Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et indomptable

guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre

et au prince d'Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II

et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les

croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des

Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles[147]. Ils étaient

notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[148]; le peuple

remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des

sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan

dans leurs maisons, permis le culte mahométan, averti les infidèles de

l'arrivée de Frédéric II[149]. Dans leurs rivalités furieuses contre

les Hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le

Saint-Sépulcre[150]. On assurait qu'ils avaient tué un chef musulman

qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

[Note 147: «Et Acre une cité trahirent-ils par leur grand mesprison.»

(_Chron. de Saint-Denys._)]

[Note 148: Voy. Hammer.]

[Note 149: Dupuy.]

[Note 150: En 1259, l'animosité fut poussée à un tel excès, qu'ils se

livrèrent une bataille dans laquelle les Templiers furent taillés en

pièces. Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un seul.]

La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des

Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient

refusé d'aider à la rançon de saint Louis[151]. En dernier lieu, ils

s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

[Note 151: _App._ 56.]

Cependant la terre sainte avait été définitivement perdue en 1191, et

la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,

odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les

yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille

florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[152].

Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de

richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté

dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en

Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les

Jésuites au Paraguay[153]. S'ils s'étaient unis aux Hospitaliers,

aucun roi du monde n'eût pu leur résister[154]. Il n'était point

d'État où ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les

familles nobles. Ils n'étaient guère en tout, il est vrai, plus de

quinze mille chevaliers; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu

d'un peuple qui ne l'était plus, depuis la cessation des guerres des

seigneurs. C'étaient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks,

aussi intelligents, lestes et rapides que la pesante cavalerie féodale

était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement

chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un

écuyer, d'un page, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves

noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de

précieuses armes orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées

richement.

[Note 152: Arch. du Vatican, Rayn.]

[Note 153: Ces ordres également puissants furent également attaqués.

Les évêques livoniens portèrent contre les chevaliers Teutoniques des

accusations non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, les

Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques. Les Jésuites y

succombèrent.]

[Note 154: En Castille, les Templiers, les Hospitaliers et les

chevaliers de Saint-Jacques avaient un traité de garantie contre le

roi même.]

Ils sentaient bien leur force. Les Templiers d'Angleterre avaient osé

dire au roi Henri III: «Vous serez roi tant que vous serez juste.»

Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser

à Philippe-le-Bel.

Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel

contre Boniface qu'avec réserve, _sub protestationibus_. Ils avaient

refusé d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils

l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[155];

le Temple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent les

temples de l'antiquité[156]. Lorsqu'en 1306, il trouva un asile chez

eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion

d'admirer ces trésors de l'ordre; les chevaliers étaient trop

confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

[Note 155: _App._ 57.]

[Note 156: Mitford.]

La tentation était forte pour le roi[157]. Sa victoire de

Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il

l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse

pécuniaire était extrême, et pourtant il lui fallut révoquer un impôt

contre lequel la Normandie s'était soulevée. Le peuple était déjà si

ému, qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le

roi ne pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque

grande confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne

pouvait frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un

ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même,

n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait

défendu par personne. Loin d'être défendus, les Templiers furent

plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les

poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,

donnèrent par écrit leur adhésion au procès.

[Note 157: _App._ 58.]

Philippe-le-Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour

confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des

Templiers, au point même qu'ils s'étaient engagés à solliciter de

chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[158]. Mais

peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains

avaient un ordre militaire à eux, les _Cavalieri gaudenti_[159], qui

ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle il faut ajouter

une cause fondamentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les

dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers,

quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laïques illustres et

même des rois.

[Note 158: Statuts du chapitre général des Dominicains en 1245.]

[Note 159: Voyez l'histoire de cet ordre, par le dominicain Federici,

1787. Ils profitèrent pourtant des biens du Temple; plusieurs

Templiers passèrent dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de

Philippe-le-Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les

chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine

niveleuse. Les légistes devaient haïr les Templiers comme moines; les

dominicains les détestaient comme gens d'armes, comme moines mondains,

qui réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de la vie

militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance,

pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des

mécréants, doublement dangereux, et par l'importation des

superstitions sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques

occidentaux, qui ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le

temps de le voir venir[160]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent

toujours qu'on n'oserait.

[Note 160: Ils avaient de sombres pressentiments. Un Templier anglais

rencontrant un chevalier nouvellement reçu: «Es ne frater noster

receptus in ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes super

campanile Sancti Pauli Londini, non posses videre majora infortunia

quam tibi contingent antequam moriaris.» (Concil. Brit.)]

Le roi hésitait en effet. Il avait d'abord essayé des moyens

indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l'ordre.

S'il y eût réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme

fit Ferdinand-le-Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il

aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l'ordre eût été

conservé.

Depuis la perte de la terre sainte, et même antérieurement, on avait

fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les réunir aux

Hospitaliers[161]. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût

présenté peu de résistance aux rois.

[Note 161: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs autres

assemblées ecclésiastiques, avaient proposé cette réunion.]

Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître, Jacques

Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui

venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent

les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé

autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y

avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux

Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers

étaient plus exclusivement fondés pour la guerre[162]. Il finissait

par ces paroles hautaines: «On trouve beaucoup de gens qui voudraient

ôter aux religieux leurs biens, plutôt que de leur en donner... Mais

si l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte

et si puissante qu'elle pourra bien défendre ses droits contre toute

personne au monde.»

[Note 162: _App._ 59.]

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession,

les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mêmes y contribuaient.

Un chevalier disait à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus

graves du temps, «que dans le chapitre général de l'ordre il y avait

une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,

fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empêcherait ceux

du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[163].»

[Note 163: Dupuy, _App._ 60.]

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de

réception devant l'official de Paris[164]. Un autre s'en était

confessé à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous

les vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de

la maison du pape, «lui avait ingénument confessé tout le mal qu'il

avait reconnu en son ordre, en présence d'un cardinal son cousin, qui

écrivit à l'instant cette déposition».

[Note 164: C'est le premier des cent quarante déposants. Dupuy a

tronqué le passage. Voy. le ms. aux Archives du royaume, K. 413.]

On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons

terribles où les chefs de l'ordre plongeaient les membres

récalcitrants. Un des chevaliers déclara «qu'un de ses oncles était

entré dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de

trois jours, il était mort».

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers

trop riches[165] et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses

interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs portés

contre cette opulente corporation, c'est «que les aumônes ne s'y

faisaient pas comme il convenait[166]».

[Note 165:

Tosjors achetaient sans vendre...

Tant va pot à eau qu'il brise.

_Chron._ en vers, citée par Rayn.]

[Note 166: En Écosse, on leur reprochait, outre leur cupidité, de

n'être pas hospitaliers. _App._ 61.]

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les

chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire

prendre au filet comme les protestants à la Saint-Barthélemy.

Il venait d'augmenter leurs privilèges[167]. Il avait prié le grand

maître d'être parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques

Molay, désigné par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le

poêle à l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut

arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris. Le même

jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d'autres par

toute la France. On s'assura de l'assentiment du peuple et de

l'Université[168]. Le jour même de l'arrestation, les bourgeois furent

appelés par paroisses et par confréries au jardin du roi dans la

Cité; des moines y prêchèrent. On peut juger de la violence de ces

prédications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par

toute la France: «Une chose amère, une chose déplorable, une chose

horrible à penser, terrible à entendre! chose exécrable de

scélératesse, détestable d'infamie!... Un esprit doué de raison

compatit et se trouble dans sa compassion, en voyant une nature qui

s'exile elle-même hors des bornes de la nature, qui oublie son

principe, qui méconnaît sa dignité, qui, prodigue de soi, s'assimile

aux bêtes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse la brutalité des

bêtes elles-mêmes!...» On juge de la terreur et du saisissement avec

lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme chrétienne. C'était

comme un coup de trompette du jugement dernier.

[Note 167: _App._ 62.]

[Note 168: _App._ 63.]

Suivait l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de

la chrétienté au profit des infidèles, initiation dégoûtante,

prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la

croix[169]!

[Note 169: _App._ 64.]

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un

Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient,

disait-on, révélé tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les bruits étranges

qui couraient sur une idole qu'auraient adorée les Templiers. Les

rapports variaient. Selon les uns, c'était une tête barbue; d'autres

disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on encore, des

yeux étincelants. Selon quelques-uns, c'était un crâne d'homme.

D'autres y substituaient un chat[170].

[Note 170: _App._ 65.]

Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le-Bel n'avait pas perdu de

temps. Le jour même de l'arrestation, il vint de sa personne s'établir

au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec une armée de

gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle saisie

l'avait fait riche tout d'un coup.

CHAPITRE IV

Suite.--Destruction de l'ordre du Temple (1307-1314).

L'étonnement du pape fut extrême, quand il apprit que le roi se

passait de lui, dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait être jugé

que par le Saint-Siège. La colère lui fit oublier sa servilité

ordinaire, sa position précaire et dépendante au milieu des États du

roi. Il suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevêques et

évêques, ceux même des inquisiteurs.

La réponse du roi est rude. Il écrit au pape: Que Dieu déteste les

tièdes; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes

des accusés; que le pape devrait plutôt exciter les évêques. «Ce

serait une grave injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils

tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le

supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans violer son

serment... Saint-Père, quel est le sacrilège qui osera vous conseiller

de mépriser ceux que Jésus-Christ envoie, ou plutôt Jésus

lui-même?... Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira

jamais... Le roi n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais

comme champion de la foi et défenseur de l'Église, dont il doit rendre

compte à Dieu[171]».

[Note 171: _App._ 66.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les

prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les

biens pour les appliquer au service de la terre sainte (25 décembre

1307). Son but était d'obtenir que le pape rendît aux évêques et aux

inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya

soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit partir de Paris les

principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que

Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de

Poitiers. En même temps, il leva la suspension des juges ordinaires,

se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose eût

été traînée ainsi à petit bruit, et pardonnée comme au confessionnal,

il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi pendant que le pape

s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter à

Paris par son confesseur, inquisiteur général de France. On obtint

sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y

furent employés[172]. Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait

plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon demander aux

chefs, au grand maître, si tout cela était vrai; les cardinaux leur

persuadèrent d'avouer, et ils s'y résignèrent[173]. Le pape, en effet,

les réconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvés.

[Note 172: _App._ 67.]

[Note 173: _App._ 68.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de

1308, il fit arrêter par son cousin le roi de Naples tous les

Templiers de Provence[174]. À Pâques, les États du royaume furent

assemblés à Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulièrement

violent contre le clergé: «Le peuple du royaume de France adresse au

roi d'instantes supplications... Qu'il se rappelle que le prince des

fils d'Israël, Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à

face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun

prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela

demander le consentement de son frère Aaron, constitué grand prêtre

par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi très chrétien ne

procéderait-il pas de même, _même contre tout le clergé_, si le clergé

errait ainsi ou soutenait ceux qui errent[175]?»

[Note 174: Charles-le-Boiteux écrit à ses officiers en leur adressant

des _lettres encloses_: «À ce jour que je vous marque, avant qu'il

soit clair, voire plutôt en pleine nuict, vous les ouvrirez. 13

janvier 1308.»]

[Note 175: Raynouard.]

À l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se

constituèrent accusateurs, et donnèrent procuration pour agir contre

les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signée

des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers

et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte Talleyrand de

Périgord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[176].

[Note 176: Dupuy.]

Armé de ces adhésions, «le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné

d'une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que

le roi avait retenus près de lui pour prendre avis sur les difficultés

qui pourraient survenir[177]».

[Note 177: Dupuy.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui vit

bientôt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à aucun

ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour

pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de la

ville, échapper à son tyran; qui sait même s'il n'aurait pas fui hors

de France? Mais il n'était pas homme à partir sans son argent. Quand

il se présenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses sacs, il

ne put passer; il vit qu'il était prisonnier du roi, non moins que les

Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours inutilement. Il

semblait que son tout-puissant maître s'amusât des tortures de cette

âme misérable qui se débattait encore.

Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308,

une bulle adressée aux archevêques et aux évêques. Cette pièce est

singulièrement brève et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il

est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main.

Quelques évêques, selon cette bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient

comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et

ceux qui rétracteraient leurs aveux. «Ces choses, dit le pape,

n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons

que plusieurs d'entre vous ont pleine connaissance; nous n'entendons

pour le présent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous

voulons que vous procédiez selon que le droit exige.»

Il y avait ici une dangereuse équivoque: _jura scripta_ s'entendait-il

du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de

l'inquisition?

Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne se dessaisissait pas

des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait

espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,

pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient être

réunis à ceux que le pape désignerait. C'était le prendre par son

faible; Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient

devenir[178].

[Note 178: _App._ 69.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques

et évêques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er août encore,

il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il

remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient

instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, évêché

dépendant de Sens. D'autres commissaires étaient nommés pour en faire

autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre

l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de

Cologne et de Trèves. Le jugement devait être prononcé d'alors en

deux ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne, en

Dauphiné, sur terre d'Empire.

La commission, composée principalement d'évêques[179], était présidée

par Gilles d'Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible,

de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de

leur côté, croyaient cet homme tout à eux. Le pape crut calmer plus

sûrement encore le mécontentement de Philippe en adjoignant à la

commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur

de France, celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et

d'audace.

[Note 179: _App._ 70.]

Le roi ne réclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur

Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait à la maison de France une

haute perspective. Le frère de Philippe, Charles-de-Valois, dont la

destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour

candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pape devenait à jamais

serviteur et serf de la maison de France. Clément écrivit pour

Charles-de-Valois ostensiblement, secrètement contre lui.

Dès lors il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du

roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars

1309). Il s'était engagé à ne pas quitter la France et, de cette

façon, il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la

France, et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une

position mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin,

Ferney pour Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne.

C'était terre d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux

rois. Le roi de Naples comme comte de Provence, le roi de France comme

comte de Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moitié

d'Avignon. Mais le pape allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont

le séjour attirerait tant d'argent dans cette petite ville.

Clément se croyait libre, mais traînait sa chaîne. Le roi le tenait

toujours par le procès de Boniface. À peine établi dans Avignon, il

apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de

témoins. À leur tête marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo

de Supino qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras droit de

Nogaret. À trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une

embuscade qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand'peine

à Nîmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce

guet-apens[180].

[Note 180: Dupuy.]

Le pape écrivit bien vite à Charles-de-Valois pour le prier de calmer

son frère. Il écrivit au roi lui-même (23 août 1309), que si les

témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'était pas sa faute,

mais celle des gens du roi qui devraient pourvoir à leur sûreté.

Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'examen des témoins,

vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de

Boniface avaient, disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci

avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond qu'il ne sait rien

de tout cela; ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procès les

affaires des rois, des prélats, du monde entier, dorment et

attendent. Un des témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve

précisément en France et chez Nogaret.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 7 / 36 段