de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impôt d'un quart sur le
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de
Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[70], dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est soulèvement[71]!_
[Note 70: _App._ 20.]
[Note 71: _App._ 21.]
Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler
bas, à s'assembler à la tombée du jour[72]. Il n'y avait pas vingt ans
qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.
[Note 72: «Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum
noctis multitudo.» (Meyer.)]
D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand
seigneur, habitué aux droits de corvée et de pourvoierie, trouva la
réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les
délivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se
déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au parlement.
Voilà le parlement de Paris qui juge la Flandre, comme tout à l'heure
il jugeait le roi d'Angleterre.
Le parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le
doyen des bouchers et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre-le-Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de carrefour[73]. Il
entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer tous
les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils rentrèrent
la nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les Français de
_courir la ville_; chaque bourgeois s'était chargé de dérober au
cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars 1302, tous les
gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un boucher frappe
le premier, les Français sont partout attaqués, massacrés. Les femmes
étaient les plus furieuses à les jeter par les fenêtres; ou bien on
les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le massacre dura trois
jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents à pied y périrent.
[Note 73: _App._ 22.]
Après cela, il fallait vaincre; les gens de Bruges marchèrent d'abord
sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait à eux.
Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[74],
peut-être aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'Écluse,
Newport, Berghes, Furnes et Gravelines, qui les suivirent de gré ou de
force. Ils avaient mis à la tête de leurs milices un fils du comte de
Flandre et un de ses petits-fils, qui était clerc, et qui se défroqua
pour se battre avec eux.
[Note 74: _App._ 23.]
Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne,
auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre
son _guttentag_ ou pieu ferré. Leur devise était belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais, comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[75]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les
encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre.
On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les
truies flamandes[76].
[Note 75: _App._ 24.]
[Note 76: _App._ 25.]
Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait
épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage et répondit
fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En
même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une
poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le
suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands, trouvèrent, ce qu'on
trouve partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de
cinq brasses de large[77]. Ils y tombèrent, s'y entassèrent; le fossé
étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les côtés.
Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là: Artois, Châtillon,
Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, Tancarville,
Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi, qui sans doute
ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.
[Note 77: Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser
la gloire des Flamands.]
Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les
choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[78]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[79], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit
avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre
dit sept cents), furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste
dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après,
Charles VI vit les éperons et fit massacrer tous les habitants.
[Note 78: _App._ 26.]
[Note 79: Meyer.]
Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de
l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des grands seigneurs, cette
bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber tant de
fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un moment
sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta rien de sa
vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était plutôt
fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient signé, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royauté?
Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la
défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était
excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape
ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît
pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une
désertion en masse de l'Église gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses
barons à Courtrai[80].
[Note 80: _App._ 27.]
Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activité
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance très populaire fut
proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice égale, répression de la vénalité, protection
aux ecclésiastiques, égards aux privilèges des barons, garantie des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police armée, ses
sergents; sergents à pied, sergents à cheval, sergents à la douzaine,
sergents du guet.
Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20
mai). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son
ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!
Mais c'est qu'il fallait vaincre ou périr[81]. Le 12 mars, l'homme
même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon Nogaret
lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[82].
[Note 81: Déjà on avait mis en avant un Normand, maître Pierre Dubois,
avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une
consultation triplement bizarre pour le style, l'érudition et la
logique. _App._ 28.]
[Note 82: Dans la suscription, il se fait appeler _Chevalier et
vénérable professeur en droit_. Il s'était fait faire chevalier, en
effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans une
assemblée de la noblesse, signer lui-même cette qualité.]
«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans
l'avenir, il viendra de faux prophètes qui souilleront la voie de
vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam qui aima le
salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et avertissement une
bête qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophète... Ces choses annoncées par le père et patriarche de
l'Église, nous les voyons de nos yeux réalisées à la lettre. En effet,
dans la chaire du bienheureux Pierre siège ce maître de mensonges,
qui, quoique _Mal-faisant_ de toute manière, se fait appeler
_Boniface_[83]. Il n'est pas entré par la porte du bercail du
Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutôt comme voleur et
brigand... Le véritable époux vivant encore (Célestin V), il n'a pas
craint de violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le véritable
époux, Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet, comme disent
les lois humaines: _Rien de plus contraire au consentement que
l'erreur_... Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant d'un premier
mari non indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or, comme ce qui se
commet contre Dieu fait tort et injure à tous, et que dans un si grand
crime on admet à témoigner le premier venu, _même la femme, même une
personne infâme_; moi donc, ainsi que la bête qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie du faux
prophète prêt à maudire le peuple béni, j'adresse à vous ma supplique,
très excellent prince, seigneur Philippe, par la grâce de Dieu roi de
France, pour qu'à l'exemple de l'ange qui présenta l'épée nue à ce
maudisseur du peuple de Dieu, vous qui êtes oint pour l'exécution de
la justice, vous opposiez l'épée à cet autre et plus funeste Balaam,
et l'empêchiez de consommer le mal qu'il prépare au peuple.»
[Note 83: _App._ 29.]
Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques
d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats. Le pape envoya un
légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et voir s'il
voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat qu'il
prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; c'était
flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait rien.
Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats
de se rendre à Rome.
Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui
l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le
copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour
jour), les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte agirent contre
Boniface: Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en présence des
barons assemblés en États au Louvre, prononça un réquisitoire contre
Boniface[84] et un appel au prochain concile. Aux accusations
précédentes, Plasian ajoutait celle d'hérésie. Le roi souscrivit à
l'appel, et Nogaret partit pour l'Italie.
[Note 84: _App._ 30.]
Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres
individuelles aux prélats, aux églises, aux villes, aux universités;
ces lettres furent portées de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur même, Plasian[85]. Le roi prie et
requiert de consentir au concile: _Nos requirentes consentire._ Il
n'eût pas été sûr de refuser en face à l'accusateur. Il rapporta plus
de sept cents adhésions. Tout le monde avait souscrit, ceux même qui,
l'année précédente, après la défaite du roi à Courtrai, s'étaient
malgré lui rendus près du pape. La saisie du temporel des
quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf
Cîteaux, que le pape avait gagné par une faveur récente et qui se
partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres d'adhésion au concile.
[Note 85: Le prieur et le couvent des Frères Prêcheurs de Montpellier
ayant répondu qu'ils ne pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur
prieur général, qui était à Paris, les agents du roi dirent qu'ils
voulaient savoir l'intention de chacun _en particulier et en secret_.
Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent de sortir sous
trois jours du royaume. Ils en dressèrent acte.]
Les corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le roi,
l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les
mineurs[86] de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un
templier, adhèrent, mais _sub protestationibus_[87].
[Note 86: _App._ 31.]
[Note 87: Dupuy.]
Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au
concile[88]. C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce péril[89].
[Note 88: Dupuy.]
[Note 89: Voy. tous ces actes dans Dupuy.]
Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il
appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de
Plasian et de Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette
occasion, il disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans
notre famille, mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait
jamais eu un hérétique?» C'était attaquer indirectement Plasian et
Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On disait même que
le grand-père de Nogaret avait été brûlé.
Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux
cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de
le punir spirituellement et temporellement[90]. C'était ouvrir au roi
un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt
à Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient pas plus à
craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars,
cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des
pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait à propos_[91]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'était un
homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape eût
fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de risquer
d'être vendu à Boniface[92].
[Note 90: «Et volumus quod Achitophel iste Petrus puniatur
_temporaliter et spiritualiter_, sed rogamus Deum quod reservet eum
nobis puniendum, sicut justum est.» (Dupuy.)]
[Note 91: _App._ 32.]
[Note 92: Pétrarque.]
Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les
sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec
l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait
peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle était prête en effet dès le 5 septembre.
Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au milieu de
ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traîner
dans la boue les lis et le drapeau de France[93]. Nogaret n'était pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[94]), il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. «Supino s'engagea pour la vie ou la mort dudit
Boniface[95].» Colonna donc et Supino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[96]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[97], qui donne la main
aux assaillants, et se met à piller les palais des cardinaux; ils se
sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empêcher le
pillage, se mettent à piller de compagnie. Le pape, près d'être forcé
dans son palais, obtient un moment de trêve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa à
Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il abdiquât et se rendît à
discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de dures paroles[98]!»
Cependant ses ennemis avaient brûlé une église qui défendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle et traita pour lui-même.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit à pleurer[99]. Cependant les portes craquent, les fenêtres se
brisent, la foule pénètre. On menace, on outrage le vieillard. Il ne
répond rien. On le somme d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête»,
dit-il.
[Note 93: _App._ 33.]
[Note 94: Dupuy.]
[Note 95: _App._ 34.]
[Note 96: «Muoia papa Bonifacio, è viva il rè di Francia.» (Villani.)]
[Note 97: «Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt sibi
capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
domini papæ exstitit capitalis inimicus.» (Walsingham.)]
[Note 98: «Heu me! durus est hic sermo!»]
[Note 99: Flevit amare.]
Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme
Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.
On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de
fer[100]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô
toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
défend[101].» Le pape répondit avec courage: «Tu es de famille
hérétique, c'est de toi que j'attends le martyre[102].»
[Note 100: _App._ 35.]
[Note 101: _Chron. de Saint-Denis._]
[Note 102: Dupuy.]
Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en
empêcha[103]. Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait
pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il
n'était guère possible de le mener jusqu'en France[104]. Boniface
refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois
jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit
nombre d'étrangers, s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.
[Note 103: Lettres justificatives de Nogaret. (Dupuy.)]
[Note 104: Nogaret l'avait menacé de le faire conduire, lié et
garrotté, à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général.
(Villani.)]
On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa
délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comme mes ennemis ont
enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.
Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger ni à boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché.... Tout le
peuple se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en
foule au palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant
point de vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait
entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[105].
[Note 105: _App._ 36.]
«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché, sauf le pillage
des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.
Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il fut
ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent cacher au
peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et grinçait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise, lui ayant dit:
«Saint-Père, recommandez-vous à Dieu, à la vierge Marie, et recevez le
corps du Christ», Boniface lui donna un soufflet, et cria en mêlant
les deux langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il
chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, et il
expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se
serait vérifié le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de lui:
«Tu as monté comme un renard; tu régneras comme un lion; tu mourras
comme un chien[106].»
[Note 106: Dupuy.]