Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées

OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE

MOYEN ÂGE

ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

TOME TROISIÈME

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.

HISTOIRE

DE FRANCE

LIVRE V

CHAPITRE PREMIER

Vêpres siciliennes.

Le fils de saint Louis, Philippe-le-Hardi, revenant de cette triste

croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.

Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute

sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son

frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume

dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,

Albigeois, Quercy, Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte de

Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche

héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son fils.

Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance

regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout

puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef

véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le

frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette

époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,

Philippe III, n'en est qu'une dépendance.

Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il

s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de

Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait

lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin: «Que me manque-t-il?

demandait le tyran de Pise.--Rien que la colère de Dieu.»

On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère,

pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique

et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition

faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter

de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs

dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les

provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de

la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'écueil

tout ce que la mer lui jetait.

C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire et de

l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape en Italie, ne

souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV. Clément, pour

vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait de revenus, se

trouvait avoir livré, non seulement les Deux-Siciles, mais l'Italie

entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de Rome et

vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme, Modène,

Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté pour

seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne.

Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous»,

disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce

qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[1].

[Note 1: On n'épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et

qui mourut en prison dans la tour de Capoue.]

Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De

Syracuse il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il

avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune

Philippe, empereur sans empire.

Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la

maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux

et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient

échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi

l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur

eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X

essayait d'assoupir les factions que ses prédécesseurs avaient

nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les noms de

Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les

empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara l'ami

des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église grecque.

Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne, faisant du

moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre

et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les princes

électeurs contre ce nom d'empereur naguère si formidable. Ce pauvre

empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison

d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de France[2].

[Note 2: Schmidt.]

Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade

avec son nouvel empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté.

Nicolas III, Romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il

voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il

saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire

sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de

Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de

sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait

secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.

Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient

maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais

pour ce peuple artiste une telle entreprise était une oeuvre d'art où

il se complaisait, un drame sans fiction, une tragédie réelle. Ils y

cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,

une occasion solennelle, une grande fête, par exemple; le théâtre

était souvent un temple, le moment celui de l'Élévation[3].

[Note 3: Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour

assassiner les Médicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]

La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que

celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup

de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs

ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,

conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et

l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,

organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si

difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de

chasser l'étranger.

La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une

tête froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en

trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un médecin[4]. Ce médecin

était un seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de

l'île de Prochyta, et comme médecin il avait été l'ami, le confident

de Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces _libres penseurs_ du

treizième siècle, il fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait

chez eux par l'école de Salerne plutôt que par l'Église.

Vraisemblablement, cette école apprenait à ses adeptes quelque chose

de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans

ses vers léonins.

[Note 4: Procida était tellement distingué comme médecin, qu'un noble

napolitain demanda à Charles II d'aller trouver Procida en Sicile pour

se faire guérir d'une maladie.]

Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons

quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on

pouvait attendre d'eux contre la maison de France.

D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne

chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi

national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les

Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,

remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous

l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter

de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce

semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de

Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.

Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle

garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de

Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut

en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère,

étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation

chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc,

livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il

s'enfermait toujours avec ses juifs[5], pour faire de la fausse

monnaie[6], ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange romain le

droit gothique[7]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie était de se

faire empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se

donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des Goths, le

second fils d'Alphonse, Sanche-le-Brave, le Cid de ce temps-là[8].

Déshérité par son père, menacé à la fois par les Français et par les

Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir épousé sa parente,

Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de

France fit de grandes menaces, rassembla une grande armée, prit

l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il s'aperçut

qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.

[Note 5: Les rois d'Espagne les employaient de préférence aux

treizième et quatorzième siècles. Les Aragonais se plaignaient aussi à

la même époque des trésoriers et receveurs «que eran judios».

(Curita.)]

[Note 6: Ferreras.]

[Note 7: _App._ 1.]

[Note 8: C'est ce Sanche qui répondait aux menaces de Miramolin: «Je

tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.»

(Ferreras.)--Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption

d'impôt aux nobles et aux ordres militaires.]

C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, D.

Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le comte

de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de

Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,

gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais

il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait

au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire

épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier

rejeton de la maison de Souabe.

Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens,

avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le

portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien

soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les

invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant

tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou

autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en goûter[9]. Muntaner

oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient pas

renommés pour leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards d'Aragon,

de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.

[Note 9: _App._ 2.]

Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle

serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la

reine Constance. L'Aragonais le reçut bien, lui donna des terres et

des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils belliqueux

contre la maison de France; les forces étaient trop disproportionnées.

La haine de la chrétienté contre cette maison avait besoin d'augmenter

encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il laissa l'aventurier

agir, sans se compromettre. Pour éviter tout soupçon de connivence,

Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut. On ne sut ce qu'il

était devenu.

Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble

déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils

demandaient, mais vivaient de peu, et partout étaient bien reçus. Gens

d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement de

maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur

activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient

alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc

la sale robe des Mendiants, et s'en alla humblement et pieds nus

chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.

Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et

de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile,

au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes

de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd

bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce

malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de

préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à

Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements

précis. Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille hommes à

Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents bâtiments de

transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque Venise ne

craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères avec son

doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade allait se

renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que faire?

donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a pas

d'argent, mais qui a des armes.»

Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en

Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit

secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout

la signature du pape, avec lequel il était tout nouvellement

réconcilié. Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande

affaire. Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit

de rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de

Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils

de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des

bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de

France?»

Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et

détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à

avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et

fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et

tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il

redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de

l'Église. Cette fois le pape ne pouvait lui échapper. Il le gardait

avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les

malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de

leur roi, ils virent leur ennemi près de leur juge, le roi siégeant à

côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un moine,

furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.

La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette

île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des

Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs

pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles.

On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il

n'y eût eu encore que l'antipathie nationale et l'insolence de la

conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de

peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai

d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la

finance dans le monde de l'_Odyssée_ et de l'_Énéide_. Ce peuple de

laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque

chose de l'indépendance antique. Il avait eu jusque-là des solitudes

dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc

explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade

le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau

sous le châtaignier de la montagne ou poursuit, enregistre le chevrier

errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.

Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt de

barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se précipite la

torrentueuse éloquence de Barthélemi de Néocastro: «Que dire de leurs

inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de l'absurde

interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du produit des

troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les lourdes

chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours bonne, la

moisson abondante... Il frappait tout à coup une monnaie d'argent

pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente...

Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous avions reçu

l'Anti-Christ[10].»

[Note 10: _App._ 3.]

«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de

l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait

produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur

universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.

On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le

vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en

cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims pour

avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de

frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les

rues; et de porte en porte il fallait livrer l'argent[11]...»

[Note 11: Nic. Specialis.]

Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est toujours la

vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger.

Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les

Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis,

toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont décidées

toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes et Syracuse, la

Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin les Guerres serviles.

Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont été combattues en

vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis

viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la

Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se

retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie

incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si lourdement une

double fatalité d'histoire et de climat.

Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation

par laquelle Falcando commence son histoire[12]: «Je voulais, mon ami,

maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je

voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices

du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux

orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en

vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et le

concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le mien. Je ne puis

voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne nourrice, la

Sicile...--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur! Je cherche

en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le désordre

d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas seconder

l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins, s'accordaient pour

élire un roi!...--Qu'à l'orient de l'île, nos brigands siciliens

combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves, à la

bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais

l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre belle

Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût souillée de

l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens, qui n'aiment

que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et noble, songes-tu

donc à te défendre, à repousser l'étranger du détroit? Malheur à toi,

Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as pu satisfaire et fléchir

la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés de l'Etna, tremblement

de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,

Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette éloquence dont tu te

pares, emploie-la à relever le courage des tiens. Que te sert de

t'être affranchie des Denys?... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...

J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile! Comment te

passer sous silence, et comment te louer dignement!...» Mais dès que

Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à autre chose, il

oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà qui décrit

insatiablement la voluptueuse cité, ses palais fantastiques, son port,

ses merveilleux jardins, soyeux mûriers, orangers, citronniers, cannes

à sucre. Le voilà perdu dans les fruits et les fleurs. La nature

l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je crois entendre dans sa prose

l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle et mélancolique de l'idylle

grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes bras, et

regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords de la

mer de Sicile[13].»

[Note 12: _App._ 4.]

[Note 13: Théocrite.]

C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est

déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur

est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous

l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans

ces contrées. Le carême finit, l'abstinence aussi; la sensualité

s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part,

les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur

perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de

vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.

Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la

coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle

colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand

rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi

avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était

l'usage dans ces jours-là. Peut-être avait-il remarqué l'affluence des

nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les réunir à Palerme;

mais il fallait l'occasion. Un Français la donna mieux que Procida

n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une belle fille de la

noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient à l'église. Il

fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il prétend que la

fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa robe. Elle

s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son épée. Un

cri s'élève: «À mort, à mort les Français![14]» Partout on les égorge.

Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées d'avance[15].

Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien (_ceci_,

_ciceri_), était tué à l'instant[16]. On éventra des femmes

siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.

[Note 14: «Moriantur Galli.» (Bartolomeo.)]

[Note 15: _App._ 5.]

[Note 16: Simple tradition.]

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par

l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé

inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut

dans le peuple une capricieuse magnanimité[17]. À Palerme même, le

vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non tué; on

voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les habitants

épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le laissèrent

aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des vengeances de

Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et découragé, telle est

la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme envoyèrent au pape

deux religieux pour demander grâce. Ces députés n'osèrent dire autre

chose que ces paroles des litanies: _Agnus Dei, qui tollis peccata

mundi, miserere nobis._ Et ils répétèrent ces mots trois fois. Le pape

répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:

_Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam._ Messine ne réussit pas mieux

auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à ses envoyés qu'ils étaient

tous des traîtres à l'Église et à la couronne, et leur conseilla de se

bien défendre, comme ils pourraient[18].

[Note 17: Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne

massacra pas les Francs. De là le dicton sicilien: «Quod Siculis

placuit, sola Sperlinga negavit.»]

[Note 18: _App._ 6.]

Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut

préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et

enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois

jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta

une petite chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes de

Messine de les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui veut

gâter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»

Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé

s'était tenu d'abord en observation, laissant les risques aux

Siciliens. Ceux-ci s'étaient irrévocablement compris par le massacre;

mais comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi, c'est ce que

D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une

armée, et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet armement

avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le premier en

prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper, il lui

emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles d'Anjou[19]. Ses

barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachetés qu'il leur avait

donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[20]. Ce ne fut

qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reçu deux députations

des Siciliens, qu'il se décida et passa dans l'île[21].

[Note 19: Villani.]

[Note 20: Muntaner.]

[Note 21: _App._ 7.]

L'Aragonais envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou, mais il

ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi. En

bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il expédia au

secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares, lestes

et sobres piétons qui firent en trois jours les six journées qu'il y a

de Palerme à Messine[22]. La flotte catalane, sous le Calabrois Roger

de Loria, était un secours plus efficace. Elle devait occuper le

détroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le retour. Le roi de

Naples se défiait avec raison de ses forces de mer. Il repassa le

détroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses tentes ni ses

provisions. Au matin, les Messinois émerveillés ne virent plus

d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le camp.

[Note 22: «Ce que les autres ne pouvaient supporter était pour eux

comme régal et passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage,

et comme ils étaient très noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens

étaient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour

défenseurs...» (Curita.)]

Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux

galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,

il y en avait dix de Pise qui s'enfuirent les premières, quinze de

Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient

vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent,

étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se

jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,

y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se

trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.

«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens

de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'écrièrent: «Ah!

Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la flotte du roi Charles

qui, après s'être emparée des galères du roi d'Aragon, revient sur

nous.»

«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour,

soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la

cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?--Seigneur, c'est la

flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable et qui s'est

emparée de nos galères.»

«Le roi demanda un cheval et sortit du palais, suivi à peine de dix

personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand

nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les

encouragea en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont nos

galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces mots en

courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient: «Dieu

veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les

hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et

l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le

roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le

vent des montagnes, réfléchit un moment et dit à part soi: «Dieu, qui

m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux

peuple; grâces lui en soient rendues!»

«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des

armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers

le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes

déployées, à la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui étaient là avec

le roi furent transportés de joie, en apercevant ce vaisseau avec sa

bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau prit terre,

En Cortada débarqua et dit au roi: «Seigneur, voilà vos galères; elles

vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera est prise, brûlée et

détruite, et il a péri plus de deux cents chevaliers français.» À ces

mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla. Tout le monde suivit

son exemple. Ils commencèrent à entonner tous ensemble le _Salve

regina_. Ils louèrent Dieu, et lui rendirent grâces de cette victoire,

car ils ne la rapportaient point à eux, mais à Dieu seul. Enfin, le

roi répondit à En Cortada: «Soyez le bienvenu!» Il lui dit ensuite de

retourner sur ses pas, et de dire à tous ceux qui se trouvaient devant

la douane de s'approcher en louant Dieu; il obéit, et les vingt-deux

galères entrèrent les premières, traînant après elles chacune plus de

quinze galères, barques ou bâtiments; ainsi elles firent leur entrée à

Messine, pavoisées, l'étendard déployé, et traînant sur la mer les

enseignes ennemies. Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On

eût dit que le ciel et la terre étaient confondus; et au milieu de

tous ces cris, on entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte

Marie et de toute la cour céleste... Quand on fut à la douane, devant

le palais du roi, on poussa des cris de joie; et les gens de mer et

les gens de terre y répondirent, mais d'une telle force, vous pouvez

m'en croire, qu'on les entendait de la Calabre[23].»

[Note 23: Muntaner.]

Charles d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il vit

incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits naguère

pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le

sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il avait

déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez offert

à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, qu'il

vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et

doucement[24].»

[Note 24: «... Piacciati, che'l mio calare sia _a petit passi_.»

(Villani.)]

Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles

d'Anjou, déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de

décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris

part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une

proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du

temps[25]. Les deux rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15

mai 1283, et à combattre dans cette ville, sous la protection du roi

d'Angleterre. À l'époque indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de

nuit, et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les

routes, tous les pors des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à

Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un

notaire que le roi de France étant près de Bordeaux avec ses troupes,

il n'y avait pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire écrivait,

le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans

s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.

[Note 25: _App._ 8.]

Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence.

Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui

avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq galères

parader devant le port de Naples, et braver Charles-le-Boiteux, le fils

de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers ne tinrent pas à

un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq galères qu'ils avaient

dans le port. Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles

d'Anjou arriva le lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on

lui apprit la captivité de son fils[26]. Il se donna la consolation de

faire pendre cent cinquante Napolitains.

[Note 26: «Lo re Carlo... disse con irato animo: _Or fostil mort,

porse qu'il a fali nostre mandement._» (Villani.)]

Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son

activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du

pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux

préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui

échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété

et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage qu'il n'avait fait

la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église. (7

janvier 1285.)

Cependant le pape, tout Français de naissance et de coeur, avait

déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les

indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année

suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles-de-Valois, second fils

de Philippe-le-Hardi, et frère de Philippe-le-Bel. Ce fut en effet une

vraie croisade. La France n'avait point guerroyé depuis longtemps.

Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et beaucoup de nobles

dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût jamais sortie de France

depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la portent à vingt mille

chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes de Gênes, de

Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne devaient suivre les rivages

de Catalogne, et seconder les troupes de terre. Tout promettait un

succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de son allié, le roi de

Castille, et de son frère même, le roi de Majorque. Ses sujets

venaient de former une hermandad contre lui. Il se trouva réduit à

quelques Almogavares, avec lesquels il occupait les positions

inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi. Elna fit quelque

résistance, et tout y fut cruellement massacré. Girone résista

davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de la prendre, s'y

obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le climat commença à

faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres se mirent dans

l'armée. Le découragement augmenta par la défaite de l'armée navale;

l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça sur les prisonniers

d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la retraite, mais tout le

monde était malade; les soldats se croyaient poursuivis par les

saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous les passages étaient

occupés. Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre

à vue d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses

chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée

de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan,

mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en

Espagne.

Le nouveau roi, Philippe-le-Bel, trouva moyen d'armer le roi de

Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint

sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de

la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit

même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,

fils de Charles-le-Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père

l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi Frédéric

devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants l'ont gardée

pendant plus d'un siècle.

Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée

entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il y eut quelque

réparation pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui régnant (le

fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur qui mourut vers l'an

1300, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de Conradin et

de ceux qui périrent avec lui[27].»

[Note 27: Ricobald. Ferrar.]

CHAPITRE II

Philippe-le-Bel.--Boniface VIII (1285-1304).

«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté

de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...

«J'eus nom Hugues-Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui

depuis peu règnent en France.

«J'étais fils d'un boucher de Paris[28]; mais quand les anciens rois

manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir les

rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve

retomba à mon fils[29]. De lui sort cette race où les morts font

reliques[30].

[Note 28: Cette tradition populaire n'est confirmée par aucun texte

bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui

suivent.]

[Note 29: On sait qu'Hugues-Capet ne voulut jamais porter la couronne.

Robert est le premier des Capétiens qui la porta.]

[Note 30: Allusion à la canonisation récente de saint Louis.]

«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu

valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal.

«Mais dès lors ils poussèrent par force et par mensonge, et puis par

pénitence ils prirent Normandie et Gascogne.

«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge

Conradin.--Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.

«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf

la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au

ventre[31].

[Note 31: Il s'agit de Charles-de-Valois.]

«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille; le

corsaire du moins ne vend que l'étranger.

«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer

dans Anagni, le fleurdelisé!.... Je vois le Christ captif en son

vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé

de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre des brigands[32].»

[Note 32: Dante, _Purgat_.]

Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de

calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid

jeune monde qui lui succède. Celui-ci commence vers 1300; il s'ouvre

par la France, par l'odieuse figure de Philippe-le-Bel.

Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et

Philippe-le-Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une

consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république

qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais

ce pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main

périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du faux

monnayeur.

La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid. S'il est plus

légitime que celui qu'il remplace, quel oeil, fût-ce celui de Dante,

pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les rides du vieux

droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il naît avocat,

usurier; il naît gascon, lombard et juif.

Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son

premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité

d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va

attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et

féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé

de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du

droit romain et canonique.

Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église

même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en

conscience de corriger sa mère.

* * * * *

Le premier acte du petit-fils de saint Louis avait été d'exclure les

prêtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout

tribunal, non seulement au parlement du roi et dans ses domaines, mais

dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil du

seigneur roi que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques,

abbés, chapitres, collèges, gentilshommes (_milites_), et en général,

tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des

laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils

n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils

manquent (_delinquant_) en quelque chose, leurs supérieurs puissent

sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils

en soient éloignés.--Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après

le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,

et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs

laïques. Enregistré ce jour, au parlement de la Toussaint, l'an du

Seigneur 1287.»

Philippe-le-Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première

séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux,

c'est la fondation de l'ordre civil.

Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de

forcer le parlement et d'y reprendre leurs sièges. En 1289, le roi

défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer

nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres

(présidents)[33].»

[Note 33: D. Vaissette.]

Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps s'organisa

(1291), par la division du travail, par la répartition des fonctions

diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les expédier, les

autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de séance furent

fixés, les récusations déterminées, ainsi que les fonctions des

officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation

judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les appels du

Languedoc furent désormais portés à Paris[34]; les grandes affaires

devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre passionnée,

qui portait la trace de tant de révolutions.

[Note 34: Ordonnances.]

Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux.

En 1288, le roi défend qu'aucun juif soit arrêté à la réquisition d'un

prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du motif

de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat qui

l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle gémissait le

Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce

soit sur la seule demande des inquisiteurs[35]. Sans doute, ces

concessions étaient intéressées. Le juif était chose du roi;

l'hérétique son sujet, son _taillable_, n'eût pu être rançonné par

lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du

motif. L'ordonnance paraît honorable à celui qui la signa. On y

entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité

religieuses.

[Note 35: _App._ 9.]

La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il

limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu,

eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.

Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine,

était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porta à trois,

quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur

ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État

perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita

désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en

partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame

et les saints.

Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle

est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui

doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale.

Saint Louis dit expressément dans ses _Établissements_ (liv. II, c.

XXVII): Se aucun se plaint en la court le roy de son saignieur de dete

que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il

li ait fetes, li sires m'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre

juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en

Code: «Ne quis in sua causa judicet», en la loi unique qui commence

_Generali_, el rouge, et el noir, etc. Les _Établissements_ de saint

Louis étaient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la

_Coutume de Beauvoisis_, dans un livre fait pour les domaines d'un

fils de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison de

Bourbon, écrit sous Philippe-le-Bel que le roi a droit de faire des

établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le

royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il

présente cette opinion scandaleuse et paradoxale[36].

[Note 36: Beaumanoir.]

Philippe-le-Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens

féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les non

nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble ne pouvant

s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief, il

fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en

degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des

seigneurs médiats dont le consentement était requis.

* * * * *

La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait

quels furent les conseillers des rois aux treizième et quatorzième

siècles, quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.

Le chambellan, le conseiller de Philippe-le-Hardi, fut le barbier ou

chirurgien de saint Louis, le Tourangeau Pierre La Brosse. Son frère,

évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse

avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un

fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le

comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de

plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida le

roi à interroger une _béguine_, ou mystique de Flandre. Le parti des

seigneurs opposa à la _béguine_ les dominicains, généralement ennemis

des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette où l'on vit

ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son procès fut

instruit secrètement. On ne manqua pas de le trouver coupable. Les

chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une foule de

seigneurs, voulurent assister à son exécution.

En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines,

l'auteur du _Conseil à mon ami_, livre en grande partie traduit des

lois romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an

1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.

En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre

l'abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, puis un autre, et toujours favorable

au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,

nous le trouvons nommé après le chancelier de France[37]. Il

s'intitule chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas

grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre

de chevaliers ès lois.

[Note 37: Dupuy, _Différend de Boniface VIII_.]

Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,

l'auteur de ce grand livre des _Coutumes de Vermandois_, ait été de

bien grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne,

et non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais au

quatorzième siècle, mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa

filiation plus haut que le quinzième.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10) · 第 1 / 36 段