«À Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brûla cent soixante, hommes et femmes,
pêle-mêle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme à des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevât pour le baptiser. À Paris, on brûla
seulement les coupables. Les autres furent bannis à toujours,
quelques-uns plus riches réservés jusqu'à ce qu'on connût leurs
créances et qu'on pût les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.»
«On assure qu'à Vitry quarante juifs, en la prison du roi, voyant bien
qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains des
incirconcis, s'accordèrent unanimement à se faire tuer par un de leurs
vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et qu'ils
appelaient leur père. Il n'y consentit pas, à moins qu'on ne lui
adjoignît un jeune homme. Tous les autres étant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint à force de prières que le jeune le tuerait. Alors
le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva sur
les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser du
haut de la tour. Mais la corde était trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[310].
[Note 310: _App._ 140.]
Philippe-le-Long ne profita pas de la dépouille des lépreux et des
juifs plus longtemps que son père n'avait fait de celle des Templiers.
La même année 1321, au mois d'août, la fièvre le prit, sans que les
médecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois et
mourut. «Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frappé ainsi à cause des
malédictions de son peuple, pour tant d'extorsions inouïes, sans
parler de celles qu'il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entièrement.»
* * * * *
Son frère Charles lui succéda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe que Philippe n'avait eu égard à ceux de la fille de
Louis.
L'époque de Charles-le-Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière, qui fait son rival prisonnier
à Mulhdorf. Dans ce déchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles-le-Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'Édouard II.
Terrible histoire que celle des enfants de Philippe-le-Bel! Le fils
aîné fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.
Le roi d'Angleterre, Édouard II, né parmi les victoires de son père et
promis aux Gallois pour réaliser leur Arthur, n'en était pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il était malmené
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demandé au pape s'il ne pouvait, sans péché, se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutôt de ses mésaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par représailles, s'était livrée
au baron Mortimer. Les barons, qui détestaient les mignons du roi, lui
tuèrent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois à jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succéda à Gaveston, ne
fut pas moins haï.
L'Angleterre se trouvant désarmée par ces discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agénois[311]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils pour réclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle réclama. Charles-le-Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, défendit à ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[312]. Il fit même croire qu'il voulait l'arrêter et
la renvoyer à son mari. En vrai fils de Philippe-le-Bel, il ne lui
donna pas d'armée, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prêté par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour réprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.
[Note 311: _App._ 141.]
[Note 312: _App._ 142.]
Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frère du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait levée. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. Édouard était désarmé, livré d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais la flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dépêcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se réunirent à
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci répondirent prudemment
«qu'ils avaient privilège de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'étrangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal.» Non moins prudemment les gens d'Église accueillaient
la reine à son arrivée. L'archevêque de Cantorbéry prêcha sur ce
texte: «La voix du peuple est la voix de Dieu.» L'évêque d'Hereford
sur cet autre: «C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum doleo_[313].»
Enfin l'évêque d'Oxford prit le texte de la _Genèse_: «Je mettrai
inimitié entre toi et la femme, et elle t'écrasera la tête.» Prophétie
homicide qui se vérifia.
[Note 313: Il concluait que le seul moyen de guérir le corps était de
lui couper la tête.]
Cependant la reine s'avançait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement éloigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'était grande pitié de
la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était pour elle. Elle
eut bientôt entre ses mains Édouard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle haïssait tant; elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croisées de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscènes mutilations.
Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
tâtait le peuple, elle ménageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et régulièrement. Édouard était resté en possession de la
couronne royale; cela arrêtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
évêques et le procureur du parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
château de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dépêchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutôt de faire perdre le trône à son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. Édouard
pleura, s'évanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comme bon précédent:
«Moi Guillaume Trussel, procureur du parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait, à
toi, Édouard. De ce temps en avant, je te défie, je te prive de tout
pouvoir royal. Désormais, je ne t'obéis plus comme à un roi.»
Édouard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tué de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi déposé est bien
embarrassant. D'un moment à l'autre il pouvait être tiré de prison.
Dans leur anxiété, Isabeau et Mortimer demandèrent avis à l'évêque
d'Hereford. Ils n'en tirèrent qu'une parole équivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est._ C'était répondre sans répondre.
Selon que la virgule était placée ici ou là, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari était en vie. On envoya à la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
était pire.
Maltravers fit longuement goûter au prisonnier les affres de la mort;
il s'en joua pendant quelques jours, peut-être dans l'espoir qu'il se
tuerait lui-même. On lui faisait la barbe à l'eau froide, on le
couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait à vivre, ils lui
jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent dessus, et l'empalèrent
avec une broche toute rouge. Le fer était mis, dit-on, dans un tuyau
de corne, de manière à tuer sans laisser trace. Le cadavre fut exposé
aux regards du peuple, honorablement enterré, et une messe fondée. Il
n'y avait nulle marque de blessure, mais les cris avaient été
entendus; la contraction de la face dénonçait l'horrible invention des
assassins[314].
[Note 314: _App._ 143.]
Charles-le-Bel ne profita pas de cette révolution. Lui-même il mourut
presque en même temps qu'Édouard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succéda. Toute cette belle famille de princes qui avaient siégé près
de leur père au concile de Vienne était éteinte, conformément à ce
qu'on racontait des malédictions de Boniface.
LIVRE VI
CHAPITRE PREMIER
L'Angleterre.--Philippe-de-Valois (1328-1349).
Cette mémorable époque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, présente néanmoins dans les deux pays deux
événements analogues. En Angleterre, les barons ont renversé Édouard
II. En France, le parti féodal met sur le trône la branche féodale des
Valois.
Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe-le-Bel par sa mère,
après avoir d'abord réclamé, vient faire hommage à Amiens. Mais
l'Angleterre humiliée n'en a pas moins en elle les éléments de succès
qui vont bientôt la faire prévaloir sur la France.
Le nouveau gouvernement anglais, intimement lié avec la Flandre,
appelle à lui les étrangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'Édouard Ier avait accordée aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande révolution. Elle explique seule les
événements qui vont suivre. Le secret des batailles de Créci, de
Poitiers, est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.
* * * * *
En 1291, la terre sainte est perdue, l'âge des croisades fini. En
1298, le Vénitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un séjour de vingt ans à la Chine et au
Japon[315]. Pour la première fois, on apprend qu'à douze mois de
marche au delà de Jérusalem, il y a des royaumes, des nations
policées. Jérusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pensée humaine. L'Europe perd la terre sainte; mais elle voit la
terre[316].
[Note 315: Comme Christophe Colomb, il eut ses contradicteurs. Mais le
retour de Colomb mit fin à tous les doutes: ils commencèrent au retour
de Polo. Son traducteur latin en appelle au témoignage du père et de
l'oncle de Polo, compagnons de son voyage.]
[Note 316: Marco Polo, captif à Gênes, dictait aux compatriotes de
Christophe Colomb le livre qui inspira à ce dernier sa grande
entreprise.]
En 1321, paraît le premier ouvrage d'économie politique et
commerciale: _Secreta fidelium crucis_[317], par le Vénitien
Sanuto.--Vieux titre, pensée nouvelle. L'auteur propose contre
l'Égypte, non pas une croisade, mais plutôt un blocus commercial et
maritime. Ce livre est bizarre dans la forme. Le passage des idées
religieuses à celles du commerce s'accomplit gauchement. Le Vénitien,
qui peut-être ne veut que rendre à Venise ce qu'elle a perdu par le
retour des Grecs à Constantinople, donne d'abord tous les textes
sacrés qui recommandent au bon chrétien la conquête de Jérusalem; puis
le catalogue raisonné des épices dont la terre sainte est l'entrepôt:
poivre, encens, gingembre; il qualifie les denrées et les cote article
par article. Il calcule avec une précision admirable les frais de
transport[318], etc.
[Note 317: _Livre des secrets des fidèles de la Croix._ _App._ 144.]
[Note 318: Il montre la supériorité de la route d'Égypte sur celle de
Syrie. Puis il propose contre le soudan d'Égypte, non pas une
croisade, mais un simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
suite le monde mahométan, dont l'Égypte est le coeur. _App._ 145.]
Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins poétique, n'est pas en quête de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trébizonde. Si nous
arrêtons un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de
France qui cherche un royaume[319], mais bien plutôt quelque Génois
ou Vénitien qui nous débitera volontiers du sucre et de la cannelle.
Voilà le héros du monde moderne; non moins héros que l'autre; il
risquera pour gagner un sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour
Saint-Jean-d'Acre. Le croisé du commerce a sa croisade en tout sens,
sa Jérusalem partout.
[Note 319: Dans la quatrième croisade.]
La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles années sur les routes périlleuses, dans les comptoirs
lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et célibataires,
enfermés dans des quartiers fortifiés, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues énormes[320]; presque toujours pillés
hors des villes, dans les villes souvent massacrés.
[Note 320: Sartorius.]
Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigué heureusement d'Alexandrie à Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre à bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'acheminât,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendît sans encombre entre les forêts sombres et
les sombres châteaux du Rhin; qu'elle parvînt à Cologne, la ville
sainte. C'était là que le marchand rendait grâces à Dieu[321]. Là se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vénitiens.--Ou bien encore, il appuyait à gauche. Il
pénétrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
déballait aux vieilles foires de Troyes, à celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[322]. De là, en peu de journées, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[323].
[Note 321: Ulmann.]
[Note 322: Grosley.]
[Note 323: Hallam.]
Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque
Philippe-le-Bel, devenu, par sa femme, maître de la Champagne, porta
ses ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mêla
de régler l'intérêt qu'on payait aux foires[324]. Puis vint
Louis-Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou
se vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il
n'avait pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic «avec les
Flamands, les Génois, les Italiens et les Provençaux».
[Note 324: Les foires de Champagne étaient plus anciennes que le comté
même. Il en est fait mention dès l'an 427, dans une lettre de Sidoine
Apollinaire à saint Loup. Elles se perpétuèrent toujours florissantes,
sans que personne gênât leurs transactions. L'ordonnance de
Philippe-le-Bel est le titre royal le plus ancien qui les concerne.]
Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[325]. Mais il
leur avait lui-même enseigné à prendre une autre route. Ils allèrent
désormais en Flandre par l'Allemagne, ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Océan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.
[Note 325: Voyez les ordonnances de Charles-le-Bel et de
Philippe-de-Valois. Ce qui acheva la ruine des foires de Champagne, ce
fut la rivalité de Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent
les alarmes et les pillages de la guerre intérieure, Troyes fut
désertée, et Lyon s'ouvrit comme un asile au commerce. Il fallut
abolir les foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires de
Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon, deux furent transférées
à Bourges et deux à Troyes; mais elles tombèrent dès que Lyon eut
obtenu de rouvrir ses marchés.]
Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, restait presque
impénétrable au commerce. Les routes étaient trop dangereuses, les
péages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était un mot
proverbial[326]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
guère que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'était par saisie
universelle. Le sel, l'eau, l'air, les rivières, les forêts, les gués,
les défilés, rien n'échappait à l'ubiquité fiscale.
[Note 326: «...Qu'ils en fissent leur profit comme d'un marchand.»
(Comines.)]
Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait échoué dans
l'entreprise d'établir l'uniformité des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
étrangers. Dans cette charte, le roi déclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Français, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provençaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabançons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort à
un marchand seront punis, même après l'avoir indemnisé. Les étrangers
auront un juge à Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes où ils seront intéressés, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[327].
[Note 327: Peu après, les privilèges des villes qui auraient entravé
ce libre commerce sont déclarés nuls et sans force. Le roi et les
barons ne s'inquiétaient pas si la concurrence des étrangers nuisait
aux Anglais. (Rymer.) _App._ 146.]
Même avant cette charte les étrangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris dès le treizième
siècle, on s'étonne peu qu'au quatorzième un marchand anglais ait
invité et traité cinq rois[328]. Les historiens du moyen âge parlent
du commerce anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.
[Note 328: Hallam.]
«Ô Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés dans l'Écriture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le
saphir et l'émeraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les îles, de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fécondité; les flancs des nations la
bénissent, réchauffés des toisons de tes brebis[329]!»
[Note 329: Mathieu de Westminster.]
La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'être pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a été une manufacture de viande.
C'est de temps immémorial un peuple _éleveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De là cette fraîcheur de teint, cette beauté, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.
Qu'on me permette, à cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.
J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'Écosse; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York à Manchester, coupant l'île dans sa largeur,
alors enfin j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus seulement
environnée, mais couverte, noyée de l'Océan. Un pâle soleil colorait à
peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques rouges auraient
tranché durement sur le gazon vert, si la brume flottante n'eût pris
soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les pâturages couverts de
moutons, flambaient les rouges cheminées des usines. Pâturage,
labourage, industrie, tout était là dans un étroit espace, l'un sur
l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de brouillard, le
mouton d'herbe, l'homme de sang.
Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-même; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme effarouché.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tête et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et
nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.
Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri,
poussé à l'action, et guerrier faute d'industrie.
L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait
la matière; d'autres l'employaient. La laine était d'un côté du
détroit, l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand,
étaient unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la liberté du commerce, du libre marché des laines
anglaises. Assemblées autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armées.
Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne à toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier Édouard III qui sur la Table ronde
a _juré le héron_ de conquérir la France[330], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[331], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à leurs
frais. La simplicité des croisades n'est point de cet âge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Édouard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tâche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main à son compère le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[332].
[Note 330: _App._ 147.]
[Note 331: «Il y avoit dans la suite de l'évêque de Lincoln plusieurs
bacheliers qui avoient chacun un oeil couvert de drap vermeil,
pourquoi il n'en put voir; et disoit-on que ceux avoient voué entre
dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un oeil jusqu'à ce
qu'ils auroient fait aucunes prouesses au royaume de France.»
(Froissart.)]
[Note 332: _Idem._]
Les nobles tragédies du quatorzième siècle ont leur partie comique.
Dans les plus fiers chevaliers il y a du Falstaff. En France, en
Italie, en Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se
montrent non moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_.
Ils viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armées de dyssenterie.
Lisez après cela Froissart, ce Walter Scott du moyen âge; suivez-le
dans ses éternels récits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos musées ces lourdes et brillantes armures du
quatorzième siècle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dépouille de
Renaud ou de Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces
forteresses mouvantes d'acier, font surtout honneur à la prudence de
ceux qui s'en affublaient... Toutes les fois que la guerre devient
métier et marchandises, les armes défensives s'alourdissent ainsi. Les
marchands de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement à la
guerre[333].
[Note 333: Pour Carthage, Voy. Plutarque, _Vie de Timoléon_. Pour
Palmyre, ma _Vie de Zénobie, Biogr. Univ._]