On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce

où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par

les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,

immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape

Maléface, racontée par des gens dignes de foi.» Le 9 octobre, le

Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa qu'il avait eu des

démons familiers, qui lui avaient fait faire tous ses crimes. Le jour

et la nuit qui suivirent, on entendit tant de tonnerres, tant

d'horribles tempêtes, on vit une telle multitude d'oiseaux noirs aux

effroyables cris, que tout le peuple consterné criait: «Seigneur

Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié de nous!» Tous affirmaient

que c'étaient bien les démons d'enfer qui venaient chercher l'âme de

ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce qui s'était passé,

et l'avertissaient de songer à son âme... lui, enveloppé du démon,

furieux et grinçant des dents, il se jeta sur le prêtre comme pour le

dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes jambes jusqu'à l'église... Puis,

sans mot dire, il se tourna de l'autre côté... Comme on le portait à

sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre de son anneau et

s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés dans cette pierre, vous qui

m'avez séduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant?» Et il jeta au

loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci dans son

iniquité, il confirma tous ses actes contre le roi de France et ses

serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer ses

douleurs, lui avaient amené le fils de maître Jacques de Pise, qu'il

aimait auparavant à tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans

le péché... mais à la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on

ne l'eût enlevé, il lui aurait arraché le nez avec les dents.

Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,

mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut

tant de tonnerres, de tempêtes, de dragons dans l'air, vomissant la

flamme, tant d'éclairs et de prodiges, que le peuple romain croyait

que la ville entière allait descendre dans l'abîme[107].»

[Note 107: Dupuy, _Preuves_. Walsingham, qui écrit sous une influence

contraire, exagère plutôt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,

Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape,

le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et

le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient

fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.]

Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife,

lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas

III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie:

«Est-ce donc déjà toi, debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface?

L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié

de ce pourquoi tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle

Épouse, pour en faire ravage et ruine?»

* * * * *

Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un

grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien

fort à son avènement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi

de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier

pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort,

qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à

outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait

passer pour une amère satire de la cour de Rome[108]. Il s'écrivit

lui-même par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de France au

Roy contre Boniface_. Cet acte important, rédigé en langue vulgaire,

était plutôt un appel du roi au peuple qu'une supplique du peuple au

roi.

[Note 108: _App._ 37.]

Benoît, au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer cette grande

affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé; il

n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer

coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les

Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de

Boniface.

Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à

craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son

appel au concile. Le pape devenait menaçant. Le roi en était à désirer

l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il

sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande

fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était

probablement donné cette mission pour rompre un arrangement qui ne

pouvait se faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur

était sinistre. Le pape éclata et lança une furieuse bulle

d'excommunication: «Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod

quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bonæ

memoriæ Bonifacii P. VIII[109]...»

[Note 109: Dupuy.]

Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin

1304. Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme

voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-Pétronille à Pérouse,

vint lui présenter à table une corbeille de _figues-fleurs_[110]. Il

en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.

Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne

firent aucune poursuite.

[Note 110: C'est-à-dire de la première récolte.]

Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait

mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en

France, de brûler Térouanne et d'assiéger Tournai[111]. Il n'avait

sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le

vieux Guy, qui devait rentrer en prison si la paix ne se faisait pas.

Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses fils, et revint

mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de Compiègne.

[Note 111: _App._ 38.]

En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit

un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque

argent en vendant des privilèges, surtout en Languedoc, favorisant

ainsi les communes du Midi pour écraser celles du Nord. Il loua des

Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant

Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se

croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la

première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles

de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur

tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de

Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe,

ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans

une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre

eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons

gascons, qui, toute la journée sous un soleil ardent, les tinrent en

alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce

jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois

portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne

songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à

table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les

Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses

bonnes à prendre, il n'y eut pas moyen de les retenir ensemble, chacun

voulut faire sa main. Cependant les Français se rallièrent; la

cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille hommes sur la

place.

Le roi alla mettre le siège devant Lille, ne doutant pas de la

soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir

soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il

pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se

souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi

de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux

Gui, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa

femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux

cent mille livres.

Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette province

comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le tenait

pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus qu'arrangée.

C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît XI[112].

[Note 112: _App._ 39.]

Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés, tout

cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de

l'Université parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui

avait fondé un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que

le ciel réservait aux mauvais rois. Charles-de-Valois la fit prendre,

et pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le

diable, il lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction,

quand on vit, l'année suivante, une comète apparaître avec un éclat

horrible[113].

[Note 113: C'est la comète de Halley, qui reparaît à des intervalles

de soixante-quinze à soixante-seize ans. _App._ 40.]

Philippe-le-Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit

solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé et les

malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et pour

remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris,

il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces.

On la voyait encore à Notre-Dame peu de temps avant la Révolution, à

côté du colossal Saint Christophe.

Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons

quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq

cents à huit cents livres[114].

[Note 114: D. Vaissette.]

CHAPITRE III

L'or.--Le fisc.--Les Templiers.

«L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,

on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce

monde. On fait même arriver les âmes en paradis[115].»

[Note 115: Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et Isabelle, après

son quatrième voyage. (Navarette.)]

L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme

l'avènement de l'or. C'est le dieu du monde nouveau où nous

entrons.--Philippe-le-Bel, à peine monté sur le trône, exclut les

prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[116].

[Note 116: Philippe-le-Bel emploie pendant tout son règne, comme

ministres, les deux banquiers florentins Biccio et Musciato, fils de

Guido Franzesi.]

Gardons-nous de dire du mal de l'or. Comparé à la propriété féodale, à

la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose,

mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher,

c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant

que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et

comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur

laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol; la

terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire, il

enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert

toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation

commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin,

rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les

métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au

commencement du quatorzième siècle, crée un besoin subit, infini, de

l'argent et de l'or.

Sous Philippe-le-Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré,

affamé, endenté. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:

À manger, à boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim

atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le

cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tête du

monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au

parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul

aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui

trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est

tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le

dieu des dieux. Et tous les dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il

meurt de faim sans lui[117], Mercure quitte son métier de dieu, se met

au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

[Note 117: _App._ 41.]

Cette intronisation de l'or à la place de Dieu sa renouvelle au

quatorzième siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des

réduits obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle

du _thesaurus_, depuis le temps où il se tenait tapi sous le dragon de

Colchos, des Hespérides ou des Niebelungen, depuis son sommeil au

temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome,

l'éveillent et le secouent[118]. Au moyen âge, il est déjà rendormi

dans les églises, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée,

croix, chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là,

assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à

s'enfouir? Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui

vaut toutes choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

[Note 118: Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque

des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de

Delphes, Alexandre de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier

successeur d'Alexandre; Cortès l'enlève de l'Amérique. Chacun de ces

moments est marqué par un changement subit, non seulement dans le prix

des denrées, mais aussi dans les idées et dans les moeurs.]

Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt la grande idée moderne:

_l'homme sait créer la richesse_, il change une vile matière en objet

précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,

de l'art, celle d'une volonté intelligente. Il chercha d'abord la

richesse moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur

cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce

qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité[119]. Mais,

malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de

fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors

d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la

substance de l'homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset[120].

[Note 119: Le dernier but de l'alchimie n'était pas tant de trouver

l'or que d'obtenir l'or pur, l'or potable, le breuvage d'immortalité.

On racontait la merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du temps

du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la terre un flacon d'or, but

la liqueur qu'il renfermait et revint à la jeunesse. (Roger Bacon,

_Opus majus_.)]

[Note 120: Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point soufflé pour

rien. Raymond Lulle, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et,

pour encourager le roi à la croisade, lui fabrique dans la Tour de

Londres pour six millions d'or. On en fit des Nobles à la rose, _qu'on

appelle encore aujourd'hui Nobles de Raymond_. _App._ 42.]

Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se

reniait lui-même, abdiquait tout bien, âme et Dieu. Il appelait le

mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute

le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres

églises, la triste représentation du pauvre homme qui donne son âme

pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Bête, et

baise la griffe velue...

Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé,

comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la

prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, avorton

dégoûtant des vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être

un appel, non pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà

à la volonté; à la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était

un mauvais industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volonté les

trésors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner,

par la violence et le crime, ce que le travail, la patience,

l'intelligence, peuvent seuls donner.

Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le

vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[121]. Le

juif, l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher denrée ni femme

qu'on ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde

crache[122], c'est à lui qu'il faut s'adresser.

[Note 121: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les

Lombards, leurs prédécesseurs. (Muratori.)]

[Note 122: À Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les

punir d'avoir autrefois livré la ville aux Sarrasins; sous

Charles-le-Chauve, ils réclamèrent inutilement.--À Béziers, on les

chassait à coups de pierres pendant toute la Semaine Sainte. Ils s'en

rachetèrent en 1160.--Ils commencèrent, sous le règne de

Philippe-Auguste, à porter la rouelle jaune, et le concile de Latran

en fit une loi à tous les juifs de la chrétienté (canon 68).]

Sale et prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la

force multipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les

brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge,

persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable

intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le

patient, pompant l'or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec

laide grimace[123]... Mais il leur en restait toujours quelque

chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée[124].

Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par

la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de

soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde[125].

[Note 123: Souvent ils firent l'objet de traités entre seigneurs. Dans

l'ordonnance de 1230, il est dit «que personne dans notre royaume ne

retienne le juif d'un autre seigneur; partout où quelqu'un retrouvera

son juif, il pourra le reprendre comme son esclave (tanquam proprium

servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre

seigneur.» On voit en effet dans les _Établissements_ que les meubles

des juifs appartenaient aux barons. Peu à peu le juif passa au roi,

comme la monnaie et les autres droits fiscaux.]

[Note 124: Patiens, quia æternus...--C'est l'usage que les juifs se

tiennent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui présentent leur

loi. Est-ce un hommage ou un reproche de la vieille loi à la nouvelle,

de la mère à la fille?...--«Le jour de son couronnement, le pape Jean

XXIII chevaucha avec sa mitre papale de rue en rue dans la ville de

Boulogne-la-Grasse, faisant le signe de la croix jusques en la rue où

demeuroient les juifs, lesquels offrirent par écrit leur loi,

laquelle, de sa propre main, il prit et reçut, et puis la regarda, et

tantôt la jeta derrière lui, en disant: «Votre loi est bonne, mais

d'icelle la nôtre est meilleure.» Et lui parti de là, les juifs le

suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la couverture de son

cheval déchirée; et le pape jetoit, par toutes les rues où il passoit,

monnoie, c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins et mailles de

Florence; et y avoit devant lui et derrière lui deux cents hommes

d'armes, et avoit chacun en sa main une masse de cuir dont ils

frappoient les juifs, tellement que c'étoit grand'joie à voir.»

(Monstrelet.)]

[Note 125: _App._ 43.]

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de

cette sombre petite maison si mal famée, pour qu'il parle à cet homme

qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que

l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son

sang, et le Diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était

vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de

fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il

eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse

maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le juif

ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue

s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? «Au nom de

Dieu!--Le juif l'a tué, ton Dieu.--Par pitié!--Quel chrétien a jamais

eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un

gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:

Mon ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prête

ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne

veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le

droit chrétien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).

Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de

votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de

votre belle chair[126]!...» L'or que prête le meurtrier du Fils de

l'Homme ne peut être qu'un or meurtrier, anti-humain, anti-divin, ou,

comme on disait dans ce temps-là, _Anti-Christ_[127]. Voilà l'or

_Anti-Christ_ comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans

Plutus l'_Anti-Jupiter_.

[Note 126: Shakespeare, _The Merchant of Venice_, acte I, sc. III:

«Let the forfeit be nominated for an equal pound _of your fair flesh_,

to be cut and taken, in what part of your body pleaseath me.» _App._

44.]

[Note 127: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point important: les juifs

ne connurent pas l'usure aux dixième et onzième siècles, c'est-à-dire

aux époques où on leur permit l'industrie (1860).]

* * * * *

Cet Anti-Christ, cet anti-dieu, doit dépouiller Dieu, c'est-à-dire

l'Église; l'Église séculière, les prêtres, le Pape; l'Église

régulière, les moines, les Templiers.

La mort scandaleusement prompte de Benoît XI fit tomber l'Église dans

la main de Philippe-le-Bel; elle le mit à même de faire un pape, de

tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle,

la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives,

exploiter l'infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et

percepteur pour la maison de France.

Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient enfermés en conclave

à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l'anti-français, se

balançaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de

la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un

pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre remède que d'affamer les

cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis désignerait trois

candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français à

choisir, et il désigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevêque de

Bordeaux. Bertrand s'était montré jusque-là ennemi du roi, mais on

savait qu'il était avant tout ami de son intérêt, et l'on espérait

bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne

rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean-d'Angely, dans une forêt.

Bertrand y court plein d'espérance. Villani parle de cette entrevue

secrète comme s'il y était. Il faut lire ce récit d'une maligne

naïveté:

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 5 / 36 段