Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de

Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que

les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait

beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix

sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie?

Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à

peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien

après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits.

L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles:

elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un

_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter

quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop

bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur

qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer

lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que

_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir

complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature

et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,

ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the

_subtlest_ tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que

ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il

vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au

paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas

le savoir.

Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour

demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par

Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien

cordialement la main. A revoir.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

XIX

Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.

Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici

hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable.

Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et

huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges

du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de

Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix,

en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière.

J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne

m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé.

Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits

chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous

assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les

fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;

j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous

avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la

maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,

le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se

balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu

de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée

au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi

me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais

rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la

récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi

qu'une chimère à l'heure qu'il est!

Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui

nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50].

Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous

penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement

vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre

aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de

définitif sur _le Prophète_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle

et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein?

M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui

m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un

bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très

mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent

qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des

yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un

peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien

content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me

réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai

ma lettre plus tard.

Cinq heures.

Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre

petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment?

serait-il possible qu'on ne donnât pas _le Prophète_? Je vous avoue que

cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce

que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle

Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je

ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très

charmant. A demain.

Vendredi, neuf heures du matin.

Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt

aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la

hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous

mes voeux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie

ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à

l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il

venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est

charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je

vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction.

Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

XX

Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.

Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.

Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et

nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à

Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophète_ nous a fait beaucoup

réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de

gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une

douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le

dites; je vous jure que je le désire de tout mon coeur; vous êtes

capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous

fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout

rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite

extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est nécessaire, et quand vous

viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez

doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du

bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que

j'appelle parler le langage de la raison.

Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,

que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de

conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.

Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus

fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait

Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par

des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides...

Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand

enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain,

et je vais rester seul.

C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous

attendons Jean demain.

Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent

qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant.

L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux

peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire

que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très

écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose

du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce

cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des

arbres qui ont la permission de se remuer un peu.

A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres

ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des

noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il

y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé _Hermann_, je lui

cherche sa _Dorothée_. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble

beaucoup à _Gretchen_; un chêne a été baptisé _Homère_, un orme

_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouchée_, un saule _Mme

Vanderborght_.

Lundi 16.

Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela

nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que

vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de

définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie,

n'est-ce pas?

M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir

avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et

demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès

80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut

ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il

y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je

lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore

bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un

instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque

chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est

pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais,

assez parler d'arbres comme cela.

Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais

il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures...

je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements

réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq

fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru

prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte

bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il

est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la

comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il

est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de

s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la

queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il

s'agit...--«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant

beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!

ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire,

il n'en rougit même pas (_textuel_); il est rusé, ce chien, ah! je crois

bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de

Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.--«Vous perdez

votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de

conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les

luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire

de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de

la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.

Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec

Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande oeuvre de destruction.

A demain!

Mardi 17.

M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade

contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait

beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais

pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais

beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le

jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain.

Mercredi 18.

Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois

pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner.

Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est

encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille

amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde.

Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille

sur vous.

Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.

IV. TOURGUENEFF.

XXI

Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.

Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.

Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine

fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de

faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable

d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont

l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers

tandis que la lune regarde à travers les branches noires...

A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le

Prophète_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera

que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs

se tiennent mieux maintenant.

Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun

que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce

qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure

que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les

regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à

profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont

autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe

tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un

monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit

d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas

faire autrement; ce n'est pas une oeuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que

c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le

moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne

sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela

fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque

chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau,

sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand

mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste,

envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous

voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,

quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa

beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni

pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais

ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il

n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une

pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout

cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence

qui est la VIE.

Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon

griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je

continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la _Vie_

vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et

bien portante.

Dimanche soir.

Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la

journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez

peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma

bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente

francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un

château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus

pour un homme seul?

J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira

par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc?

J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les

feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément

je mène une vie très agréable.

Lundi.

Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il

n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!

qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré,

et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze

heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais,

par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et

le _Britannia_, où j'ai trouvé des articles sur _le Prophète_, que j'ai

dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_

sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de _l'Athenæum_. (A propos,

mille choses à Chorley.)

Bonne nuit, je vais me coucher.

Mardi, 31 juillet.

Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et

demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever

vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense

bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et

bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que

toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très

humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous

souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir

mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je

salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout,

jamais

Votre

TOURGUENEFF.

XXII

Courtavenel, samedi 11 août 1849.

Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je

viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me

dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès.

J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à

Bruxelles?

Dimanche.

Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une

famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que

je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont

trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai

donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et

familiers.

Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur

présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si

innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les

tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi

dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me

farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues

moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si

gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir

de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille

femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le

jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai

qu'ils fassent honneur à mon éducation.

J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux

que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît

davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est

né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le

dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait

noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.)

Lundi.

J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois;

je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une

route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et

pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la

voix de ta mère..._ Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en

perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup,

je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la

suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu

de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques

instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand

vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis

distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement

élevé et dominant sur la mer.--Mais où allons-nous? demandai-je à mon

conducteur.--Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.--Comment, des

oiseaux? répliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me

moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une

poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le

vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que

j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai

contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai

en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les

mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et

maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus

distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est

parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle,

si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui

prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne

saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi,

pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense,

agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine

visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand

bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement

devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages

qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en

temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la

mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup,

de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me

disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils

ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus

lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je

voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs

avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me

disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma

nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et

puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et

sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de

moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout

brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait

éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes

montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes

commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui

occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse

insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais

devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas

encore où j'étais....

Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous

allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a

pas abondance de matières à Courtavenel.

Lundi soir.

Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il

n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je

trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter

bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait

rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de

préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du

moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce

fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec

raison:

Philosophe

De mince étoffe,

Ton oeil ne peut se détacher

Du vieux coq de ton vieux clocher.

Mardi.

Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à

laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui

écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25.

Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste,

tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous

ramener saine et sauve en France.

Lettres à Madame Viardot · 第 5 / 12 段