L'histoire d'alors est épopée et conte, roman d'Arthur, farce de
Pathelin. Toute l'époque est double et louche. Les contrastes
dominent; partout prose et poésie se démentant, se raillant l'une
l'autre. Les deux siècles d'intervalle entre les songes de Dante et
les songes de Shakespeare font eux-mêmes l'effet d'un songe. C'est le
_Rêve d'une nuit d'été_, où le poète mêle à plaisir les artisans et
les héros; le noble Thésée y figure à côté du menuisier Bottom, dont
les belles oreilles d'âne tournent la tête à Titania.
* * * * *
Pendant que le jeune Édouard III commence tristement son règne par un
hommage à la France, Philippe-de-Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme féodal, fils du féodal Charles-de-Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles-de-Valois lui-même avaient pourtant appuyé le
droit des femmes à la mort de Louis-Hutin; ils avaient désiré alors
que la couronne, traitée comme un fief féminin, passât par mariage à
diverses familles et qu'ainsi elle restât faible. Ils oublièrent cette
politique lorsque le droit des mâles amena au trône un des leurs, le
fils même de leur chef, de Charles-de-Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait réparer les injustes violences des règnes précédents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comté et l'Artois à ceux
qui les réclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'élévation de
Philippe.
Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commença par les dispenser de payer leurs dettes[334]. En signe de
gracieux avènement et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet
tout neuf le trésorier de son prédécesseur[335]. C'était, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligés, Philippe accueillit le
comte de Flandre malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles-le-Bel avait consolé la bonne reine Isabeau.
[Note 334: «Ils prétendaient qu'il y avait une conjuration des hommes
du bas état pour ruiner la noblesse française, et en conséquence ils
obtinrent d'abord un ordre du roi pour que tous leurs créanciers
fussent mis en prison et leurs biens séquestrés; puis vint
l'ordonnance qui réduisit toutes leurs dettes aux trois quarts, à
quatre mois de terme, sans intérêt.» (Contin. G. de Nangis.--_Ord._,
t. II.)]
[Note 335: Pierre Remy.]
C'était une fête d'étrenner la jeune royauté par une guerre contre ces
bourgeois. La noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonnés de ceux de Gand, ne se
troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu'à Cassel, qu'ils voulaient défendre (23 août). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:
Quand ce coq icy chantera,
Le Roy trouvé cy entrera[336].
[Note 336: «Appelant ledict Roy Philippe _roy trouvé_.» (Oudegherst.)]
Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la
persistance et la patience. Pendant que les deux armées étaient en
présence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires
étaient en souffrance, que les métiers d'Ypres ne battaient pas, que
les ballots attendaient sur le marché de Bruges. L'âme de ces
marchands était restée au comptoir. Chaque jour, à la fumée de leurs
villages incendiés, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce
qu'ils manquaient à gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en
finir par une bataille. Leur chef, Zanekin (Petit Jean) s'habille en
marchand de poisson, et va voir le camp français. Personne n'y
songeait à l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se
conviaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque les
Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu'à la
tente royale[337]. Même précipitation des Flamands qu'à
Mons-en-Puelle, même imprévoyance du côté des Français. La chose ne
tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal
orgueil de leur force, soit prudence de marchands, ou ostentation de
richesse, s'étaient avisés de porter à pied de lourdes cuirasses de
cavaliers. Ils étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient
à peine. Leurs armures suffisaient pour les étouffer. On en jeta
treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses États, en fit
périr dix mille en trois jours.
[Note 337: _App._ 148.]
C'était certainement alors un grand roi que le roi de France. Il
venait de replacer la Flandre dans sa dépendance. Il avait reçu
l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces françaises. Ses
cousins régnaient à Naples et en Hongrie. Il protégeait le roi
d'Écosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de
Navarre, de Majorque, de Bohême, souvent celui d'Écosse. Le fameux
Jean de Bohême, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur
sous le nom de Charles IV, déclarait ne pouvoir vivre qu'à Paris, _le
séjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute
l'Europe, mais revenait toujours à la cour du grand roi de France. Il
y avait là une fête éternelle, toujours des joutes, des tournois, la
réalisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.
Pour se figurer cette royauté, il faut voir Vincennes, le Windsor des
Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui, à demi rasé;
mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents[338] les escadrons panachés, blasonnés,
des grandes armées féodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,
joutaient par-devant le roi très chrétien; lorsque cette noble scène
s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que des chênes séculaires
s'élevaient jusqu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au
pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor vinssent les
chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et
pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de
l'horloge qui n'a pas moins encore de onze étages d'ogives.
[Note 338: _App._ 149.]
Au milieu de toute cette pompe féodale, qui charmait les seigneurs,
ils eurent bientôt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami
Charles-de-Valois ne régnerait pas autrement que les fils de
Philippe-le-Bel. Ce règne chevaleresque commença par un ignoble
procès; le château royal fut bientôt un greffe, où l'on comparait des
écritures et jugeait des faux. Le procès n'allait pas à moins qu'à
perdre et déshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui
même qui avait le plus contribué à l'élévation de Philippe, son
cousin, son beau-frère, Robert d'Artois. On vit en ce procès ce qu'il
y avait de plus humiliant pour les grands seigneurs, un des leurs
faussaire et sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement à ce
siècle. Mais il manquait jusque-là de les trouver dans un chevalier,
dans un homme de ce rang.
Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été supplanté dans la
possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son père, femme du
comte de Bourgogne. Philippe-le-Bel avait soutenu Mahaut et les deux
filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils avec cette dot
magnifique de l'Artois et de la Franche-Comté[339]. À la mort de
Louis-Hutin, Robert, profitant de la réaction féodale, se jeta sur
l'Artois. Mais il fallut qu'il lâchât prise. Philippe-le-Long marchait
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe-le-Bel
fussent morts, qu'un fils de Charles-de-Valois parvînt au trône.
Personne n'eut plus de part que Robert à ce dernier événement[340].
Philippe-de-Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de
l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie
à son comté de Beaumont. Il avait épousé la soeur du roi,
Jeanne-de-Valois; celle-ci ne se contentait pas d'être comtesse de
Beaumont: elle espérait que son frère rendrait l'Artois à son mari.
Elle disait que le roi ferait justice à Robert, s'il pouvait produire
quelque pièce nouvelle, _quelque petite qu'elle fût_.
[Note 339: _App._ 150.]
[Note 340: _App._ 151.]
La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir à Paris.
Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient à sa
fille, veuve de Philippe-le-Long. Elle mourut trois mois après sa
mère[341]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,
époux de Jeanne, fille de Philippe-le-Long et petite-fille de Mahaut.
Le duc était lui-même frère de la femme du roi. Le roi l'admit à la
jouissance du comté; mais en même temps il réservait à Robert le droit
de proposer ses raisons[342].
[Note 341: Le bruit commun était que Mahaut avait été _enherbée_.
Quant à Jeanne, sa fille, «si fut une nuit avec ses dames en son
déduit, et leur prit talent de boire clarey, et elle avoit un
bouteiller qu'on appeloit Huppin, qui avoit esté avec la comtesse sa
mère... Tantost que la Royne fut en son lict, si luy prit la maladie
de la mort, et assez tost rendit son esprit, et lui coula le venin par
les yeux, par la bouche, par le nez et par les oreilles, et devint son
corps tout taché de blanc et de noir.» (_Chron. de Flandre._)]
[Note 342: _App._ 152.]
Ni les pièces ni les témoins ne manquèrent à Robert. La comtesse
Mahaut avait eu pour principal conseiller l'évêque d'Arras. L'évêque
étant mort et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en
restitution la maîtresse de l'évêque, une certaine dame Divion, femme
d'un chevalier[343]. Celle-ci s'enfuit à Paris avec son mari. Elle y
était à peine que Jeanne-de-Valois, qui savait qu'elle avait tous les
secrets de l'évêque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle
pouvait avoir gardés; la Divion prétendit même que la princesse la
menaçait de la faire noyer ou brûler. La Divion n'avait point de
pièces; elle en fit: d'abord une lettre de l'évêque d'Arras où il
demandait pardon à Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis
une charte de l'aïeul de Robert, qui assurait l'Artois à son père. Ces
pièces et d'autres à l'appui furent fabriquées à la hâte par un clerc
de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin
d'envoyer demander à l'abbaye de Saint-Denis quels étaient les pairs à
l'époque des actes supposés. À cela près, on ne prit pas de grandes
précautions. Les pièces qui existent encore au Trésor des Chartes sont
visiblement fausses[344]. À cette époque de calligraphie, les actes
importants étaient écrits avec un tout autre soin.
[Note 343: _App._ 153.]
[Note 344: _Archives_, section hist., J, 439.]
Robert produisait à l'appui de ces pièces cinquante-cinq témoins.
Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigni allant à la potence, et
déjà dans la charrette, avait avoué sa complicité avec l'évêque
d'Arras dans la soustraction des titres.
Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procureur du roi, en
présence du roi même, de déclarer s'il comptait faire usage de ces
pièces équivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua
tout, ainsi que les témoins. Ces aveux sont extrêmement naïfs et
détaillés. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de
Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux; que la
charte qui fournit les sceaux fut achetée cent écus à un bourgeois;
que les pièces furent écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un
clerc qui avait grand'peur, et qui, pour déguiser son écriture, se
servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle
avait été forcée par madame Jeanne-de-Valois, elle n'en fut pas moins
brûlée, au Marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré[345].
Robert, qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et sa
fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva à Bruxelles[346], puis
à Londres près du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme
reléguée en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accusée
d'impudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au château
d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre de cette famille.
Robert, en effet, avait envoyé des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier et quelques autres de ses
ennemis[347]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais
que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoûter_ la reine
et son fils[348].
[Note 345: Jeannette, sa servante, y subit quatre ans après le même
supplice. Quant aux faux témoins, les principaux furent attachés au
pilori, vêtus de chemises toutes parsemées de langues rouges.
(_Archives._)]
[Note 346:... Il resta assez longtemps en Brabant; le duc lui avait
conseillé de quitter Bruxelles pour Louvain, et avait promis dans le
contrat de mariage de son fils avec Marie de France que Robert
sortirait de ses États. Cependant il se tint encore quelque temps sur
ces frontières, allant de château en château; «et bien le savoit le
duc de Brabant». L'avoué de Huy lui avait donné son chapelain, frère
Henri, pour le guider et «aller à ses besognes en ce sauvage pays».
Réfugié au château d'Argenteau, et forcé d'en sortir «pour la
ribauderie de son valet», il se dirigea vers Namur, et dut parlementer
longtemps pour y être reçu; il lui fallut attendre dans une pauvre
maison, que le comte, son cousin, fût parti pour aller rejoindre le
roi de Bohême.]
[Note 347: _App._ 154.]
[Note 348: _App._ 155.]
Cet acharnement du roi à poursuivre l'un des premiers barons du
royaume, à le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les
seigneurs, était de nature à affaiblir leurs bonnes dispositions pour
le fils de Charles-de-Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient
être encore bien plus mécontents. Le roi avait ordonné à ses baillis
de taxer dans les marchés les denrées et les salaires, de manière à
les faire baisser de moitié. Il voulait ainsi payer toutes choses à
moitié prix, tandis qu'il doublait l'impôt, refusant de rien recevoir
autrement qu'en forte monnaie[349].
[Note 349: Nov. 1330. _Ord._, II.]
L'un des sujets du roi de France, et celui peut-être qui souffrait le
plus, c'était le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en
esclave. Il avait menacé Jean XXII de le faire poursuivre comme
hérétique par l'Université de Paris. Sa conduite à l'égard de
l'empereur était singulièrement machiavélique: tout en négociant avec
lui, il forçait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait
voulu se faire lui-même empereur. Benoît XII avoua en pleurant aux
ambassadeurs impériaux que le roi de France l'avait menacé de le
traiter plus mal que ne l'avait été Boniface VIII[350], s'il absolvait
l'empereur. Le même pape se défendit avec peine contre une nouvelle
demande de Philippe, qui eût assuré sa toute-puissance et
l'abaissement de la papauté. Il voulait que le pape lui donnât pour
trois ans la disposition de tous les bénéfices de France, et pour dix
le droit de lever les décimes de la croisade par toute la
chrétienté[351]. Devenu collecteur de cet impôt universel, Philippe
eût partout envoyé ses agents, et peut-être enveloppé l'Europe dans le
réseau de l'administration et de la fiscalité françaises.
[Note 350: _App._ 156.]
[Note 351: Il attachait à son départ pour la croisade vingt-sept
conditions, entre autres le rétablissement du royaume d'Arles en
faveur de son fils, la concession de la couronne d'Italie à Charles,
comte d'Alençon, son frère; la libre disposition du fameux trésor de
Jean XXII. Il ajournait à trois ans son départ, et comme il pouvait
survenir dans l'intervalle quelque obstacle qui le forçât à renoncer à
son expédition, le droit d'en juger la validité devait être remis à
deux prélats de son royaume. (Villani.) Après bien des négociations,
le pape lui accorda pour six ans les décimes du royaume de France.]
Philippe-de-Valois, en quelques années, avait su mécontenter tout le
monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois
et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,
la chrétienté entière par sa duplicité à l'égard de l'empereur et par
sa demande de lever dans tous les États les décimes de la croisade.
Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-même,
l'Angleterre se relevait. Le jeune Édouard III avait vengé son père,
fait mourir Mortimer, enfermé sa mère Isabeau. Il avait accueilli
Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commençait à chicaner
sur l'hommage qu'il avait rendu à la France. Les deux puissances se
firent d'abord la guerre en Écosse. Philippe secourut les Écossais,
qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus
directe. Le sénéchal du roi de France expulsa les Anglais des
possessions contestées.
Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand.
Les Flamands se trouvaient alors sous un comte tout français, Louis de
Nevers, qui n'était comte que par la bataille de Cassel et
l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu'à Paris, à la cour de
Philippe-de-Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les
Anglais fussent arrêtés dans toutes les villes de Flandre. Édouard fit
arrêter les Flamands en Angleterre[352]. Le commerce, sans lequel les
deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.
[Note 352: Mais en même temps il écrivit au comte et aux bourgmestres
des trois grandes villes pour se plaindre de cette violence.
(Oudegherst.)]
Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'était les
blesser par leurs côtés les plus sensibles, leur ôter le drap et le
vin. Ils vendaient leurs laines à Bruges pour acheter du vin à
Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise les Flamands ne savaient
que faire. Édouard, ayant défendu l'exportation des laines, réduisit
la Flandre au désespoir, et la força de se jeter dans ses bras[353].
[Note 353: _App._ 157.]
D'abord une foule d'ouvriers flamands passèrent en Angleterre. On les
y attirait à tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,
qu'on n'employât auprès d'eux. Il est curieux de voir dès ce temps-là
jusqu'où ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son
intérêt le demande. «Leurs habits seront beaux, écrivaient les Anglais
en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[354].» Ces
émigrations qui continuent pendant tout le quatorzième siècle ont, je
crois, modifié singulièrement le génie anglais. Avant qu'elles aient
eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse
que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforçant de
séparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer
les émigrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.
[Note 354: Walsingham dit pourtant qu'on leur interdit pendant trois
ans encore l'entrée de l'Angleterre: «Ut sic retunderetur superbia
Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_ venerabantur.» Anno 1337.]
Cependant la Flandre ne se résigna pas. Les villes éclatèrent. Elles
haïssaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les
campagnes contre le monopole des villes[355], soit parce qu'il
admettait les étrangers, les Français, au partage de leur
commerce[356].
[Note 355: Meyer, anno 1322.]
[Note 356: _App._ 158.]
Les Gantais qui, sans doute, se repentaient de n'avoir pas soutenu
ceux d'Ypres et de Bruges à la bataille de Cassel, prirent pour chef
en 1337 le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de
métiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde
organisa une vigoureuse tyrannie[357]. Il fit assembler à Gand les
gens des trois grandes villes, «et leur montra que sans le roi
d'Angleterre, ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fondée
sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit
qu'on teinst le roy d'Angleterre à amy».
[Note 357: _App._ 159.]
Édouard était un bien petit prince pour s'opposer à cette grande
puissance de Philippe-de-Valois; mais il avait pour lui les voeux de
la Flandre et l'unanimité des Anglais. Les seigneurs vendeurs des
laines et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les
paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre
Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la
paix[358].
[Note 358: _App._ 160.]
Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au
commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent
alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes
de seize ans à soixante. Pour mettre le pays à l'abri des flottes
françaises et des incursions écossaises, il organise des signaux sur
toutes les côtes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il
se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et
terrible invention. Il pourvoit à la marine, aux vivres. Il écrit des
menaces aux comtes qui doivent préparer le passage, à l'archevêque de
Cantorbéry des consolations et des flatteries pour le peuple: «Le
peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est chargé
jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La nécessité
de nos affaires nous empêche de le soulager. Que Votre Grâce soutienne
donc ce peuple dans la bénignité, l'humilité et la patience[359],
etc.»
[Note 359: Rymer, ann. 1338.]
Le roi de France n'a pas, à beaucoup près, autant de détails à
embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire féodale. Les
seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre
privée et qu'il respecte leurs justices[360]. Mais, en même temps, les
nobles veulent être payés pour servir le roi; ils demandent une
solde, ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret
aura vingt sols par jour, le chevalier dix[361], etc. C'était le pire
des systèmes, système tout à la fois féodal et mercenaire, et qui
réunissait les inconvénients des deux autres.
[Note 360: _Ord._, II, ann. 1330, ann. 1333.]
[Note 361: _Ord._, II, ann. 1338.]
Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui
assure la liberté du négoce aux marchands étrangers, le roi de France
ordonne aux Lombards de venir à ses foires de Champagne et prétend
leur tracer la route par laquelle ils y viendront[362].
[Note 362: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire, Mâcon.]
* * * * *
Les Anglais partirent pleins d'espérance (1338). Ils se sentaient
appelés par toute la chrétienté. Leurs amis des Pays-Bas leur
promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur étaient
favorables, et Artevelde leur répondait des trois grandes villes. Les
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de
l'argent, se montrèrent à leur arrivée magnifiques et prodigues. «Et
n'épargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plût des nues,
et donnoient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour
acquérir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;
et tant faisoient qu'ils l'avoient et étoient prisés de tous et de
toutes, et mêmement du commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour
le bel état qu'ils menoient[363].»
[Note 363: Froissart.]
Quelle que fût l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands
amis d'Angleterre, Édouard trouva chez eux plus d'hésitation qu'il
ne s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils étaient prêts
à le seconder, mais qu'il était juste que le plus considérable, le
duc de Brabant se déclarât le premier. Le duc de Brabant demanda un
délai, et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre
qu'il ne leur fallait plus qu'une chose pour se décider: c'était que
l'empereur défiât le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous
sommes sujets de l'Empire. Au reste, l'empereur avait un trop juste
sujet de guerre, puisque le Cambrésis, terre d'Empire, était envahi
par Philippe-de-Valois.