Les pauvres chevaliers supplièrent qu'au moins on les menât devant le

concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en

dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils

priaient même les notaires présents. Dans leur appel qu'ils lurent

ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes

les plus pathétiques. «Nous réclamons les saints Apôtres, nous les

réclamons encore une fois, c'est avec la dernière instance que nous

les réclamons.» Les malheureuses victimes sentaient déjà les flammes,

et se serraient à l'autel qui ne pouvait les protéger.

Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur lequel ils

comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une

timide et lâche consultation, où il avait essayé d'avance

d'interpréter le mot de _relaps_, dans le cas où l'on voudrait

appliquer ce nom à ceux qui avaient rétracté leurs aveux: «Il semble

en quelque sorte contraire à la raison de juger de tels hommes comme

relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modérer

les peines.»

Les commissaires pontificaux n'osèrent faire valoir cette

consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, qu'ils éprouvaient

grande compassion pour les défenseurs de l'ordre et les autres frères;

mais que l'affaire dont s'occupait l'archevêque de Sens et ses

suffragants était tout autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui se

faisait dans ce concile; que si la commission était autorisée par le

Saint-Siège, l'archevêque de Sens l'était aussi; que l'une n'avait

nulle autorité sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_ ils ne

voyaient rien à objecter à l'archevêque de Sens; que toutefois ils

aviseraient.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que

cinquante-quatre Templiers allaient être brûlés. Un jour avait suffi

pour éclairer suffisamment l'archevêque de Sens et ses suffragants.

Suivons pas à pas le récit des notaires de la commission pontificale,

dans sa simplicité terrible.

«Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frère Jean Bertaud[199], il

vint à la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers

allaient être brûlés[200]. Ils chargèrent le prévôt de l'église de

Poitiers et l'archidiacre d'Orléans, clerc du roi, d'aller dire à

l'archevêque de Sens et à ses suffragants de délibérer mûrement et de

différer, attendu que les frères morts en prison affirmaient,

disait-on, sur le péril de leurs âmes, qu'ils étaient faussement

accusés. Si cette exécution avait lieu, elle empêcherait les

commissaires de procéder en leur office, les accusés étant tellement

effrayés qu'ils semblaient hors de sens. En outre, l'un des

commissaires les chargea de signifier à l'archevêque que frère Raynaud

de Pruin, Pierre de Boulogne, prêtre, Guillaume de Chambonnet et

Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjeté certain appel

par-devant les commissaires.»

[Note 199: Nom presque illisible dans le texte. La main tremble

évidemment. Plus haut, le notaire a bien écrit: Bertaldi.]

[Note 200: «Quod LIIII ex Templariis... erant dicta die comburendi...»

[Proces. ms., folio 72 (feuille coupée par la moitié)].]

Il y avait là une grave question de juridiction. Si le concile et

l'archevêque de Sens reconnaissaient la validité d'un appel porté

devant la commission papale, ils avouaient la supériorité de ce

tribunal, et les libertés de l'Église gallicane étaient compromises.

D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,

créé archevêque tout exprès, n'avait pas le temps de disputer. Il

s'absenta pour ne pas recevoir les envoyés de la Commission; puis

quelqu'un (on ne sait qui) révoqua en doute qu'ils eussent parlé au

nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[201].

[Note 201: _App._ 80.]

Les Templiers, amenés le dimanche devant le concile, avaient été jugés

le lundi; les uns, qui avouaient, mis en liberté; d'autres, qui avaient

toujours nié, emprisonnés pour la vie; ceux qui rétractaient leurs

aveux, déclarés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,

furent dégradés le même jour par l'évêque de Paris et livrés au bras

séculier. Le mardi, ils furent brûlés à la porte Saint-Antoine. Ces

malheureux avaient varié dans les prisons, mais ils ne varièrent point

dans les flammes, ils protestèrent jusqu'au bout de leur innocence. La

foule était muette et comme stupide d'étonnement[202].

[Note 202: «Constanter et perseveranter in abnegatione communi

perstiterunt... non absque multa admiratione stuporeque vehementi.»

(Contin. G. de Nang.)]

Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler

le lendemain, de continuer cette inutile procédure, d'interroger

pendant qu'on brûlait?

«Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amené frère Aimeri de

Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau, ni habit du Temple, âgé, comme

il disait, de cinquante ans, ayant été environ huit années dans l'ordre

comme frère servant, et vingt comme chevalier. Les seigneurs

commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être

interrogé. Mais ledit témoin, pâle et tout épouvanté[203], déposant sous

serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à mourir

subitement, et à être, d'âme et de corps, en présence même de la

commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des

poings, fléchissant les mains vers l'autel, dit que toutes les erreurs

imputées à l'ordre étaient de toute fausseté, quoiqu'il en eût confessé

quelques-unes au milieu des tortures auxquelles l'avaient soumis

Guillaume de Marcillac et Hugues de Celles, chevaliers du roi. Il

ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener sur des charrettes, pour être

brûlés, cinquante-quatre frères de l'ordre_, qui n'avaient pas voulu

confesser lesdites erreurs, et AYANT ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT ÉTÉ

BRÛLÉS, lui qui craignait, s'il était brûlé, de n'avoir pas assez de

force et de patience, il était prêt à confesser et jurer par crainte,

devant les commissaires ou autres, toutes les erreurs imputées à

l'ordre, à dire même, si l'on voulait, qu'_il avait tué

Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits commissaires et

nous, notaires présents, de ne point révéler aux gens du roi ce qu'il

venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en avaient connaissance,

il ne fût livré au même supplice que les cinquante-quatre

Templiers...--Les commissaires, voyant le péril qui menaçait les

déposants s'ils continuaient à les entendre pendant cette terreur, et

mus encore par d'autres causes, résolurent de surseoir pour le présent.»

[Note 203: _App._ 81.]

La commission semble avoir été émue de cette scène terrible.

Quoiqu'affaiblie par la désertion de son président, l'archevêque de

Narbonne, et de l'évêque de Bayeux, qui ne venaient plus aux séances,

elle essaya de sauver, s'il en était encore temps, les trois

principaux défenseurs.

«Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargèrent le prévôt de

l'église de Poitiers et l'archidiacre d'Orléans d'aller trouver de

leur part le vénérable père en Dieu le seigneur archevêque de Sens et

ses suffragants, pour réclamer les défenseurs, Pierre de Boulogne,

Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils

pussent être amenés sous bonne garde toutes les fois qu'ils le

demanderaient, pour la défense de l'ordre.» Les commissaires avaient

bien soin d'ajouter «qu'ils ne voulaient faire aucun empêchement à

l'archevêque de Sens et à son concile, mais seulement décharger leur

conscience.

«Le soir, les commissaires se réunirent à Sainte-Geneviève, dans la

chapelle de Saint-Éloi, et reçurent des chanoines qui venaient de la

part de l'archevêque de Sens. L'archevêque répondait qu'il y avait

deux ans que le procès avait été commencé contre les chevaliers

ci-dessus nommés, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait

le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il

n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[204].»

Effroyable dérision!

[Note 204: _App._ 82.]

«Les envoyés de l'archevêque de Sens s'étant retirés, on amena devant

les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels

annoncèrent qu'on avait séparé d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils

sussent pourquoi, ajoutant qu'ils étaient gens simples, sans

expérience, d'ailleurs stupéfaits et troublés, en sorte qu'ils ne

pouvaient rien ordonner ni dicter pour la défense de l'ordre sans le

conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires

de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il

avait été retiré d'eux, et s'il voulait persister dans la défense de

l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnèrent au prévôt de

Poitiers et à Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils

amenassent ledit frère en leur présence.»

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais

une foule de Templiers vinrent déclarer qu'ils abandonnaient la

défense. Le samedi, la commission, délaissée encore par un de ses

membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

À cette époque, les commissaires étaient moins nombreux encore. Ils se

trouvaient réduits à trois. L'archevêque de Narbonne avait quitté

Paris _pour le service du roi_. L'évêque de Bayeux était près du pape

_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelone était malade. L'évêque

de Limoges s'était mis en route pour venir, _mais le roi lui avait

fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain

parlement[205]. Les membres présents firent pourtant demander à la

porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose à dire pour l'ordre

du Temple. Personne ne se présenta.

[Note 205: «Intellecto per litteras regias quod non expediebat.»]

Le 27 décembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et

redemandèrent les deux principaux défenseurs de l'ordre. Mais le

premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collègue,

Raynaud de Pruin, ne pouvait plus répondre, disait-on, ayant été

dégradé par l'archevêque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui déjà

avaient fait serment comme devant déposer, furent retenus par les gens

du roi, et ne purent se présenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un

tel péril, il se soit trouvé un certain nombre de chevaliers pour

soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart

étaient sous l'impression d'une profonde terreur[206].

[Note 206: On peut en juger par la déposition de Jean de Pollencourt,

le trente-septième déposant. Il déclare d'abord s'en tenir à ses

premiers aveux. Les commissaires, le voyant tout pâle et tout effrayé,

lui disent de ne songer qu'à dire la vérité et à sauver son âme; qu'il

ne court aucun péril à dire la vérité devant eux; qu'ils ne révéleront

pas ses paroles, ni eux, ni les notaires présents. Alors il révoque sa

déposition, et déclare même s'en être confessé à un frère mineur, qui

lui a enjoint de ne plus porter de faux témoignages.]

La perte des Templiers était partout poursuivie avec acharnement dans

les conciles provinciaux[207]; neuf chevaliers venaient encore d'être

brûlés à Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des

exécutions. Le procès était étouffé dans les flammes... La commission

continua ses séances jusqu'au 11 juin 1311. Le résultat de ses travaux

est consigné dans un registre[208], qui finit par ces paroles: «Pour

surcroît de précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée

par les notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de

Paris, pour n'être exhibée à personne que sur lettres spéciales de

votre Sainteté.»

[Note 207: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims, Rouen, etc., et devant

les évêques d'Amiens, Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy,

Mans, Mâcon, Maguelone, Nevers, Orléans, Périgord, Poitiers, Rodez,

Saintes, Soissons, Toul, Tours, etc.]

[Note 208: _App._ 83.]

Dans tous les États de la chrétienté, on supprima l'ordre comme

inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnèrent aux

autres ordres. Mais les individus furent ménagés. Le traitement le

plus sévère qu'ils éprouvèrent fut d'être emprisonnés dans des

monastères, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine

à laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui

s'obstinaient à nier.

Les Templiers furent condamnés en Lombardie et en Toscane, justifiés à

Ravenne et à Bologne[209]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux

d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetèrent et firent

résistance, principalement dans leur fameux fort de Monçon[210]. Le

roi d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal

traités. On créa l'ordre de Monteza, où ils entrèrent en foule. En

Portugal, ils recrutèrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'était

pas dans l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la

croisade, qu'on pouvait songer à proscrire les vieux défenseurs de la

chrétienté[211].

[Note 209: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin; Salamanque, 21

octobre 1310. Les Templiers d'Allemagne se justifièrent à la manière

des francs-juges westphaliens. Ils se présentèrent en armes par-devant

les archevêques de Mayence et de Trèves, affirmèrent leur innocence,

tournèrent le dos au tribunal, et s'en allèrent paisiblement. _App._

84.]

[Note 210: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

[Note 211: _App._ 85.]

La conduite des autres princes, à l'égard des Templiers, faisait la

satire de Philippe-le-Bel. Le pape blâma cette douceur; il reprocha

aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon et de Portugal de n'avoir

pas employé les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui

donnant part aux dépouilles, soit en lui abandonnant le jugement de

Boniface. Le roi de France s'était décidé à céder quelque peu sur ce

dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les États sur

lesquels il étendait son influence semblaient près d'y échapper. Les

barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris

d'Édouard II, qui les tenait humiliés devant la France. Les Gibelins

d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour

détrôner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc

et pauvre roi, qui n'était habile qu'en astrologie. La maison de

France risquait de perdre son ascendant dans la chrétienté. L'Empire,

qu'on avait cru mort, menaçait de revivre. Dominé par ces craintes,

Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface n'était point

hérétique[212], en assurant toutefois que le roi avait agi sans

malignité, qu'il eût plutôt, comme un autre Sem, caché la honte, la

nudité paternelle... Nogaret lui-même est absous, à condition qu'il

ira à la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute sa vie à

la terre sainte; en attendant, il fera tel et tel pèlerinage. Le

continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est

que Nogaret fera le pape son héritier.

[Note 212: _App._ 86.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cédant sur Boniface, le pape lui

abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.

Mais ce mort était la papauté elle-même.

Ces arrangements faits en famille, il restait à les faire approuver

par l'Église. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,

concile oecuménique, où siégèrent plus de trois cents évêques; mais

il fut plus solennel encore par la gravité des matières que par le

nombre des assistants.

D'abord on devait parler de la délivrance des saints lieux. Tout

concile en parlait, chaque prince prenait la croix, et tous restaient

chez eux. Ce n'était qu'un moyen de tirer de l'argent[213].

[Note 213: _App._ 87.]

Le concile avait à régler deux grandes affaires: celle de Boniface, et

celle du Temple. Dès le mois de novembre, neuf chevaliers se

présentèrent aux prélats, s'offrant bravement à défendre l'ordre, et

déclarant que quinze cents ou deux mille des leurs étaient à Lyon ou

dans les montagnes voisines, tout prêts à les soutenir. Effrayé de

cette déclaration, ou plutôt de l'intérêt qu'inspirait le dévouement

des neuf, le pape les fit arrêter[214].

[Note 214: Voy. la lettre de Clément V au roi de France, 11 nov.

1311.]

Dès lors il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les évêques

inactifs tout l'hiver, dans cette ville étrangère, loin de leur pays

et de leurs affaires, espérant sans doute les vaincre par l'ennui et

les pratiquant un à un.

Le concile avait encore un objet, la répression des mystiques,

béghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir

devant le pape de Philippe-le-Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le

pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une

Imitation de Jésus-Christ[215]. Toute la grâce qu'il demandait pour

lui et ses frères, les Franciscains réformés, c'était qu'on ne les

forçât pas de rentrer dans les couvents trop relâchés, trop riches, où

ils ne se trouvaient pas assez pauvres à leur gré.

[Note 215: L'_Imitation de Jésus-Christ_ est le sujet commun d'une

foule de livres au quatorzième siècle. Le livre que nous connaissons

sous ce titre est venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,

mais non peut-être le plus éloquent. _App._ 88.]

L'Imitation pour ces mystiques, c'était la charité et la pauvreté.

Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la _Légende dorée_,

un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise même; il ne garde que son

Évangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne

l'Évangile[216]...

[Note 216: _App._ 89.]

La pauvreté, soeur de la charité, était alors l'idéal des

Franciscains[217]. Ils aspiraient à ne rien posséder. Mais cela n'est

pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain

même reçu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les

aliments étaient assimilés, mêlés à leur chair, pouvait-on dire qu'ils

ne fussent à eux?... Plusieurs s'obstinaient à le nier[218]. Bizarre

effort pour échapper vivant aux conditions de la vie.

[Note 217: Dante célèbre le mariage de la pauvreté et de saint

François. Ubertino dit ce mot: «La lampe de la foi, la pauvreté...»]

[Note 218: _App._ 90.]

Cela pouvait paraître ou sublime ou risible; mais au premier coup

d'oeil, on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvreté

absolue la loi de l'homme, n'était-ce pas condamner la propriété?

précisément comme, à la même époque, les doctrines de fraternité

idéale et d'amour sans borne annulaient le mariage, cette autre base

de la société civile.

À mesure que l'autorité s'en allait, que le prêtre tombait dans

l'esprit des peuples, la religion, n'étant plus contenue dans les

formes, se répandait en mysticisme[219].

[Note 219: Ceux qu'on avait nommés les priants (béghards) défendaient

la prière comme inutile: «Où est l'esprit, disaient-ils, là est la

liberté.» _App._ 91.]

Les _Petits Frères_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les

femmes. À l'aurore de l'âge de charité, disaient-ils, on ne pouvait

rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente,

au Piémont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur une

montagne[220] la première cité vraiment fraternelle. Ils y soutinrent

un siège, sous leur chef, le brave et éloquent Dulcino. Sans doute, il

y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et déchiré avec

des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers

qui voulaient la sauver en l'épousant, et aima mieux partager cet

effroyable supplice.

[Note 220: Montagne appelée depuis Monte Gazari. Il y vint beaucoup de

croisés de Verceil et de Novare, de toute la Lombardie, de Vienne, de

Savoie, de Provence et de France. Des femmes se cotisèrent et

envoyèrent cinq cents «balistarii» contre ces hérétiques. (Benv.

d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion à

cette époque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et

sainte Catherine de Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des

femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le Continuateur de Nangis,

des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'âme anéantie

dans l'amour du Créateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en

soucier. Déjà (1300) une Anglaise était venue en France, persuadée

qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la rédemption des femmes;

on la croyait volontiers; elle était belle et de doux langage[221].

[Note 221: _App._ 92.]

Le mysticisme des Franciscains n'était guère moins alarmant[222]. Le

pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charité, leur

pauvreté absolue. L'idéal devait être condamné, l'idéal des vertus

chrétiennes!

[Note 222: Eux aussi avaient prêché que l'âge d'amour commençait.

Depuis la venue du Christ jusqu'à son retour devaient s'écouler sept

âges, «le sixième, âge de rénovation évangélique, d'extirpation de la

secte antichrétienne sous les pauvres volontaires, ne possédant rien

en cette vie. Cet âge avait commencé à saint François, l'homme

séraphique, l'ange du sixième sceau de l'Apocalypse.»--Il semblait

qu'il fût comme une nouvelle incarnation de Jésus (Jesus Franciscum

generans), et sa règle comme un nouvel Évangile. (Ubertino.)]

Chose dure et odieuse à dire! combien plus choquante encore, quand la

condamnation partait de la bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXII.

Quelque morte que pût être la conscience de ces papes, ne devaient-ils

pas se troubler et souffrir en eux-mêmes, quand il leur fallait juger,

proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout

le crime était de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour,

de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comédiens,

le drame suranné de Jésus[223]?

[Note 223: Ubertino, dans son désir de _représenter_ l'Évangile,

assure qu'il en avait senti et revêtu spirituellement tous les

personnages, qu'il se figurait être, tantôt le serviteur ou le frère

du Sauveur, tantôt le boeuf, l'âne ou le foin, quelquefois le petit

Jésus. Il assistait au supplice, se croyant la pécheresse Madeleine;

puis il devenait Jésus sur la croix et criant à son Père. Enfin

l'esprit l'enlevait dans la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main

sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appelé contre leur

archevêque; cette ville impériale était délaissée de l'Empire, et elle

convenait trop bien au roi, non seulement comme le noeud de la Saône

et du Rhône, la pointe de la France à l'est, la tête de route vers les

Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mécontents, comme

nid d'hérétiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis il

vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortège de gens

armés; il siégea à côté du pape, un peu au-dessous.

Jusque-là, les évêques s'étaient montrés peu dociles: ils

s'obstinaient à vouloir entendre la défense des Templiers. Les prélats

d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de

Danemark; ceux d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande; les Français même,

sujets de Philippe (sauf les archevêques de Reims, de Sens et de

Rouen), déclarèrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[224].

[Note 224: Walsingham.]

Il fallut donc qu'après avoir assemblé le concile, le pape s'en

passât. Il assembla ses évêques les plus sûrs, et quelques cardinaux,

et dans ce consistoire il abolit l'ordre, de son autorité

pontificale[225]. L'abolition fut prononcée ensuite en présence du roi

et du concile. Aucune réclamation ne s'éleva.

[Note 225: La plupart des historiens ont cru que l'ordre avait été

jugé par le concile; la bulle d'abolition n'a été imprimée pour la

première fois que trois siècles après, en 1606. _App._ 93.]

Il faut avouer que ce procès n'était pas de ceux qu'on peut juger. Il

embrassait l'Europe entière; les dépositions étaient par milliers, les

pièces innombrables; les procédures avaient différé dans les

différents États. La seule chose certaine, c'est que l'ordre était

désormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables

qu'aient été ses secrets motifs, le pape agit sensément. Il déclare,

dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez

sûres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:

_ordinem valde suspectum_[226]. Clément XIV n'agit pas autrement à

l'égard des Jésuites.

[Note 226: _App._ 94.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 9 / 36 段