager de

tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de

France lui-même parut près de la Capelle avec une grande armée. «On y

comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannières, cinq cent et

soixante pennons, quatre rois (France, Bohême, Navarre, Écosse), six

ducs et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des

communes de France plus de soixante mille.» Le roi de France lui-même

demandait la bataille. Édouard n'avait qu'à choisir pour le 2 octobre

un champ, une belle place où il n'y eût ni bois, ni marais, ni rivière

qui pût avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqué, lorsque déjà Édouard, monté sur un petit palefroi,

parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Français

avisèrent, disent les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il était

vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux

armées[366]. Selon Froissart: «Ils n'étoient pas d'accord, mais en

disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce

seroit grand'honte et grand défaut si le roi ne se combattoit, quand

il savoit que ses ennemis étoient si près de lui, en son pays, rangés

en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux.

Les aucuns des autres disoient à l'encontre que ce seroit grand'folie

s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point

trahison y avoit: car si fortune lui étoit contraire, il mettoit son

royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit ses ennemis, pour

ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des

seigneurs de l'Empire qui avec le roi anglois étoient alliés. Ainsi

estrivant (dissertant) et débattant sur ces diverses opinions, le jour

passa jusques à grand midi. Environ petite none, un lièvre s'en vint

trépassant parmi les champs, et se bouta entre les Français, dont ceux

qui le virent commencèrent à crier et à huier (appeler) et à faire

grand haro: de quoi ceux qui étoient derrière cuidoient que ceux de

devant se combatissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs

batailles rangés fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs

leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut

fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spécial le comte de

Hainaut en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du

Lièvre.--... Avec tout ce et les estrifs (débats) qui étoient au

conseil du roi de France, furent apportées en l'ost lettres de par le

roi Robert de Sicile, lequel étoit un grand astronomien... si avoit

par plusieurs fois jeté ses sorts sur l'état et aventures du roi de

France et du roi d'Angleterre, et avoit trouvé en l'astrologie et par

expérience que si le roi de France se combattoit au roi d'Angleterre,

il convenoit qu'il fust deconfit... Jà de longtemps moult

soigneusement avoit envoyé lettres et épistres au roi Philippe, que

nullement ils ne se combattissent contre les Anglois là où le corps

d'Édouard fust présent[367].»

[Note 366: _Chron. de Saint-Denis._]

[Note 367: Froissart.]

Cette triste expédition avait épuisé les finances d'Édouard. Ses amis,

fort découragés, lui conseillèrent de s'adresser à ces riches communes

de Flandre qui pouvaient l'aider à elles seules mieux que tout

l'Empire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent par

déclarer que leur conscience ne leur permettait pas de déclarer la

guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule était d'autant

plus naturel qu'ils s'étaient engagés à payer deux millions de florins

au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_[368]. Artevelde y trouva

remède. Pour les rassurer et sur le péché et sur l'argent, il imagina

de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre. Celui-ci, qui venait de

prendre le titre de vicaire impérial, pour gagner les seigneurs des

Pays-Bas, se laissa faire roi de France pour rassurer la conscience

des communes de Flandre. Philippe-de-Valois fit interdire leurs

prêtres par le pape; mais Édouard leur expédia des prêtres anglais

pour les confesser et les absoudre[369].

[Note 368: _Idem._]

[Note 369: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis équipèrent de grandes

flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Français,

fortifiée de galères génoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante

gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout commandé

par un chevalier et par le trésorier Bahuchet, «qui ne savait que

faire compte». Cet étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait

toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain le Génois

Barbavara s'efforçait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du

champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les

accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers

anglais donnèrent la victoire à Édouard. L'apparition des Flamands,

qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout espoir aux vaincus.

Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, échappa seul.

Trente mille hommes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au

mât de son vaisseau[370]. L'Anglais, qui se disait roi de France,

traitait déjà l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver

trente mille hommes; mais le résultat moral n'était pas moins funeste

que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Français perdirent courage

du côté de la mer. Le passage du détroit resta libre pour les Anglais

pendant plusieurs siècles.

[Note 370: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser Édouard. Artevelde dans son absence

avait amené soixante mille Flamands au secours de son allié, le comte

de Hainaut[371]. Cette grosse armée lui donnait espoir de faire enfin

quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,

Brabançons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la

monarchie en a été plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu

le dévouement tant de fois prouvé de cette ville en lui donnant pour

armes les armes mêmes de France.

[Note 371: Après avoir quitté Édouard, qu'il servait _en l'Empire_,

pour défendre Philippe _au royaume_, ce jeune seigneur, irrité des

ravages que le roi de France avait laissé commettre en ses États, lui

avait porté défi et s'était rallié au roi d'Angleterre.]

Philippe-de-Valois vint au secours; la ville se défendit. Le siège

traîna. Cependant les Flamands ne sachant que faire, allèrent piller

Arques à côté de Saint-Omer[372]. Mais voilà que tout à coup la

garnison de cette ville fond sur eux, lances baissées, bannières

déployées et à grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur

butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents

hommes et rapportèrent leur épouvante dans l'armée. «Or avint une

merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands

dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que

tous se levèrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et

troussèrent tout sur leurs chariots, en si grande hâte que l'un

n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire

Robert d'Artois et Henri de Flandre s'en vinrent au-devant d'eux et

leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut

qui ainsi fuyez..._ Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et

prit chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu'il put. Quand

messire Robert d'Artois et Henri de Flandre virent qu'ils n'en

auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en

vinrent au siège devant Tournai. Et recordèrent l'aventure des

Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés[373].»

[Note 372: _App._ 161.]

[Note 373: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont

il croyait accabler la France, vint à rien entre ses mains. Les

Flamands n'étaient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments

de colère brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'était de ne rien payer.

Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus être payés; ils l'étaient

des deux côtés et restaient chez eux.

Heureusement pour Édouard, au moment où la Flandre s'éteignait, la

Bretagne prit feu[374]. Le pays était tout autrement inflammable. On

peut à peine vraiment dire au moyen âge que les Bretons soient jamais

en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont loués

pour se battre ailleurs. Sous Philippe-le-Bel, et jusqu'à la bataille

de Cassel, ils suivaient volontiers les armées de nos rois dans les

Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la

France, au contraire, fut entamée par Édouard, quand les Bretons

n'eurent plus à faire qu'une guerre pauvre, ils restèrent chez eux et

se battirent entre eux.

[Note 374: _App._ 162.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'Écosse. De même que

Philippe-le-Bel avait encouragé contre Édouard Ier Wallace et Robert

Bruce, Édouard III soutint Montfort contre Philippe-de-Valois. Ce

n'est pas seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on

sait, parenté de race et de langue, ressemblance géographique entre

les deux contrées. En Écosse, comme en Bretagne, la partie la plus

reculée est occupée par un peuple celtique, la lisière par une

population mixte, chargée de garder le pays. Au triste border

écossais répondent nos landes de Maine et d'Anjou, nos forêts

d'Ille-et-Vilaine. Mais le border est plus désert encore. On peut y

voyager des heures entières, au train rapide d'une diligence

anglaise, sans rencontrer ni arbre ni maison; à peine quelques plis

de terrain où les petits moutons de Northumberland cherchent

patiemment leur vie. Il semble que tout ait brûlé sous le cheval

d'Hotspur[375]... On cherche, en traversant ce pays des ballades,

qui les a faites ou chantées. Il faut peu de chose pour faire une

poésie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de l'Eurotas; il

suffit d'un peu de bruyère de Bretagne, ou du chardon national

d'Écosse, devant lequel se détournait la charrue de Burns[376].

[Note 375: Voyez Shakespeare.]

[Note 376: Voyez l'Introd. de Walter Scott à son _Recueil des Ballades

du Border_.]

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un

outlaw invincible, un Robin-Hood éternel... Les gens du border

vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernière

expédition était mangé, la dame de la maison servait dans un plat, à

son mari, une paire d'éperons, et il partait joyeux... C'étaient

d'étranges guerres; la difficulté pour les deux partis était de se

trouver. Dans sa grande expédition d'Écosse, Édouard II avança

plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir

autre armée que de daims et de biches[377]. Il lui fallut promettre

une grosse somme à qui lui dirait où était l'ennemi[378]. Les Écossais

réunis, dispersés, avec la légèreté d'un esprit, entraient quand ils

voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais point de

bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une brique où

le faire cuire.

[Note 377: «Et crioit-on moult ce jour alarme, et disoit-on que les

premiers se combattoient aux ennemis; si que chacun cuidant que ce fut

voir, se hâtoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi pierres et

cailloux, parmi vallées et montagnes, le heaume appareillé, l'écu au

col, le glaive ou l'épée au poing, sans attendre père ni frère, ni

compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie lieue ou plus, et on en

venoit au lieu d'où ce hutin ou cri naissoit, on se trouvoit déçu; car

ce avoient été cerfs ou biches.» (Froissart.)]

[Note 378: «Et fit-on crier que qui se voudroit tant travailler qu'il

pût rapporter certaines nouvelles au roi, là, où l'on pourroit trouver

les Écossois, le premier qui celui rapporteroit il auroit cent livres

de terre à héritage, et le feroit le roi chevalier.» (Froissart.) On

trouve en effet dans Rymer: «Pro Thoma de Rokesby, qui regem duxerat

ante visum inimicorum Scotorum.»]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient

volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, chargé par

le roi mourant de porter son coeur à Jérusalem, s'en alla par

l'Espagne, et dans la bataille lança ce coeur contre les Maures. Mais

leur croisade naturelle était en France, c'est-à-dire où ils

pouvaient faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de

Touraine. Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border comme l'Écosse, et aussi ses

ballades[379]. Peut-être la vie du soldat mercenaire, qui fut

longtemps celle des Bretons au moyen âge, étouffa-t-elle ce génie

poétique.

[Note 379: Voyez, entre autres ouvrages, le beau livre de M. Émile

Souvestre: _les Derniers Bretons._]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie. Il n'est point

mémoire d'une lutte si diverse et si obstinée. Cette race de béliers a

toujours été heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-même.

Elle a fait front tour à tour à la France et aux ennemis de la France.

Elle repoussa nos rois sous Noménoé, sous Montfort; elle repoussa les

Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert-le-Fort se

fit tuer par les Northmans, et gagna le trône aux Capets. Là encore,

les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Genêts. Ces

bruyères, comme celles de Macbeth, saluèrent les deux royautés.

Le long récit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la

_Chronique_ de Froissart[380], ces aventures de toutes sortes, coupées

de romanesques incidents, font penser à certains paysages abrupts de

Bretagne, brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi le roc

de tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire

dont le chroniqueur élégant et chevaleresque ne représente pas la

sauvage horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le

théâtre même de ces événements, aux roches d'Auray, aux plages de

Quiberon, de Saint-Michel-en-Grève, où le duc fratricide rencontra le

moine noir.

[Note 380: «Entrerons en la grand matière et histoire de Bretagne, qui

grandement renlumine ce livre pour les beaux faits d'armes qui y sont

ramentués.»]

Les belles aventures d'amazones où se plaît Froissart, ces _apertises_

de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur de lion_, ces

braves discours de Jeanne de Clisson, de Jeanne de Blois, ne disent

pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle aussi de

Clisson _le boucher_, du dévot et consciencieusement cruel Charles de

Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nièce et un frère. La

nièce, fille d'un frère aîné, avait épousé Charles de Blois, prince du

sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne

française lui était assez favorable[381]. Le frère cadet, Montfort,

avait pour lui les Bretons bretonnants[382], et il appela les Anglais.

Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,

soutint celui des mâles en Bretagne. Le roi de France fut inconséquent

en sens opposé.

[Note 381: Selon Froissart, Charles de Blois en eut toujours de son

côté _de sept les cinq_.]

[Note 382: _App._ 163.]

Singulière destinée que celle des Montfort. Nous l'avons déjà

remarquée. Un Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros d'armer les

communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois

et anéantit les libertés des villes du Midi. Un Montfort introduisit

dans le parlement anglais les députés des communes. En voici un autre

au quatorzième siècle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre

contre la France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'était pas moins qu'un

saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin

et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas

qu'il n'eût un aumônier qui portait dans un pot du pain, du vin, de

l'eau et du feu, pour dire la messe en route[383]. Voyait-il passer un

prêtre, il se jetait en bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs

fois, pieds nus sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand

saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, défendait

qu'on ôtât la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes à

noeuds qui lui entraient dans la chair, _à faire pitié_, dit un

témoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,

jusqu'à pâlir et _devenir comme vert_.

[Note 383: _App._ 164.]

Un jour il s'arrêta à deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour

entendre la messe. Au siège de Quimper, ses soldats allaient être

surpris par la marée: «Si c'est la volonté de Dieu, dit-il, la marée

ne nous fera rien.» La ville, en effet, fut emportée, une foule

d'habitants égorgés. Charles de Blois avait d'abord couru à la

cathédrale remercier Dieu. Puis il arrêta le massacre.

Ce terrible saint n'avait pitié ni de lui ni des autres. Il se

croyait obligé de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il

commença la guerre en assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta

dans la ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut

envoyé au roi, et contre la capitulation, enfermé à la tour du

Louvre[384]. «La comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme

et coeur de lion, et étoit en la cité de Rennes, quand elle entendit

que son frère étoit pris, en la manière que vous avez ouï, si elle en

fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser;

car elle pensa mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en

prison; et combien qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle

mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en

reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit

un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père,

et leur disoit: «Ha! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez

pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'étoit que un seul homme:

véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier

(vengeur), et qui vous fera des biens assez[385].» Assiégée dans

Hennebon, par Charles de Blois, elle brûla dans une sortie les tentes

des Français, et ne pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le

château d'Auray; mais bientôt réunissant cinq cents hommes d'armes,

elle franchit de nouveau le camp des Français et rentra dans Hennebon

«à grand joie et à grand son de trompettes et de nacaires!» Il était

temps qu'elle arrivât; les seigneurs parlementaient en face même de la

comtesse, quand elle vit arriver le secours qu'elle attendait depuis

si longtemps d'Angleterre. «Qui adonc vit la comtesse descendre du

châtel à grand'chère, et baiser messire Gautier de Mauny et ses

compagnons, les uns après les autres, deux ou trois fois, bien peut

dire que c'étoit une vaillante dame[386].»

[Note 384: _App._ 165.]

[Note 385: Froissart.]

[Note 386: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-même vers la fin de cette année au

secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une armée;

il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la

grande. Il ne se fit rien d'important. La pénurie des deux rois les

condamna à une trêve, où leurs alliés étaient compris; les Bretons

seuls restaient libres de guerroyer.

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. Philippe-de-Valois

prit soin de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs

bretons qu'il croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson,

prisonnier en Angleterre, y avait été trop bien traité. On dit que le

comte de Salisbury, pour se venger d'Édouard qui lui avait débauché sa

belle comtesse, dénonça au roi de France le traité secret de son

maître et de Clisson[387]. Les Bretons, invités à un tournoi, furent

saisis et mis à mort sans jugement. Le frère de l'un d'eux ne fut pas

supplicié, mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida.

[Note 387: _Chron. de Flandre._]

Peu après, le roi fit encore mourir sans jugement trois seigneurs de

Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte

d'Harcourt. Mais il échappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que

Robert d'Artois.

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec

l'étranger. L'homme féodal se considérait encore comme un souverain

qui peut négocier à part. La parenté des deux noblesses française et

anglaise, la communauté de langues (les nobles anglais parlaient

encore français), tout favorisait ces rapprochements. La mort de

Clisson mit une barrière entre les deux royaumes.

En une même année, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde

était devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui échapper, il voulait

la donner au prince de Galles. Déjà Édouard était à l'Écluse et

présentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.

Artevelde fut tué.

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était au fond que le

chef des grosses villes, le défenseur de leur monopole. Elles

interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut

lieu à ce sujet dans l'une de ces dernières. Artevelde la réprima et

tua un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand, les deux corps

des drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des

tisseurs ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci

la refusant, ils se livrèrent un furieux combat. Il n'y avait pas

moyen de séparer ces dogues. En vain les prêtres apportèrent sur la

place le corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par

Artevelde, écrasèrent les ouvriers (1345)[388].

[Note 388: _App._ 166.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 15 / 36 段