Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de

lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser le diable avec l'habit

qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas quelque

chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se

dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une

mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le

coeur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la

Pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,

Charlemagne fut ensorcelé?

Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils

attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de

régénération. «Le vieillard, tout blanc et chenu, se sépare des lieux

où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit

privée d'un père chéri.--Vieux, faible et sans haleine, il se traîne

comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les

ans, par la fatigue du chemin.--Il vient à Rome pour y voir la

semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au

ciel[53]...»

[Note 53: Pétrarque.]

Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart

de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la

pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses

pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ses genoux, altéré et

haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à

l'horizon: _Monte di gioja!_...

Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du

siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on

atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux tombeaux,

jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les touchait;

alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et des consuls

et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au Capitole et

du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant vu toute

mort et toute ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers la

patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et d'avance

tout consolé de mourir.

L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva

dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.

La descente commença dès lors. Dans cette foule même se trouvaient les

hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,

froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les

autres, chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se

faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le

poète convoqua dans sa _Comédie_ tous les morts; il fit la revue du

monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité,

comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut

dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé

depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt

lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la _Divina

Commedia_, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo Santo de

Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la

couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

N'accusons pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et nourri

dans les ruses et les plus prosaïques intrigues[54], se laissa gagner

lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le genre

humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs une

sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les souverains

de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et même au

quatorzième siècle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu

tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du

globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi?»

[Note 54: _App._ 12.]

À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque

Albert d'Autriche se fit empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,

Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et

s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'empereur,

c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300,

il parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les

insignes impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur

la boule du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées;

Pierre, tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre

vicaire.» Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le

lieu où Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.

Cette outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre des deux

puissances, ecclésiastique et civile. La lutte qui semblait finie avec

la maison de Souabe, est reprise par celle de France. Guerre d'idées,

non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le pieux Louis IX la

commence, le sacrilège Philippe IV la continue.

«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa

bulle _Unam sanctam_, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le

monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira

en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?_--_La paix._

C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et

l'Empereur[55].

[Note 55: _App._ 13.]

La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on

l'a cherchée dans l'unité. Dès le second siècle, saint Irénée écrit

contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: _De

Monarchia._ C'est encore le titre de Dante: _De Monarchia_: De l'unité

du monde social[56].

[Note 56: _App._ 14.]

Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme

condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce

monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est

impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a

plus limite, que désirer? quelle concupiscence peut naître[57]? tel

est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut être

réel, que ce réel est le peuple romain[58]; qu'enfin le peuple romain

a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.

[Note 57: _App._ 15.]

[Note 58: Il le prouve: 1º par l'origine de Romulus, descendant tout à

la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2º par les miracles que Dieu

a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du Capitole,

etc.; 3º par la bonté que Rome a montrée au monde, en voulant bien le

conquérir, etc.]

Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand:

l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne: c'est

désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout

pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église

et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans bornes:

deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le seul roi, est du moins

le plus grand roi du monde; le plus révéré encore depuis saint Louis.

Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé que sa mère: «Avant qu'il

n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en garde le royaume de

France[59].»

[Note 59: «Antequam essent clerici, rex Franciæ habebat custodiam

regni sui, et poterat statuta facere.»]

La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'Église; mais

il y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre

Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme

pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les

Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En

représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre

Charles-de-Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son

côté, Philippe mit la main sur les régales de Laon, de Poitiers et de

Reims. Il accueillait les mortels ennemis de Boniface, les Colonna,

ces rudes gibelins, ces chefs des brigands romains contre les papes.

L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un

siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante

dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III.

L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était

vivement réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulu

s'arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la

permission du Saint-Siège. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus,

menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont ses

officiers dépouillaient l'église de Maguelone.

Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé, dans ce

dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,

un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers.

Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut

justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa

promesse d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le

comte de Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas

impunément à Philippe-le-Bel.

Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par

l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé

tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des

anciens vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes

distingués, de toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il

rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de

Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimonds de

Toulouse, tant regrettés de leurs anciens sujets[60].

[Note 60: _App._ 16.]

Ces grands seigneurs du Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour du

pays, ni la hauteur de courage, qu'une telle entreprise eût demandés.

Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si

hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt qu'un homme[61].»

Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut les confidences de

Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque de Toulouse[62]. On

sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du comte

de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami. Il

avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais plutôt

du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de Foix les

démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât avec les

comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le pays

sous son influence.

[Note 61: «Iste non est homo, sed diabolus», témoignage du comte

lui-même.]

[Note 62: Cet évêque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme

Français, comme étranger à la langue du pays.]

On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de

France, disait-il, est un faux monnayeur. Son argent n'est que de

l'ordure... Ce Philippe-_le-Bel_ n'est ni un homme, ni même une bête;

c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se

donnèrent pour roi le _duc_, grand et bel oiseau, il est vrai, mais le

plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de

l'épervier, et le roi ne répondit rien (_nisi quod flevit_). Voilà

votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais

il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme

mort et détruit, à cause de la malice de cette cour... Mais saint

Louis m'a dit plus d'une fois que la royauté de France périrait en

celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues-Capet.»

Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en

Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et

voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le

temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris,

avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture. Cependant le roi

envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé les privilèges

de l'Église, mais pour demander la dégradation de l'évêque, avant de

le mettre à mort. La lettre du roi respire une étrange soif de sang:

«Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remède,

d'exercer le dû de son office, de telle sorte que cet homme de mort

(_dictus vir mortis_), dont la vie souille même le lieu qu'il habite,

il le prive de tout ordre, le dépouille de tout privilège clérical, et

que le seigneur roi puisse, de ce traître à Dieu et aux hommes, de cet

homme enfoncé dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de

correction, que le roi en puisse par voie de justice faire à Dieu un

excellent sacrifice. Il est si pervers que tous les éléments doivent

lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute

créature[63].»

[Note 63: Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron,

_Pro Roscio Amerino_, sur le supplice du parricide.]

Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilège qu'avaient

les rois de France de ne pouvoir être excommuniés et convoqua le

clergé de France à Rome pour le 1er novembre de l'année suivante.

Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: «Écoute, mon fils,

les conseils d'un père tendre...» Le pape commençait par ces paroles

irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a

constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous

imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire,

disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa

doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une

récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.

Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape.

La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il

le remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or

et l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient

point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant

de son Jubilé, quand ce petit avocat borgne[64] vint lui parler si

librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon

pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par un

aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du roi

réel.» Le Gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne put se

contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional sur

les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils

sortirent ainsi de Rome, enragés dans leur haine d'avocats contre les

prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le

prévenaient.

[Note 64: «Belial ille, Petrus Flote, semi vivens corpore, menteque

totaliter excæcatus.» (Bulle de Boniface aux prélats de France.)]

Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques

propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où

la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre

eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses

prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à

la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une

grossièreté populacières. Cette réponse, bien entendu, n'était pas

destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord

elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément

cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui

est le moyen de l'être en effet.

«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi

des Francs. Crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que

tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le

spirituel; que la collation des bénéfices et des prébendes ne

t'appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est

pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré

quelqu'un, nous déclarons cette collation invalide, et nous la

révoquons si elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous ceux qui

pensent autrement. Donné au Latran, aux nones de décembre, l'an 7 de

notre pontificat.» C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.

«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface, qui se

donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta Très grande Fatuité

sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la

collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le

droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites

et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous

maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous

tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»

Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le

royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple

des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la

noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une

foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la

petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de

trompe par toute la ville[65]. Encore deux cents ans, un moine

allemand fera de son autorité privée ce que Pierre Flotte et Nogaret

font maintenant au nom du roi de France.

[Note 65: _App._ 17.]

Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape

avait convoqué les prélats à Rome pour le 1er novembre; le roi

convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et

de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les

avait rassemblés, mais les États du Midi et du Nord, les États des

trois ordres: clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États

généraux de Philippe-le-Bel sont l'ère nationale de la France, son

acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de

Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers États[66]. De même que le

Saint-Siège, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était

appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siège appelle maintenant le

peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes,

sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter

les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première

apparition du peuple.

[Note 66: Ont-ils été les premiers? M. de Stadler signale des

assemblées partielles en 1294, et une assemblée générale à Paris en

1295. Philippe-le-Bel avait déjà plus d'une fois demandé des subsides

à des assemblées de députés des trois ordres, soit sous la forme

d'États provinciaux, soit sous la forme d'États généraux.]

Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et

hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle _Ausculta, fili_:

«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il

demanda si les Français pouvaient, sans lâcheté, se soumettre à ce que

leur royaume, toujours libre et indépendant, fût ainsi placé dans le

vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance morale

et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre féodale,

réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le bouillant

comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré la bulle

_Ausculta_, prit la parole et dit que, s'il convenait au roi d'endurer

ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne les

souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté et

de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit

signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux

cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les

soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où

les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs,

après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de

charité, d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir»,

déclarent que, quant aux dommages que «celuy qui en présent est ou

siège du gouvernement de l'Église», dit être faits par le roi, ils ne

veulent, «ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir

ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le

Roi». Ils accusent «cil qui à présent siet ou siège du gouvernement de

l'Église» de tirer beaucoup d'argent de la conférence et collation des

archevêques, évêques et autres bénéficiers, «si que li mêmes peuples,

qui leur est soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne

poent donner leurs bénéfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et

bien lettrez de leurs dioceses, _de qui antecessours les églises sont

fondées_». Les seigneurs signèrent certainement de grand coeur ce

dernier mot où l'habile rédacteur insinuait que les bénéfices, fondés

pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être donnés à leurs

cadets ou à leurs créatures, ainsi que cela se fait en Angleterre,

surtout depuis la Réforme. C'était attacher à la défaite du pape le

retour des biens immenses dont les seigneurs s'étaient dépouillés pour

l'Église dans les âges de ferveur religieuse[67].

[Note 67: _App._ 18.]

La lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si nous en

jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été conservée,

soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait craint que le

dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du langage hardi

qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.

La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce.

D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo

carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son

indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu

pour l'adoucir; ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux

pieds de la béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et

des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume.

Ils sont tenus au roi par leur serment de fidélité à la conservation

de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du

royaume, _d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés,

comtés, baronies et autres fiefs_. Enfin, dans cette nécessité

extrême, ils ont recours à la providence de Sa Sainteté, «avec des

paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, implorant

sa clémence paternelle, etc.».

Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le

grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner,

pas même de quoi _rendre_, aux nobles _dont les ancêtres ont fondé les

églises_[68].»

[Note 68: _App._ 19.]

Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et

terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient

assemblés le 10 avril. Mais, le 21 mars, le massacre des Vêpres

siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient

été égorgés dans cette ville.

La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire

chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà,

toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle

bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape.

Pierre Flotte, si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre le roi de

vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il monta à

cheval avec les hommes d'armes.

Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement

punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour.

Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à

Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui

persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon

traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille

était morte.

Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession

des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa

conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses

villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les

Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un

roi. Ils vinrent bien vêtus[69], gros et gras, chargés de lourdes

chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau

seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas

d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit,

je n'aperçois que des reines.»

[Note 69: «Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos

habebant, colores, multitudo addidit tertium.» (Meyer.)]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 3 / 36 段