«Ils entendirent ensemble la messe et se jurèrent le secret. Alors le

roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec

Charles-de-Valois. Ensuite il lui dit: «Vois, archevêque, j'ai en mon

pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu

vers toi; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te

demanderai, je t'assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que

j'en ai le pouvoir.» Alors il lui montra les lettres et délégations de

l'un et de l'autre collège. Le Gascon, plein de convoitise, voyant

ainsi tout à coup qu'il dépendait entièrement du roi de le faire pape,

se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:

«Monseigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme

qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois

commander, moi, obéir, et toujours j'y serai disposé.» Le roi le

releva, le baisa à la bouche, et lui dit: «Les six grâces spéciales

que je te demande sont les suivantes: La première, que tu me

réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le

méfait que j'ai commis en arrêtant le pape Boniface; la seconde, que

tu rendes la communion à moi et à tous les miens; la troisième, que tu

m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin

d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que

tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que

tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo et messer Piero de la

Colonne, que tu les remettes en leur état, et qu'avec eux tu fasses

cardinaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je

me réserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et

secrète.» L'archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini,

et de plus il donna pour otages son frère et deux de ses neveux. Le

roi, de son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape[128].»

[Note 128: _App._ 45.]

Le pape de Philippe-le-Bel, avouant hautement sa dépendance, déclara

qu'il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,

qui commençait la captivité de l'Église, fut dignement solennisé. Au

moment où le cortège passait, un mur chargé de spectateurs s'écroule,

blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la

tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, ses gens et

ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.

Cependant la honte du marché devenait publique. Clément payait comptant.

Il donnait en payement ce qui n'était pas à lui, en exigeant des décimes

du clergé: décimes au roi de France, décimes au comte de Flandre pour

qu'il s'acquitte envers le roi, décimes à Charles-de-Valois pour une

croisade contre l'Empire grec. Le motif de la croisade était étrange; ce

pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne rassurait pas assez

la chrétienté contre les infidèles.

Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir plus qu'à jouir en

acquéreur et propriétaire, _à user et abuser_. Comme un baron faisait

_chevauchée_ autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de

pourvoierie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de France. De

Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges,

afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché

en évêché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Partout où

s'abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien

archevêque de Bordeaux, le rancuneux pontife ôta à Bourges sa primatie

sur la capitale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi,

l'archevêque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_

d'office[129], et il s'y hébergea de telle sorte qu'il le laissa ruiné

de fond en comble; ce primat des Aquitaines serait mort de faim, s'il

n'était venu à la cathédrale, parmi ses chanoines, recevoir aux

distributions ecclésiastiques la portion congrue[130].

[Note 129: Ces mots sont synonymes dans la langue de ce temps.]

[Note 130: Contin. G. de Nangis.]

Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui

rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem

où allait l'argent de la croisade. La belle Brunissende Talleyrand de

Périgord lui coûtait, disait-on, plus que la terre sainte.

Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce

jouissance des biens de l'Église. Les décimes en perspective ne

répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du

temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir.

L'opération se fit en un même jour avec un secret et une promptitude

qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non

content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs

débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour titres de

créances, que l'écrit d'un juif faisait foi pour lui.

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra

encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec

deux livres il en payait huit. Mais, quand il s'agissait de recevoir,

il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en

sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l'occasion. Ces

monnaies de diverse valeur sous même titre faisaient naître des

querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'était une Babel. La

seule chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a un

peuple), ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé au Temple. Ils l'y

auraient suivi, si on ne les eût amusés en chemin à piller la maison

d'Étienne Barbet, un financier à qui l'on attribuait l'altération des

monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines

d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha

des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit

l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des

légistes abdiquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force.

Triste et douteuse position, en législation comme en finances.

Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes

flamandes il retombait sur le clergé.

Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le

fonds sur lequel il comptait, c'était son pape. S'il l'avait acheté,

ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'était point

pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui

lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il

voudrait.

Il avait un moyen infaillible de presser et de pressurer le pape, un

tout-puissant épouvantail, savoir, le procès de Boniface VIII. Ce

qu'il demandait à Clément, c'était précisément le suicide de la

papauté. Si Boniface était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il

avait faits étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus par

eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non seulement

eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirmés dans les

dignités ecclésiastiques; non seulement leurs choix, mais leurs actes

de toute espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans

fin. D'autre part, si Boniface avait été vrai pape, comme tel il était

infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe-le-Bel restait

condamné.

À peine intronisé, Clément eut à entendre l'aigre et impérieuse

requête de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son prédécesseur.

Le marché à peine conclu, le Diable demandait son payement. Le servage

de l'homme vendu commençait; cette âme, une fois garrottée des liens

de l'injustice, ayant reçu le mors et le frein, devait être

misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.

Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément avait mieux

aimé la livrer en fait. Il avait créé d'un coup douze cardinaux

dévoués au roi, les deux Colonna, et dix Français ou Gascons. Ces

douze, joint à ce qui restait des douze du même parti, dont on avait

surpris la nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi

l'élection des papes futurs. Clément constituait ainsi la papauté

entre les mains de Philippe; concession énorme, et qui pourtant ne

suffit point.

Il crut qu'il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il

révoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis laïcos_, qui fermait

au roi la bourse du clergé. La bulle _Unam sanctam_ contenait

l'expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce

ne fut pas assez encore.

Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit.

Philippe-le-Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui

fallait une grande confiscation, celle du plus riche des ordres

religieux, de l'ordre du Temple. Le pape, serré entre deux périls,

essaya de donner le change à Philippe en le comblant de toutes les

faveurs qui étaient au pouvoir du Saint-Siège. Il aida son fils

Louis-Hutin à s'établir en Navarre; il déclara son frère

Charles-de-Valois chef de la croisade. Il tâcha enfin de s'assurer la

protection de la maison d'Anjou, déchargeant le roi de Naples d'une

dette énorme envers l'Église, canonisant un de ses fils, adjugeant à

l'autre le trône de Hongrie.

Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait

le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même

de Clément un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant

lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux

pape donne, pour ne pas les recevoir, la plus ridicule excuse: «De

l'avis des médecins, nous allons au commencement de septembre prendre

quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les

susdits médecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous être fort

utile[131].»

[Note 131: _App._ 46.]

Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré

toujours, si le pape n'eût appris tout à coup que le roi faisait

arrêter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain

et grand inquisiteur de France, procédait contre eux sans attendre

d'autorisation.

Qu'était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:

À Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,

triste et mal peuplé, qui en a conservé le nom[132]. C'était un tiers

du Paris d'alors. À l'ombre du Temple et sous sa puissante protection

vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés et aussi de

gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile.

Philippe-le-Bel lui-même en avait profité en 1306, lorsqu'il était

poursuivi par le peuple soulevé. Il restait encore, à l'époque de la

Révolution, un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour à

quatre tourelles bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.

[Note 132: La Coulture du Temple, contiguë à celle de Saint-Gervais,

comprenait presque tout le domaine des Templiers, qui s'étendait le

long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les environs

de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des murs, des fossés et de la

porte du Temple. (Sauval.)]

Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son trésor; les

chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes

les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Léon, Aragon,

Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.

Dans le Nord, l'Ordre Teutonique était sorti du Temple, comme en

Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris.

L'immense majorité des Templiers étaient Français, particulièrement

les grands maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les

chevaliers par leur nom français: _Frieri del Tempio_, [Grec: phrerioi

tou Templou].

Le Temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le

réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait

le _Cantique des cantiques_, donna aux chevaliers leur règle

enthousiaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre

sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le

combat, fût-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne

point donner de rançon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.

Ils n'avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de

passer dans des ordres moins austères.

«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un

coeur intrépide les ennemis de la croix de Christ, bien sûrs que ni la

vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l'amour de Dieu qui est en

Jésus. En tout péril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts, nous

sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les martyrs!»

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:

Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir

de hâle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,

mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette

foule, dans ce torrent qui coule à la terre sainte, c'est que vous n'y

voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un

champion; du persécuteur Saül il fait un saint Paul...» Puis dans un

éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au

Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et

l'autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les

périls et les abstinences. La grande affaire du moyen âge fut

longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idéal de la croisade

semblait réalisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue

fixe et permanente.

Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en

différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de

leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands

services. Quel bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait

sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout

moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un

chevalier, de reconnaître la secourable croix rouge sur le manteau

blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres

fournissaient alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On

mettait au milieu les croisés nouveaux venus et peu habitués aux

guerres d'Asie. Les chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit

fièrement un des leurs, _comme une mère son enfant_[133]. Ces

auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce

dévouement. Ils servaient moins les chevaliers qu'ils ne les

embarrassaient. Orgueilleux et fervents à leur arrivée, bien sûrs

qu'un miracle allait se faire exprès pour eux, ils ne manquaient pas

de rompre les trêves; ils entraînaient les chevaliers dans des périls

inutiles, se faisaient battre, et partaient, leur laissant le poids de

la guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers

formaient l'avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte

d'Artois s'obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta

dans la ville; ils le suivirent par honneur et furent tous tués.

[Note 133: «Sicut mater infantem». (Lettre de Jacques Molay.)]

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre

si dévoué et si utile. Les privilèges les plus magnifiques leur furent

accordés. D'abord ils ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un

juge placé si loin et si haut n'était guère réclamé; ainsi les

Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y être

témoins, tant on avait foi dans leur loyauté! Il leur était défendu

d'accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands

ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.

Chacun désirait naturellement participer à de tels privilèges.

Innocent III lui-même voulut être affilié à l'ordre; Philippe-le-Bel

le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n'eût pas eu ces grands et magnifiques

privilèges, on s'y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les

imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions

avaient lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées.

Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de

France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti.

La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et

bizarres, aux _mystères_ dont l'Église antique ne craignait pas

d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord

comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à

l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,

s'exprimait par un acte[134], cracher sur la croix. L'ordre se

chargeait de réhabiliter ce renégat, de l'élever d'autant plus haut

que sa chute était plus profonde. Ainsi dans la Fête des fols ou

idiots (_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage même de son

imbécillité, de son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces

comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus

dangereuses, plus capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne

voyait que la lettre et perdait le sens du symbole.

[Note 134: _App._ 47.]

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait

laisser dans ces formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait

croire qu'au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui

révéler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le

sanctuaire. Ce nom du Temple n'était pas sacré pour les seuls

chrétiens. S'il exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux

juifs, aux musulmans, le temple de Salomon[135]. L'idée du Temple,

plus haute et plus générale que celle même de l'Église, planait en

quelque sorte par-dessus toute religion. L'Église datait, et le Temple

ne datait pas. Contemporain de tous les âges, c'était comme un symbole

de la perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le

Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements

d'une foule de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux

Francs-Maçons[136].

[Note 135: _App._ 48.]

[Note 136: _App._ 49.]

L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les

gnostiques prenaient pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques,

mais la Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel point

ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen âge? Les Templiers y

furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses

conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans

l'insuffisance des monuments[137].

[Note 137: _App._ 50.]

Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se

montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les

emblèmes étranges sculptés au portail de quelques églises, soit dans

le dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poèmes où la chevalerie

épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la

recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le

sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq

cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.

Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes ou

chevaliers du Graal[138].

[Note 138: Voyez mon _Histoire de France_, t. II.]

Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal,

qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par

sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute

pratique. Le templiste resta dans les poèmes, figure nuageuse et

quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité.

Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de ce grand ordre.

L'ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par

lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une présomption

d'innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui

s'accusent dans les gênes. S'il y eut des souillures, on est tenté de

ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et

des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n'en sont pas

moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui

considère sérieusement la situation de l'ordre dans ses derniers

temps.

Il était naturel que le relâchement s'introduisit parmi des moines

guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin

de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les

périls d'une guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, d'un

pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les

soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons leur

gré d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur

attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait,

que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de

semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition des Arabes

dans la plaine désolée. C'était toujours aux Templiers, aux

Hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils

perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats délaissés,

sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de cette bataille

de deux siècles, les bras leur tombèrent?

La chute est grave après les grands efforts. L'âme montée si haut dans

l'héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre... Malade et

aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour

se venger d'avoir cru.

Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de

saint en l'ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de

l'homme à Dieu, il tourna de Dieu à la bête[139]. Les pieuses agapes,

les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines[140].

Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y

trouvait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille ni

génération charnelle, recruté par l'élection et l'esprit, faisait

montre de son mépris pour la femme[141], se suffisant à lui-même et

n'aimant rien hors de soi.

[Note 139: Sans parler de notre dicton populaire: «Boire comme un

Templier», les Anglais en avaient un autre: «Dum erat juvenis

sæcularis, omnes pueri clamabant publice et vulgariter unus ad

alterum: Custodiatis vobis ab osculo Templariorum.» (Conc. Britann.)]

[Note 140: _App._ 51.]

[Note 141: _App._ 52.]

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres,

péchant et se confessant entre eux[142]. Et ils se passèrent de Dieu

encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie

sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint réel; ils

abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitèrent

comme un allié infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent

sur la croix.

[Note 142: _App._ 53.]

Leur vrai dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils adorèrent le

Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils

symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus

repoussantes le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté.

L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de

soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement

diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop

naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours à

la torture, particulièrement en Angleterre[143].

[Note 143: Les dépositions les plus sales, et qui paraîtraient avec le

plus de vraisemblance dictées par la question, sont celles des témoins

anglais, qui pourtant n'y furent pas soumis. _App._ 54.]

Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'ordre, que les

statuts soient devenus expressément honteux et impies, c'est ce que je

suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'écrivent pas. La

corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les

formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise

interprétation que personne n'avoue tout haut.

Mais quand même ces infamies, ces impiétés auraient été universelles

dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraîner sa

destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées[144], comme

tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du

Temple, c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y eut une

autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.

[Note 144: Voy. entre autres _Henri IV et Richelieu_, ch. XVI, XIX,

XX, et _Richelieu et la Fronde_, ch. IX.]

À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à

mesure qu'on allait moins à la croisade, on donnait davantage au

Temple pour s'en dispenser. Les affiliés de l'ordre étaient

innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.

Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mêmes.

Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son

royaume (Alphonse-le-Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y

consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par

celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou

nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient,

dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté[145]. En une

seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept

places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre,

qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

[Note 145: _App._ 55.]

Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles possessions,

il était bien difficile de rester humbles[146]. Richard Coeur-de-Lion

disait en mourant: «Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma

luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.»

[Note 146: Dans leurs anciens statuts on lit: «Regula pauperum

commilitonum templi Salomonis.»]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 6 / 36 段