falsifia secrètement les registres de Boniface[227], mais il ne
révoqua par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis
laïcos_), celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empêchait
le roi de prendre l'argent du clergé.
[Note 227: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces registres, les
pages qui ont été raturées très adroitement.]
Ainsi, ces grandes querelles d'idées et de principes retombèrent aux
questions d'argent. Les biens du Temple devaient être employés à la
délivrance de la terre sainte et donnés aux Hospitaliers[228]. On
accusa même cet ordre d'avoir acheté l'abolition du Temple. S'il le
fit, il fut bien trompé. Un historien assure qu'il en fut bientôt
appauvri. Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait
de la garde des Templiers en saisissant les biens mêmes des
Hospitaliers[229]. En 1317, ils furent trop heureux de donner
quittance finale aux administrateurs royaux des biens du Temple. Le
pape s'affligeait, en 1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier,
_pas même de quoi couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement à
se plaindre[230].
[Note 228: Cependant en Aragon, Jean XXII, à la requête du roi,
applique les biens du Temple, non aux Hospitaliers, mais au nouvel
ordre de Monteza (monastère fortifié du royaume de Valence, dépendance
de Calatrava).]
[Note 229: _App._ 95.]
[Note 230: «Modica bona mobilia... quæ ad sumptus et expensas...
sufficere minime potuerunt.» Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de
Naples Charles II lui avait cédé la moitié des meubles que les
Templiers possédaient en Provence.]
Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus
embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait à Paris,
particulièrement du grand maître. Écoutons, sur ce tragique événement,
le récit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de
Nangis:
«Le grand maître du ci-devant ordre du Temple et trois autres
Templiers, le Visitateur de France, les maîtres de Normandie et
d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'était réservé de prononcer
définitivement[231], comparurent par-devant l'archevêque de Sens, et
une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit
canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris sur l'ordre du pape,
par l'évêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme les
quatre susdits avouaient les crimes dont ils étaient chargés,
publiquement et solennellement, et qu'ils persévéraient dans cet aveu
et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, après mûre
délibération du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le
lundi après la Saint-Grégoire, ils furent condamnés à être emprisonnés
pour toujours et murés. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis
fin à l'affaire, voilà que tout à coup, sans qu'on pût s'y attendre,
deux des condamnés, le maître d'Outre-mer et le maître de Normandie,
se défendant opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et
contre l'archevêque de Sens, en reviennent à renier leur confession et
tous leurs aveux précédents, sans garder de mesure, au grand
étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris, qui
se trouvait présent, pour les garder jusqu'à ce qu'ils en eussent plus
pleinement délibéré le lendemain. Mais dès que le bruit en vint aux
oreilles du roi, qui était alors dans son palais royal, ayant
communiqué avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis
prudent, vers le soir du même jour, il les fit brûler tous deux sur le
même bûcher dans une petite île de la Seine, entre le jardin royal et
l'église des Frères Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir
les flammes avec tant de fermeté et de résolution, que la constance de
leur mort et leurs dénégations finales frappèrent la multitude
d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enfermés, comme le
portait leur sentence[232].»
[Note 231: «... Personas reservatas ut nosti... vivæ vocis oraculo...»
(1310, nov. _Archives_.)]
[Note 232: _App._ 96.]
Cette exécution, à l'insu des juges, fut évidemment un assassinat. Le
roi, qui, en 1310, avait au moins réuni un concile pour faire périr
les cinquante-quatre, dédaigna ici toute apparence de droit et
n'employa que la force. Il n'avait pas même ici l'excuse du danger, la
raison d'État, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses
monnaies[233]. Non, il considéra la dénégation du grand maître comme
un outrage personnel, une insulte à la royauté, tant compromise dans
cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum læsæ
majestatis_[234].
[Note 233: Il y a des monnaies de Philippe-le-Bel qui représentent la
Salutation angélique, avec cette légende: «Salus populi.»]
[Note 234: _App._ 97.]
Maintenant comment expliquer les variations du grand maître et sa
dénégation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidélité chevaleresque,
par orgueil militaire, il ait couvert à tout prix l'honneur de
l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit réveillée au dernier
moment? que le vieux chevalier laissé sur la brèche comme dernier
défenseur ait voulu, au péril de son âme, rendre à jamais impossible
le jugement de l'avenir sur cette obscure question?
On peut dire aussi que les crimes reprochés à l'ordre étaient
particuliers à telle province du Temple, à telle maison, que l'ordre
en était innocent; que Jacques Molay, après avoir avoué comme homme et
par humilité, put nier comme grand maître.
Mais il y a autre chose à dire. Le principal chef d'accusation, le
reniement[235], reposait sur une équivoque. Ils pouvaient avouer
qu'ils avaient renié, sans être en effet apostats. Ce reniement,
plusieurs le déclarèrent, était symbolique; c'était une imitation du
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comédies dont l'Église
antique entourait les actes les plus sérieux de la religion[236], mais
dont la tradition commençait à se perdre au quatorzième siècle. Que
cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté
coupable, ou même avec une dérision impie, c'était le crime de
quelques-uns et non la règle de l'ordre.
[Note 235: Ce reniement fait penser aux mots: Offrez à Dieu votre
incrédulité.--Dans toute initiation, le récipiendaire est présenté
comme un vaurien, afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa
régénération morale. Voyez l'_initiation des tonneliers allemands_
(notes de l'_Introd. à l'Hist. univ._): «Tout à l'heure, dit le
parrain de l'apprenti, je vous amenais une _peau de chèvre_, un
meurtrier de cerceaux, un gâte-bois, un batteur de pavés, traître aux
maîtres et aux compagnons; maintenant j'espère..., etc.» _App._ 98.]
[Note 236: Un des témoins dépose que, comme il se refusait à renier
Dieu et à cracher sur la croix, Raynaud de Brignolles, qui le
recevait, lui dit en riant: «Sois tranquille, ce n'est qu'une farce:
Non cures, quia non est nisi quædam trufa.» (Rayn.) Le précepteur
d'Aquitaine, dans son importante déposition, que nous transcrirons en
partie, nous a conservé, avec le récit d'une cérémonie de ce genre,
une tradition sur son origine. _App._ 99.]
Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas
seulement l'infamie des moeurs; elle n'était pas générale[237]. Ce ne
fut pas l'hérésie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les
chevaliers s'occupaient peu de dogme. La vraie cause de leur ruine,
celle qui mit tout le peuple contre eux, qui ne leur laissa pas un
défenseur parmi tant de familles nobles auxquelles ils appartenaient,
ce fut cette monstrueuse accusation d'avoir renié et craché sur la
croix. Cette accusation est justement celle qui fut avouée du plus
grand nombre. La simple énonciation du fait éloignait d'eux tout le
monde; chacun se signait et ne voulait plus rien entendre.
[Note 237: Pourtant mes études pour le deuxième volume du procès m'ont
livré des actes accablants. C'étaient les moeurs de l'Église, prêtres
et moines. Voy. le cartulaire de Saint-Bertin pour le onzième et le
douzième siècle, Eudes Rigaud pour le treizième. (1860.)]
Ainsi l'ordre qui avait représenté au plus haut degré le génie
symbolique du moyen âge mourut d'un symbole non compris[238]. Cet
événement n'est qu'un épisode de la guerre éternelle que soutiennent
l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la poésie et la prose. Rien
n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment où elle méconnaît les
vieilles et vénérables formes poétiques, dans lesquelles elle a
grandi.
[Note 238: _App._ 100.]
* * * * *
Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien à espérer au
moment où le symbolisme pontifical, jusque-là révéré du monde entier,
était lui-même sans pouvoir. La poésie mystique de l'_Unam sanctam_,
qui eût fait tressaillir tout le douzième siècle, ne disait plus rien
aux contemporains de Pierre Flotte et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni
l'_arche_, ni la _tunique sans couture_, tous ces innocents symboles
ne pouvaient plus défendre la papauté. Le glaive spirituel était
émoussé. Un âge prosaïque et froid commençait, qui n'en sentait plus
le tranchant[239].
[Note 239: _App._ 101.]
Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'Église est tuée par
l'Église. Boniface est moins frappé par le gantelet de Colonna que par
l'adhésion des gallicans à l'appel de Philippe-le-Bel. Le Temple est
poursuivi par les inquisiteurs, aboli par le pape; les dépositions les
plus graves contre les Templiers sont celles des prêtres[240]. Nul
doute que le pouvoir d'absoudre qu'usurpaient les chefs de l'ordre, ne
leur ait fait des ecclésiastiques d'irréconciliables ennemis[241].
[Note 240: Et aussi, je crois, des frères servants. La plupart des
deux cents témoins interrogés par la commission pontificale sont
qualifiés _servants_, servientes.]
[Note 241: _App._ 102.]
Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'Église, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou révéré, papauté, chevalerie, croisade, tout
semblait finir. Le moyen âge est déjà une seconde antiquité qu'il faut
avec Dante chercher chez les morts. Le dernier poète de l'âge
symbolique[242] vit assez pour pouvoir lire la prosaïque allégorie du
_Roman de la Rose_. L'allégorie tue le symbole, la prose la poésie.
[Note 242: M. Fauriel a fort bien établi que le grand poète théologien
ne fut jamais populaire en Italie. Les Italiens du quatorzième siècle,
hommes d'affaires et qui succédaient aux juifs, furent antidantesques.]
CHAPITRE V
Suite de Philippe-le-Bel. Ses trois fils
(1314-1328).--Procès.--Institutions.
La fin du procès du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premières années du quatorzième siècle ne sont qu'un long procès. Ces
hideuses tragédies avaient troublé les imaginations, effarouché les
âmes. Il y eut comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces,
obscènes, qui étaient eux-mêmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.
Mais les crimes eussent-ils manqué, ce gouvernement de robe longue, de
_jugeurs_, ne pouvait s'arrêter aisément, une fois en train de juger.
L'humeur militante des gens du roi, si terriblement éveillée par leurs
campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait plus se
passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'était un grand procès,
un grand et terrible procès, des crimes affreux, étranges, punis
dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le coupable
était un personnage. Le populaire apprenait alors à révérer la robe;
le bourgeois enseignait à ses enfants à ôter le chaperon devant
Messires, à s'écarter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cité, ils revenaient attardés de quelque fameux
jugement[243].
[Note 243: Voy. la mort du président Minart.]
Les accusations vinrent en foule, ils n'eurent point à se plaindre:
empoisonnements, adultères, faux, sorcellerie surtout. Cette dernière
était mêlée à toutes, elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son siège lorsqu'on apportait au tribunal les pièces
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
percées d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosité, un âcre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brûlait, plus il en venait.
On croirait volontiers que ce temps est le règne du Diable, n'étaient
les belles ordonnances qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disputé par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jésus, le Diable demandeur, la Vierge défendeur. Le Diable réclame
l'homme comme sa chose, _alléguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[244].
[Note 244: Rien de plus fréquent dans les hagiographes que cette lutte
pour l'âme convertie, ou plutôt ce procès simulé où le Diable vient
malgré lui rendre témoignage à la puissance du repentir. _App._ 103.]
La Vierge a forte partie à cette époque. Le Diable est lui-même du
siècle, il en réunit les caractères, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du légiste.
La diablerie, comme science, avait dès lors peu de progrès à faire.
Elle se formait comme art. La démonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des légions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempéraments[245];
il fallait apprendre à les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-là on avait étudié les moyens de les chasser; on chercha
désormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'Écosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrètes qu'on ne peut faire à Dieu,
écoutaient tout ce qu'on n'ose dire[246]... On les trouvait
partout[247]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allumés[248].
[Note 245: «Agnei, lucifugi, etc.» (M. Psellus.) Cet auteur byzantin
est du onzième siècle. (Edid. _Gaulminus_, 1615, in-12.)--Bodin, dans
son livre _De Præstigiis_, imprimé à Bâle en 1578, a dressé
l'inventaire de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
princes et de 7.405.926 diables.]
[Note 246: La sorcellerie naît surtout des misères de ce temps si
manichéen. Des monastères elle avait passé dans les campagnes. Voir,
sur le Diable, _l'An mil_, tome II; sur les sorcières, _Renaissance_,
Introduction; sur le sabbat au moyen âge, _Henri IV et Richelieu_, ch.
XVII et XVIII. Le sabbat au moyen âge est une révolte nocturne de
serfs contre le Dieu du prêtre et du seigneur. (1860.)]
[Note 247: Plusieurs furent accusés d'en avoir vendu en bouteilles.
«Plût à Dieu, dit sérieusement Leloyer, que cette denrée fût moins
commune dans le commerce!»]
[Note 248: _Mém. de Luther._]
Le premier de ces vilains procès de sorcellerie, où il n'y avait des
deux côtés que malhonnêtes gens, est celui de Guichard, évêque de
Troyes, accusé d'avoir, par engin et maléfice, procuré la mort de la
femme de Philippe-le-Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommandé
l'égorgement des Flamandes (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus célèbre que sûre, se faisait amener, la nuit,
des étudiants à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l'eau quand
elle s'en était servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait à l'évêque, qui pour finance avait sauvé un
homme qu'elle haïssait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forcé de
résider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comté
de Champagne, ou lui son évêché. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord à une sorcière un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour maléficier la reine et
l'_envoûter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'évêque
revint plus d'une fois à l'ermitage, espérant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu après.
Mais soit qu'on ne pût rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis
en cour, son affaire traîna. On le retint en prison[249].
[Note 249: La dénonciation avait été d'autant mieux accueillie que
Guichard passait pour être fils d'un démon, d'un incube. (_Archives_,
section hist., J. 433.)]
Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe-le-Bel. Les trois princesses ses belles-filles, épouses de
ses trois fils, furent dénoncées et saisies[250]. On arrêta en même
temps deux frères, deux chevaliers normands qui étaient attachés au
service des princesses. Ces malheureux avouèrent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses, «et
même dans les plus saints jours[251]». La pieuse confiance du moyen
âge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un château, d'une étroite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les
plus doux, était une dangereuse épreuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[252]. Le _Petit Jehan de Saintré_, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.
[Note 250: Marguerite, fille du duc de Bourgogne; Jeanne et Blanche,
filles du comte de Bourgogne (Franche-Comté). «Mulierculis... adhuc
ætate juvenculis.» (Contin. G. de Nangis.)]
[Note 251: «Pluribus locis et temporibus sacrosanctis».]
[Note 252: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par ordre de
Philippe-le-Bel, allongea de dix-huit mille vers le trop long _Roman
de la Rose_, exprime brutalement ce qu'il pense des dames de ce
siècle. On conte que ces dames, pour venger leur réputation d'honneur
et de modestie, attendirent le poète, verges en main, et qu'elles
voulaient le fouetter. Il aurait échappé en demandant pour grâce
unique que la plus outragée frappât la première. _App._ 104.]
Que la faute fût réelle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amenés sur la place du Martroi, près l'orme Saint-Gervais,
y furent écorchés vifs, châtrés, décapités, pendus par les aisselles.
De même que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire à sa majesté outragée. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jetés à la Seine, les autres mis à mort
secrètement.
Des trois princesses, une seule échappa. Philippe-Le-Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comté qu'elle lui avait apporté en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, épouses de Louis-Hutin et de Charles-le-Bel,
elles furent honteusement tondues et jetées dans un château fort.
Louis, à son avènement, fit étrangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus
malheureuse[253].
[Note 253: Elle fut, dit brutalement le moine historien, engrossée par
son geôlier ou par d'autres.--D'après ce qu'on sait des princes de ce
temps, on croirait aisément que la pauvre créature, dont la première
faiblesse n'était pas bien prouvée, fut mise à la discrétion d'un
homme chargé de l'avilir. _App._ 105.]
Une fois dans cette voie de crimes, l'essor étant donné aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou maléfice. La
femme du roi est empoisonnée, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'être par son fils.
Philippe-le-Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus à sa mort, et non seulement Philippe, mais son père,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[254].
[Note 254: _App._ 106.]
Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pénitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du Diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pénitents tout nus, de flagellants obscènes; mauvaises dévotions qui
menaient au péché.
Tel était le triste état du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allèrent en l'autre chercher leur jugement. Jacques Molay les avait,
dit-on, de son bûcher, ajournés à un an pour comparaître devant Dieu.
Clément partit le premier. Il avait peu auparavant vu en songe tout
son palais en flammes. «Depuis, dit son biographe, il ne fut plus gai
et ne dura guère[255].»
[Note 255: À sa mort, il demeura quelque temps comme abandonné. _App._
107.]
Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterré[256] dans la petite église d'Avon.
[Note 256: À côté de Monaldeschi.]
Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: «Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[257]!»
[Note 257: _App._ 108.]
Mais l'historien français, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'éteignit, sans fièvre, sans mal
visible, au grand étonnement des médecins. Rien n'indiquait qu'il dût
mourir sitôt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'événements. Se
crut-il secrètement frappé par la malédiction de Boniface ou du grand
maître? ou bien plutôt le fut-il par la confédération des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'année même de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi à l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frères, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portées à
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des légistes, l'ennemi de la féodalité, n'avait pas
d'autre force militaire à lui opposer que la force féodale. C'était un
cercle vicieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.
Quelle part eut-il réellement aux grands événements de son règne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal qu'il n'y soit en personne: à
Courtrai et à Mons-en-Puelle (1302, 1304), à Saint-Jean-d'Angely, à
Lyon (1305), à Poitiers et à Vienne (1308, 1313).
Ce prince paraît avoir été rangé et régulier. Nulle trace de dépense
privée. Il comptait avec son trésorier tous les vingt-cinq jours.
Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de
Saint-François. Egidio avait écrit pour son élève un livre _De
regimine principum_, et il n'eut pas de peine à lui inculquer le dogme
du droit illimité des rois[258].
[Note 258: _App._ 109.]