Le roi avait dénoncé au pape certaines lettres injurieuses. Le pape

répond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement

indignes de la cour de Rome. Il les a fait brûler. Quant à en

poursuivre les auteurs, _une expérience récente a prouvé que ces

procès subits contre des personnages importants ont une triste et

dangereuse issue_[181].

[Note 181: _App._ 71.]

Cette lettre du pape était une humble et timide profession

d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à genoux. L'allusion aux

Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaçait le pape

dans les embarras où ce procès devait jeter Philippe-le-Bel.

La commission pontificale, rassemblée le 7 août 1309, à l'évêché de

Paris, avait été entravée longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de

voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les

témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à Avignon, les

témoins à décharge dans l'affaire des Templiers étaient torturés à

Paris. Les évêques n'obéissaient point à la commission pontificale, et

ne lui envoyaient point les prisonniers[182]. Chaque jour la

commission assistait à une messe, puis siégeait; un huissier criait à

la porte de la salle: «Si quelqu'un veut défendre l'ordre de la milice

du Temple, il n'a qu'à se présenter.» Mais personne ne se présentait.

La commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

[Note 182: _App._ 72.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert

l'instruction du procès contre Boniface, le roi permit, en novembre,

que le grand maître du Temple fût amené devant les commissaires[183].

Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il dit que

l'ordre était privilégié du Saint-Siège, et qu'il lui semblait bien

étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa

destruction, lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur

Frédéric II pendant trente-deux ans.

[Note 183: «Le même jour, avant lui, le 22 novembre, se présenta

devant les évêques un homme en habit séculier, lequel déclara

s'appeler Jean de Melos (et non Molay, comme disent Raynouard et

Dupuy), avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre, quoique,

disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il déclarait venir pour faire et

dire tout ce qu'on voudrait. Les commissaires lui demandèrent s'il

voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à l'entendre

bénignement. Il répondit qu'il n'était venu pour autre chose, mais

qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de

l'ordre. Et il ajoutait: «Ordonnez de moi ce que vous voudrez; mais

faites-moi donner mes nécessités, car je suis bien pauvre.»--Les

commissaires voyant à sa figure, à ses gestes et à ses paroles que

c'était un homme simple et un esprit faible, ne procédèrent pas plus

avant, mais le renvoyèrent à l'évêque de Paris, qui, disaient-ils,

l'accueillerait avec bonté et lui ferait donner de la nourriture».

(Process. ms.)]

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir;

qu'il se regarderait lui-même comme un misérable, s'il ne défendait un

ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il

craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était

prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers à

dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant;

qu'au reste, la vérité paraîtrait, non seulement par le témoignage des

Templiers, mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes et

barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de l'ordre, il

allait prêter une grande force à la défense et sans doute compromettre

le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer mûrement. Ils lui

firent lire sa déposition devant les cardinaux. Cette déposition

n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur ou pour tout autre

motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère servant qu'il

chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant la commission,

et que les gens d'Église lui lurent à haute voix ces tristes aveux, le

vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de telles choses dites

en face. Il fit le signe de la croix, et dit que si les seigneurs

commissaires du pape[184] eussent été autres personnes, il aurait eu

quelque chose à leur dire. Les commissaires répondirent qu'ils

n'étaient pas gens à relever un gage de bataille.--«Ce n'est pas là ce

que j'entends, dit le grand maître, mais plût à Dieu qu'en tel cas on

observât contre les pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares;

ils leur tranchent la tête ou les coupent par le milieu.»

[Note 184: M. Raynouard dit les cardinaux, mais à tort.]

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.

Ils répondirent avec une froide dureté: «Ceux que l'Église trouve

hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au

tribunal séculier.»

L'homme de Philippe-le-Bel, Plasian, assistait à cette audience, sans

y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l'impression que ses

paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se

confier à un chevalier. Il demanda la permission de conférer avec

Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se perdre, et le décida

à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui

donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur[185].

[Note 185: _App._ 73.]

Le vendredi, Jacques reparut, mais tout changé. Sans doute Plasian

l'avait travaillé dans sa prison. Quand on lui demanda de nouveau s'il

voulait défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il n'était qu'un

pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire une bulle

apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de l'ordre;

que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressément s'il voulait défendre l'ordre. Il dit que

non; il priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le

fît venir au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de

l'impatience et de la peur: «Je suis mortel, les autres aussi; nous

n'avons à nous que le moment présent.»

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la

force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire

trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église

où le service divin se fît plus honorablement que dans celles des

Templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle religion où il se fît

plus d'aumônes qu'en la religion du Temple; qu'on y faisait trois fois

la semaine l'aumône à tout venant. Enfin, qu'il n'y avait, à sa

connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant versé de sang pour

la foi chrétienne, et qui fussent plus redoutés des infidèles; qu'à

Mansourah, le comte d'Artois les avait mis à l'avant-garde, et que

s'il les avait crus...

Alors une voix s'éleva: «Sans la foi, tout cela ne sert de rien au

salut.»

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussi la parole: «J'ai ouï dire

qu'en les chroniques qui sont à Saint-Denis, il était écrit qu'au

temps du sultan de Babylone, le maître d'alors et les autres grands de

l'ordre avaient fait hommage à Saladin, et que le même Saladin,

apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait dit publiquement que

cela leur était advenu en châtiment d'un vice infâme, et de leur

prévarication contre leur loi.»

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais ouï dire pareille chose;

qu'il savait seulement que le grand maître d'alors avait maintenu les

trêves, parce qu'autrement il n'aurait pu garder tel ou tel château.

Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le

chancelier Nogaret qu'on lui permît d'entendre la messe et d'avoir sa

chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa

dévotion.

Ainsi commençaient en même temps les deux procès du Temple et de

Boniface VIII. Ils présentaient l'étrange spectacle d'une guerre

indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forcé par le roi de poursuivre

Boniface, était vengé par les dépositions des Templiers contre la

barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé les premières

procédures. Le roi déshonorait la papauté, le pape déshonorait la

royauté. Mais le roi avait la force; il empêchait les évêques

d'envoyer aux commissaires du pape les Templiers prisonniers, et en

même temps il poussait sur Avignon des nuées de témoins qu'on lui

ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assiégé par eux, était

condamné à entendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur

du pontificat.

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes et détaillaient tout au long

dans quelles saletés ils avaient trempé en commun avec Boniface[186].

L'une de leurs dépositions les moins dégoûtantes, de celles qu'on peut

traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son prédécesseur; il

aurait dit à l'un de ces misérables: «Ne reparais pas devant moi avant

d'avoir tué Célestin.» Le même Boniface aurait fait un sabbat, un

sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans ce vieux

légiste italien, dans ce compatriote de l'Arétin et de Machiavel,

c'est qu'il était incrédule, impie et cynique en ses paroles... Des

gens ayant peur dans un orage, et disant que c'était la fin du monde,

il aurait dit: «Le monde a toujours été et sera toujours.--Seigneur on

assure qu'il y aura une résurrection?--Avez-vous jamais vu ressusciter

personne?»

[Note 186: Dupuy.]

Un homme, lui apportant des figues de Sicile, lui disait: «Si j'étais

mort en mon voyage, Christ eût eu pitié de moi.» À quoi Boniface

aurait répondu: «Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,

je puis donner des royaumes.»

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable impiété, il disait

de la Vierge: «_Non credo in Mariola! Mariola! Mariola!_» Et ailleurs:

«Nous ne croyons plus ni l'ânesse ni l'ânon[187].»

[Note 187: _App._ 74.]

Ces bouffonneries ne sont pas bien prouvées. Ce qui l'est mieux et ce

qui fut peut-être plus funeste à Boniface, c'est sa tolérance. Un

inquisiteur de Calabre avait dit: «Je crois que le pape favorise les

hérétiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.»

Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abbé pour

hérésie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:

«Vous êtes des idiots, leur dit-il; votre abbé est un savant homme, et

il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.»

Après tous ces témoignages, il fallut que Clément V endurât face à

face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne à

Avignon, mais accompagné de Plasian et d'une bonne escorte de gens

armés. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur de

son juge.

Dans les nombreux factums qu'il avait déjà lancés, on trouve la

substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mélange d'humilité et

d'insolence, de servilisme monarchique et de républicanisme

classique, d'érudition pédantesque et d'audace révolutionnaire. On

aurait tort d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne

rappelle pas les belles et naïves colères du bonhomme de Wittemberg,

dans lequel il y avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est

plutôt la bile amère et recuite de Calvin, cette haine à la quatrième

puissance...

Dans son premier factum, Nogaret avait déclaré ne pas lâcher prise.

L'action contre l'hérésie, dit-il, ne s'éteint point par la mort,

_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface fût exhumé et

brûlé.

En 1318, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne

âme de craindre la faute, même où il n'y a pas faute; ainsi firent

Job, l'Apôtre et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par

ignorance, sont scandalisés à cause de lui; il craint, s'il ne se

justifie, que ces gens-là ne se damnent en pensant mal de lui,

Nogaret. Voilà pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert

comme droit_, avec larmes et gémissements, mains jointes, genoux en

terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de

justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas

moins de soixante chefs d'accusation.

Boniface, dit-il encore, ayant décliné le jugement et repoussé la

convocation du concile, était, par cela seul, contumace et convaincu.

Nogaret n'avait pas une minute à perdre pour accomplir son mandat. À

défaut de la puissance ecclésiastique ou civile, il fallait bien que

le corps de l'Église fût défendu par un catholique quelconque; tout

catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'Église. «Moi donc,

Guillaume Nogaret, homme privé, et non pas seulement homme privé, mais

chevalier, tenu, par devoir de chevalerie, à défendre la république,

il m'était permis, il m'était imposé de résister au susdit tyran pour

la vérité du Seigneur.--Item, comme ainsi soit que chacun est tenu de

défendre sa patrie, _au point qu'on mériterait récompense si, en cette

défense, on tuait son père_[188], il m'était loisible, que dis-je?

obligatoire, de défendre ma patrie, le royaume de France, qui avait à

craindre le ravage, le glaive, etc.»

[Note 188: «Pro qua defensione si patrem occidat, meritum habet, nec

poenas meretur.» (Dupuy.)]

Puis donc que Boniface sévissait contre l'Église et contre lui-même,

_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce

n'était pas là acte d'ennemi, bien au contraire.

Mais voilà qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauvé la vie à

Boniface, et il a encore sauvé un de ses neveux. Il n'a laissé donner

à manger au pape que par gens à qui il se fiait. Aussi Boniface

délivré lui a donné l'absolution. À Anagni même, Boniface a prêché

devant une grande multitude que tout ce qui lui était arrivé par

Nogaret ou ses gens lui était venu du Seigneur.

Cependant le procès du Temple avait commencé à grand bruit, malgré la

désertion du grand maître. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent

amener dans le jardin de l'évêché les chevaliers qui déclaraient

vouloir défendre l'ordre; la salle n'eût pu les contenir: ils étaient

cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de

l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en français. Mais ils

s'écrièrent que c'était bien assez de les avoir entendus en latin,

qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduisît de pareilles turpitudes

en langue vulgaire. Comme ils étaient si nombreux, pour éviter le

tumulte, on leur dit de déléguer des procureurs, de nommer

quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient

voulu parler tous, tant ils avaient repris courage. «Nous aurions bien

dû aussi, s'écrièrent-ils, n'être torturés que par procureurs[189].»

Ils déléguèrent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frère Raynaud

de Pruin, et un prêtre, frère Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre

près la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.

[Note 189: _App._ 75.]

Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de

Paris qui servaient de prison aux Templiers[190], les dépositions de

ceux qui voudraient défendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui

pénétra dans les prisons de Philippe-le-Bel. Il en sortit d'étranges

voix, les unes fières et rudes, d'autres pieuses, exaltées, plusieurs

naïvement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: «Je ne puis

pas plaider à moi seul contre le pape et le roi de France[191].»

Quelques-uns remettent pour toute déposition une prière à la Sainte

Vierge: «Marie, étoile des mers, conduis-nous au port du

salut[192]...» Mais la pièce la plus curieuse est une protestation en

langue vulgaire, où, après avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les

chevaliers nous font connaître leur humiliante misère, le triste

calcul de leurs dépenses[193]. Étranges détails et qui font un cruel

contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée de cet ordre!...

Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,

étaient obligés de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs

interrogatoires dans la Cité, et de donner encore de l'argent à

l'homme qui ouvrait ou rivait leurs chaînes.

[Note 190: Les uns étaient gardés au Temple, les autres à

Saint-Martin-des-Champs, d'autres à l'hôtel du comte de Savoie et dans

diverses maisons particulières. (Process. ms.)]

[Note 191: «Respondit quod nolebat litigare cum Dominis papa et rege

Franciæ.» (Process. ms.)]

[Note 192: _App._ 76.]

[Note 193: _App._ 77.]

Enfin les défenseurs présentèrent un acte solennel au nom de l'ordre.

Dans cette protestation singulièrement forte et hardie, ils déclarent

ne pouvoir se défendre sans le grand maître, ni autrement que devant

le concile général. Ils soutiennent «que la Religion du Temple est

sainte, pure et immaculée devant Dieu et son Père[194]. L'institution

régulière, l'observance salutaire, y ont _toujours_ été, y sont

_encore_ en vigueur. Tous les frères n'ont qu'une profession de foi

qui dans tout l'univers a été, est _toujours observée de tous_, depuis

la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou croit autrement,

erre totalement, pèche mortellement.» C'était une affirmation bien

hardie de soutenir que _tous_ étaient restés fidèles aux règles de la

fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle déviation, nulle

corruption. Lorsque le juste pèche sept fois par jour, cet ordre

superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel orgueil faisait frémir.

[Note 194: _App._ 78.]

Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les frères apostats

fussent mis sous bonne garde jusqu'à ce qu'il apparût s'ils avaient

porté un vrai témoignage.

Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât aux

interrogatoires. Nul doute en effet que la présence d'un Plasian, d'un

Nogaret, n'intimidât les accusés et les juges.

Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller

plus avant: «Car enfin nous ne sommes pas en lieu sûr; nous sommes et

avons toujours été au pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses

au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive

voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas

rétracter les fausses dépositions qui ont été arrachées par la

crainte; qu'autrement nous serons brûlés[195].»

[Note 195: «... Quia si recesserunt, prout dicunt, comburentur

omnino.»]

Quelques jours après, nouvelle protestation, mais plus forte encore,

moins apologétique que menaçante et accusatrice. «Ce procès,

disent-ils, a été soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que

violence atroce, intolérable erreur... Dans les prisons et les

tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront

infirmes pour leur vie; plusieurs ont été contraints de mentir contre

eux-mêmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur

ont totalement enlevé le libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que

l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,

science, mémoire et intellect[196]... Pour les pousser au mensonge, au

faux témoignage, on leur montrait des lettres où pendait le sceau du

roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de

la vie, de la liberté; on promettait de pourvoir soigneusement à ce

qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait

d'ailleurs que l'ordre était condamné sans remède...»

[Note 196: Dupuy.]

Quelque habitué que l'on fût alors à la violence des procédures

inquisitoriales, à l'immoralité des moyens employés communément pour

faire parler les accusés, il était impossible que de telles paroles ne

soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les

paroles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur face pâle

et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert

Dupuy, le quatorzième témoin, avait été torturé trois fois, retenu

trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l'eau. Un

autre avait été pendu par les parties génitales. Le chevalier Bernard

Dugué (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,

montrait deux os qui lui étaient tombés des talons.

C'étaient là de cruels spectacles. Les juges mêmes, tout légistes

qu'ils étaient, et sous leur sèche robe de prêtre, étaient émus et

souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces

malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au

palais épiscopal, où siégeait la Commission! L'indignation augmentait

contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre

de ces derniers se présentent devant la commission, gardant encore la

barbe, mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent aux

pieds des évêques, et déclarent qu'ils renoncent à l'habit du Temple.

Mais les juges ne les virent qu'avec dégoût; ils leur dirent qu'ils

fissent dehors ce qu'ils voudraient.

Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux qui l'avaient

commencé avec tant de précipitation et de violence. Les accusateurs

tombaient peu à peu à la situation d'accusés. Chaque jour les

dépositions de ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la

première procédure. L'intention du procès devenait visible. On avait

tourmenté un accusé pour lui faire dire à combien montait le trésor

rapporté de la terre sainte. Un trésor était-il un crime, un titre

d'accusation?

Quand on songe au grand nombre d'affiliés que le Temple avait dans le

peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse dont ils

sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir

engagé si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait été

démasqué. Le peuple, troublé et inquiet dans sa croyance depuis la

tragédie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'émeute

des monnaies, le Temple avait été assez fort pour protéger

Philippe-le-Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple étaient contre

lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contrées

de l'Europe[197] les décisions des conciles étaient favorables aux

Templiers. Ils furent déclarés innocents, le 17 juin 1310 à Ravenne,

le 1er juillet à Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le

commencement de l'année, on pouvait prévoir ces jugements et la

dangereuse réaction qui s'ensuivrait à Paris. Il fallait la prévenir,

se réfugier dans l'audace. Il fallait à tout prix prendre en main le

procès, le brusquer, l'étouffer.

[Note 197: Le roi d'Angleterre s'était d'abord déclaré assez hautement

pour l'ordre; soit par sentiment de justice, soit par opposition à

Philippe-le-Bel, il avait écrit, le 4 décembre 1307, aux rois de

Portugal, de Castille, d'Aragon et de Sicile, en faveur des Templiers,

les conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que l'on débitait

contre eux en France. (Dupuy.)]

Au mois de février 1310, le roi s'était arrangé avec le pape. Il avait

déclaré s'en remettre à lui pour le jugement de Boniface VIII. En

avril, il exigea en retour que Clément nommât à l'archevêché de Sens

le jeune Marigni, frère du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous

Philippe-le-Bel. Le 10 mai, l'archevêque de Sens assemble à Paris un

concile provincial, et y fait paraître les Templiers. Voilà deux

tribunaux qui jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de deux

bulles du pape. La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le

jugement[198]. Le concile s'en rapportait à la bulle précédente, qui

avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il

ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui

siégèrent et le nombre de ceux qu'ils firent brûler.

[Note 198: _App._ 79.]

Le 10 mai, le dimanche, jour où la commission était assemblée, les

défenseurs de l'ordre s'étaient présentés devant l'archevêque de

Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.

L'archevêque de Narbonne répondit qu'un tel appel ne regardait ni lui

ni ses collègues; qu'ils n'avaient pas à s'en mêler, puisque ce

n'était pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient

parler pour la défense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 8 / 36 段