us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau roi,
compagnon et ami des princes et des barons, commence comme premier
baron, comme _bon et rude justicier_, à faire pendre les meilleurs
serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est dressée; le
peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, l'homme du roi, le
pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la royauté.
Après saint Louis, le barbier La Brosse; après Philippe-le-Bel,
Marigni; après Philippe-le-Long, Gérard Guecte; après Charles-le-Bel,
le trésorier Remy... Il meurt illégalement, mais non injustement. Il
meurt souillé des violences d'un système imparfait où le mal domine
encore le bien. Mais en mourant, il laisse à la royauté qui le frappe
ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions
d'ordre et de paix.
Peu d'années s'étaient écoulées que le corps de Marigni fut
respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture
chrétienne. Louis-Hutin légua dix mille livres aux fils de Marigni.
Charles-de-Valois, dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le
bien de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de
grandes aumônes, en recommandant de dire aux pauvres: «Priez Dieu
pour monseigneur Enguerrand de Marigni, et pour monseigneur
Charles-de-Valois.»
La meilleure vengeance de Marigni, c'est que la royauté, si forte sous
lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis-Hutin,
ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme d'égal à
égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de Picardie se
hâtèrent de profiter du droit de guerre privée qu'ils venaient de
reconquérir, et firent la guerre à la comtesse d'Artois, sans
s'inquiéter du jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous les
barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles-de-Valois, l'oncle du
roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement
pour leurs terres, conformément aux ordonnances de Philippe-le-Hardi
et Philippe-le-Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui
donnaient cours par tout le royaume.
Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revînt au
gouvernement de Marigni et de Philippe-le-Bel. Il décria les monnaies
des barons (19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que
chez eux[291]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize
monnaies différentes que trente et un évêques ou barons avaient droit
de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce
droit du temps de saint Louis.
[Note 291: _App._ 128.]
Le jeune roi féodal humanisé par le besoin d'argent ne dédaigna pas de
traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de
Louis-Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est
entièrement conforme à celle de Philippe-le-Bel pour le Valois, que
nous avons citée. «Comme selon le droit de nature chacun doit naistre
franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont
esté introduites et gardées jusques cy en nostre royaume et par
avanture pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de personnes de
nostre commun pueple, soient encheües en lien de servitudes et de
diverses conditions, qui moult nous desplaît: Nous considérants que
nostre royaume est dit, et nommé le royaume des Francs, et voullants
que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des
gents amende de nous et la venüe de nostre nouvel gouvernement; par
délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que
generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à
franchises, et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté, ou de nouvel
par mariage, ou par résidence de lieus de serve condition, sont
encheües, ou pourroient enchoir ou lien de servitudes, franchise soit
donnée à bonnes et convenables conditions[292].»
[Note 292: _Ord._, I, p. 583.]
Il est curieux de voir le fils de Philippe-le-Bel vanter aux serfs la
liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et
grossir le mérite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent
pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers la
terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de
monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.
En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il
finit par ordonner aux commissaires chargés de l'affranchissement
d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la
chetivité de servitude», et les taxent «si suffisamment et si
grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront
bonnement souffrir et la nécessité de nostre guerre le requiert».
C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône
la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté.
Les serfs n'achètent pas, mais ils se souviendront et de cette leçon
royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les
seigneurs[293].
[Note 293: _App._ 129.]
Le règne court et obscur de Philippe-le-Long n'est guère moins
important pour le droit public de la France que celui même de
Philippe-le-Bel.
D'abord son avènement à la couronne tranche une grande question.
Louis-Hutin laissant sa femme enceinte, son frère Philippe est régent
et curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait
roi au préjudice d'une fille de son frère. La chose semblait d'autant
plus surprenante que Philippe-le-Bel avait soutenu le droit des femmes
dans les successions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons auraient
voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles
succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles-de-Valois,
favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu[294].
[Note 294: «N'étant revenu à Paris qu'un mois après la mort de Louis
X, il trouva son oncle, le comte de Valois, à la tête d'un parti prêt
à lui disputer la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes sous
la conduite de Gaucher de Châtillon, et chassa les soldats du comte de
Valois, qui s'étaient déjà emparés du Louvre.» (Félibien.)]
Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui au fond était
bonne, par des raisons absurdes. Il allégua en sa faveur la vieille
loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre
salique_. Il soutint que la couronne de France était un trop noble
fief pour _tomber en quenouille_, argument féodal dont l'effet fut
pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que le progrès de l'équité
civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux
filles, que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en
famille, la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au
milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du
dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait
dans la série des mâles l'élément fixe de la famille, l'identité du
pater-familias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant
la demeure des aïeux, reproduisant leur nom, est porté à suivre leurs
errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne
masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois; elle a
balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.
En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il
triomphait peu à peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractère,
de recevoir toujours sans donner jamais. À la même époque, une
révocation hardie de toute donation depuis saint Louis[295] semble
contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. Malheureusement
l'esprit féodal qui reprit force sous les Valois à la faveur des
guerres, provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit
des branches diverses de la famille royale une féodalité princière
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait
été pour Philippe-le-Bel.
[Note 295: _App._ 130.]
Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette
Philippe-le-Long dans les voies de Philippe-le-Bel. Il flatte les
villes, Paris, l'Université surtout, la grande puissance de Paris. Il
se fait jurer fidélité par les nobles, _en présence des maîtres de
l'Université qui approuvent_.[296] Il veut que ses bonnes villes
soient _garnies d'armeures_; que les bourgeois aient des armes en lieu
sûr; il leur nomme un capitaine en chaque _baillie ou contrée_ (1316,
12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le
Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes sont spécialement
désignés.
[Note 296: Cont. G. de Nang.]
Philippe-le-Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)
établir l'uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne
pouvait se faire encore.[297]
[Note 297: _App._ 131.]
Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les
receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du
roi, mais secrètement, _et sans que personne sache l'heure ni le
jour_. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à
Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. L'on spécifiera en
quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes
jugeront de suite... Et _le roi saura combien il a à recevoir_.
Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article: «_Tous
gages des chastiaux_ qui ne sont en frontière, _cessent_ du tout
des-ores-en-avant[298].» Ce mot contient un fait immense. La paix
intérieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des
Anglais.
[Note 298: _App._ 132.]
La garantie de cette paix intérieure, c'est l'organisation d'un fort
pouvoir judiciaire. Le parlement se constitue. Une ordonnance
détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y
entrer; la majorité est assurée aux laïques. Quant aux conseillers
étrangers aux corps et appelés temporairement, Philippe-le-Long
répète l'exclusion déjà prononcée, contre les prélats, par
Philippe-le-Bel: «Il n'aura nulz Prélaz députez en parlement, _car
le Roy fait conscience de eus empeschier ou gouvernement de leurs
experituautez_.».
Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le parlement de
Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de
Jordan de Lille, «seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais
ignoble par ses brigandages...» Il n'en avait pas moins obtenu la
nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que «pour
accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes
d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-être
échappé encore. Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du
bâton même où il portait les armes du roi, insigne de son ministère.
Appelé en jugement, il vint à Paris suivi d'un brillant cortège de
comtes et de barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas
moins jeté dans les prisons du Châtelet, condamné à mort par les
Maîtres du parlement, et, la veille de la Trinité, traîné à la queue
des chevaux et pendu au commun patibulaire[299].»
[Note 299: Contin. G. de Nang.]
Le parlement qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est
lui-même un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume
royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il
semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa volonté
constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice
suive son cours: «Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et
lettres royaux à ce contraire.» Ainsi le roi se défie du roi, il se
reconnaît mieux en son parlement qu'en lui-même. Il distingue en lui
un double caractère; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi
ordonne de désobéir à l'homme.
Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des
conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à
sa libéralité. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons
excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu'il dort ou
repose, le privilège et l'usurpation ne soient que trop bien
éveillés[300].
[Note 300: _App._ 133.]
Ainsi, en 1318, il parle de certains droits féodaux: «... lesquels on
nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne
croyons_, nous devons être avisés, si quelqu'un nous les
demande[301]».
[Note 301: _App._ 134.]
Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des
recettes extraordinaires, ou «aventures qui nous échoiront, _à ce que
nous ne puissions être requis de les donner_».
Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui
faisaient faire, pour être si naïfs, n'en sont pas moins
respectables. Il semble que la royauté nouvelle, devenue tout d'un
coup la providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens
et de ses devoirs. Ce contraste se marque d'une manière bizarre dans
l'ordonnance de Philippe-le-Long «Sur le gouvernement de son hostel et
le bien de son royaume». Il établit d'abord dans un noble préambule
que Messire Dieu a institué les rois sur la terre pour que, bien
ordonnés en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dûment leur
royaume. Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et
défend qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des
requêtes. Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle, «si ce
n'estoit notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui
toucheront notre conscience». Il pourvoit ensuite à la garde de sa
personne royale: «Que nulle personne mescongnüe, ne garçon de petit
estat, ne entre en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à
nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers.» La
terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette
époque.
Après ces détails de ménage, viennent des règlements sur le conseil,
le trésor, le domaine, etc. L'État apparaît ici comme un simple
apanage royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[302].--On
sent partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honnêteté
bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le
grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idéal de la
royauté selon les gens de robe, le modèle qu'ils présentaient au roi
féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.
[Note 302: _App._ 135.]
* * * * *
Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien
aux souffrances du peuple. Sous Louis-Hutin, une horrible mortalité
avait enlevé, dit-on, le tiers de la population du Nord[303]. La
guerre de Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez à faire
chez elle. L'excès de la misère exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la terre sainte.
Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils
entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrêta; mais ils forçaient les prisons, et délivraient
les leurs. Au Châtelet, ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui
voulait leur défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en
bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empêcher. Ils s'en allèrent vers le Midi,
égorgeant partout les juifs, que les gens du roi tâchaient en vain de
défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[304].
[Note 303: Cont. G. de Nang.]
[Note 304: _App._ 136.]
Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises
monnaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; il n'était pas assez
osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt et
massacrait les juifs. Ils étaient si détestés que beaucoup de gens se
scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les
villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était
précisément l'époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur
adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'à
prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis-le-Débonnaire, l'évêque
Agobart avait écrit un traité _De insolentia Judæorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les
chrétiens qui judaïsaient[305].
[Note 305: _App._ 137.]
Philippe-le-Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit
bruit. Louis-Hutin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilèges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues,
leurs cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont
nommés pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs
dans la précipitation de leur fuite. Le roi s'associe à eux pour le
recouvrement de leurs dettes dont il doit avoir les deux
tiers[306].--Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir
de Philippe-le-Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des
juifs se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se
venger au nom du roi.
[Note 306: _Ord._, I, p. 595.]
La vieille haine étant ainsi irritée, enragée par la crainte, on était
prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités
produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs
et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthenay
écrit au roi qu'_un grand lépreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donné de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un
poids, était jeté dans les fontaines ou les puits. Déjà, en Gascogne,
plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi, effrayé
du nouveau mouvement qui se préparait, revint précipitamment de Poitou
en France, ordonnant que les lépreux fussent partout arrêtés.
Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les
juifs. «Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta derrière elle
un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice, et l'on y trouva une
tête de couleuvre, des pattes de crapaud et comme des cheveux de femme
enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible à voir et à
sentir. Le tout, mis dans un grand feu, ne put brûler, preuve sûre que
c'était un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si
abjectes et comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre,
leurrés par de fausses promesses de royaumes, comtés et autres biens
temporels, disaient et croyaient fermement que la chose se ferait
ainsi[307].»
[Note 307: _App._ 138.]
La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La
culpabilité des juifs est improbable: ils étaient alors favorisés du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation était du moins spécieuse. Les
juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était pas moins
mystérieuse et mal famée que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la
nuit et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.
L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, ce sale résidu
des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien à faire pour la terre sainte.
Les lépreux eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient dû
perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles précédents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les
condamnait ici-bas.
Les rituels pour la séquestration des lépreux différaient peu des
offices des morts. Sur deux tréteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lépreux dressé se tenait dessous agenouillé et y
entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lépreux[308]. Puis il le
mettait hors de l'église, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
défenses: «Je te défends que tu n'entres en l'église... ne en
compagnie de gens. Je te défends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc.» Et ensuite: «Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilité... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est défendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres...
Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous délaissera...» On lit encore dans un vieux rituel des
lépreux ces tristes paroles: «Quand il avendra que le mesel sera
trespassé de ce monde, il doit être enterré en la maisonnette, et non
pas au cimetière[309].»
[Note 308: _App._ 139.]
[Note 309: Ce n'était point cependant un signe de réprobation. Mort au
monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quelques
lieux on célébrait sur lui l'office du confesseur: «Os justi
meditabitur sapientiam.»]
D'abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L'Église
décida que le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est
vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du siècle précédent.
On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui
seraient convaincus fussent brûlés, sauf les lépreuses enceintes, dont
on attendrait l'accouchement; les autres lépreux devaient être
enfermés dans les léproseries.