vous qui vous trouvez à la veille de chanter _le Prophète_ à Londres...
Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces
détails.--Voyez quel aplomb!
Ainsi décidément vous allez chanter _le Prophète_, et c'est vous qui
faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première
représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à
Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand
succès.--Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une
excellente santé.--Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre
affaire.
* * * * *
Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel,
j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous
assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de
sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de
bon.
Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles
suivantes:
Un jour une chaste bergère
Vit dans un fertile verger,
Assis sur la verte fougère,
Un jeune et pudique étranger.
Timide, ainsi qu'une gazelle,
Elle allait fuir quand, tout à coup,
Aux yeux effrayés de la belle
S'offre un épouvantable loup.
A l'aspect de sa dent qui grince,
La bergère se trouva mal.
Alors, pour la sauver, le prince
Se fit manger par l'animal.
Proposez au célèbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son côté de la
musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
l'emportera, vous serez juge.
A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles
stupidités.
Vendredi 20, 10 h. du soir.
Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la
table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la
maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.
J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une
pluie d'orage pendant ma promenade.
Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année.
Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophète_. Il
m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la
meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le
coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la
bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre
diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
malheureusement.
Écoutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a
une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au
quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je
vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus
savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on
les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de
chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais
baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être
libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
courtisanerie que Goethe a écrit son fameux vers:
_Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._
C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur
exact de la nature qu'il était.
A demain.
Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme
vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain.
Samedi 21.
Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il
y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à
Viardot et à tout le monde. A revoir.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XVII
Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.
Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
pas si _le Prophète_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze
représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de
Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces
jours-ci.
J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui
cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de
Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être
fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du
côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le
conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si
difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a
énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en
montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on
vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche
pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il
ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il
est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est
ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les
cas, le grand Océan nous restera,--le côté des fossés qui longe la roule
à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau.
Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît
que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité
de venir demain déjeuner chez lui.
Lundi.
J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de
Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il
m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout
le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce
de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui
s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant
encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à
lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes
faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si
laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se
prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se
prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands
hommes, si vous voulez,--mais leur société est aussi lourde à supporter,
Goethe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört
gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort
surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
joncs, mais sans eau.
Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel:
1º Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un
démocrate de l'école de M. Bucbez,--un démocrate catholique,--Cette
alliance hors nature ne peut produire que des monstres;
2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela
m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits;
3º _L'Histoire du moyen âge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des
gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la _droite_
d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est
mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farinæ_ lui ont
malheureusement survécu;
4º _Les Lettres de Lady Montague_ (écrites en 1717). Livre charmant,
plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
l'a écrit, malgré son extraction;
5º _Doña Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa.
J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est
de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
chroniques qui soient intéressants;
6º _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le général
Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte
aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général
S... me fait tout l'effet d'un gredin;
7º _Mémoires_ de Bausset, _sur Napoléon_. C'est l'ouvrage d'un valet de
chambre distingué,--si un valet de chambre peut l'être.--Des faits
intéressants;
8º Traduction des _Géorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je
n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de
l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de
littérateur;
9º _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est
très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être.
Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
railleries sanglantes révêlent le maître;
10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de
tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle
grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère,
quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais
homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il
tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous
les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a
organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant
à produire, vide et bête avec le mot _Ordre_ à la bouche, une épée dans
une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de
fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour
arriver au
11º _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le
vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt.
Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
ai arrangé sa bibliothèque, _que es un primor_. De son côté, Jean[36] ne
fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer
du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!
XVIII
Mardi.
Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien
distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas
de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement
seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le
corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une
main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais
poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le
jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents
sons que j'ai entendus:
Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.
Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles.
Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.
Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui
ressemblait à un baiser.
De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.
Une branche se cassait; qui l'avait cassée?
Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
voix?
Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
tinter à l'oreille...
A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis
quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix.
A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de
musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai
tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous
temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.--P.
e. je trouve la première phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_
charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir,
vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien
jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme
un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on
fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout
cet _ut_ qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible,
toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
C'est égal, je préfère _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et
le jour_. De qui sont les paroles intitulées _Songes_? Il y a là trois
vers qui me plaisent bien:
Où languissante et blessée
On voit dans l'onde glacée
Tomber la biche aux abois.
Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la
surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette
année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut
faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui
demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché.
Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus.
Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi!
Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
accouché:
Corbeau, corbeau,
Tu n'es pas beau,
Mais tu viens de mon pays:
Eh bien! retourne-z-y.
Je doute fort que vous mettiez cela en musique.
En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il
n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le
commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même.
Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à
Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée
de cela?
_Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?_
Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?
Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos,
savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie
une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de
réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à
l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se
trouve.
Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme
Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus
qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape
quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, _vamos_...»--Mme
Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «_Come, come, tu
no comes nada._»--M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «_Es
menester comer, hija._»--Mlle Antonia (avec vivacité): «_Sea por el
amor de Dios, padre._»--Mais je babille trop. A demain.
Mercredi soir.
Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout
à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais
rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je
ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille
de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire...
Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte
et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je
continue.
Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de
vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
ne peut pas penser à des excursions en Angleterre!
Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever
et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait.
Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte
à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je
sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me
donner le plaisir de vous le souhaiter...
Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes
ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme
des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une
comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà.
Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je
l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter
le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº
11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à
Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me
prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--après le retour de
Mme Sitchès,--j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je
rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais
j'ai encore autre chose à y faire.
Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer!
Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne
ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par coeur des
fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il,
remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la
répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir.
Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses
phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête
naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment
où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je
n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un
jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je
ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas?
Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste;
cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres,
rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
Chorley[45]. _Et vous êtes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.
Jeudi.
Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier;
l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir
aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur
arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins
paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi.
Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les
fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du
reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,--mais en Angleterre
cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je
crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu;
je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore
juste maintenant:
«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
honest English horse-laugh.»
On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou
s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi
tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont
ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère.
A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien
fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce
que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps.
Sait-il déjà _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement
abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].