Vous me parlez aussi du _Roméo_, du troisième acte; vous avez la bonté

de me demander des remarques sur Roméo. Que pourrais-je vous dire que

vous n'auriez déjà su et senti d'avance? Plus je réfléchis à la scène du

troisième acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la

rendre--la vôtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux

que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le

désespoir qui vous saisit alors doit être tellement terrible que, s'il

n'est pas retenu et _glacé_ par la ferme résolution de se donner la mort

à soi-même, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en

état de le rendre. Des cris entrecoupés, des sanglots, des

évanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le

spectateur lui-même n'en serait pas ému, de cette émotion profonde et

poignante qui vous fait verser avec délices des larmes quelquefois bien

amères. Tandis que de la manière dont vous voulez faire _Roméo_ (d'après

ce que vous m'écrivez), vous produirez sur votre auditoire une

impression ineffaçable. Je me souviens de l'observation fine et juste

que vous fîtes un jour sur les petits mouvements agités et contenus que

se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela

n'était peut-être chez elle que du savoir-faire; mais, en général, c'est

le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_,

le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous côtés les élans

désespérés de la passion, qui leur communique cette pureté de lignes,

cette beauté idéale et réelle; la vraie, la seule beauté de l'art. Et ce

qui prouve la vérité de cette remarque, c'est que la vie elle-même--dans

de rares moments, il est vrai, dans les moments où elle se dégage de

tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'élève au même genre de

beauté. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont

les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on

ajouter. Mais il s'agit de savoir réunir les deux extrêmes, ou sinon on

paraîtra froid. Il est plus facile de ne pas attenter à la perfection,

plus facile de rester à mi-chemin, d'autant plus que la plupart des

spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutôt ne sont pas habitués

à autre chose; mais vous n'êtes ce que vous êtes que par cette noble

tendance à ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pünkt

getroffen_,--tous les coeurs, même les plus vulgaires, bondissent et

s'élancent. A Pétersbourg, il fallait être soi-même un peu artiste pour

sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez

grandi depuis lors; vous êtes devenue compréhensible pour tout le monde,

sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses réservées aux élus.

Je vous écris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bonté de

suppléer--avec votre finesse de divination ordinaire--à ce que mes

expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de

faire du style; je n'en ai pas même la volonté. Je ne veux que vous dire

ce que je pense.

Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parlé de ce qui se fait à

Paris. Je le ferai dans une autre lettre, très prochaine, si vous le

voulez bien.

* * * * *

Tout le monde se porte bien. J'ai été hier aux Italiens; on donnait _la

Donna del Lago_, de Rossini. Quelle délicieuse musique (malgré quelques

longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle

Alboni y a été bien dans les andante et très molle dans les allegro.

Elle et Mlle Grisi ont dit à ravir le petit duo du deuxième acte.

Mario a bien chanté son air. Les choeurs ont été détestables. (Quel

dommage! le choeur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait

juger).....

* * * * *

Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.

Je reste votre tout dévoué

IVAN. TOURGUENEFF.

VIII

Paris, 17/5 janvier 1848.

* * * * *

Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que

vous venez d'écrire à «bonne maman», par exemple! Avec quel plaisir on

en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en été dans une

longue allée bien verte et bien fraîche. Ah! se dit-on, il fait bon ici;

et on marche à petits pas, on écoute babiller les oiseaux. Vous babillez

bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plaît; sachez que

vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus

gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mère au coin de son feu,

me faisant lire à haute voix votre lettre qu'elle a eu déjà presque le

temps d'apprendre par coeur? C'est alors que sa figure est bonne à

peindre!...

* * * * *

Vous ai-je dit dans ma dernière lettre que j'ai assisté à un concert du

Conservatoire? On n'y a donné que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a

beaucoup plu. C'est élégant, fort, élevé. L'exécution a été

_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose

de plus étonnant.

* * * * *

Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Roméo, et au moment

où j'écris (il est onze heures et demie), vous devez être dans une jolie

petite agitation. Je fais les voeux les plus sincères pour votre

réussite. Il me semble qu'elle sera complète. Pourquoi ne puis-je être à

Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?

Ah çà! mais décidément, depuis quelque temps, je ne vous donne plus

aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.

Voyons, cependant.

J'ai été l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une

admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,

d'arbres, de statues, et recouvert à une hauteur prodigieuse par un

immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de

fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul

_drawback_ ou désagrément que j'y ai éprouvé a été une odeur de dalle

mouillée, odeur chaude et légèrement nauséabonde. On dit aussi que la

pluie y pénètre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin

d'Hiver doit être un spectacle éblouissant.

Votre mari vous a certainement parlé du nouveau roman de Mme Sand,

que _le Journal des Débats_ publie dans son feuilleton: _François le

Champi_. C'est fait dans la meilleure manière: simple, vrai, poignant.

Elle y entremêle peut-être un peu trop d'expressions de paysan; ça donne

de temps en temps un air affecté à son récit. L'art n'est pas un

daguerréotype, et un aussi grand maître que Mme Sand pourrait se

passer de ces caprices d'artiste un peu blasé. Mais on voit clairement

qu'elle en a eu jusque par-dessus la tête des socialistes, des

communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est

excédée et qu'elle se plonge avec délices dans la fontaine de Jouvence

de l'art naïf et terre à terre. Il y a entre autres, tout au

commencement de la préface, une description en quelques lignes d'une

journée d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de

rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une

manière ferme, claire et compréhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux

parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me

comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin

bordé de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois

les feuilles dorées sur le ciel d'un bleu pâle, les fruits rouges de

l'églantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses

chiens et une foule d'autres choses!...

Paris a été mis en émoi pendant quelques jours par le discours fanatique

et contre-révolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a

applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait à la

Convention. Encore un symptôme--et des plus graves--de l'état des

esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de

gens intéressés à le faire avorter. Nous verrons.

A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en

couche; pauvre petite bête! elle a dû beaucoup souffrir. Ce décès a fait

contremander un vendredi.

Vous avez donc de la neige et des traîneaux; nous n'avons que de la boue

et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Müller-Strübing[28] entrer

chez vous, une branche de lilas à la main. Donnez donc à madame votre

mère une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup

l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent

son vol du côté de Berlin.

Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle à vous plaire? Donnez-nous-en

des nouvelles.

Et les dames Kaminski[29]?

Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.

J'ai déjà lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon

Lescaut_ et je suis entré en correspondance avec un autre élève de mon

maître[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de

nous perfectionner dans l'étude de la «magnifica lengua castellana».

Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu égayé (je

ne sais plus à quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et

il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.

Du reste, mon maître m'assure que c'est un bon garçon et qu'il ne l'a

pas pris eu mauvaise part.

En même temps, je travaille à une comédie[31] destinée à un acteur de

Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez

aussi que j'utilise les marges.)

Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,

je répondrai à l'aimable lettre du señor don Louis.

Portez-vous bien.

Votre dévoué

IVAN. TOURGUENEFF.

IX

Paris, samedi 29 avril 1848.

_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame.

* * * * *

...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps

brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas

dire froid--_very gentlemanlike_, c'est-à-dire atroce! J'attendrai un

soleil plus propice pour aller à Fontainebleau; jusqu'à présent, nous

n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and

confortable heat_. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à

l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse

d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait

véritablement plu? _Un lion qui dévore une brebis dans une forêt._ Le

lion est fauve, hérissé, superbe; il s'est bien commodément couché, il

mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit;

et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et

lumineux à la fois, qui est particulier à Delacroix! Il y a aussi deux

autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort

du Christ_, deux abominables croûtes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du

reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la République!

Le soir, j'ai été voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement

absurde. Il y a, entre autres, une scène de magnétisme (Grisi magnétise

M. Petitpa pour lui faire naître le sens du _goût_) qui est quelque

chose de colossal en fait de stupidité! Il y avait beaucoup de monde, on

a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dansé, en effet. Mais c'est

ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est

monotone.

Avant le ballet, on a donné le deuxième acte de _Lucie_ avec

Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi

ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme

avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de

dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empêche pas d'être vieille......

* * * * *

Dimanche 30 avril.

Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez à la fenêtre... tiens,

c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire

la politesse de lui donner un compagnon...

«Peut-être on ne voit rien--quelque chose peut-être!»

C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais

dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez à la

fenêtre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empêcher de

désirer être heureux. La vie--cette petite étincelle rougeâtre dans

l'océan sombre et muet de l'Éternité!--ce seul moment qui vous

appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est

vrai. (Demain je m'achèterai d'autres plumes; celles-ci sont détestables

et me gâtent le plaisir que j'ai de vous écrire.) Voyons

cependant.--(Ah! grâce à Dieu, en voilà une qui est passable!) Qu'ai-je

fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parlé avec

beaucoup d'éloges, sans le connaître, je le confesse. _Les

Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,

éloquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un

esclave, d'un esclave du catholicisme,--«les chérubins, ces glorieux

composés de tête et de plume», «ces illustres faces volantes, qui sont

toujours rouges et brûlantes», du jésuite Le Moine, m'ont fait rire aux

éclats.

Puis, je suis allé voir l'exposition des figures représentant la

République, ou plutôt de sept cents esquisses représentant cette figure,

et j'en suis revenu indigné, comme tout le monde. C'est une abomination

inimaginable! Quel concours! Où es-tu, jury?

Puis j'ai passé ma soirée chez T..., dont je vous ai déjà parlé. Nous y

avons _mené_ une conversation plus ou moins intéressante, mais fort

pénible. Connaissez-vous de ces maisons où il est impossible de causer à

esprit _couché_, où la conversation devient une série de problèmes qu'on

résout à la sueur de son intellect, où les maîtres de la maison ne se

doutent pas que souvent la plus délicate des attentions est de ne pas

faire attention à ses convives, où il y a de la glu à chaque parole?

Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et

c'est vous qui faites le cheval.

Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte

de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a

fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de

beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqué qu'en fait d'imitation, les plus

spirituelles sont précisément les plus détestables, quand elles se

prennent au sérieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans

talent imite prétentieusement et avec effort, avec le pire de tous les

efforts, avec celui de vouloir être original. Une pensée captive qui se

débat, triste spectacle!

Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des égoïstes

remplis de sensibilité, qui se mijotent, se lèchent et se plaisent, tout

en se donnant des airs de simplicité et de bonhomie. (Topffer est un peu

dans ce genre.)

L'expédition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait

un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef

en second, Bornstedt, a été tué; pour Herwegh, on le dit de retour à

Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire

_le Roi Lear_, surtout la scène entre le roi, Edgar et le fou, dans la

forêt. Pauvre diable! il aurait dû ne pas commencer l'affaire ou se

faire tuer comme l'autre...

* * * * *

Votre mari revient-il à Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des

élus.

Mme Sitchès m'a donné de vos nouvelles. J'espère, Madame, que vous

aurez la bonté de m'écrire bientôt.

A demain...

Lundi 1er mai, 11 h. du soir.

J'ai profité du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller à

Ville-d'Avray, petit village au delà de Saint-Cloud. Je crois que j'y

louerai une chambre. J'ai passé plus de quatre heures dans les

bois--triste, ému, attentif, absorbant et absorbé. L'impression que la

nature fait sur l'homme seul est étrange... Il y a dans cette impression

un fonds d'amertume _fraîche_ comme dans toutes les odeurs des champs,

un peu de mélancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous

comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me

comprends moi-même. Je ne puis voir sans émotion une branche couverte de

feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel

bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce à raison du contraste entre ce

petit brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis

briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore, et

cette immensité éternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant

que grâce à la terre? (Car hors de notre atmosphère il fait un froid de

70 degrés et fort peu _clair_. La lumière se centuple au contact de la

terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la réalité,

ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beauté fugitive... j'adore

tout cela. Je suis attaché à la glèbe, moi. Je préférerais contempler

les mouvements précipités de la patte humide d'un canard, qui se gratte

le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues

et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui

vient de boire dans un étang, où elle est entrée jusqu'au genou--à tout

ce que les chérubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir

dans les cieux...

Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.

Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit

philosophicopanthéistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux

parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit

aujourd'hui.

Vous débutez dans _les Huguenots_; c'est très bien. Mais il ne faut pas

qu'on ne vous fasse faire que des rôles dramatiques. Si vous chantiez

_la Somnambula_?... C'est le meilleur rôle de Mlle Lind; elle y

débute--eh bien, après? Je crois pouvoir répondre d'un grand succès.

Vous irez l'entendre après-demain; vous m'écrirez, n'est-ce pas,

l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez

pas enfermer dans la spécialité des rôles dramatiques. Les journaux

disent que c'est le 6, samedi, que vous débutez, est-ce vrai? Il y aura

quelqu'un ce soir-là à Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais

enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drôle

d'expression, être dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?

les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est

pas dans son assiette ordinaire; cette inquiétude provient peut-être de

la possibilité d'être mangé par un autre Dieu que le sien. Je dis des

bêtises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!

J'ai été avant-hier soir voir Frédérick Lemaître dans _Robert Macaire_.

La pièce est mal faite et ignoble, mais Frédérick est l'acteur le plus

puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est

encore un Prométhée, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,

quelle audace effrontée, quel aplomb cynique, quel défi à tout et quel

mépris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.

Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frédérick en

artiste, et trouve le rôle dégoûtant. Mais aussi quelle vérité

accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens

du beau sont deux bosses qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre.

Heureux qui les possède toute deux.

Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure

pour ne rentrer que fort tard dans la journée. Il faut que je me trouve

une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empêché de me décider pour

Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un

pont de bateaux et à pied,--les mariniers ayant profité de la Révolution

de Février pour détruire le pont du chemin de fer--et cela prend

beaucoup de temps.

Je tâcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemblée nationale le

jour de l'ouverture. Si j'y réussis, je vous promets la description la

plus fidèle. De votre côté, Madame, quand vous serez bien casée, vous me

décrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plaît,

_pojalouïsta_[33].

* * * * *

Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.

Mille amitiés à Mme Garcia, à votre mari, Mlle Antonia et Louise.

_Leben Sie wohl._

_Ihr ergebener Freund._

IV. TOURGUENEFF.

X

_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journée de lundi 15 mai

(1848)._

Je sortis de chez moi à midi.--La physionomie des boulevards ne

présentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la

Madeleine se trouvaient déjà deux à trois cents ouvriers avec des

bannières.

La chaleur était étouffante. On parlait avec animation dans les groupes.

Bientôt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'années grimper sur une

chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en

faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait était fort

violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis

dire près de moi que c'était l'abbé Chatel.

Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde

le général Courtois monté sur son cheval blanc (à la La Fayette); il

s'avança dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit

tout à coup à parler avec véhémence et force gestes; je ne pus entendre

ce qu'il dit. Il retourna ensuite par où il était venu.

Bientôt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,

drapeaux en tête; une trentaine d'officiers de la garde nationale de

tous grades escortaient la pétition. Un homme à longue barbe (que je sus

plus tard être Huber) s'avançait en cabriolet.

Je vis la procession se dérouler lentement devant moi (je m'étais placé

sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemblée

nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tête de la colonne

s'arrêta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'à

la grille. De temps à autre, un grand cri s'élevait: Vive la Pologne!

cri bien plus lugubre à entendre que celui de: Vive la République! l'_o_

remplaçant l'_i_.

Bientôt on put voir des gens en blouse monter précipitamment les marches

du palais de l'Assemblée; on dit autour de moi que c'étaient les

délégués qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu

de jours auparavant, l'Assemblée avait décrété ne pas recevoir _les

pétitionnaires à la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique

parfaitement édifié sur la faiblesse et l'irrésolution de nos nouveaux

législateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.

Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui

s'était arrêtée jusqu'à la grille de la Chambre. Toute la place de la

Concorde était encombrée de monde. J'entendis dire autour de moi que

l'Assemblée recevait en ce moment les délégués, et que toute la

procession allait défiler devant elle. Sur les marches du péristyle se

tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baïonnettes au bout des

fusils.

Écrasé par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-Élysées; puis je

revins à la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas

trouvé, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait être trois

heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la

procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les

dernières bannières de l'autre côté du pont. J'avais à peine dépassé

l'obélisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit

noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il

rencontrait: «Mes amis, mes amis, l'Assemblée est envahie, venez à notre

secours; je suis un représentant du peuple!»

Je m'avançai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barré

par un détachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se

répandit tout à coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns

affirmaient que l'Assemblée était dissoute, d'autres le niaient; enfin,

un brouhaha inimaginable.

Et cependant les dehors de l'Assemblée ne présentaient rien

d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'était

passé. Un instant, nous entendîmes battre le rappel, puis tout se tut.

(Nous sûmes plus tard que c'était le président lui-même qui avait

ordonné de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lâcheté.)

Deux grandes heures se passèrent ainsi! Personne ne savait rien de

positif, mais l'insurrection paraissait avoir réussi.

Je parvins à faire une trouée dans la haie des gardes du pont et je me

plaçais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannières,

courir le long des quais, de l'autre côté de la Seine...

--Ils vont à l'Hôtel de Ville! s'écria quelqu'un près de moi; c'est

encore comme au 24 février.

Je redescendis avec l'intention d'aller à l'Hôtel de Ville... Mais dans

ce moment nous entendîmes tout à coup un roulement prolongé de tambour,

et un bataillon de la garde mobile apparut du côté de la Madeleine et

vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, à l'exception d'une

poignée d'hommes dont l'un était armé d'un pistolet, personne ne leur

fit résistance, il s'arrêtèrent devant le pont, après avoir conduit les

émeutiers au poste.

Cependant, même alors, rien ne paraissait décidé; je dirai plus: la

contenance de ces gardes mobiles était passablement indécise. Pendant

une heure au moins avant leur arrivée et un quart d'heure après, tout le

monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les

mots: «C'est fini!» prononcés d'une façon joyeuse ou triste, suivant la

façon de penser de ceux qui les prononçaient.

Le commandant du bataillon, homme d'une figure éminemment française,

joviale et résolue, fit à ses soldats un petit discours terminé par ces

mots: «Les Français seront toujours Français. Vive la République!» Cela

ne le compromettait pas.

J'ai oublié de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et

d'attente dont je vous ai parlé, nous avions vu une légion de gardes

nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-Élysées et

traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis-à-vis des Invalides. Ce

fut cette légion qui prit les émeutiers par derrière et les délogea de

l'Assemblée.

Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait

été reçu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:

«Vive l'Assemblée nationale» recommencèrent avec une nouvelle force.

Tout à coup, le bruit se répandit que les représentants étaient rentrés

dans la salle. Ce fut un changement à vue. Le rappel éclata de toutes

parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur

les pointes de leurs baïonnettes (ce qui, par parenthèse, produisit un

effet prodigieux) et crièrent: «Vive l'Assemblée nationale!» Un

lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla

une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est

passé;

«L'Assemblée est plus forte que jamais! s'écria-t-il. Nous avons écrasé

les misérables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des députés

insultés, battus!...»

Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemblée furent encombrés

de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;

des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait

triomphé, avec raison, cette fois.

Lettres à Madame Viardot · 第 2 / 12 段