commissions pleuvent de tous côtés, les compagnies surgissent partout.
On pourra aller de Moscou à Mtsensk dès le mois de septembre (pas
maintenant, hélas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
chez moi sans même toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_
m'attendent gueule béante. Si ces affreux précipices étaient tout droits
encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
éprouver à s'y méprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
que l'on reçoit sur le sommet de la tête et sur les flancs, les reins,
etc. Je n'oublierai pas de sitôt les charmantes quatre verstes qui
séparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
encore de pied ferme, ces scélérates de verstes! Enfin! enfin!
patience!!
Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous à Bade. Je répondrai à
Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espère
qu'il est enfin parvenu à abattre des bécasses. Le temps continue ici à
être à la diable; les épreuves vont ferme.
Mille millions de bonnes choses à tout le monde; j'embrasse vos chères
mains.
IV. TOURGUENEFF.
LIII
Moscou, 19/31 mars 1867.
Chère et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien à
propos. J'étais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
bouffée comme celle-ci.
Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.
J'ai reçu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
traite d'assassin pour n'être pas venu à Spasskoïé, comme si cette
grippe, qui m'a saisi au passage, n'eût été qu'une invention de ma part!
Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spasskoïé
derrière moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
fonte des neiges s'établit, on ne pourra plus aller bientôt ici sur
patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
toux qui ne me lâche pas encore! D'un autre côté, me voici embarqué dans
la publication de mon roman; cela va me retenir à Moscou pendant une
semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion à
Spasskoïé devant moi, rien ne s'opposerait à ce que je fusse à Bade dans
quinze jours! C'est là seulement que je serai guéri.
19 mars/1er avril.
J'ai passé une partie de la nuit à écrire deux longues lettres à mon
oncle et à mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
exhortations inutiles à des pois chiches qui rebondissent, lancés contre
une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
mes pois chiches vont me sauter au nez.
Je me suis traîné hier matin à un concert de musique de chambre avec
Laub, Cossmann (qui par parenthèse me dit de le mettre à vos pieds), et
M. Rubinstein[111]. On a joué un délicieux quatuor de Mozart, en _si
bémol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un
peu trop uniformément doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
son frère, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a
semblé faible et vide après les deux autres. C'est de la littérature
musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux
Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des poètes _von gottes
gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a été
très chaud. Serge Wolkoff s'est approché de moi et m'a demandé de vos
nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
comme la vie s'en va vite, vite, vite.
J'ai dû faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai débuté et fini par
une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il
m'a réitéré la promesse de me faire délivrer les dernières épreuves
vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou dès dimanche. Que ferai-je la
semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
vous le saurez d'avance.
Merci, mille fois merci pour vos chères lettres: elles me sont bien
nécessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
mille amitiés à Viardot, à Louise, à tout le monde: et je fais comme
Cossmann, je me mets à vos pieds.
Portez-vous bien et au revoir.
IV. TOURGUENEFF.
LIV
Moscou, 4 avril/23 mars 1867.
_O theuerste Freundin_, que vous êtes donc bonne de m'écrire si souvent!
Depuis que je suis ici, je ne puis me défendre d'une impression étrange:
il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonné en effet par
le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
impraticables, et puis ma jambe, qui me permet à peine de me traîner
dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
ne me lâche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de
liberté! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai été jusqu'à présent.
Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
ce qui m'entoure!...
Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
l'_Histoire du lieutenant_; la première fois chez M. Katkoff, qui me l'a
immédiatement achetée, et où j'ai été cruellement agacé par Mme X...,
qui n'a cessé de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzième enfant),
pendant tout le temps. J'étais assis auprès d'elle et je ne voyais
qu'elle, car je tenais mon nez plongé dans mon cahier; je l'ai trouvée
fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture à part. La
seconde fois, ça a été chez la femme du prince Tcherkaski, du même
prince T... qui a été ministre de l'Intérieur en Pologne, et qui a donné
sa démission après la maladie de Milutine. On était en petit comité, des
gens d'esprit s'intéressant peu aux choses littéraires, des dames sur le
retour et dévotes, sans fiel pourtant, et un imbécile à la mode, bon
enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff était du nombre; ce n'est
pas pourtant lui l'imbécile. Ma petite plaisanterie a plu tout en
scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
vraie corvée pour moi, je ne puis m'empêcher d'avoir un secret sentiment
de honte. Et après-demain donc!... lecture publique avec tout le
bataclan... Je vous donnerai tous ces détails...
Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
sur-le-champ à la poste. Ma santé n'est pas trop fameuse non plus... Mon
pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...
J'embrasse toute la maisonnée et vous serre les deux mains avec toute la
force d'un attachement inaltérable.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LV
Moscou, Comptoir des Apanages.
6 avril/25 mars 1867.
Si j'étais le comte Michel Wilhorski, chère madame Viardot, je serais
fermement convaincu que l'année de 1867 est une année «climatérique»
pour moi. Tout va à la diable et je reçois toujours _einen Strich durch
die Rechnung_. Vous savez déjà que je devais lire aujourd'hui en séance
publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
j'ai été pris d'une attaque de goutte à l'orteil tellement violente, que
rien de tout ce que j'ai eu jusqu'à présent ne peut s'y comparer: j'ai
souffert toute la nuit comme un damné, et ce n'est que depuis une heure
ou deux que l'accès se calme. Naturellement, la lecture est tombée à
l'eau. A une heure et demie, au moment où le public «accourait en foule»
(il paraît en effet qu'il y avait foule), j'étais couché sur le dos, et
mon pied nu levé vers le ciel. Dites à Didie[114] de faire un dessin
là-dessus. L'accès se calme à l'heure qu'il est, mais ce qui me
tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, après plus de trois mois de
maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?
Voilà mon départ de Moscou retardé, car il faut que je tienne ma
promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrivée à
Bade, retardée aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
endroits chéris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascète, de saint
Jean-Baptiste... et crac! un accès... Vous comprendrez aisément, et
sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
pénible... Oh! vilaine, vilaine année climatérique!
Dimanche.
Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est-à-dire poser le
pied à terre, je suis obligé de me traîner le genou sur une chaise;
pourtant je ne désespère pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
_mercredi_, de façon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
plus rien prévoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crève
toujours dans la main.
Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, après
des compliments à perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
craint qu'on ne reconnaisse dans Irène[115] une certaine personne, qu'en
conséquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refusé
net, pour deux raisons: la première, c'est que son idée n'a pas le sens
commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gâter toute une
besogne; la deuxième, c'est que toutes les épreuves sont corrigées et
revues et que ce serait tout un travail à refaire, qui prendrait encore
dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
sens ici comme en prison.
Dimanche soir.
Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
contribuer, et Massembach est dans un piètre état... L'année 1867 aura,
vous verrez, la même influence pernicieuse sur mon second architecte, et
un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la vallée de
Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116]
qui sera écroulée... Et je ne verserai pas de flammes.
Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est exécrable, toujours cette
sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird
geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
Wender, à Berlin.
En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
à vos prières.
Je répondrai à Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
mains avec la plus affectueuse amitié.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LVI
Moscou, 9 avril/28 mars 1867.
Année climatérique, année climatérique, chère madame Viardot, je ne sors
pas de là. Voici que mon pied va mieux et ma lecture ratée samedi doit
avoir lieu demain mercredi. Autre misère: M. Katkoff me fait de si
grandes difficultés pour mon malencontreux roman, que je commence à
croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut à
toute force faire d'Irène une vertueuse matrone et de tous les généraux
et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas près de nous entendre.
J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
«Halte là!» Nous verrons s'il cédera. Quant à moi, je suis bien décidé
à ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, coûte
que coûte, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
enfin à Bade, je pousserai un _ouf!_ à faire trembler toutes les
montagnes de la Forêt Noire.
Cela se gâte aussi, naturellement, du côté de mon oncle. Avec tout cela,
le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
deviendrai malade!
Mais parlons d'autre chose. Je suis véritablement épris de la reine de
Prusse, et si jamais elle me donnait sa main à baiser, je le ferais avec
le plus grand plaisir. Il est impossible d'être plus gracieuse, et on
sent qu'elle a pour vous une véritable affection, ce qui la rend
charmante à mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
environs du Rhin. On est très inquiet ici; la baisse terrible à Paris
que le télégraphe nous a annoncée aujourd'hui commence à faire rêver les
plus insouciants et l'on se dit que, malgré l'Exposition, Français et
Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l'été.
Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
franchement du côté de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
très antifrançaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
conflit, ce serait le Prussien qui représenterait le progrès, la
civilisation et l'avenir, et le Français, le fils du Français de 1830,
la routine et le passé!...
* * * * *
Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
musique; mais faites-le, et pour Gérard et pour l'éditeur de Berlin. Je
suis sûr que cela aura grand succès et vous encouragera à continuer.
Si Dieu me prête vie, dans une semaine à pareille heure j'aurai déjà
franchi la frontière, mais on ne peut rien savoir de positif. En
attendant, mille et mille amitiés à tout le monde; je vous embrasse les
mains avec tendresse.
IV. TOURGUENEFF.
LVII
Moscou, mercredi 10 avril 1867.
Chère madame Viardot,
Un ouragan de neige souffle, geint, gémit, hurle depuis ce matin à
travers les rues désolées de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
tordent comme des désespérées, des cloches tintent tristement au
travers: nous sommes en plein grand Carême... Quel joli petit temps!
quel charmant pays!
Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'être
venu de si loin (tout est loin à Moscou), par une tempête pareille pour
entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, espérons toujours
qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera à l'unisson du
dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.
Est-ce vraiment vrai que je m'en vais après-demain? Cela me paraît
impossible...
Mercredi soir.
Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un très
grand succès. J'ai lu le chapitre «Chez Goubareff», vous savez: où il y
a tout ce tas de gens qui font des commérages révolutionnaires, puis le
premier entretien de mon héros avec Potougouine, le philosophe
russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai été reçu et reconduit
par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois à
quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il paraît
que j'ai très bien lu; je recevais des compliments de tous côtés. Tout
cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir à penser que je
vous le dirais.
Et vous, chère madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui à
Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en règle? Vous me direz tout
cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
ne vient mettre des bâtons dans les roues, je pars d'ici après-demain,
vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas à Pétersbourg une
seconde de plus que le strict nécessaire.
L'affaire Katkoff s'est arrangée; j'ai sacrifié une scène, peu
importante d'ailleurs, et j'ai sauvé le reste. Le principal demeure
intact, mais voilà le véritable revers de la médaille en littérature.
Enfin, il faut se consoler à l'idée que cela pouvait être pire, et que
les 2.000 roubles me restent.
J'ai aussi vendu ma nouvelle édition[118]. J'ai fait des affaires tout
plein, et je rapporte pas mal d'argent. Ça m'a été d'autant plus
nécessaire que je ne dois pas espérer en recevoir de sitôt de Spasskoïé:
mon nouvel intendant y a trouvé, littéralement, le chaos; il y a des
dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer à battre le
fer pendant qu'il est chaud, c'est-à-dire il faudra travailler, écrire,
pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle édition
une immense préface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
mes souvenirs littéraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
aura au printemps de l'année suivante juste un quart de siècle que je
fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai débuté en 1843
étaient bien médiocres. Enfin, c'est un prétexte pour raconter ses
souvenirs. La même année 1843 m'offre une date bien plus mémorable et
plus chère pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
faire votre connaissance, il y a bientôt un quart de siècle aussi, vous
voyez. Espérons que notre amitié fêtera sa cinquantaine... Oh! oh! et
que dira ma goutte?...
Jeudi matin.
La bourrasque a cessé, mais elle a laissé partout des monceaux de neige.
Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrés au-dessus de
zéro, mais, pour le moment, on se croirait au coeur même de l'hiver.
Mon pied va décidément mieux; mais comme il ne faut pas que l'année
climatérique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
elle ne m'empêchera pas de partir demain. Je vous écrirai dès mon
arrivée à Pétersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-être!_ à Bade! En
attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets à vos pieds.
IV. TOURGUENEFF.
LVIII
Paris, hôtel Byron, mercredi minuit
[25 mars 1868].
Chère madame Viardot,
Je rentre de la représentation de _Hamlet_ à l'Opéra. Je me hâte de dire
que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
plus gracieux que sa grande scène au quatrième acte. Comme physique,
comme manières, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrêmement_ idéalisée:
elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tête et des bras,
cette sorte de raideur et de saccadé dans la prononciation; il paraît
que c'est suédois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
virginité presque amère, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est
jolie, mais je crains qu'elle ne puisse résister longtemps à «l'urlo
francese». Faure est toujours «magistral», d'une tenue et d'une diction
irréprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
acte, le spectre de papa apparaît au su et au vu de tout le monde, même
du roi criminel, et ordonne à Hamlet d'aller percer le flanc de ce
tyran, ce que l'autre exécute à la satisfaction générale, et le tyran se
fait tuer avec résignation, comme un lièvre dans une battue, le spectre
étant le batteur et Hamlet le chasseur. Les décors sont
_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scène splendide.
Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la représentation de la pièce
devant la cour au quatrième acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
était pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
l'Impératrice... qui sont restés jusqu'à la fin!
J'ai assidûment lorgné l'ami de Viardot, et je l'ai trouvé aussi laid
que possible. J'ai pu enfin découvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
est lippue, de la même couleur que la peau du visage, repoussante; mais
le sourire lentement goguenard, qui se promène de l'oeil droit, ou
plutôt du coin de l'oeil droit le long de la joue flasque et ridée,
est le même, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
d'intelligence n'a pas bronché, j'en mettrai ma main au feu après
l'avoir vu. C'est un être blasé, fatigué, mais pas du tout malade. Il y
a eu une dizaine de cris de «Vive l'Empereur!» à son entrée, parmi les
Romains. Voilà tout.
J'ai reçu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
auxquelles je répondrai ce soir même. Mille amitiés à tout le monde. Je
vous baise les mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LIX
Spasskoïé, jeudi 13/25 juin 1868,
onze heures du soir.
Me voici enfin ici, chère et bonne madame Viardot, au terme de mon
«hardi voyage». Je suis arrivé vers neuf heures du soir, Feth[120] et
G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouvé mon intendant qui
s'est laissé pousser une barbe magnifique.
Il a une très belle tête maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
tombe en ruine de décrépitude, et l'ex-médecin de ma mère, un certain
Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et
qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
d'Orel[122].
La maison est toute blanchie à la chaux et repeinte, tout est en ordre,
pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
lieu... dans deux ans?
Je ne suis pas encore allé au jardin; je ferai demain une grande
promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien résolu d'opposer une
résistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espère bien
n'être plus ici dans quinze jours.
L'impression que me fait la Russie maintenant est désastreuse; je ne
sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misérables, aussi
ruinées, les visages aussi hâves, tout aussi triste... des cabarets
partout et une irrémédiable misère! Spasskoïé est le seul village que
j'ai vu jusqu'à présent où les toits en chaume ne soient pas béants, et
Dieu sait s'il y a loin de Spasskoïé au moindre village de la Forêt
Noire!
J'écris tout ceci, et quand je pense à la distance énorme, infinie qui
nous sépare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
portez-vous bien, tous, tant que vous êtes, toute la maison!
Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
m'endorme de sitôt; les vieux murs semblent me regarder comme un
étranger, et je le suis en effet. Dormez bien, là-bas, dans le cher
«Thiergarten», et pensez à moi. A demain.
Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.
Eh bien! non... j'ai très bien dormi et je me suis réveillé fort tard.
Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a semblé
immense; je crois que toute la vallée du Thiergarten y tiendrait. Des
souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
m'y suis vu tout petit garçon, beaucoup plus jeune que Paul[123],
courant dans les allées, me couchant entre les plates-bandes pour y
voler des fraises. Voici l'arbre où j'ai tué mon premier corbeau, voici
la place où j'ai trouvé cet énorme champignon; où j'ai été témoin de la
lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
première fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
souvenirs de jeune étudiant, d'homme fait... J'ai visité le tombeau de
la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
arbres ont grandi d'une façon extraordinaire pendant ces trois années;
c'est à n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
printemps a été très froid et cela dure jusqu'à présent. Si cela
continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
mauvaise année. Il y a encore par-ci par-là quelques restes de lilas en
fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.
J'envoie à Didie une tête d'étude; c'est une religieuse _quêteuse_ qui
s'en va de village en village... Avouez que cette figure-là ne laisse
rien à désirer.
J'espère qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
choses à Viardot, mille tendresses à tous; je vous baise les deux mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LX
Spasskoïé, 2 juillet/20 juin 1868.
Chère madame Viardot,
Ainsi Wagner a triomphé! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
trouvé de grandes beautés dans la partition, il faut crier bravo! au
public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
analogues jusque dans notre littérature (le dernier roman de Léon
Tolstoï[125] a du Wagner). Je sens que cela peut être très beau, mais
c'est autre chose que tout ce que j'ai aimé autrefois, ce que j'aime
encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
_Standpunkt_. Je ne suis pas tout à fait comme Viardot, je puis le faire
encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art
m'enlève et m'emporte comme un flot.