de Vegèce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Héloïse[259]. Les infortunes universitaires et amoureuses du célèbre
professeur, si maltraité des prêtres, étaient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. Philippe-le-Bel
s'appuyait sur l'Université de Paris[260]; il caressait cette
turbulente république, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait à s'attacher les Mendiants, l'Université les persécutait par
son fameux docteur Jean _Pique-Âne_ (_Pungensasinum_[261]), champion
du roi contre le pape. Au moment où les Templiers furent arrêtés,
Nogaret réunit tout le peuple universitaire au Temple, maîtres et
écoliers, théologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte
d'accusation. C'était une force que d'avoir pour soi un tel corps, et
dans la capitale. Aussi le roi ne souffrit pas que Clément V érigeât
les écoles d'Orléans en université, et créât une rivale à son
Université de Paris[262].
[Note 259: C'est l'auteur du _Roman de la Rose_, Jean de Meung, qui
lui avait traduit ces livres.--La confiance que lui accordait le roi
ne l'avait pas empêché de tracer dans le _Roman de la Rose_ ce rude
tableau de la royauté primitive:
Ung grant villain entre eulx esleurent,
Le plus corsu de quanqu'ils furent,
Le plus ossu, te le greigneur,
Et le firent prince et seigneur.
Cil jura que droit leur tiendroit,
Se chacun en droit soy luy livre
Des biens dont il se puisse vivre...
De là vint le commencement
Aux roys et princes terriens
Selon les livres anciens.
_Rom. de la Rose_, v. 1064. _App._ 110.]
[Note 260: «En celle année s'esmeut gran'dissension en les Recteur,
maistres et escholiers de l'Université de Paris, et le prévost dudit
lieu, parce que ledit prévost avoit fait pendre un clerc de ladite
Université. Adonc cessa la lecture de toutes facultez, jusques à tant
que ledit prévost l'amenda et répara grandement l'offense, et entre
autres choses fut condamné ledit prévost à le dépendre et le baiser.
Et convint que ledit prévost allast en Avignon vers le pape, pour soy
faire absoudre.» 1285. (Nicolas Gilles.)]
[Note 261: _App._ 111.]
[Note 262: _Ord._, I, 502. Le roi déclare qu'il n'y aura pas de
professeurs de théologie.]
Ce règne est une époque de fondation pour l'Université. Il s'y fonde
plus de collèges que dans tout le treizième siècle, et les plus
célèbres collèges[263]. La femme de Philippe-le-Bel, malgré sa
mauvaise réputation, fonde le collège de Navarre (1304), ce séminaire
de gallicans, d'où sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les
conseillers de Philippe-le-Bel, qui avaient aussi beaucoup à expier,
font presque tous de semblables fondations. L'archevêque Gilles
d'Aiscelin, le faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible
collège, la plus pauvre et la plus démocratique des écoles
universitaires, ce Mont-Aigu, où l'esprit et les dents, selon le
proverbe, étaient également aigus[264]. Là, s'élevaient, sous
l'inspiration de la famine, les _pauvres_ écoliers, les _pauvres_
maîtres[265], qui rendirent illustres le nom de _Cappets_[266];
chétive nourriture, mais amples privilèges; ils ne dépendaient, pour
la confession, ni de l'évêque de Paris ni même du pape.
[Note 263: Aux collèges de Navarre et de Montaigu, il faut ajouter le
collège d'Harcourt (1280); _la Maison du cardinal_ (1303); le collège
de Bayeux (1308).--1314, collège de Laon; 1317, collège de Narbonne;
1319, collège de Tréguier; 1317-1321, collège de Cornouailles; 1326,
collège du Plessis, collège des Écossais; 1329, collège de
Marmoutiers; 1332, un nouveau collège de Narbonne, fondé en exécution
du testament de Jeanne de Bourgogne; 1334, collège des Lombards; 1334,
collège de Tours; 1336, collège de Lisieux; 1337, collège d'Autun,
etc.]
[Note 264: Mons acutus, dentes acuti, ingenium acutum.]
[Note 265: _App._ 112.]
[Note 266: _App._ 113.]
* * * * *
Que Philippe-le-Bel ait été ou non un méchant homme ou un mauvais roi,
on ne peut méconnaître en son règne la grande ère de l'ordre civil en
France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore
un roi féodal. On peut mesurer d'un seul mot tout le chemin qui se fit
de l'un à l'autre. Saint Louis assembla les députés des villes du
Midi, Philippe-le-Bel ceux des États de France. Le premier fit des
établissements pour ses domaines, le second des ordonnances pour le
royaume. L'un posa en principe la suprématie de la justice royale sur
celle des seigneurs, l'appel au roi; il essaya de modérer les guerres
privées par la _quarantaine_ et l'_assurement_. Sous Philippe-le-Bel,
l'appel au roi se trouve si bien établi que le plus indépendant des
grands feudataires, le duc de Bretagne, demande, comme grâce
singulière, d'en être exempté[267]. Le parlement de Paris écrit pour
le roi au plus éloigné des barons, au comte de Comminges, ce petit roi
des hautes Pyrénées, les paroles suivantes qui, un siècle plus tôt,
n'eussent pas même été comprises: «Dans tout le royaume la
connaissance et la punition du port d'armes n'appartient qu'à
nous[268].»
[Note 267: _Ord._, I, 329.]
[Note 268: _Olim Parliamenti._]
Au commencement de ce règne, la tendance nouvelle s'annonce fortement.
Le roi veut exclure les prêtres de la justice et des charges
municipales[269]. Il protège les juifs[270] et les hérétiques, il
augmente la taxe royale sur les amortissements, sur les acquisitions
d'immeubles par les églises[271]. Il défend les guerres privées, les
tournois. Cette défense motivée sur le besoin que le roi a de ses
hommes pour la guerre de Flandre, est souvent répétée; une fois même,
le roi ordonne à ses prévôts d'arrêter ceux qui vont aux tournois. À
chaque campagne, il lui fallait faire la _presse_, et réunir malgré
elle cette indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du
roi et du royaume[272].
[Note 269: _App._ 114.]
[Note 270: _App._ 115.]
[Note 271: _App._ 116.]
[Note 272: _App._ 117.]
Ce gouvernement ennemi de la féodalité et des prêtres, n'avait pas
d'autre force militaire que les seigneurs, ni guère d'argent que par
l'Église. De là plusieurs contradictions, plus d'un pas en arrière.
En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs
dans les villes. Peut-être en effet était-il besoin de ralentir ce
grand mouvement du peuple vers les villes, d'empêcher la désertion des
campagnes[273]. Les villes auraient tout absorbé; la terre serait
restée déserte, comme il arriva dans l'empire romain.
[Note 273: _App._ 118.]
En 1290, le clergé arracha au roi une charte exorbitante, inexécutable,
qui eût tué la royauté. Les principaux articles étaient que les prélats
_jugeraient des testaments, des legs, des douaires_, que les baillis et
gens du roi ne demeureraient par sur terres d'Église, que les évêques
seuls pourraient arrêter les ecclésiastiques, que les clercs ne
plaideraient point en cour laïque pour les actions personnelles, quand
même ils y seraient obligés par lettres du roi (c'était l'impunité des
prêtres); que les prélats ne payeraient pas pour les biens acquis à
leurs églises; que les juges locaux ne connaîtraient point des dîmes,
c'est-à-dire que le clergé jugerait seul les abus fiscaux du clergé.
En 1291, Philippe-le-Bel avait violemment attaqué la tyrannie de
l'inquisition dans le Midi. En 1298, au commencement de la guerre
contre le pape, il seconde l'intolérance des évêques, il ordonne aux
seigneurs et aux juges royaux de leur livrer les hérétiques, pour
qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. L'année suivante,
il promet que les baillis ne vexeront plus les églises de saisies
violentes; ils ne saisiront qu'un manoir à la fois, etc.[274].
[Note 274: _App._ 119.]
Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance
contre leurs créanciers, contre les usuriers juifs. Il garantit leurs
droits de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les
successions des bâtards et des aubains sur les terres des seigneurs
haut-justiciers: «_À moins_, ajoute prudemment le roi, _qu'il ne soit
constaté par idoine personne que nous avons bon droit de
percevoir_[275].»
[Note 275: _App._ 120.]
En 1302, après la défaite de Courtrai, le roi osa beaucoup. Il prit
pour la monnaie la moitié de toute vaisselle d'argent[276] (les
baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel
des prélats partis pour Rome[277]; enfin il imposa les nobles battus
et humiliés à Courtrai: le moment était bon pour les faire payer[278].
[Note 276: «Signifiez à tous, par cri général, sans faire mention de
prélats ni de barons, c'est à savoir que toutes manières de gens
apportent la moitié de leur vaissellement d'argent blanc». (_Ord._, I,
317.)]
[Note 277: L'irritation semble avoir été grande contre les prêtres; le
roi est obligé de défendre aux Normands de crier: «_Haro sur les
clercs!_» (_Ord._, I, 318.) _App._ 121.]
[Note 278: _Ord._, fin 1302.]
En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut accusé Boniface (12
mars), lorsque l'excommunication pouvait d'un moment à l'autre tomber
sur la tête du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son
ordonnance de réforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et
prélats à _ne rien acquérir_ sur leurs terres[279]. Toutefois il y
mettait encore une réserve qui annulait tout: «_Sinon en cas qui
touche notre droit royal_[280].» Dans la même ordonnance, se trouvait
un règlement relatif au parlement; parmi les privilèges,
l'organisation du corps qui devait détruire privilèges et
privilégiés[281].
[Note 279: Le roi déclare qu'en réformation de son royaume, il prend
les églises sous sa protection et entend les faire jouir de leurs
franchises ou privilèges comme au temps de son aïeul saint Louis. En
conséquence, s'il lui arrive de prononcer quelque saisie sur un
prêtre, son bailli ne devra y procéder qu'après mûre enquête, et la
saisie ne dépassera jamais le taux de l'amende. On recherchera par
tout le royaume les bonnes coutumes qui existaient au temps de saint
Louis pour les rétablir. Si les prélats ou barons ont au parlement
quelque affaire, ils seront traités honnêtement, expédiés promptement.
(_Ord._, I, 357.)]
[Note 280: _App._ 122.]
[Note 281: Nul doute que le parlement ne remonte plus haut. On en
trouve la première trace dans l'ordonnance dite testament de
Philippe-Auguste (1190). Si pourtant l'on considère l'importance toute
nouvelle que le parlement prit sous Philippe-le-Bel, on ne s'étonnera
pas que la plupart des historiens l'en aient nommé le fondateur.
_App._ 123.]
Dans les années qui suivent, il laisse les évêques rentrer au
parlement. Toulouse recouvre sa justice municipale; les nobles
d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices, qu'on réprime les
officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'émeute des monnaies
force le roi de se réfugier au Temple, ne comptant plus sur les
bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel,
au défaut de témoins[282].
[Note 282: _App._ 124.]
La grande affaire des Templiers (1308-9) le força encore à lâcher la
main. Il renouvela les promesses de 1303, régla la comptabilité des
baillis, s'engagea à ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre
aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modérer son droit
de prise et de pourvoierie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie,
aux Poitevins d'abattre les fours des faux monnayeurs. Il confirma les
privilèges de Rouen. Tout à coup charitable et aumônier, il voulait
employer le droit de chambellage à marier de pauvres filles nobles; il
donnait libéralement aux hôpitaux les pailles dont on jonchait les
logis royaux dans ses fréquents voyages.
L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que
dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'année en
année les mensonges, les tergiversations du royal faux monnayeur[283].
En 1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie «où il
manquera peut-être quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il
dédommagera ceux qui en prendront; sa chère épouse, la reine Jeanne de
Navarre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la Normandie.» En
1305, il fait crier par les rues à son de trompe que sa nouvelle
monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis. Il avait ordonné
plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrètes les falsifications.
Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont été altérées par
d'autres, et ordonne de détruire les fours où l'_on avait fait de la
fausse monnaie_. En 1310 et 1311, craignant la comparaison des
monnaies étrangères, il en défend l'importation. En 1311, il défend de
peser ou d'essayer les monnaies royales.
[Note 283: _App._ 125.]
Nul doute qu'en tout ceci le roi ne fût convaincu de son droit, qu'il
ne considérât comme un attribut de sa toute-puissance d'augmenter à
volonté la valeur des monnaies. Le comique, c'est de voir cette
toute-puissance, cette divinité, obligée de ruser avec la méfiance du
peuple; la religion naissante de la royauté a déjà ses incrédules.
Enfin la royauté elle-même semble douter de soi. Cette fière
puissance, ayant été au bout de la violence et de la ruse, fait un
aveu implicite de sa faiblesse; elle en appelle à la liberté. On a vu
quelles paroles hardies le roi se fit adresser et dans la fameuse
_supplique du pueble de France_, et dans le discours des députés des
États de 1308. Mais rien n'est plus remarquable que les termes de
l'ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du
Valois, accordé par son frère: «Attendu que toute créature humaine qui
est formée à l'image nostre Seigneur, doie généralement estre franche
par droit naturel, et en aucuns pays de cette naturelle liberté ou
franchise, par le joug de la servitude qui tant est haineuse, soit si
effaciée et obscurcie que les hommes et les fames qui habitent èz
lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont réputés ainsi comme
morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive vie, si estroitement
liés et demenés, que des biens que Dieu leur a presté en cest siècle
ils ne peuvent en leur darnière volonté disposer ne ordener[284]....»
[Note 284: _Ord._, ann. 1311.]
Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles féodales. Elles
semblaient un réquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des
seigneurs. La plainte qui jamais n'avait osé s'élever, pas même à voix
basse, voilà qu'elle éclatait et tombait d'en haut comme une
condamnation. Le roi étant venu à bout de tous ses ennemis, avec
l'aide des seigneurs, ne gardait plus de ménagement pour ceux-ci. Le
13 juin 1313, il leur défendit de faire aucune monnaie jusqu'à ce
qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent.
Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dût inspirer le
roi après l'affaire du Temple, les grands se décidèrent à risquer tout
et à prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) formèrent une
confédération contre le roi: «À tous ceux qui verront, orront
(ouïront) ces présentes lettres, li nobles et _li communs_ de
Champagne, pour nous, pour les pays de Vermandois et _pour nos alliés
et adjoints_ étant dedans les points du royaume de France, salut.
Sachent tuis que comme très excellent et très puissant prince, notre
très cher et redouté sire, Philippe, par la grâce de Dieu, roi de
France, ait fait et relevé plusieurs tailles, subventions, exactions
non deus, changement de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont
été faites, par quoi li nobles et li communs ont été moult grevés,
appauvris... Et il n'apert pas qu'ils soient tournez en l'honneur et
proufit du roy ne dou royalme, ne en deffension dou proufit commun.
Desquels griefs nous avons plusieurs fois requis et supplié humblement
et dévotement ledit sire li roy, que ces choses voulist défaire et
délaisser; de quoy rien n'en ha fait. Et encore en cette présente
année courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roy ha fait
impositions non deuement, sur li nobles et li communs du royalme, et
subventions lesquelles il s'est efforcé de lever; laquelle chose ne
pouvons souffrir ne soutenir en bonne conscience, car ainsi perdrions
nos honneurs, franchises et libertés; et nous et cis qui après nous
verront (_viendront_)... Avons juré et promis par nos serments,
leaument et en bonne foy, par (_pour_) nous et nos hoirs aux comtés
d'Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdits comtés,
leurs alliés et adjoints, que nos, en la subvention de la présente
année, et tous autres griefs et novelletés non deuement faites et à
faire, au temps présent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou
aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons à nos
propres coustes et dépens[285]...»
[Note 285: Boulainvilliers.]
Cet acte semblerait une réponse aux dangereuses paroles du roi sur le
servage. Le roi dénonçait les seigneurs, ceux-ci le roi. Les deux
forces qui s'étaient unies pour dépouiller l'Église, s'accusaient
maintenant l'une l'autre par-devant le peuple, qui n'existait pas
encore comme peuple, et qui ne pouvait répondre.
Le roi, sans défense contre cette confédération, s'adressa aux villes.
Il appela leurs députés à venir aviser avec lui sur le fait des
monnaies (1314). Ces députés, dociles aux influences royales,
demandèrent _que le roi empêchât pendant onze ans les barons de faire
de la monnaie_, pour en fabriquer lui-même de bonne, sur laquelle il
ne gagnerait rien.
* * * * *
Philippe-le-Bel meurt au milieu de cette crise (1314). L'avènement de
son fils Louis X, si bien nommé _Hutin_ (désordre, vacarme), est une
réaction violente de l'esprit féodal, local, provincial, qui veut
briser l'unité faible encore, une demande de démembrement, une
réclamation du chaos[286].
[Note 286: Voyez comme le Continuateur de Nangis change de langage
tout à coup, comme il devient hardi, comme il élève la voix. Fol.
69-70. _App._ 126.]
Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'échiquier de Rouen sans
appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent
d'ajournement chez les seigneurs, ni que les prévôts tirent aucun
prisonnier de leurs mains. Bourgogne et Nevers exigent que le roi
respecte la justice féodale, «qu'il n'affige plus ses pannonceaux» aux
tours, aux barrières des seigneurs.
La demande commune des barons, c'est que le roi n'ait plus de rapport
avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir
eux-mêmes leurs officiers. La Champagne et le Vermandois interdisent
au roi de faire assigner les vassaux inférieurs.
Les provinces les plus éloignées l'une de l'autre, le Périgord, Nîmes
et la Champagne, s'accordent pour se plaindre de ce que le roi veut
taxer les censiers des nobles.
Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni emprisonnement, ni
saisie, qu'après condamnation. Bourgogne, Amiens, Champagne, demandent
unanimement le rétablissement du gage de bataille, du combat
judiciaire.
Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie, sur les terres des
seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, non plus qu'en Champagne
(sauf les cas de succession ou de confiscation).
Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points où
il hésite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne réclament
contre le roi la juridiction sur les _rivières, les chemins et les
lieux consacrés_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de
les mener à la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la
violence picarde, requièrent sans détour _que tous les gentilshommes
puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trêves, mais
chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfaire les uns
aux autres_... À ces demandes insolentes et absurdes, le roi répond
seulement: «_Nous ferons voir les registres de Monseigneur saint Loys
et bailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous
nommerons de nostre conseil, pour savoir et enquérir diligemment la
vérité dudit article..._»
La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revînt _aux
bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis
s'était efforcé d'empêcher les guerres privées. Mais par ce nom de
saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indépendance
féodale, le contraire du gouvernement quasi-légal, vénal et tracassier
de Philippe-le-Bel.
Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gouvernement du feu roi.
Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait périr
son _alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigni, qui
dans les dernières années avait été _coadjuteur et recteur du
royaume_, qui s'était laissé dresser une statue au Palais à côté de
celle du roi. Son vrai nom était Le Portier; mais il acheta avec une
terre le nom de Marigni. Ce Normand, personnage _gracieux et
cauteleux_[287], mais apparemment non moins silencieux que son maître,
n'a point laissé d'acte; il semble qu'il n'ait écrit ni parlé. Il fit
condamner les Templiers par son frère qu'il avait fait tout exprès
archevêque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires
du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir
laissé Clément V échapper de Poitiers[288]. Le pape lui en sut gré
probablement; et d'autre part, il put faire croire au roi que le pape
lui serait plus utile à Avignon, dans une apparente indépendance, que
dans une captivité qui eût révolté le monde chrétien.
[Note 287: «Gratiosus, cautus et sapiens.» (Cont. G. de Nangis.)]
[Note 288: Ses ennemis l'en accusèrent.--On disait encore qu'il avait,
pour de l'argent, procuré une trêve au comte de Flandre.]
Ce fut au Temple, au lieu même où Marigni avait installé son maître
pour dépouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre
l'accusation solennelle portée contre Marigni[289]. L'accusateur était
le frère de Philippe-le-Bel, ce violent Charles-de-Valois, homme
remuant et médiocre qui se portait pour chef des barons. Né si près du
trône de France, il avait couru toute la chrétienté pour en trouver un
autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie régnait à côté de
Philippe-le-Bel. Il ne faut pas s'étonner s'il était enragé d'envie.
[Note 289: Les modernes ont ajouté beaucoup de circonstances sur la
rupture de Charles-de-Valois et de Marigni, un démenti, un soufflet,
etc.]
Il n'eut pas été difficile à Marigni de se défendre, si l'on eût
voulu l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'être la pensée, la
conscience de Philippe-le-Bel. C'était pour le jeune roi comme s'il
eût jugé l'âme de son père. Aussi voulait-il seulement éloigner
Marigni, le reléguer dans l'île de Chypre, et le rappeler plus tard.
Pour le perdre, il fallut que Charles-de-Valois eût recours à la
grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On découvrit,
ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigni, pour provoquer
sa délivrance, ou maléficier le roi, avait fait faire par un Jacques
de Lor certaines petites figures: «Ledit Jacques, jeté en prison, se
pend de désespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont
mises en prison; et Enguerrand lui-même, jugé en présence des
chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne
reconnut rien des susdits maléfices, et dit seulement que pour les
exactions et les altérations de monnaie il n'en avait point été le
seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent
point entièrement les causes, fut matière à grande admiration et
stupeur.»
Pierre de Latilly, évêque de Châlons, soupçonné de la mort du roi de
France Philippe et de son prédécesseur, fut par ordre du roi retenu en
prison au nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presles, avocat
général (_advocatus præcipuus_) au parlement, également suspect et
retenu pour semblable soupçon, fut enfermé dans la prison de
Sainte-Geneviève à Paris, et torturé par divers supplices. Comme on ne
pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le
chargeait, quoiqu'il eût enduré les tourments plus divers et les plus
douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses biens
tant meubles qu'immeubles ayant été ou donnés, ou perdus, ou
pillés[290].
[Note 290: _App._ 127.]
Ce n'était rien d'avoir pendu Marigni, emprisonné Raoul de Presles,
ruiné Nogaret, comme ils firent plus tard. Le légiste était plus
vivace que les barons ne supposaient. Marigni renaît à chaque règne,
et toujours on le tue en vain. Le vieux système, ébranlé par
secousses, écrase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.
Toute l'histoire de ce temps est dans le combat à mort du légiste et
du baron.