Je restai encore sur la place jusqu'à six heures... Je venais

d'apprendre qu'à l'Hôtel de Ville aussi le gouvernement avait remporté

la victoire... Je ne dînai ce jour-là qu'à sept heures.

De toute la foule de choses qui me frappèrent, je n'en citerai que

trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extérieur_ qui ne cessa de régner

autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appelés soldats, gardèrent

l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; après l'avoir laissé

passer, ils se refermèrent sur elle. Il est vrai de dire que

l'Assemblée, de son côté, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait

en attendre; elle écouta Blanqui pérorer pendant une demi-heure, sans

protester! Le président ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les

représentants ne quittèrent pas leurs sièges, et ce ne fut que quand on

les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilité avait été celle des

sénateurs romains devant les Gaulois, ça aurait été superbe; mais non,

leur silence était le silence de la peur; ils siégeaient, le président

présidait... Personne, M. d'Adelsward excepté, ne protestait... et

Clément Thomas lui-même n'interrompit Blanqui que pour demander

gravement la parole!...

Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manière dont les marchands de

coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,

contents et indifférents, ils avaient l'air de pêcheurs amenant un filet

bien chargé.

Troisièmement, ce qui m'étonna beaucoup moi-même, ce fut l'impossibilité

dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple

dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce

qu'ils désiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils étaient révolutionnaires

ou réactionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air

d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent à des

ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce

que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou

fatalité?...

IV. TOURGUENEFF.

XI

Hyères, vendredi 20 octobre 1848.

Bonjour, madame. Me voilà enfin parvenu au but de mes pérégrinations! Je

suis arrivé hier après un séjour de deux jours à Toulon, où j'avais été

retenu par une légère indisposition, parfaitement dissipée maintenant,

et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma

névralgie--car j'ai lieu d'espérer qu'elle est bien morte cette

fois.--J'occupe une jolie petite chambre à l'hôtel d'Europe, donnant sur

une terrasse d'où j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,

toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mûriers (je

suis vraiment bien fâché de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi

lesquels s'élèvent de temps en temps les éventails, ou plutôt les

plumeaux étranges des palmiers. Cette plaine, que bordent à droite et à

gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au delà

duquel s'étendent et bleuissent à la façon de Capri les îles d'Hyères.

Une rangée de pins à parasol court le long du rivage. Tout cela serait

charmant, si ce n'était la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre

jours, et qui dans ce moment même enveloppe toute cette belle plaine

d'un brouillard uniforme, terne et gris.

Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espère que cette pluie ne

durera pas éternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai à

faire trembler.

Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ

pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas

grand'chose.... Voyons cependant.

Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez

désagréable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville,

pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps

assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient

lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents

d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;

puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai,

venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.

Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était

charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les

derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un

petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort

belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate _le Muiron_, qui

ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y

avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les

cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois

ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,

pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle

prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets

bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec

de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à

gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et

tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait

la tête ou que les nuages passaient.

Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de

voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger,

et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.--Il était

venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je

m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je

fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de

rester.--J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants,

m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire

hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos,

pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un

Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en

crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la

figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux

capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait

cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la

grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins.

* * * * *

Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,

n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter

cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,

vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une

charlotte russe.

La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un

bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui,

après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très

ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la

lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés--il n'y en a

pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en

avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le

_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de

cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les

chaises. Les prêtres et les enfants de choeur se mirent à psalmodier

d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le

bûcher et les jeux des anciens.

A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des

îles avec l'_Odyssée_ et d'y rester un temps indéfini.....

* * * * *

J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter

Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de

l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il

le faudra.

Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la

moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques

«glimpses» de la musique du _Prophète_ à l'époque de mon retour? C'est

ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la

serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois.

Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A

revoir donc--à table--le 5.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XII

Versailles, mercredi 10 janvier 1849.

Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!

je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé

presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire.

Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes

nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je

m'ennuie un peu à Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je

lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux--et

déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me

regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les

sangliers acculés dans les tableaux de chasse--commencent à me soulever

leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino

entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries--à un sou le

cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.

Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air

de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce

d'ennui résigné--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne

m'extraire une molaire!

Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles?

oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de

l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la

corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste,

avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude,

silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands

souvenirs, longues avenues désertes--avec ces mots que vous remuerez

comme les pierres d'un kaléidoscope--avec votre imagination et votre

esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à

vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois

mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela

ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez

pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous

conseiller.

J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.

J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,

étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu

mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans

véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri

des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils

fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien

peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid

et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille

petite femme, édentée à force d'être bonne.--Il y en a qui vous font cet

effet-là.--J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que

son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne

raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a

croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité.

Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XIII

Paris, dimanche soir, juin 1849.

Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne

en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en

mille--car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de

musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous

voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de

sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai

trouvé l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le

trouver sur le piano--et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou

cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir

écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,

s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé

de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait

mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux

minutes.

Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir

demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme

pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait

vu à l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur

le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en

agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est

aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand

homme!!!

Lundi.

A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de

plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises

choses inutiles dans le monde--le choléra, la grêle, les rois, les

soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?

A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était

le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe.

Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.--Pour moi, je sens

sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir

aujourd'hui,--ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion

à la joue! De par tous les diables,--où ai-je pu prendre du froid,--moi

qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore

aujourd'hui.

Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont

j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en

chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques

verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable

vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était

qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous

silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le

père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai

d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se

laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena

sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste

de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la

cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est

qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et

peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la

vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette

scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut

nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à

demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que

c'est noir!--je crois que j'ai été trop éloquent,--mais ça ne fait rien.

Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis

fort reconnaissant à Mme Sitchès de l'intérêt qu'elle me témoigne et

que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir

jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-là--, il ne faut pas y

penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitiés à tout

le monde, et à M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il

ne m'a pas oublié.

Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bénisse.

A propos, j'ai trouvé trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous très

mauvais, mais en persévérant je trouverai quelque chose peut-être.

A revoir, après-demain. En attendant, je vous serre les mains bien

amicalement.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XIV

Courtavenel, mercredi.

Voici, Madame, votre second bulletin.

Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est décidément

fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec

impatience le facteur, qui va, je l'espère, nous donner de bonnes

nouvelles.

La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous

avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous

jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que

c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique,

dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe

encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le

trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un

torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous

levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine.

Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en

chasse,--il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il

rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous

les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin,

Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue

grise s'agite rapidement dans l'air,--le rusé coquin s'était fourré

là!--Il descend comme l'éclair,--on veut le frapper,--il disparaît de

nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et

remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre

lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voilà que

Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des

pincettes.--Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table

dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de

Véronique,--il s'était glissé dans une des manches.--Notez que j'ai

remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.

N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'oeil,

l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil

péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et

abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe

remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa

viande».

Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une

fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates

allemands.--Müller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour

Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La réaction est

tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son

cynisme.

Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre

chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est

pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.--Nous ne vous

attendons pas avant samedi.

Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le

journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.--Patience! mais que

nous serons heureux de vous revoir!...

Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.

(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)

* * * * *

_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et

demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel,

soignez-vous.--Mille amitiés à vous et aux autres.

_Tausend Grüsse._

_Jhr_ IV. TOURGUENEFF.

XV

Courtavenel, 19 juin 1849.

Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de

Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont chargé de vous

rendre compte de la journée d'hier. Le voici, ce compte:

Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi

jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement

déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à

l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme

Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à

réfléchir sur le _sujet_ en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai

lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis

allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que

deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui

commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes

d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul,

et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener

jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps,

qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a

paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à

la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on

nous a apporté du thé--ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous

avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite

conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et

fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de

livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en

voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un

pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable.

Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos

semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous

levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos

luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes

dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ.

Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez

grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le

déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt

qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.

Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et

aux autres amis...

_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques

paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien

aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que

faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons

tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore

mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XVI

Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.

Madame,

Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais

ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant

deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque

chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux!

Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant

plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite!

Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure

que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie

de le croire, et je vous en fournirai la preuve.

* * * * *

A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu

paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les

arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai

rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à

arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été

compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle

avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne

petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette

dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un

grandissime paresseux comme moi?

Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que

ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente

un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un

bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il

s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené

jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du

courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait

bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà

comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.

Lettres à Madame Viardot · 第 3 / 12 段