L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les aute

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LETTRES

A MADAME VIARDOT

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS

AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

=PÈRES ET ENFANTS.= Précédé d'une lettre à l'éditeur par Prosper MÉRIMÉE,

de l'Académie française (5º édition), 1 volume.

=CORRESPONDANCE= (Lettres à ses amis de France); Avec notes

d'HALPÉRINE-KAMINSKY (3º mille), 1 volume.

_Il a été tiré du présent ouvrage

10 exemplaires numérotés sur papier de Hollunde._

Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203.

IVAN TOURGUENEFF

LETTRES

A MADAME VIARDOT

publiées et annotées par E. HALPÉRINE-KAMINSKY

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1907

Tous droits réservés.

PRÉFACE

Les lettres du grand écrivain russe Ivan Sergueïevitch Tourgueneff à

Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.

Égarées ou dérobées, au moment où la guerre de 1870 obligea la famille

Viardot à quitter Bade pour Londres, ces lettres ont été retrouvées plus

d'un quart de siècle après.

Naturellement, Mme Viardot désirait rentrer en possession de

documents dont elle ne s'était jamais volontairement dessaisie, et

auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,

les motifs qu'avançait le possesseur actuel pour garder les lettres

n'étaient pas sans valeur non plus. Il avait trouvé le précieux

paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait

achetée à un bouquiniste de Berlin; celui-ci, à son tour, l'avait

acquise de la veuve d'un médecin français, paraît-il; ici, s'arrête mon

investigation sur l'origine de la caisse.

Quoi qu'il en soit, le dernier acquéreur, admirateur dévoué de

Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dépôt sacré la

correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour où il

pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait

venir qu'après la mort de la destinataire des lettres.

Comme, en définitive, le possesseur des lettres était moins préoccupé

d'une question pécuniaire que du désir d'entourer cette publication de

meilleures conditions littéraires possibles, je finis par le persuader

des avantages réels qu'il y aurait à la faire du vivant et sous les

auspices de la célèbre artiste.

C'est ainsi qu'après deux ans de pourparlers je pus obtenir la

restitution de tout le paquet des lettres, datées de 1846 à 1871, et que

j'édite avec l'autorisation et sous le contrôle de Mme Viardot.

Une partie de ce qui nous a été livré paraît seulement. Par une réserve

à mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages

ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore

contenant le moins d'appréciations flatteuses pour la créatrice,

universellement admirée, de tant de personnages de l'imagination

lyrique; elle écarta aussi des passages, des lettres entières, émaillés

de saillies spirituelles, jamais méchantes, contre des personnes

connues, ou semés de détails d'un caractère privé.

Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait à donner. Rien, en

effet, qui ne soit attachant dans l'échange suivi de pensées entre ces

natures d'artistes, liées d'amitié et de sympathie intellectuelle. C'est

un véritable journal intime, écrit à l'intention d'une âme soeur,

commencé à l'âge d'homme et terminé seulement à la mort de l'auteur[1].

Tourgueneff rencontra pour la première fois M. et Mme Viardot à

Saint-Pétersbourg en 1843: il était à peine âgé de vingt-cinq ans. Je

l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en

Russie, cherchait à familiariser les Français avec les chefs-d'oeuvre

de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et

de littérature étrangère. Mme Viardot, très jeune encore,--elle avait

vingt-deux ans,--était déjà la célèbre cantatrice, acclamée dans toutes

les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive

et durable impression sur la nature esthétique de Tourgueneff.

* * * * *

Le futur auteur des _Récits d'un chasseur_, à cette époque obscure

encore, reçut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point

qu'on est tenté de croire qu'ils avaient deviné le talent du romancier

avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a

raconté lui-même, Tourgueneff se trouva à l'étranger, dénué de toutes

ressources. Sa mère, mécontente de son départ et blessée de le voir,

lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire,

s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il

trouva auprès de la famille Viardot la plus large hospitalité, et

Courtavenel, leur propriété de Rosay en Brie, fut, selon sa propre

expression, son berceau littéraire. «C'est ici, raconte-t-il à son ami

Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, je passais l'hiver

tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui

m'étaient préparés par une vieille domestique. C'est ici que, pour

gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes _Récits d'un chasseur_,

et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma

fille de Spasskoïé[4]».

Cette petite fille étant très malheureuse en Russie, Tourgueneff se

confia à Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit

soin de son éducation.

Sauf ses rares visites à Pétersbourg, à Moscou ou à sa propriété de

Spasskoïé, l'écrivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.

Mais qu'il s'en aille seulement à Versailles, à Courtavenel, ou reste à

Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournées à travers

l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un

journal intime.

Grâce à M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde

artistique et littéraire français; c'est chez eux qu'il rencontra pour

la première fois George Sand. Peu à peu, le cercle de ses connaissances

s'étendit à Mérimée, Sainte Beuve, Théophile Gautier, Flaubert, Paul de

Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules

Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frères Goncourt, Gavarni,

Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,

Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, à Zola, Daudet, Guy de

Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'école naturaliste.

L'élément théâtral n'était pas moins bien représenté dans les salons de

la créatrice d'_Orphée_.

Les impressions variées nourries par ce milieu et par les fréquents

voyages à travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot,

devaient donc se refléter dans leur correspondance. Aussi, outre sa

valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre

intéressant à l'histoire littéraire de la seconde moitié du XIXe

siècle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le

«Journal» débute certainement vers 1843; du moins les premières lettres,

parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par

leur caractère familier, font présumer l'existence de plus anciennes.

Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera

ci-dessous, de «vieux amis, des amis de trois ans»? Encore un coup, je

regrette, avec tous les admirateurs du maître russe, ces suppressions

sévères; puisse l'accueil que fera le public à la série que nous lui

livrons rendre M{me} Viardot plus clémente à l'avenir[5]!

E. HALPÉRINE-KAMINSKY.

LETTRES

A MADAME VIARDOT

I

Saint-Pétersbourg, ce 8/20 novembre 1846.

J'ai hâte de répondre à la bonne lettre que vous m'avez écrite tous les

deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir véritable, en me

prouvant que vous n'avez pas changé envers moi. Je vous remercie en même

temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passée

et future. Si le sort ne m'est pas tout à fait contraire, j'espère

pouvoir faire un petit voyage en Europe l'année prochaine, dès le mois

de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame,

ayez un spectateur de plus à l'«Opern-Haus[7]».

Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je

vous prie de le croire--et j'ai été bien heureux et bien content de

votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des

progrès, c'est-à-dire de ces progrès comme en font les maîtres et qu'ils

ne cessent de faire jusqu'à la fin. Vous êtes parvenue à vous approprier

l'élément _tragique_, le seul dont vous n'étiez pas encore entièrement

maîtresse (car pour le pathétique, ceux qui vous ont vue dans la

_Somnambula_ savent à quoi s'en tenir), et je vous en félicite de tout

mon coeur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature

aussi richement douée que la vôtre, il n'est pas de couronne à laquelle

on n'ait le droit d'aspirer, par la grâce de Dieu.

Le choix des opéras que vous allez donner à l'«Opern-Haus» me paraît

admirable (il va sans dire que je préférerais les _Huguenots_ au _Camp

de Silésie_). Pour l'_Iphigénie_, j'oserais vous conseiller de relire

avec attention la tragédie de ce nom, de Goethe, d'autant plus que

vous avez affaire à des Allemands, qui, presque tous, la savent par

coeur, et dont la manière de comprendre ou de représenter Iphigénie

est par cela même irrévocablement fixée. Du reste, la tragédie de

Goethe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a

tracée est d'une simplicité antique, chaste et calme--peut-être trop

calme, surtout pour vous, qui, grâce à Dieu, nous venez du Midi.

Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractère, je

crois que ce rôle vous ira à merveille, d'autant plus que vous n'avez

pas besoin de faire un effort pour vous élever à tout ce qu'il y a de

noble, de grand et de vrai dans la création de Goethe,--tout cela se

trouvant naturellement en vous. Iphigénie elle-même n'était pas une

«fille du Nord»; un poisson n'a pas de mérite à rester calme...

Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire,

vous exagérez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sûr qu'avec

votre application ordinaire vous avez déjà fait disparaître ce léger

défaut.

Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pédant; vous savez qu'ils

prennent leur source dans le vif intérêt que je prends à vos moindres

faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_

convenir et _nous_ contenter quand nous vous écoutons... Prenez-vous-en

à vous-même... pourquoi nous avoir gâtés?

Mon Dieu, comme j'aurais été heureux de vous entendre cet hiver!... Il

faudra que j'en vienne à bout d'une manière ou d'une autre.

Dans la lettre que j'ai écrite à madame votre mère, j'ai donné quelques

détails sur le théâtre d'ici, ce qui me dispense de revenir là-dessus.

Je préfère vous féliciter sur l'emploi de votre temps à la campagne...

Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]...

Patience!

Je n'ai pas encore reçu le petit livre de Viardot (que je remercie

beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai déjà lu, et j'y ai retrouvé

cet esprit sobre et fin, ce style élégant et simple dont la tradition

semble vouloir se perdre en France. A propos de littérature, le prince

Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), paraît être

Chopin.

Je vous dirai (si cela peut vous intéresser) que nous avons réussi à

fonder un journal à nous, qui paraîtra dès la nouvelle année et qui

s'annonce sous des auspices très favorables. Je n'y participe qu'en

qualité de collaborateur[9].

Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma

santé est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est déjà un grand

bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies où je vis en vrai

solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu à rassembler des

quatre parties du monde--mes espérances et mes souvenirs. J'aurais bien

voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais à la campagne, mais la

vie est si chère à Pétersbourg! C'était une jument anglaise bai clair,

admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de même

le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,

ou plutôt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drôle de nom, n'est-ce

pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a été baptisée par une

vieille Anglaise qui demeure chez ma mère _Queen Victoria_. J'avais un

autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon à rien, mais qui

s'était attaché à moi. Celui-là répondait au nom de _Paradise Lost_...

Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie

de l'excuser.

Il faut que vous me promettiez de m'écrire le _lendemain_ de votre

première représentation allemande; d'ici là, si l'envie vous en prend,

tant mieux. De mon côté, maintenant que la digue est rompue, je vais

vous inonder de lettres. J'écris cette fois-ci à votre adresse, car je

ne sais si Viardot est encore à Berlin. Il est cependant étrange que nos

lettres se soient perdues!

Mille--non--un million d'amitiés à tous les vôtres. Je crois que vous

n'avez pas besoin de mes protestations d'amitié et de dévouement pour y

croire; nous sommes déjà de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis

et serai toujours le même; je ne veux pas, je ne puis pas changer.

Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les

voeux les plus sincères pour votre bonheur.

A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-là!

Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser

d'un gros baiser que je donne à sa petite joue rondelette. Adieu, encore

une fois.

Votre tout dévoué,

YVAN TOURGUENEFF.

II

Paris, 19 octobre 1847.

Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne très

difficile à ceux qui ont prétendu à l'honneur de correspondre avec vous?

J'en suis d'autant plus embarrassé qu'une légère indisposition

(maintenant entièrement dissipée) m'ayant retenu dans ma chambre tous

ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une

petite revue de tout ce qui se passe à Paris. Me voilà donc réduit à mes

propres ressources, comme la Médée de Corneille. C'est fort

inquiétant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!

mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole!

Voilà une phrase qui, à force d'avoir été répétée, ne veut plus rien

dire; et quand on l'emploie très sérieusement, on s'expose à n'être pas

cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement.

Je commence par vous dire que nous sommes tous très enchantés de

l'heureux commencement de vos pérégrinations, et que nous attendons avec

impatience les nouvelles de votre début. Nous voyons d'ici tomber les

fleurs et nous entendons les bravos. Hélas!... Vous savez ce que veut

dire cet hélas!

Eh bien, vous voilà donc au fond de l'Allemagne! Il faut espérer que ces

braves «Bürger» sauront mériter leur bonheur. Vous êtes à Dresde....

N'étions-nous pas hier à Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite,

qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une

clochette de troïka russe.

Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes

pour s'en amuser, les réfuter et les oublier. Il raffermit--à ses

dépens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit

si droit, si _simple_, et si sérieux dans sa finesse et sa grâce, n'a

pas dû goûter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque

du «Platon français» (jamais homme ne fut plus mal surnommé). Cependant

on y pêche par-ci par-là quelques idées neuves et hardies, ou plutôt

quelques germes d'idées fécondes. Son dévouement à la liberté de

l'intelligence; son encyclopédie, voilà ce qui le fera vivre. Son

coeur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de

l'esprit et le gâte. Décidément les feux d'artifice du paradoxe ne

vaudront jamais le _bon soleil_ de la vérité. Et cependant, quoi de plus

quotidien que le soleil? (Pas à Paris, par exemple!) Ma foi! vive le

soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!

Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre à

madame votre mère nous a paru à tous bien juste. Je ne le connais

presque pas; d'après ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prêt à

l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de

belles choses qu'avec le talent et l'instinct réunis: avec la tête et le

coeur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tête prédomine. Je puis me

tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinément à

mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile,

vu les proportions de cet organe. Je suis éducable.

Et à propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement,

j'imagine. J'ai déjà pris un maître d'espagnol: el señor Castelar. J'ai

beaucoup travaillé tous ces temps-ci; je viens d'expédier un gros paquet

à notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ à _tenir_ mes promesses.

J'achève de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystères du

christianisme. Ce Daumer est une espèce de fou qui veut à toute force

prouver que le christianisme primitif, judaïque, considéré comme secte,

n'est autre chose que le culte de Moloch renouvelé; que les premiers

chrétiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que

Judas n'a trahi son maître que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur

que lui inspirait un pareil repas. Daumer dépense beaucoup d'érudition

pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'Église

jusqu'au quatorzième siècle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y

a de vrai dans son idée--c'est le côté sanglant, triste, anti-humain de

cette religion, qui devrait être toute d'amour et de charité. Vous ne

sauriez vous imaginer l'effet pénible que font toutes ces légendes de

martyrs qu'il vous raconte les unes après les autres, toutes ces

flagellations, ces processions, ces ossements adorés, ces autodafés, ce

mépris féroce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et

tout ce sang!... C'est tellement pénible que je ne veux plus vous en

parler....

Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opéra

National, sur la _Cléopâtre_ de Mme de Girardin (qui a réussi, à mon

grand regret), etc., etc. Cependant, dès aujourd'hui, je puis vous dire

que j'ai assisté hier soir à la première représentation de _Didier,

l'honnête homme_, nouvelle pièce de Scribe, aux Variétés. La donnée

n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement manigancé.... Ferville y a

été admirable de vérité, de noblesse et de sensibilité. Or, il paraît

qu'une pièce identiquement pareille a été donnée hier au soir au Gymnase

sous le nom de _Jérôme le maçon_. C'est Bouffé qui y remplissait le rôle

de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrés,

mais il est de fait que le Gymnase a fait relâche avant-hier et a répété

jour et nuit pour être prêt le même jour que l'autre théâtre. J'irai

voir ce _Jérôme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouffé est

certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est

peut-être plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une

bêtise, je serai le premier à crier mon _mea culpa_.

Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.

Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien

dévoués, ce qui n'est pas étonnant le moins du monde, car enfin... ma

foi, à quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas même en

profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je

m'arrête à l'idée que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement

perpétuel de compliments dans les oreilles, et je me borne à vous

dire... enfin tout ce que vous voulez....

J'espère que votre mari se porte bien, qu'il va chasser à outrance et

nous écrire un joli petit article là-dessus. Je lui serre la main ainsi

qu'à vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon coeur.... Si

Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu à

Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....

* * * * *

Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter à madame votre

mère pour qu'elle y mette quelques mots.

Bonjour, portez-vous bien de toutes les façons; et voilà.

Votre tout dévoué,

IV. TOURGUENEFF.

III

Paris, le 8 décembre 1847.

Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante

lettre que madame votre mère m'a remise de votre part. Vous faites bien

de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement

reconnaissants! _Danke, danke._

Tous les détails que vous nous donnez de votre vie à Dresde sont lus et

relus mille fois; les Dresdennois sont décidément un bon peuple....

* * * * *

Avant tout, il faut que je vous dise que «maman[13]» se porte très bien

et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchès aussi; le papa

Sitchès[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout étonnant. Des

900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le

seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les

bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non

plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.

_El hermano de Vd_[16] va très bien de même; il a fait magnifiquement

relier un exemplaire de sa méthode, qu'il destine à la reine Christine,

pour qu'elle apprenne à sa fille l'art de faire des fioritures et des

transpositions.

A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Sémiramide_. Elle

y a eu un _très grand_ succès. Sa voix a entièrement changé de caractère

depuis Pétersbourg; de brutale qu'elle était, elle est devenue _trop_

molle, molle; elle chante à la Rose Chéri, maintenant; elle fait bien

les agilités; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,

mais pas d'énergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa

figure placide et grasse se refuse à toute expression dramatique; elle

se borne de temps en temps à froncer péniblement le sourcil. Ce qu'elle

a dit de mieux a été le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont

enchantés. Mme Grisi, talonnée par l'émulation, s'est surpassée; elle

m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas été mauvais non plus,

quoique, en général, je trouve qu'il chante en père de famille.

Hier, je suis allé, avec le jeune Le Roy d'Étiolles[17], à

l'Opéra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique,

galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais

peut-être plus français encore qu'Auber; Boïeldieu est pâle quelquefois,

mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la

Muette_)....

Vernet m'a fait un très grand plaisir dans la vieille pièce: _le Père de

la débutante_. Tous les acteurs français sont essentiellement

réalistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi «brovontement»,

disait un Allemand, que Vernet. Il contente à la fois l'instinct et

l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait

rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voilà quelqu'un qui

s'entend à créer.--Il y a des artistes qui parviennent à se débarrasser

de leur individualité; mais à travers la personne qu'ils représentent,

on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espèce

de contrainte réagit sur vous. Vous étiez encore ainsi à Pétersbourg,

mais déjà alors votre talent brisait ses dernières entraves (je me

rappelle maintenant les premières représentations de _la Somnambule_),

et depuis?...

* * * * *

Vous me dites que vous vous êtes mise à lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow.

N'est-ce pas que ce fantôme, que cet ouvrage pénible d'un homme d'esprit

sans talent, tout farci d'allusions et de préoccupations politiques,

religieuses, philosophiques, vous a déplu? Et puis, tous ces effets

criards, ces coups de théâtre,--y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant

qu'une brutalité qui n'est pas naïve?

L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les auteurs

dramatiques; ils ne peuvent se défaire de leurs réminiscences; ils ont

trop lu, les malheureux, et pas du tout vécu! Ce n'est qu'en Allemagne

qu'il a été possible qu'un écrivain déjà connu (M. Mundt, le mari de la

soeur de Müller) se soit vu réduit à _afficher dans les gazettes_

qu'il désirait une épouse (ce fait est littéralement vrai).

On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un

opéra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on

fait aujourd'hui puent la littérature, le métier, la convention. Pour

trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le

prurit littéraire, le bavardage de l'égoïsme qui s'étudie et s'admire

soi-même, voilà la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens

qui retournent à leurs vomissements.

C'est l'Écriture qui le dit, naïvement, cette fois. Il n'y a plus ni

Dieu ni Diable, et l'avènement de l'Homme est encore loin.

Parmi tout ce qui écrivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est

le seul _homme_, le seul caractère et le seul talent.

Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littéraire, Dieu merci! le

deuxième volume de _la Révolution française_, par Michelet. Cela part du

coeur, il y a du sang, de la chaleur là-dedans; c'est un homme du

peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble

coeur. Le deuxième volume est infiniment supérieur au premier. C'est

tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.

Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgré

tout le plaisir que j'ai à babiller devant vous, je ne voudrais pas

abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je

mène ici une vie qui me plaît excessivement: toute la matinée, je

travaille; à deux heures, je sors, je vais chez maman où je reste une

demi-heure, puis je lis les journaux, je me promène; après dîner, je

vais au théâtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois

des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garçon aussi fin

d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voilà....

Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au

monde. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au bon souvenir de votre mari; je

vais lui écrire un de ces jours; j'espère qu'il se porte à merveille. Je

vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.

Votre dévoué

IV. TOURGUENEFF.

IV

Paris, 14 décembre 1847.

Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre

autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait à Dresde et à

Hambourg ce que la Diète vient de faire contre le _Sonder-Bund_: après

avoir enfoncé les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine

déroute. Et puis vous irez, comme César, à la conquête de la

Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton épique!) Vous nous avez fait aussi

beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin à Hambourg.

En général, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous

écrivez à madame votre mère--ce sont les détails que vous nous donnez...

les détails, mais c'est le coloris, la lumière du tableau.--Ne nous

envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres

est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite à haute voix.

(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, après l'avoir dévorée

en bloc, on se met à l'éplucher par-ci par-là; l'appétit revient en

mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des

fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de

plus....

A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien

contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois

fois[20]). Aussi--ne fût-ce que par émulation--nous nous portons, tous

tant que nous sommes, à merveille.... Ce que c'est que l'émulation!

Je regrette de me voir forcé de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci

je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à vous communiquer.

Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai

travaillé à force; jamais les idées ne m'étaient venues si abondamment;

elles se présentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre

diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout à coup assailli par

une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tête et ne plus

savoir où loger son monde.

Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer à deux amis

russes; ces messieurs ont ri à se tordre.... Ça me faisait un effet

extrêmement étrange et fort agréable.... Décidément je ne me savais pas

si drôle que ça--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il

faut la copier (voilà une corvée!) et l'expédier. Aussi les éditeurs de

ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des

gros paquets de lettres! J'espère qu'ils en seront contents. Je prie

très humblement mon bon ange (tout le monde en a un, à ce qu'on dit) de

continuer à m'être favorable--et je vais continuer de mon côté à abattre

de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.

Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore

à chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me

pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les

Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose

d'épicé.

Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de

grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une

foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement

habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses

mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des

bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les

statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des

Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit

après une matinée de travail. J'y rêve--non pas vaguement, à

l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque

jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller

faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des

Tuileries, du côté de la rivière--mon groupe favori. Le soir, je vais

chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou

six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait

penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes

pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où

nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des

trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce

chapitre.

Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et

crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel

est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans

un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh

bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents.

Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur

la route de Berlin à Hambourg!

J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui

laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer

davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me

nommer bavard.

Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième

volume de Michelet est un chef-d'oeuvre. Louis Blanc se couvre de

ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan.

Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve

tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre

fortement la main, je vous refélicite et je reste:

Votre ami dévoué,

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme

cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un

épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses

armes.

V

19 décembre 1847.

Madame,

* * * * *

Madame votre mère (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a raconté

votre dernière lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas

à une belle journée de décembre, c'est bien traître, il fait humide «le

long de la rivière». J'espère que votre mal de gorge se sera dissipé

bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le même succès que _le Barbier_.

Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup à Hambourg. On

n'y voit que des «marchants», toujours parlant de chemins de fer,

actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je

suis sûr qu'au fond de votre âme vous devez ressentir un secret dépit de

devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.

Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous écoutant; ils

réservent tout leur sérieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils

vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur

devoir--et on ne les en remercie pas...

Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de

Méhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;

dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables

d'opéras, comme _Jérusalem_....

Au moment où je vous écris ces lignes, une bande de musiciens ambulants

se met à chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que

c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah ça, mais décidément les

vieux musiciens valaient mieux que ceux d'à présent. Quelle énergie

sérieuse! quelle conviction! quelle simplicité grandiose! Chanté en 93

par des centaines de voix, cet hymne a dû faire battre bien des

coeurs.

En général, depuis quelque temps, je me détourne de plus en plus du

temps présent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette à

corps perdu dans le passé. Je lis maintenant Calderon avec acharnement

(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand poète dramatique

catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus

antichrétien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'oeuvre. Cette foi

immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou même d'une réflexion,

vous écrase à force de grandeur et de majesté, malgré tout ce que cette

doctrine a de répulsif et d'atroce. Ce néant de tout ce qui constitue la

dignité de l'homme devant la volonté divine, l'indifférence pour tout

ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grâce_ se répand

sur son élu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'être qui

proclame ainsi avec tant d'audace son propre néant s'élève par cela même

à l'égal de cette Divinité fantastique, dont il se reconnaît être le

jouet. Et cette Divinité--c'est encore l'oeuvre de ses mains.

Cependant, je préfère Prométhée, je préfère Satan, le type de la révolte

et de l'individualité. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon

maître; je veux la vérité et non le salut; je l'attends de mon

intelligence et non de la grâce.

_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22].

Malgré tout, Calderon est un génie bien extraordinaire et vigoureux

surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants ancêtres, nous

arrivons tout au plus à être gracieux dans notre faiblesse.... Je pense

au _Caprice_ de Musset (qui continue à faire fureur ici). Mais je pense

aussi en même temps que je continue à ne pas avoir de nouvelles à vous

donner; et cependant il s'est passé des choses assez intéressantes. M.

Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chanté hier _la

Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup

d'une fille électrique ou magnétique qui fait, pendant son sommeil, en

écoutant la musique, des gestes qui y ont rapport (à la musique), etc.,

etc., etc.

Mais que voulez-vous, je tourne à l'ours; je ne sors presque pas de ma

chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espère que ce ne

sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu

et de courir à Paris; il faut cependant en avoir une idée.

J'ai reçu des lettres de mes éditeurs qui me font toutes sortes de beaux

compliments sur mon activité; en même temps ils m'ont envoyé le dernier

numéro de notre Revue; j'y ai trouvé une admirable nouvelle d'un

monsieur Grigorovitch[23]....

* * * * *

J'écrirai demain une lettre à votre mari, que je vous prie de saluer

bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de

Louise--et pour cause; ce qui ne m'empêche pas de l'embrasser sur les

deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je

vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble

dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possédez

déjà. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous

les vôtres.

Vous ne restez pas à Hambourg plus de quatre à cinq jours, n'est-ce pas?

Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-être encore.

_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudté zdorovy i

pomnité nass[24]._

Votre

IV. TOURGUENEFF.

VI

Paris, ce 25 décembre 1847.

Nous étions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas

recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gâtés), quand

votre lettre du 21, avec tous ses charmants détails, nous a comblés de

joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous

assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont à

déchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous écrivez parfaitement bien

pour une célébrité. Du reste, votre écriture varie à l'infini;

quelquefois elle est jolie, fine, perlée--une vraie petite souris qui

trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, à grandes

enjambées; souvent il lui arrive de s'élancer avec une rapidité, avec

une impatience extrêmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce

qu'elles peuvent.

Vous faites très bien de nous décrire vos costumes; nous autres

réalistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous

faites est bien fait. Vos succès à Hambourg nous causent une joie

infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous

encourager?

Je vous remercie de tout mon coeur pour le bon et affectueux conseil

que vous me donnez dans votre lettre à Mme Garcia. Ce que vous dites

de la «quabra dura» qu'on remarque toujours dans une oeuvre

interrompue est bien vrai--«_das sind goldene Worte_». Aussi, depuis que

je suis à Paris, je n'ai jamais travaillé qu'à une chose à la fois et

j'en ai conduit plusieurs à bon port, je l'espère du moins. Il ne s'est

pas passé de semaine que je n'aie envoyé un gros paquet à mes éditeurs.

Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai encore lu un drame

de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions

dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y règne une énergie

sauvage, un dédain sombre et profond de la vie, une hardiesse de pensées

étonnante, à côté du fanatisme catholique le plus inflexible. Le

Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet

espagnol, avec toute la différence qu'il y a entre le Midi et le Nord.

Hamlet est plus réfléchi, plus subtil, plus philosophique; le caractère

de Sigismond est simple, nu et pénétrant comme une épée; l'un n'agit pas

à force d'irrésolution, de doute et de réflexions; l'autre agit--car son

sang méridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la

vie n'est qu'un songe.

Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico

prodigioso_[26]; je suis tout encalderonisé. En lisant ces belles

productions, on sent qu'elles ont poussé naturellement sur un sol

fertile et vigoureux; leur goût, leur parfum, est simple; le graillon

littéraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a été la dernière

et la plus belle expression du catholicisme naïf et de la société qu'il

avait formée à son image. Tandis que dans le temps de crise et de

transition où nous vivons, toutes les oeuvres artistiques ou

littéraires ne représentent tout au plus que les opinions, les

sentiments individuels, les réflexions confuses et contradictoires,

l'éclectisme de leurs auteurs; la vie s'est éparpillée; il n'y a plus de

grand mouvement général, excepté peut-être celui de l'industrie, qui,

considérée sous le point de vue de la soumission progressive des

éléments de la nature au génie de l'homme, deviendra peut-être la

libératrice, la régénératrice du genre humain. Aussi, à mon avis, les

plus grands poètes contemporains sont les Américains qui vont percer

l'isthme de Panama et parlent d'établir un télégraphe électrique à

travers l'Océan. Une fois la révolution sociale consommée--vive la

nouvelle littérature!...

Une grande partie de ces réflexions m'est venue à l'esprit l'autre soir,

pendant que j'assistais à la représentation d'une revue de l'année 1847,

_le Banc d'huîtres_, au Palais-Royal. C'était amusant, et je riais....

Mais, bon Dieu! que c'était maigre, pâle, timide et mesquin à côté de ce

qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son

école! Une comédie fantastique, extravagante, railleuse et émue,

impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la

société et dans l'homme même, et finissant par rire de sa propre misère,

s'élevant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au

stupide pour le glorifier, le jeter à la face de notre orgueil.... que

ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes voués au Scribe à

perpétuité.

Je ne désespère pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_

d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.

* * * * *

Ainsi vous voilà donc à Berlin; vos deux premières campagnes sont

terminées, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple déjà

conquis.

Vous allez débuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra

à étudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de

Francfort un article enthousiaste sur vous, daté de Hambourg. A propos,

_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opéra pour l'hiver

prochain. On écrit de Pétersbourg que le théâtre italien y est à

l'agonie. J'ai parlé dans une lettre à votre mari de _la Cerenentola_ et

de Mme Alboni.

J'espère que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme

des anges, ou comme nous, car nous allons très bien, mais très bien.

Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous répétant toujours la

même chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus

grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes voeux sont bien

sincères... Portez-vous bien, soyez heureuse.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._

VII

Paris, ce 11 janvier 1848.

Je viens de recevoir à l'instant la lettre que vous m'avez envoyée sous

le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon

souvenir. Quant à ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne

demande pas mieux que d'avoir tort, et d'être détrompé le plus vite

possible.

Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamétralement

opposé à celui de Florian) ne méritent pas l'honneur d'une traduction;

mais l'offre que me fait et señor Louis est trop flatteuse pour que je

ne m'abonne pas, dès à présent, à en profiter plus tard, quand j'aurai

fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur

m'arrive[27]. En même temps je souhaite au grand chasseur... halte-là!

je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne

s'est pas laissé infecter par les superstitions de ma chère patrie, je

ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gâter son plaisir.

Les articles sur _la Norma_ m'ont fait éprouver ce que les Allemands

nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-même d'il y a un an, MM.

les critiques semblent remarquer un changement, un développement dans la

manière dont vous faites ce rôle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir

ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis

Saint-Pétersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis

prêt à crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas

chagriné. Rellstab et Kossack parlent tous les deux «_von einer

milderen Darstellung_»; je sais bien que ce n'est pas là une _Milde_ à

la Lind; je suis persuadé, au contraire, que cela doit être très beau,

très vrai et très poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas

les grandes âmes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les

assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignité. «Les coups

de marteau», dit Pouchkine quelque part, «brisent le verre et forgent

l'acier», l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont passé

par là, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce

bonheur, car c'en est un que l'égoïste, par exemple, ou le lâche ne

connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y

résistent.

Dieu! que j'aurais été content d'assister à une représentation de _la

Norma_! Cette femme au coeur si haut placé et si naïf, si droit, si

vrai, en lutte avec son amour et sa destinée, ces grands et simples

mouvements des passions dans une âme primitive, ce cruel et doux mélange

de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette

explosion délirante de la fin, cette intelligence si forte et si fière,

qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entière par la

tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons

plus. Je tâcherai de vous «reconstruire» dans _la Norma_ d'après l'idée

que j'ai de votre talent, d'après mon souvenir... Il est vrai que je ne

suis plus rompu comme autrefois à cet exercice allemand par

excellence... enfin j'essayerai.

Lettres à Madame Viardot · 第 1 / 12 段