Chaque avènement se présente comme une restauration des _bons vieux_

us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau roi,

compagnon et ami des princes et des barons, commence comme premier

baron, comme _bon et rude justicier_, à faire pendre les meilleurs

serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est dressée; le

peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, l'homme du roi, le

pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la royauté.

Après saint Louis, le barbier La Brosse; après Philippe-le-Bel,

Marigni; après Philippe-le-Long, Gérard Guecte; après Charles-le-Bel,

le trésorier Remy... Il meurt illégalement, mais non injustement. Il

meurt souillé des violences d'un système imparfait où le mal domine

encore le bien. Mais en mourant, il laisse à la royauté qui le frappe

ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions

d'ordre et de paix.

Peu d'années s'étaient écoulées que le corps de Marigni fut

respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture

chrétienne. Louis-Hutin légua dix mille livres aux fils de Marigni.

Charles-de-Valois, dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le

bien de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de

grandes aumônes, en recommandant de dire aux pauvres: «Priez Dieu

pour monseigneur Enguerrand de Marigni, et pour monseigneur

Charles-de-Valois.»

La meilleure vengeance de Marigni, c'est que la royauté, si forte sous

lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis-Hutin,

ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme d'égal à

égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de Picardie se

hâtèrent de profiter du droit de guerre privée qu'ils venaient de

reconquérir, et firent la guerre à la comtesse d'Artois, sans

s'inquiéter du jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous les

barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles-de-Valois, l'oncle du

roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement

pour leurs terres, conformément aux ordonnances de Philippe-le-Hardi

et Philippe-le-Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui

donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revînt au

gouvernement de Marigni et de Philippe-le-Bel. Il décria les monnaies

des barons (19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que

chez eux[291]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize

monnaies différentes que trente et un évêques ou barons avaient droit

de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce

droit du temps de saint Louis.

[Note 291: _App._ 128.]

Le jeune roi féodal humanisé par le besoin d'argent ne dédaigna pas de

traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de

Louis-Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est

entièrement conforme à celle de Philippe-le-Bel pour le Valois, que

nous avons citée. «Comme selon le droit de nature chacun doit naistre

franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont

esté introduites et gardées jusques cy en nostre royaume et par

avanture pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de personnes de

nostre commun pueple, soient encheües en lien de servitudes et de

diverses conditions, qui moult nous desplaît: Nous considérants que

nostre royaume est dit, et nommé le royaume des Francs, et voullants

que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des

gents amende de nous et la venüe de nostre nouvel gouvernement; par

délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que

generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir

à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à

franchises, et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté, ou de nouvel

par mariage, ou par résidence de lieus de serve condition, sont

encheües, ou pourroient enchoir ou lien de servitudes, franchise soit

donnée à bonnes et convenables conditions[292].»

[Note 292: _Ord._, I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe-le-Bel vanter aux serfs la

liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et

grossir le mérite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent

pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers la

terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de

monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.

En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il

finit par ordonner aux commissaires chargés de l'affranchissement

d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la

chetivité de servitude», et les taxent «si suffisamment et si

grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront

bonnement souffrir et la nécessité de nostre guerre le requiert».

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône

la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté.

Les serfs n'achètent pas, mais ils se souviendront et de cette leçon

royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les

seigneurs[293].

[Note 293: _App._ 129.]

Le règne court et obscur de Philippe-le-Long n'est guère moins

important pour le droit public de la France que celui même de

Philippe-le-Bel.

D'abord son avènement à la couronne tranche une grande question.

Louis-Hutin laissant sa femme enceinte, son frère Philippe est régent

et curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait

roi au préjudice d'une fille de son frère. La chose semblait d'autant

plus surprenante que Philippe-le-Bel avait soutenu le droit des femmes

dans les successions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons auraient

voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles

succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles-de-Valois,

favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu[294].

[Note 294: «N'étant revenu à Paris qu'un mois après la mort de Louis

X, il trouva son oncle, le comte de Valois, à la tête d'un parti prêt

à lui disputer la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes sous

la conduite de Gaucher de Châtillon, et chassa les soldats du comte de

Valois, qui s'étaient déjà emparés du Louvre.» (Félibien.)]

Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui au fond était

bonne, par des raisons absurdes. Il allégua en sa faveur la vieille

loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre

salique_. Il soutint que la couronne de France était un trop noble

fief pour _tomber en quenouille_, argument féodal dont l'effet fut

pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que le progrès de l'équité

civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux

filles, que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en

famille, la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au

milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du

dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait

dans la série des mâles l'élément fixe de la famille, l'identité du

pater-familias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant

la demeure des aïeux, reproduisant leur nom, est porté à suivre leurs

errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne

masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois; elle a

balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il

triomphait peu à peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractère,

de recevoir toujours sans donner jamais. À la même époque, une

révocation hardie de toute donation depuis saint Louis[295] semble

contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. Malheureusement

l'esprit féodal qui reprit force sous les Valois à la faveur des

guerres, provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit

des branches diverses de la famille royale une féodalité princière

aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait

été pour Philippe-le-Bel.

[Note 295: _App._ 130.]

Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette

Philippe-le-Long dans les voies de Philippe-le-Bel. Il flatte les

villes, Paris, l'Université surtout, la grande puissance de Paris. Il

se fait jurer fidélité par les nobles, _en présence des maîtres de

l'Université qui approuvent_.[296] Il veut que ses bonnes villes

soient _garnies d'armeures_; que les bourgeois aient des armes en lieu

sûr; il leur nomme un capitaine en chaque _baillie ou contrée_ (1316,

12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le

Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes sont spécialement

désignés.

[Note 296: Cont. G. de Nang.]

Philippe-le-Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)

établir l'uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne

pouvait se faire encore.[297]

[Note 297: _App._ 131.]

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les

receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du

roi, mais secrètement, _et sans que personne sache l'heure ni le

jour_. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à

Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. L'on spécifiera en

quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes

jugeront de suite... Et _le roi saura combien il a à recevoir_.

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article: «_Tous

gages des chastiaux_ qui ne sont en frontière, _cessent_ du tout

des-ores-en-avant[298].» Ce mot contient un fait immense. La paix

intérieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des

Anglais.

[Note 298: _App._ 132.]

La garantie de cette paix intérieure, c'est l'organisation d'un fort

pouvoir judiciaire. Le parlement se constitue. Une ordonnance

détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y

entrer; la majorité est assurée aux laïques. Quant aux conseillers

étrangers aux corps et appelés temporairement, Philippe-le-Long

répète l'exclusion déjà prononcée, contre les prélats, par

Philippe-le-Bel: «Il n'aura nulz Prélaz députez en parlement, _car

le Roy fait conscience de eus empeschier ou gouvernement de leurs

experituautez_.».

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le parlement de

Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de

Jordan de Lille, «seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais

ignoble par ses brigandages...» Il n'en avait pas moins obtenu la

nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que «pour

accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes

d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-être

échappé encore. Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du

bâton même où il portait les armes du roi, insigne de son ministère.

Appelé en jugement, il vint à Paris suivi d'un brillant cortège de

comtes et de barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas

moins jeté dans les prisons du Châtelet, condamné à mort par les

Maîtres du parlement, et, la veille de la Trinité, traîné à la queue

des chevaux et pendu au commun patibulaire[299].»

[Note 299: Contin. G. de Nang.]

Le parlement qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est

lui-même un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume

royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il

semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa volonté

constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice

suive son cours: «Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et

lettres royaux à ce contraire.» Ainsi le roi se défie du roi, il se

reconnaît mieux en son parlement qu'en lui-même. Il distingue en lui

un double caractère; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi

ordonne de désobéir à l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des

conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à

sa libéralité. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons

excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu'il dort ou

repose, le privilège et l'usurpation ne soient que trop bien

éveillés[300].

[Note 300: _App._ 133.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits féodaux: «... lesquels on

nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne

croyons_, nous devons être avisés, si quelqu'un nous les

demande[301]».

[Note 301: _App._ 134.]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des

recettes extraordinaires, ou «aventures qui nous échoiront, _à ce que

nous ne puissions être requis de les donner_».

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui

faisaient faire, pour être si naïfs, n'en sont pas moins

respectables. Il semble que la royauté nouvelle, devenue tout d'un

coup la providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens

et de ses devoirs. Ce contraste se marque d'une manière bizarre dans

l'ordonnance de Philippe-le-Long «Sur le gouvernement de son hostel et

le bien de son royaume». Il établit d'abord dans un noble préambule

que Messire Dieu a institué les rois sur la terre pour que, bien

ordonnés en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dûment leur

royaume. Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et

défend qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des

requêtes. Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle, «si ce

n'estoit notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui

toucheront notre conscience». Il pourvoit ensuite à la garde de sa

personne royale: «Que nulle personne mescongnüe, ne garçon de petit

estat, ne entre en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à

nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers.» La

terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette

époque.

Après ces détails de ménage, viennent des règlements sur le conseil,

le trésor, le domaine, etc. L'État apparaît ici comme un simple

apanage royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[302].--On

sent partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honnêteté

bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le

grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idéal de la

royauté selon les gens de robe, le modèle qu'ils présentaient au roi

féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

[Note 302: _App._ 135.]

* * * * *

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien

aux souffrances du peuple. Sous Louis-Hutin, une horrible mortalité

avait enlevé, dit-on, le tiers de la population du Nord[303]. La

guerre de Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. En

1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez à faire

chez elle. L'excès de la misère exaltant les esprits, un grand

mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,

une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,

comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller

outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la terre sainte.

Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils

entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui

fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils

prirent. On en arrêta; mais ils forçaient les prisons, et délivraient

les leurs. Au Châtelet, ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui

voulait leur défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en

bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on

se garda bien de les en empêcher. Ils s'en allèrent vers le Midi,

égorgeant partout les juifs, que les gens du roi tâchaient en vain de

défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les

pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se

dissipa[304].

[Note 303: Cont. G. de Nang.]

[Note 304: _App._ 136.]

Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que

de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises

monnaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci

n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; il n'était pas assez

osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt et

massacrait les juifs. Ils étaient si détestés que beaucoup de gens se

scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les

villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était

précisément l'époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs,

ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur

adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'à

prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis-le-Débonnaire, l'évêque

Agobart avait écrit un traité _De insolentia Judæorum_. Sous

Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi.

En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les

chrétiens qui judaïsaient[305].

[Note 305: _App._ 137.]

Philippe-le-Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit

bruit. Louis-Hutin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux

termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilèges, si on

les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues,

leurs cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont

nommés pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs

dans la précipitation de leur fuite. Le roi s'associe à eux pour le

recouvrement de leurs dettes dont il doit avoir les deux

tiers[306].--Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir

de Philippe-le-Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des

juifs se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs

faisant foi en justice, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc ses

victimes. Le juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se

venger au nom du roi.

[Note 306: _Ord._, I, p. 595.]

La vieille haine étant ainsi irritée, enragée par la crainte, on était

prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités

produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs

et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthenay

écrit au roi qu'_un grand lépreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un

riche juif lui a donné de l'argent et remis certaines drogues. Ces

drogues se composaient de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le

corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un

poids, était jeté dans les fontaines ou les puits. Déjà, en Gascogne,

plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi, effrayé

du nouveau mouvement qui se préparait, revint précipitamment de Poitou

en France, ordonnant que les lépreux fussent partout arrêtés.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les

juifs. «Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un

bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.

Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta derrière elle

un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice, et l'on y trouva une

tête de couleuvre, des pattes de crapaud et comme des cheveux de femme

enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible à voir et à

sentir. Le tout, mis dans un grand feu, ne put brûler, preuve sûre que

c'était un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des

opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se

voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en

machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop

suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable

aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent

quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur

fit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si

abjectes et comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que

tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à

tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre,

leurrés par de fausses promesses de royaumes, comtés et autres biens

temporels, disaient et croyaient fermement que la chose se ferait

ainsi[307].»

[Note 307: _App._ 138.]

La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La

culpabilité des juifs est improbable: ils étaient alors favorisés du

roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux

lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens

modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit

de ces tristes solitaires. L'accusation était du moins spécieuse. Les

juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur

saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était pas moins

mystérieuse et mal famée que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces

temps s'effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la

nuit et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, ce sale résidu

des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du

Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien à faire pour la terre sainte.

Les lépreux eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient dû

perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles précédents,

leur faisait prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les

condamnait ici-bas.

Les rituels pour la séquestration des lépreux différaient peu des

offices des morts. Sur deux tréteaux devant l'autel, on tendait un

drap noir, le lépreux dressé se tenait dessous agenouillé et y

entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans

son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lépreux[308]. Puis il le

mettait hors de l'église, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;

il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les

défenses: «Je te défends que tu n'entres en l'église... ne en

compagnie de gens. Je te défends que tu ne voises hors de ta maison

sans ton habit de ladre, etc.» Et ensuite: «Recevez cet habit, et le

vestez en signe d'humilité... Prenez ces gants... Recevez cette

cliquette en signe qu'il vous est défendu de parler aux personnes,

etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres...

Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et

Dieu ne vous délaissera...» On lit encore dans un vieux rituel des

lépreux ces tristes paroles: «Quand il avendra que le mesel sera

trespassé de ce monde, il doit être enterré en la maisonnette, et non

pas au cimetière[309].»

[Note 308: _App._ 139.]

[Note 309: Ce n'était point cependant un signe de réprobation. Mort au

monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quelques

lieux on célébrait sur lui l'office du confesseur: «Os justi

meditabitur sapientiam.»]

D'abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris

devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L'Église

décida que le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés

cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée?

que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se

perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est

vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient

une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches

fondations du siècle précédent.

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui

seraient convaincus fussent brûlés, sauf les lépreuses enceintes, dont

on attendrait l'accouchement; les autres lépreux devaient être

enfermés dans les léproseries.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 12 / 36 段