Les deux frères Marigni, si puissants sous Philippe-le-Bel,

s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[38]. Ils étaient

Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus

célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour

du Louvre, est appelé _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de

France_. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout

se faisait à sa volonté[39].» On n'est pas tenté de soupçonner ce

témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au

Palais de Justice à côté de celle du roi[40].

[Note 38: Dupuy, _Templiers_.]

[Note 39: «Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni

negotia gerebantur.» (Bern. Guidonis, _Vita Clem. V._)]

[Note 40: Félibien.]

Au nombre des ministres de Philippe-le-Bel, il faut placer deux

banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande

partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les

grands et cruels procès de Philippe-le-Bel furent le chancelier Pierre

Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la

bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et

Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à

Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de

ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord

professeur de droit à Montpellier, puis juge mage de Nîmes. La famille

Nogaret, si fière au seizième siècle, sous le nom d'Épernon, n'était

pas encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu après

cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main sur

le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe-le-Long

révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe-le-Bel; mais

il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût

craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui

avaient une si grande importance pour la royauté.

Ces légistes qui avaient gouverné les rois anglais dès le douzième

siècle, au treizième saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent,

sous le petit-fils de saint Louis les tyrans de la France. Ces

_chevaliers en droit_, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les

Nogaret, les Marigni, procédèrent avec une horrible froideur dans leur

imitation servile du droit romain et de fiscalité impériale. Les

_Pandectes_ étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait

dès qu'ils pouvaient répondre à tort ou à droit: _Scriptum est_...

Avec des textes, des citations, des falsifications, ils démolirent le

moyen âge, pontificat, féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment

_appréhender au corps_ le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la

croisade elle-même dans la personne des Templiers.

Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les

fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la

centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des

baillis, des sénéchaux, des prévôts, des auditeurs, des tabellions,

des procureurs du roi, des maîtres et peseurs de monnaie. Les forêts

sont envahies par les _verdiers_, les _gruiers_ royaux. Tous ces gens

vont chicaner, décourager, détruire les juridictions féodales. Au

centre de cette vaste toile d'araignée, siège le conseil des légistes

sous le nom de parlement (fixé à Paris en 1302). Là, tout viendra peu

à peu se perdre, s'amortir sous l'autorité royale. Ce droit laïque est

surtout ennemi du droit ecclésiastique. Au besoin, les légistes

appelleront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose,

quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.

Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous

n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les

sergents des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette

administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le

sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent

à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et

administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires.

Philippe-de-Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers

génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter?

L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve

déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme

sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue

de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir,

qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères

qu'il devait guérir.

Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge

payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et

petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du

jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son

mouvement compliqué aux mille mouvements naturels et simples du

gouvernement féodal; cette machine, l'argent seul peut lui donner

l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle

va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont

dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.

Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et

affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son

tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la

ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux

roman, maître Renard et maître Isengrin.

Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le

reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.

D'abord il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller

ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère

de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le

patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de

Montpellier, la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et

bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le

dernier vêtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui

vendait son bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en

ôter le maniement en vertu de la loi romaine: _Prodigus et

furiosus_[41].....

[Note 41: Montpellier était en même temps un fief de l'évêché de

Maguelone. L'évêque, fatigué de la résistance des bourgeois et de

l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses

droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés invalides, parurent

alors assez bons pour servir à dépouiller le vieux Jacques.]

Au Nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293). Et sans

doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait

de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche, et comme

alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait acheté au

nécessiteux Édouard Ier le Quercy, terre médiocre, sèche et

montagneuse, mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors

empêtré dans les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que

de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité

britannique, de se fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques

efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau

briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire périr

le roi David du supplice des traîtres, et transporter à Westminster le

palladium de l'Écosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien

finir ni dans l'île ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait

vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise

nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau

tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par

Philippe-le-Bel, le chef héroïque des clans par le roi procureur.

Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer

Édouard par ses limiers d'Écosse. Il le laissait volontiers

s'immortaliser dans les déserts de Galles et de Northumberland,

procédait contre lui à son aise, et le condamnait par défaut.

Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le

somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il

ajourna ce roi, ce conquérant, à venir s'expliquer par-devant ce qu'il

appelait le tribunal des pairs. Il le menaça, puis il l'amusa, lui

offrit une princesse de France pour prix d'une soumission fictive,

d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que

l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses

offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamoté.

Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance

du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et

de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit

humblement à ses sujets de Guyenne, leur demandant pardon d'avoir

consenti à la saisie[42]. Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas

lui-même en Guyenne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe

eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,

pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il

avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien que les

Flamands, mécontents de leur comte, l'appelèrent à leur secours. Pour

soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La grasse

Flandre était la tentation naturelle de ces gouvernements voraces.

Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de France

sevraient de croisades et de guerres privées, la Flandre était leur

rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient prêts à faire un

joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices de Bruges, aux

fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.

[Note 42: _App._ 10.]

Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée

entre tous pour être mangée des uns ou des autres. Avant que

l'Angleterre fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre

était une Angleterre; mais de combien déjà inférieure et plus

incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants

sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux,

marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le

véhicule, la défense de son industrie.

Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais

une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et

de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de

race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine

entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers,

haine entre le souverain et le peuple[43]. Dans un pays où la femme

héritait et transférait la souveraineté, le souverain était souvent un

mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce peuple de

chair, apparaît dans la précoce indulgence de la coutume de Flandre

pour la femme et pour le bâtard[44]. La femme flamande amena ainsi par

mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien; puis un

voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des Français de

diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle (Capet),

Philippe-le-Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche encore.

Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

[Note 43: «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ illæ civitates (Bruges

et Gand) concordes inter se forent.» (Meyer.)]

[Note 44: _App._ 11.]

La Flandre se plaignait du comte français Gui Dampierre. Philippe

s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et

voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre

le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans

l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe

cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement qu'étant parrain de

la jeune fille, il ne pouvait lui laisser passer le détroit sans

l'embrasser[45]. Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop tôt.

Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et resta.

Le père et la fille furent retenus à la Tour du Louvre. Philippe

enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait la

Guyenne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La jeune

fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à garder

un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

[Note 45: Oudegherst.]

Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi.

L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre,

eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de

Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à

cent écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard,

Neuchâtel, ceux de Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les

évêques de Liège et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous

promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et

tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les

payait pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte

de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné.

Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables

étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles

dépenses. Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs, en

gardant leurs biens[46]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse

pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le

roi de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres,

s'avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les Italiens, les

Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient comme une variété

de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus sûrement encore tout ce

qui achetait et vendait, le roi essaya pour la première fois de ce

triste moyen si employé dans le quatorzième siècle, l'altération de la

monnaie. C'était un impôt facile et tacite, une banqueroute secrète au

moins dans les premiers moments. Mais bientôt tous en profitaient;

chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins

que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours à un

moyen plus direct, l'impôt universel de la maltôte[47].

[Note 46: Édouard, en 1289; Philippe, en 1290.]

[Note 47: Guillaume de Nangis.]

Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi

même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il

restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle

du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.

Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer

presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.

Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements on le vit

pleurer.

Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant quelqu'un

de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et évêques,

chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines nouveaux

dits mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. Tout ce

monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse de

la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et reluisant, au

milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers.

Les évêques allemands étaient des princes et levaient des armées.

L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de

l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.

Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an

que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque

la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on

apprit que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la

porte de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de

Séville six mille[48].

[Note 48: J'aurais peine à croire ce chiffre, s'il n'avait été affirmé

en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces

informations.--Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimés à

Madrid (San Salvador) avait deux millions de biens et un seul

religieux.]

La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis le treizième

siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la

différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques

se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François Ier le

Concordat.

Qui donc, au quatorzième siècle, du roi ou de l'Église, devait

désormais exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque

Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il

altéra les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou

banquiers du Saint-Siège, il frappait Rome directement ou

indirectement, il la ruinait, il lui coupait les vivres[49].

[Note 49: Édouard Ier s'y était pris plus rudement encore; sur le

refus du clergé de payer un impôt, il le mit en quelque sorte hors la

loi, lâchant les soldats contre les prêtres, et défendant aux juges de

recevoir les plaintes de ceux-ci. (Knygthon.)--Philippe-le-Bel, au

moins, y mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut mieux et est

plus agréable à Dieu et aux hommes que ce qui est exigé, nous

exhortons votre charité à nous donner cette aide de la double dîme ou

cinquième.»]

Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis

laïcos_, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout

laïque qui exigera subvention, prêt ou don sans l'autorisation du

Saint-Siège; et cela sans qu'aucun rang, aucun privilège puisse les

excepter. Il annulait ainsi un privilège important de nos rois, qui,

tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans

leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.

Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe

défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était

frapper Rome bien plus que l'Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que

la bulle en réponse: «Dans la douceur d'un ineffable amour

(_Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo_), l'Église, unie au Christ,

son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples,

spécialement le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse

régnât, comme mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de

l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans

l'épouse? Qui osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques,

contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il,

pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre

et en cendre?... Ô mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix

paternelle, etc.»

Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point

considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le

tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les

sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève

les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les

royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes

parts; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs

habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps,

que ce n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église

par de telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées

du Siège apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions

occupés de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à

l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de

tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis pas

seulement notre indignation, mais celle de l'Église elle-même...

«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce

Siège, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité

menaçait de nouveau ton royaume, non seulement le Saint-Siège

t'accorderait les subventions des prélats et des personnes

ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains

jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas

défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au Saint-Siège,

et qui lui a été si longtemps dévoué.... Nous exhortons donc Ta

Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les

médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis

salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à

ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve

notre bienveillance et celle du Saint-Siège, conserve une bonne

renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à

d'autres remèdes, à des remèdes inusités; lors même que la justice

nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions

qu'à regret et malgré nous[50].»

[Note 50: Dupuy, _Différ._]

Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire

impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos

rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;

mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il

avait appelé en Italie Charles-de-Valois, et, en attendant l'empire

latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne, capitaine

du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la marche d'Ancône. Il

obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit ce qu'il put

pour leur procurer le trône impérial et celui de Castille. En 1298,

pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il essaya

de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence provisoire,

il ajourna les restitutions que Philippe devait à l'Anglais.

La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà, apparaissait encore

comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre

la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre

Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert

d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion

sur ses forces réelles?

L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300 Boniface promit

rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant

trente jours les églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout

à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On

sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait

rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier

possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi

dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre

point de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des Âges[51]; mais ce

ne fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la mortalité

des empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme

invincible, et, au retour de chaque siècle, solennisait son éternité.

[Note 51: Voy. mon _Histoire romaine_.]

En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à

Rome[52]. On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y eut

plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent à

les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des abris

construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous la

voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la

chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.

[Note 52: Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de

Saint-Georges, neveu de Boniface: _De Jubilæo._]

Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore

voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes

de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la

veuve de deux antiquités.

Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne

lui en veux pas pour cette invention du Jubilé. Des milliers d'hommes

l'en ont, j'en suis sûr, remercié du coeur. C'était mettre une pierre

sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie, entre les

regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins

regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente,

souffler un peu à midi, _Nel mezzo cammin di nostra vita_.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 2 / 36 段