Il m'est venu en tête à ce propos ces jours derniers la comparaison

suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en décrivant ou on

représentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le

_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois

davantage... Wagner est un des fondateurs de l'école du gémissement, de

là vient la force et la pénétration de ses effets. Cette comparaison

cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que

je veux dire.

La reine est encore à Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y

sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le

20 juillet sans faute.

Mon rhume de cerveau est plus éternuant que jamais; il paraît que je

n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps à

attendre. Mille choses à tout le monde. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

LXI

Spasskoïé, 5 juillet/23 juin 1868.

_Theureste, beste Freundin_,

Vous voilà donc seule à Bade au moment où je vous écris. Ce serait le

moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai

essayé de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui

ne me quitte pas depuis dix jours m'a complètement abruti. Il faisait

jusqu'ici un temps horriblement désagréable, froid, aigre, humide: on

dirait que le bon Dieu a chargé quelque vieille fille bien acariâtre de

présider à la température. Oh! mon Dieu, quelle différence entre Bade et

cela!!

Le flot de gens qui me considèrent comme une vache à lait monte chaque

jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,

d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il

y a une limite à tout. Je me défends à l'aide de mon brave Kichinsky,

l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.

Nous avons aujourd'hui la première belle journée, et j'ai passé des

heures entières dehors, à cuire mon misérable rhume au soleil. Je crois

que cela m'a réussi jusqu'à un certain point. Assis sur un banc (comme

dans la première lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai dû penser à

Viardot; inondée par la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums,

de beauté, de tranquillité apparente, la terre autour de moi offrait un

vrai champ de carnage: tout s'entre-dévorait avec frénésie, avec rage.

J'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi

entraînait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgré

une résistance désespérée. A peine avais-je délivré la petite,

qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même

férocité; cette fois-ci je laissai faire. Détruire ou être détruit; il

n'y a pas de milieu: détruisons!

Il faisait admirablement beau, malgré cela; et si vous venez un jour à

Spasskoïé, je vous mènerai à ce banc. Deux magnifiques pins d'une espèce

rare, poussent, collés l'un à l'autre (ils sont déjà très grands, ils

m'ont fait penser à Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie

pelouse; au delà, à travers les branches pendantes des bouleaux se

montre l'étang, le grand étang ou plutôt le lac de Spasskoïé... Vous

verrez, c'est très joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque

plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des

tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et

de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mêler de loin le

chant des cailles dans les blés... Vous verrez, c'est très joli. Il faut

venir en masse.

Lundi.

Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence déjà à faire les

préparatifs du départ, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus

en plus nombreux des pétitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!

D'où sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces êtres

décrépits et que la faim rend tout hérissés? Quelle profonde misère

partout! La _sainte_ Russie est loin d'être la Russie florissante; du

reste, un saint n'est pas tenu à l'être.

Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrivée, je puis donc

dire au revoir. Mille choses à tout le monde.

Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

LXII

Cologne, hôtel du Dôme, 18/6 février 1871,

minuit.

_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chère amie.

Tout a marché comme sur des roulettes, la mer était divine! J'ai trouvé

Cologne et l'hôtel épouvantablement pleins de monde; dans ce moment on

chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous

connaissez. Le garçon vient de me dire que _des masses_ de soldats

arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille

seulement à Cologne et plus de cent mille d'ici à Mayence. On croit ici

que les Français n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se

prépare à les écraser définitivement. D'où sort cette tourbe

innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des

paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le

sang des Français qu'ils s'apprêtent à verser leur colorait les joues

d'avance... C'est effrayant à voir, je vous assure. Un Allemand avec

lequel je voyageais m'a dit: «_Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber

wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen

gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_» Il paraît que Bismarck a

fixé le jour du _24_ février comme fin de l'armistice, pour pouvoir

entrer précisément ce _jour-là_ à Paris... Cela lui ressemble.

* * * * *

Je pars d'ici demain à 9 heures et j'arrive le soir à 8 heures et demie

à Bade; naturellement je vous écrirai aussitôt.

Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pensé à vous et à toute la

chère maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez déjà

être rentrée de votre soirée; je suis sûr que vous avez très bien

chanté. Vous avez reçu mon télégramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais

me coucher. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

LXIII

Saint-Pétersbourg, dimanche 26/14 février 1871,

minuit et demi.

Ma chère madame Viardot,

Je viens d'une soirée chez Mme Séroff[131], où Louise[132] a chanté

des choses de Schumann, le _Doppelgänger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui

m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre élève Mlle

Lavrofska[133], dont la voix est très belle et qui chante avec goût et

mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix

jeune et mordante. Le reste est détestable. Mlle Levitski a la voix

déjà complètement abîmée. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a semblé

fort beau, original et poétique. L'orchestre, les choeurs, de beaux

moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans

discernement et même brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour

la voix.

Dans le courant de la journée j'ai fait la connaissance d'un jeune

sculpteur russe de Wilna, doué d'un talent hors ligne. Il a fait une

statue d'Ivan le Terrible, assis, négligemment vêtu, une Bible sur les

genoux, plongé dans une rêverie terrible et sinistre. Je trouve cette

statue tout bonnement un chef-d'oeuvre de compréhension historique,

psychologique, et d'une magnifique exécution. Et cela a été fait par un

petit jeune homme, pauvre comme un rat d'église, maladif, n'ayant

commencé à travailler et à apprendre à lire et à écrire qu'à vingt-deux

ans; il avait été jusque-là un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y

a certainement du génie dans ce pauvre garçon malingre. On l'envoie en

Italie pour sa santé. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui

restera[135].

J'ai dîné tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.

A demain!

Lundi 27 février, minuit.

Je reviens du club d'échecs, où j'ai lu les télégrammes officiels...

Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!

Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pensé à

vous et à ce que vous avez dû ressentir... C'est enfin la paix, mais

quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,

mais ce n'est qu'une amertume de plus...

Au revoir, chère amie; portez-vous bien, écrivez-moi.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.

LXIV

Saint-Pétersbourg, 19 février/3 mars 1871.

Ma chère madame Viardot,

Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dîné

chez M. P..., une espèce de fin merle pétersbourgeois, qui, ayant épousé

la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu énormément

riche, habite un palais, donne des dîners raffinés, etc. J'y ai trouvé

Frédro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus

aussi jolie qu'elle l'était naguère, mais qui pose toujours. Frédro a

naturellement beaucoup parlé de vous, de Weimar, de Wagner; quant à moi,

j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu

beaucoup de succès dans le public.

Je suis rentré à la maison et j'ai écrit un article sur ce petit

sculpteur de génie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et

faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin

exécutée, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce

matin, l'article a paru.

Aujourd'hui étant le jour anniversaire de l'émancipation des paysans,

j'ai reçu une invitation au dîner annuel par le comité ayant pris part

aux travaux qui ont fait aboutir cette grande réforme. J'ai été le seul

invité en dehors des membres du comité, ce qui est un très grand honneur

pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne

se sont pas contentés de cela; ils ont bu à ma santé! J'aurais peut-être

dû m'y attendre et préparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pensée,

j'ai balbutié, avec mon éloquence ordinaire, quelques paroles

inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'étais ému, car je l'étais

en effet, et voilà[137].

Beaucoup de personnes viennent me voir; il est évident que si certaines

personnes me tiennent pour mort et s'étonnent que je ne me fasse pas

enterrer, d'autres ont conservé de l'amitié pour moi, _sempre bene!_

Ici on est très content que la paix ait été faite; on plaint beaucoup

la France, et on s'attend à ce qu'elle montre de l'élasticité et de

l'énergie dans sa régénération; on accepte parfaitement la République

(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).

Mon intendant m'annonce l'assemblée générale des aspirants à prendre mon

bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me

fait l'effet d'une volée de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,

attendent leur proie. Je tâcherai de laisser le moins de _viande_

possible, comme dirait Müller.

A demain. Je suis pas mal fatigué, je me porte bien, mais je dors mal

dans ce diable de Pétersbourg, dans ces chambres où il fait si chaud.

Mille et mille amitiés à tous. Je vous baise les mains avec la tendresse

la plus tendre.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.

LXV

Saint-Pétersbourg,

lundi 22 février/6 mars 1871.

Chère madame Viardot,

Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de

recevoir votre lettre du 25, avec tous les détails sur les deux concerts

du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je

regrette de n'y pas avoir assisté! Maintenant la mauvaise époque est

passée, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis très heureux

et je vous félicite de tout mon coeur.

Passons maintenant à mes faits et gestes depuis vendredi soir.

Ce jour-là, après vous avoir écrit ma lettre, je suis allé à un raout

chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies

figures, des conversations peu intéressantes. Samedi matin, visites et

courses. A 4 heures, je reçois l'invitation d'aller chez la

grande-duchesse Hélène; elle me fait attendre jusqu'à 5 heures un quart;

conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dîner littéraire

chez mon éditeur. Il me comble de civilités; puis je vais à une réunion

du comité pédagogique, où une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille

d'un professeur de mes amis, M. K...) défend une thèse d'histoire avec

une science, un aplomb et une éloquence rares, devant deux cents

personnes. Voilà certes du nouveau, et pas l'ombre de pédantisme, une

naïveté d'enfant, une si grande absence de préoccupation personnelle,

que cela ôte toute timidité. C'est phénoménal! On l'a applaudie à tout

rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des

institutrices.

Hier matin, séance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un

autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demandé qu'une, et

qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis

arrivé à l'âge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait à

l'huile, et voilà qu'on en fait deux à la fois. Puis concert de

Rubinstein à l'assemblée de la noblesse; un monde fou; il joue comme

toujours; immenses applaudissements. Auer y a joué aussi, mais j'avoue

que j'ai surtout admiré ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau

pour orchestre intitulé _Don Quichotte_ est assez bien; seulement

l'élément comique, le Sancho Pança, manque complètement. Il a introduit

des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je

crois me rappeler qu'il vous les avait demandés ainsi. Puis, dîner

tranquille et patriarcal chez Annenkoff, réception de votre bonne et

chère lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne

heure, et voilà!

Je commence à me lasser de Pétersbourg. J'ai dû y rester pour prendre un

peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les

affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de

l'argent. Borisoff[139] m'attend à Moscou, et nous partirons

probablement ensemble pour la campagne.

J'ai dû promettre de faire une lecture publique, très courte, samedi

prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je

file.

Nous sommes en plein dégel. La neige a disparu, ou plutôt elle est

devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est très

laid au soleil.

A demain chère amie...

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.

LXVI

Saint-Pétersbourg, hôtel Demouth,

8 mars/21 février 1871.

Chère madame Viardot,

Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le

postillon est venu à ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous,

l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est

superflu!

Vous avez chanté hier à Liverpool et vous chanterez demain à

Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensité de ma pensée, mais

je n'ai plus peur pour vous; je suis persuadé que maintenant cela ira

comme sur des roulettes.

Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Règle

générale, ma journée commence de très bonne heure par un envahissement

de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent

m'exploiter d'une façon ou d'une autre, ou qui ont affaire à moi. Ce

matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a

soutiré cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il

n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'étais peintre je

lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite

viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues

sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe

d'une voiture, présentent des difficultés de locomotion considérables;

puis arrive le moment du dîner.

Hier j'ai dîné chez la vieille comtesse Protassoff, une dame très

affable et «bon enfant», où j'ai trouvé cinq ou six personnes assez

agréables; tout le monde est enragé contre les Allemands, mais à quoi

cela a-t-il servi? Le soir je suis allé chez un M. J..., le frère de

celui que vous avez vu à Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est

encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tête--et encore

plus ennuyeux! J'y ai trouvé plusieurs adeptes de la nouvelle école

musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff

qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal

joué quelques fragments d'une fantaisie à orchestre de Rymsky-Korsakoff

(vous vous rappelez, on vous a envoyé quelques jolies romances de lui);

cette fantaisie sur un sujet de légende russe, assez bizarre, m'a semblé

en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez

mal joué des réminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est

pour ces messieurs l'Absolu et l'Idéal. Je crois, après tout, que c'est

un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._

Ce, matin j'ai été plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernière

séance chez M. Gay. J'en dois une encore à M. Makovsky. Le portrait de

M. Gay est d'une ressemblance frappante à ce que disent tous les amis et

à ce que je crois moi-même. Puis j'ai fait des visites _littéraires_,

c'est-à-dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.

Puis j'ai dîné tout seul, pour la première fois depuis mon arrivée ici,

dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et

je suis allé chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oublié! j'ai fait une

assez longue visite à l'_Hermitage_[140] où j'ai admiré de nouveau les

chefs-d'oeuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les

Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une

merveilleuse petite Vierge de Léonard (dans la galerie Litta), des vases

admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis

(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une

des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et

d'une conservation étonnante. J'aurais bien désiré que Viardot eût vu ce

sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voilà!

Et maintenant, à demain. Mille embrassades à tout le monde.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.

LXVII

Saint-Pétersbourg, vendredi 10 mars 1871.

Chère et bien-aimée madame Viardot,

Je vous avais dit que ma lecture de demain était tombée à l'eau.

Malheureusement ce n'était qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre

Mlle Lovato, chantant: «Ce n'est pas dans le nez que ça me

chatouille», et une autre demoiselle de la même force; c'est tout à fait

café chantant; mais le but m'étant très sympathique (c'est pour les

blessés français, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le

sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit

rayonner à côté «d'huîtres fraîches», etc.

J'ai pensé à votre arrivée à Brighton et me suis senti très flatté d'une

pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort

peu de monde, car le public ici est trop bourré de concerts, tableaux

vivants, etc. Demain, je vous dirai le résultat.

Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Séance pour _les_

portraits (ils sont achevés maintenant, Dieu merci!), séance pour des

photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),

visites littéraires, pour affaires, visites reçues et rendues; c'est un

brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers

la tranquille Moscou et vers Spasskoïé, plus tranquille encore. Tout

cela est nécessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_,

comme dit Thérésa.

J'ai dîné hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littérateurs, et la

conversation a été vive et animée. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de

vin! J'ai dû passer ensuite la soirée chez une femme bien ennuyeuse, que

vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si

grosses joues, et elle a été digne de sa réputation. Aujourd'hui, dîner

chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes

intentions envers la littérature; il est en train de fonder une vaste

entreprise lexico-encyclopédique; il est très riche, et il faut

encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De là, je suis

allé dans un autre salon, politico-littéraire aussi, mais d'une couleur

un peu plus tranchée, de façon que je me rends compte des différentes

nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara

patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.

Samedi soir.

Eh bien, ma chère et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais ça

a été autre chose que je n'avais cru. Un peu café chantant, en effet, de

la musique exécrable, mais un public énorme, bouillant de jeunesse:

apothéose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de

_Souvenirs d'un séjour parmi les Garibaldiens_, déclamation par une

grosse dinde, à la voix fêlée, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui,

comme vous vous le rappelez peut-être, se terminent par _la

Marseillaise_; alors explosion de bravos frénétiques, cris de: «Vive la

France!» tempête, en un mot, qui a duré dix minutes. Un acteur français

a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice française a

déclamé _les Pigeons de la République_, et ce mot a fait courir le

frisson habituel.

Quant à moi, je dois avouer que jamais je n'ai été l'objet de

pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais

que cela vous fera plaisir, et j'ai pensé à vous pendant tout le temps

que je me tenais là, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,

en présence de cette foule qui hurlait... Ça me faisait l'effet d'une

grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses

épaules nues. J'ai lu le fragment des _Mémoires d'un chasseur_ intitulé

_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'étaient détendus

pendant tout ce tapage, et j'étais calme, puis le public était si

bienveillant!

Vous voilà revenue de Liverpool; peut-être aurais-je quelque nouvelle de

vous demain.

En attendant, mille amitiés. Je vous baise les mains.

IV. TOURGUENEFF.

Saint-Pétersbourg, samedi 11 mars 1871.

Je continue ma lettre, chère madame Viardot.

Après dîner je suis allé au concert de la Société russe. Symphonie nº 3

de Beethoven, assez brutalement jouée, et puis... vous allez vous

étonner... et en même temps vous rendrez justice à ma bonne foi: on a

donné l'ouverture des _Maîtres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait

le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la

puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et

l'entr'acte a été redemandé.

Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a

entraîné du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoïloff, où je

devais rencontrer Rubinstein. Il y était en effet. Il a pris les

Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut

toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tête de fonder

une société, un «Orpheum» ou «Verein», où se réunirait toute

l'intelligence artistico-littéraire de Pétersbourg. Cette idée a été

longuement débattue, et on a fini par décider qu'on ferait une soirée

d'épreuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-là, parce que je pars

vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai

dû signer la circulaire littéraire. Il ne sortira naturellement rien de

tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la

Russie; mais enfin, cela a amusé Rubinstein, et il est entier en diable

et têtu comme un mulet. J'ai rencontré sa femme: elle a très bonne mine;

il paraît que son garçon continue à être splendide.

J'ai l'idée de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es

ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-là, comme étant de

beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de

neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.

Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va

bien...

J'ai dîné paisiblement chez mon vieux Annenkoff; après dîner, j'ai eu

une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et

peut-être pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,

que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.

Le tourbillon de Pétersbourg, où je suis tombé et d'où je compte me

retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon

retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai

heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!

J'ai reçu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel

il aurait assisté, et d'un autre où il comptait retourner. Il semble

vous avoir pris en affection.

A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitiés à tous.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

Lettres à Madame Viardot · 第 11 / 12 段