ouvriers, par exemple dans les pêcheries dirigées par M. Damby et par
M. Biritch; ils font bien leur travail, mais ils sont insouciants du
lendemain, et, dès qu'ils ont gagné une petite somme, ils n'ont plus
envie de travailler; ils ne s'aperçoivent qu'un morceau de pain est le
dernier de la maison qu'après l'avoir mangé. Il y en a pourtant qui
fournissent, dit-on, à l'industrie, 4 000 à 5 000 francs de poissons
par an.
Ils pratiquent la chasse, soit le long des rivières, où ils harponnent
les phoques, soit dans la forêt, où ils tuent des animaux à fourrures;
les uns ont des arcs et quelques autres des fusils. La moyenne de
la chasse d'automne est, par chasseur, de six à dix zibelines, cinq
écureuils et une ou deux loutres. Dans certains villages du nord, les
Aïnos louaient jadis la chasse aux Guiliaks qui venaient du nord au sud
en descendant la rivière Poronaï.
Lorsqu'il devient vieux, l'Aïno est respecté: il reste à la maison,
et c'est lui qui, l'hiver, raconte les histoires et les légendes qu'il
a lui-même entendues pendant sa jeunesse. Il dit les guerres soutenues
jadis contre les Japonais et les luttes terribles des villages ennemis.
Il répète des histoires ou des chansons mélancoliques et tristes, dans
lesquelles arrivent les aventures les plus épouvantables aux chasseurs
et aux pêcheurs, et où les acteurs principaux sont l'ours, le phoque ou
des bêtes fantastiques. On écoute ces légendes avec intérêt, et aussi
avec respect, car les vieux, même les plus arriérés, sont supérieurs
aux jeunes: ils ont vu et ils ont vécu. Lorsqu'un vieux meurt, le
désespoir du village est infini, ils le pleurent avec des sanglots
intarissables; ils ont très peur de la mort et il n'est pas rare de
voir un Aïno sangloter sur la tombe d'un homme qu'il ne connaissait pas.
Les maladies dont sont affligés les Aïnos, et qui souvent les
emportent, viennent du manque d'hygiène et de la saleté; les maladies
de peau sont fréquentes, et doivent être attribuées, sans doute, à
l'abus qu'ils font des plats de poisson pourri; les poumons sont
parfois malades, la tuberculose existe, mais est cependant plus rare
qu'on pourrait le croire. La variole est l'ennemie la plus redoutable;
sur les bords de la Naïba, plus de cent Aïnos moururent en 1894 de
cette maladie. Les Japonais leur apportèrent une terrible influenza en
1895; c'est avec eux aussi qu'est venue la syphilis.
Les Aïnos sont aujourd'hui moins nombreux que jadis, et il semble aussi
qu'autrefois ils avaient plus d'enfants. Quand un malade souffre d'une
maladie nerveuse, de la petite vérole ou même d'une autre maladie,
ils disent qu'un dragon est entré dans son corps et qu'il faut l'en
chasser; ils nettoient à fond le foyer, puis entourent le malade
en silence, et le battent en poussant de grands cris; ils jettent
certaines plantes odoriférantes sur le sol, courent, en faisant de
grands gestes, choquent des sabres pour effrayer le mauvais esprit. Le
chamane, s'il en est un dans le village ou dans les campements voisins
vient ensuite et a recours à la magie; si un médecin russe passe, on
le consulte aussitôt. Le chamane, coiffé d'un grand bonnet orné de
talismans, ne vient guère que la nuit chez les malades.
[Illustration: FAMILLE AÏNO.]
L'homme qui se sent mourir exprime ses dernières volontés, qui
seront respectées. Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, on lui ferme
les yeux, on l'enveloppe dans une natte faite d'herbes spécialement
coupées dans les marais, et on le porte à la place qu'il occupait
d'ordinaire dans la maison, les pieds tournés vers la porte. On pleure
abondamment; puis les hommes sortent, et pendant que, vautrées autour
du cadavre, les femmes sanglotent, les hommes fabriquent un cercueil en
bois.
Le lendemain, on place le mort dans le cercueil et on l'enterre près de
la maison, mais très peu profondément. On met près de lui des objets
dont il pourrait avoir besoin, une pipe, du tabac, un couteau, un
briquet. Sur le tombeau, on dresse un inao et on place une lance la
pointe en terre; sur l'inao est grossièrement représenté ou sculpté le
sexe du défunt. J'ai pris dans un de ces cimetières, une tête de phoque
qui portait elle-même un inao dans les narines et dont nul ne voulut
m'expliquer la signification.
Le vol d'un crâne de phoque placé sur un tombeau est un crime, celui
d'un crâne d'ours est plus grave encore; on comprend donc quels dangers
courrait un voyageur qui, pour enrichir une collection d'anthropologie,
rassemblerait des crânes humains.
Ce fut grâce aux forçats que j'en pus rapporter pour le Muséum; eux
seuls m'indiquèrent les endroits où il était possible d'en trouver.
Après la mort d'un Aïno, on partage l'héritage entre les enfants, si
le défunt n'en a pas décidé autrement. Les instruments de pêche et de
chasse reviennent aux fils; les outils, les plats, les instruments
de cuisine, sont pour les filles. Les femmes continuent à habiter la
maison du défunt, qui est une propriété de famille et non une propriété
particulière. Ce sont les vieux qui font le partage; le frère n'a pu
disposer que des objets qui lui sont personnels, et c'est toujours, par
tradition, le fils aîné qui devient le maître de la maison.
On ne prononce plus jamais le nom du mort, et si un étranger le fait
devant quelqu'un de la famille en deuil, celui-ci baisse la tête et
s'en va sans répondre. Les enfants ne parlent plus jamais de leur père;
on craint les morts, c'est pourquoi leur souvenir est mal conservé.
Il ne reste, par conséquent, que quelques légendes dans la mémoire du
peuple: les Aïnos n'ont pas d'histoire.
Les Aïnos aiment à raconter des vieilles histoires, à chantonner des
chansons d'amour: on y entend des amoureux pleurer la mort de celui
ou de celle qu'ils ont aimé; les femmes sont moins matérielles que
leurs époux, dont elles célèbrent surtout l'adresse, la bravoure et
l'honnêteté; les hommes en effet pleurent leur femme, mais semblent
regretter surtout la bonne soupe qui leur manquera désormais. Voici, à
ce propos, un couplet d'une chanson caractéristique:
«Jamais je ne retrouverai une ménagère pareille à toi! Quels bons repas
tu savais me préparer; je me jetais dessus comme le chien sur sa proie,
et la graisse me coulait sur la barbe et sur les mains, que je léchais
ensuite avec tant de plaisir!»
On conte que les femmes se sont jadis donné la mort sur le tombeau du
bien-aimé, et l'on montre sur le bord de la mer une pierre, que l'on
nomme la Désolée: elle ressemble grossièrement à une femme. La mer
lui avait pris son mari, qu'elle appela des jours et des nuits sur le
rivage; elle refusait toute nourriture et se tenait debout sans bouger;
au bout de quelques semaines, ses cris cessèrent et peu à peu, les gens
du village la virent se changer en pierre.
Lorsque surgissent des difficultés entre des villages ou des
particuliers, les vieux s'assemblent et jugent; ils le font d'ordinaire
honnêtement. Le vol est sévèrement puni, on coupe le doigt du voleur,
qui se laisse faire sans résistance, d'après ce que m'ont dit les
indigènes. Quand le voyageur Poliakov quitta le pays des Aïnos, il
venait d'être volé par une femme; il ne se douta jamais qu'on coupa à
celle-ci trois doigts pour la punir.
Dans certains villages, le principal juge est le «tchatcha», sorte de
chef de village qui passe sa fonction en mourant à son fils préféré.
Les crimes sont très rares et ils étaient avant l'arrivée des Russes,
punis avec une atroce sévérité. Le temps n'est pas loin où les juges
invitaient les gens d'un campement à piquer tour à tour un meurtrier
avec leurs couteaux. L'assassin était ensuite attaché à sa victime et
on enterrait le mort avec le vivant.
_CHAPITRE XII_
La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux pour l'Ours.--La
veille de la fête.--Discours à la victime.--Le sacrifice.--Après le
sacrifice.
Les Aïnos, comme les Guiliaks d'ailleurs, s'emparent, chaque année,
d'un jeune ourson; ils l'enferment dans une cage de bois, et la plus
vénérée de leurs femmes est chargée de le nourrir avec le plus grand
soin. Lorsque la bête atteint l'âge de deux ans, les indigènes invitent
leurs amis, et, au cours d'une fête pittoresque dont on lira plus loin
les détails, ils immolent solennellement l'ours en le chargeant de
leurs commissions pour le dieu de la forêt, près duquel son âme vivra
désormais. L'ours, quoi qu'on en ait dit, n'est pas considéré comme
un dieu, il est le messager que la divinité écoute favorablement. Son
nom est si respecté qu'on le donne à l'hôte dont la visite semble
un honneur: j'ai entendu dire parfois, quand j'entrais chez des
Aïnos--réflexion flatteuse entre toutes:
«Ah! voici l'ours qui vient.»
Toutes les populations si diverses de la Sibérie ont, pour l'ours,
une semblable vénération. Les Samoyèdes, qui habitent sur le bord de
l'océan Glacial, disent que son âme est immortelle, et qu'il est le
fruit de l'amour coupable d'une femme et d'un démon. Les Ostiaks du
bassin de l'Ob le nomment fils du ciel, et chaque chasseur qui le
rencontre fait, après l'avoir tué, des excuses à son cadavre. Les
Bachkirs de l'Oural prétendent qu'il est le fils d'un dieu puissant, et
qu'il sait tout. C'est un ancien khan, disent les habitants de l'Altaï,
qui a eu la fantaisie de se métamorphoser en bête. Ce n'est pas un
khan, répondent les Toungouses du fleuve Amour, c'est un prêtre et un
sorcier!
«Il est plus qu'un animal et moins qu'un homme, me disait gravement un
vieux Khirghize nomade; mais il est plus fort que le premier et plus
intelligent que le second; il est loin de nous en ce moment et pourtant
il nous observe et il nous entend!»
[Illustration: DÉPART POUR LA FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS.]
Les Bouriates de la région du Baïkal prétendent que Dieu passait
un jour à cheval: il rencontra sur sa route, le plus fort de tous les
hommes qui le fit tomber. Furieux de sa mésaventure, Dieu changea
l'homme en ours; celui-ci conserva sa force et son intelligence, et
reçut quelques privilèges divins, dont les hommes ne connaissent pas
exactement l'importance.
De pauvres Mongols, qui pratiquent la religion bouddhique, m'ont dit
que l'Homme-Dieu, incarnation vivante de Bouddha, vit dans un monastère
du Thibet, et élève un ours, dont il écoute les conseils. Certains
Orotchones considèrent l'ours comme un dieu déchu, qui fut vaincu par
un dieu plus fort.
J'ai remarqué, en outre, que les indigènes de Sibérie n'aiment pas à
prononcer le mot d'ours: ils disent «le petit vieillard, le maître de
la forêt, le respecté, le savant», et le plus souvent ils le nomment
d'un seul mot court et typique: «lui»! Certains sont plus familiers
et l'appellent «mon cousin»; pour le paysan russe, il est simplement
«Michka», ce qui est le diminutif du prénom Michel. Et Michka est très
malin et très intelligent; il est bon aussi parfois, et il a épargné
bien des gens épouvantés à sa vue, qui se sont excusés de venir le
déranger dans sa solitude.
Même en Europe, on a pour l'ours une considération particulière, très
méritée au dire des plus célèbres dompteurs, qui voient en l'ours le
plus intelligent et le plus perfectible de tous les animaux féroces.
Les Allemands des bords du Rhin l'appellent «mon oncle», et dans
tous les jardins zoologiques la cage de Martin est la plus entourée;
voyez son succès au Jardin des Plantes. A Saint-Pétersbourg il en a
plus encore: il fait des cabrioles, il joue à saute-mouton avec ses
compagnons, à la grande joie du public; et dans une vaste cage, sont
de gentils oursons, auxquels les enfants font boire de l'hydromel et
qui, reconnaissants, lèchent affectueusement les mains de leurs petits
bienfaiteurs.
La fête de l'ours a lieu dans l'île de Sakhaline, chez les Guiliaks
comme chez les Aïnos. Les condamnés politiques qui ont habité parmi les
Guiliaks et qui ont étudié leurs mœurs, prétendent que la fête a perdu
chez ces indigènes du moins, tout caractère religieux: il semble que la
fête de l'ours n'ait pas toujours existé chez eux; elle est surtout une
fête aïno.
[Illustration: PROMENADE DE L'OURS.]
L'ours qui doit devenir chez les Aïnos le héros et la victime de la
fête, est pris très jeune dans la forêt; il est enfermé dans une cage
en bois, de forme cubique, non loin de la maison de son maître, et il
n'en sort que l'été pour aller, harnaché de cordes et de lanières,
se baigner dans la rivière voisine; tous les gens du campement le
suivent et le contemplent en lui adressant des paroles amicales. Il
appartient presque toujours au plus riche du village, mais chacun tient
à honneur de contribuer à sa nourriture. C'est, en général, l'aïeule
respectée qui lui apporte sa pitance, mais il est quelquefois nourri
par des jeunes filles; il reçoit sa part de tous les plats que mangent
les Aïnos et souvent la meilleure part. On lui donne de la soupe de
poisson, du saumon cru, une côtelette de chien, et, en été, des baies,
groseilles ou framboises sauvages, dont les ours sont toujours très
friands. La nourriture lui est apportée sur une pelle en bois, qu'on
passe à travers les barreaux de la cage, et celle-ci est protégée par
des inaos. J'ai déjà expliqué ce que sont ces inaos, dans le chapitre
précédent.
La fête de l'ours a toujours lieu l'hiver et pendant la nuit. Deux ou
trois jours avant la cérémonie, de tous les villages même les plus
éloignés, viennent des Aïnos; il faut être bien malade ou bien impotent
pour n'y pas y assister. Le jour qui précède la fête est consacré aux
pleurs; l'avant-veille on a surtout bu, dansé et chanté.
Les hommes fabriquent des inaos de grandeur différente, c'est là un
travail qu'une femme ne saurait exécuter sans péché; les inaos faits,
il faut préparer le dîner, et par conséquent tuer quelques chiens. Les
femmes cependant tressent, avec des lianes, une longue ceinture que
l'ours devra revêtir à l'heure du sacrifice, et à laquelle pendent de
petits sacs, où l'on enferme un peu de chacun des mets préparés pour
la fête: poisson sec, graisse de phoque, viande de chien, riz, tabac,
etc. Ce sont là des provisions pour la route, assez longue, que suivra
l'âme de l'ours dans son voyage vers la divinité. Les jeunes filles ont
une tâche spéciale, elles font avec des lianes et des herbes de longues
boucles d'oreilles qui pareront la tête de la victime.
[Illustration: LA CAGE OÙ L'ON ENFERME L'OURS QU'UNE FEMME VIENT
NOURRIR]
[Illustration: BAIGNADE DE L'OURS EN ÉTÉ, IL EST ACCOMPAGNÉ DE TOUS LES
GENS DU CAMPEMENT.]
[Illustration: FABRICATION DES INAOS POUR LA FÊTE DE L'OURS.]
Les vieilles ont aussi leur fonction, et leur rôle n'est pas le
moins fatigant. Rangées autour de la cage, à quatre pattes, presque
vautrées, la figure couchée sur les mains et le derrière en l'air,
elles pleurent, elles gémissent, elles sanglotent. Chaque fois qu'une
vieille arrive au campement, elle descend du traîneau, et se dirige
vers la cage pour prendre part à l'étrange concert. Les vieilles se
relayent, et, à tour de rôle, vont dans une des huttes du campement
dormir et manger. Devant un tel spectacle, on conçoit que l'ours
devienne nerveux; il comprend que quelque chose d'extraordinaire se
prépare, et tourne effrayé dans sa cage en hurlant lugubrement. Le
signal des pleurs est toujours donné par celle qui, pendant deux ans, a
pris soin de l'ours, et qui lui a chaque jour porté sa nourriture.
Ces longues lamentations des vieilles n'existent plus aujourd'hui dans
tous les villages; elles ont même presque disparu chez les Aïnos du
sud. Ce sont là des mœurs, à la fois très sauvages et très bizarres, et
ce qui va suivre devant l'être encore davantage, j'éprouve le besoin
d'affirmer ici que tous les détails qu'on lira ont été scrupuleusement
contrôlés.
Des danses ont lieu dans la maison et auprès de la cage; les hommes
dansent d'un côté, les femmes de l'autre; l'accompagnement n'est pas
fait par des instruments, mais par des sons inarticulés et rythmés,
poussés bouche fermée et avec le gosier. Nul n'a fait, bien entendu,
toilette pour la cérémonie: un Aïno n'a qu'une chemise, et il la porte
jusqu'à ce qu'elle tombe en lambeaux.
Tous ces préparatifs, travaux, danses et lamentations durent deux
ou trois jours. Quand vient le dernier soir, tout est prêt, les
chiens sont tués et cuits, la graisse de phoque est fumante, le riz
bouilli, les feuilles de tabac déchirées, et les pots remplis de
«saké», eau-de-vie de riz que les Japonais ont fait connaître aux
Aïnos. Pendant la soirée, il y a une scène de pleurs dans la maison
du propriétaire de l'ours. Celui-ci a fait l'exposition de toutes ses
richesses; sabres japonais, lances primitives, fourrures, tout est
étendu au fond de sa cabane ornée d'inaos neufs. Dans la plupart des
villages, la scène de pleurs est courte, et le saké tout chaud délie
les langues et réjouit les cœurs.
Vers deux heures du matin, les vieux se lèvent, quittent la hutte et
se dirigent vers la cage de l'ours, devant laquelle quelques vieilles
infatigables gémissent encore. Le plus éloquent des vieillards,
particulièrement respecté, fait un signe, chacun se tait, et il adresse
doucement à l'ours un long discours. Les termes du discours diffèrent
selon les orateurs; mais, à part quelques phrases d'improvisation
personnelle, le fond en est toujours le même:
«N'aie pas peur, ours, ami vénéré, que nous aimons tous. Tu sais
combien nous nous sommes montrés bons pour toi. Rappelle-toi ta
naissance dans la forêt mystérieuse et terrible! Tu étais petit quand
nous t'avons rencontré, que serais-tu devenu sans nous! Nous t'avons
pris dans nos bras; pour te réchauffer nous te serrions contre notre
poitrine, et nous t'avons donné une bonne soupe pour calmer ta faim.
Tu as eu vite confiance en nous, tu jouais comme un petit gamin, et tu
nous léchais la figure et les mains. Mais après t'avoir nourri, cher
ami, nous aurions pu te laisser dans la forêt; nous sommes de pauvres
gens et une bouche de plus à nourrir épuise vite nos maigres provisions
d'hiver, surtout quand le nouveau venu a un appétit comme le tien, soit
dit sans reproche. Et cependant nous t'avons pris chez nous, tu as vécu
dans notre village, nous t'avons nourri et choyé comme notre plus cher
enfant! Tu t'en souviens, n'est-ce pas? Et quelle belle cage toute
neuve nous avons construite! Et quels bons bains dans notre rivière! Et
les poissons que nous avons pêchés pour toi; les gigots de chiens que
nous t'avons offerts, et les framboises que femmes et enfants allaient
cueillir pour toi, parce qu'ils connaissaient tes goûts, gourmand
que tu es! Car tu es gourmand, cher vieil ami, et dans la forêt où
tu devais vivre, tu n'aurais jamais pu manger à ta faim. L'hiver, tu
aurais eu froid dans la neige, tandis qu'ici nous entourions ta cage de
paille et tu dormais tranquillement au chaud. Tu n'as jamais manqué de
rien. Aussi vois comme tu es gras, et comme tu es beau!
«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une grande fête, dont tu es le
héros vénéré. Les cris, les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait
comprendre. N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire de
mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer au dieu de la forêt,
qui t'aime et que nous craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner,
le meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez nous, et nous te
pleurerons tous ensemble! L'Aïno qui te tuera est le meilleur tireur
d'entre nous, il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne
sentiras presque rien, ce sera si vite fait!
«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu dois bien le comprendre.
Nous avons assez fait pour toi; c'est à ton tour maintenant de te
sacrifier pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer, pour
l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et pour l'été prochain,
des phoques et du poisson en abondance. N'oublie pas nos commissions,
nous t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront jamais!»
La femme chargée de nourrir l'ours s'avance alors tristement, portant
les derniers mets destinés à la victime; elle les lui donne à travers
les barreaux, puis se laisse tomber comme une masse, près de la
cage, en poussant des sanglots. L'émotion est bientôt générale, les
vieilles retrouvent de nouvelles larmes et les hommes poussent des cris
étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus épouvanté, bien
qu'entre deux sanglots, les vieillards lui crient:
«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne crains rien!»
La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur de la délicieuse
graisse de phoque, et d'un excellent filet de chien, décide l'ours, qui
reprend courage et croit trouver dans l'apaisement de son appétit la
fin de tous ses tourments.
[Illustration: LES INSTRUMENTS DE LA FÊTE DE L'OURS.]
Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va bientôt naître
et les jeunes gens accourent; ils enlèvent quelques planches de la
cage et cherchent à passer une corde ou une courroie autour du corps
de la bête; ils piquent l'ours avec un grand bâton, afin qu'il se
lève et qu'on puisse plus facilement le harnacher. L'ours est parfois
très énervé, partant très méchant, il cherche à mordre et à griffer.
La courroie passée, on ne laisse que quelques barreaux de la cage,
et l'ours saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées de
longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent de chaque côté de l'ours et
en nombre égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou reculer, les
mouvements à droite ou à gauche lui sont rendus impossibles.
C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture, celle dont nous
avons parlé plus haut, et que les femmes ont tressée avec tant de
soin; la tâche n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un brave
seul, auquel de copieuses libations ont donné du courage, est capable
de tenter l'aventure. Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque,
passer les mains sous les pattes de devant, en appuyant en même temps
sa poitrine sur le front de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours
est souvent très fort et plus grand qu'un homme; et l'imprudent ivrogne
est souvent renversé et va rouler dans la neige, salué par les cris
et les plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique au jeu,
recommence, et parfois le sang coule; mais l'ours est si énergiquement
garrotté, qu'il ne peut faire de blessures bien graves; d'ailleurs,
une blessure en pareille fête est un honneur et un présage de joie et
de richesse pour la vie entière. Un jeune homme est toujours avide de
gloire et désireux de conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de
bravoure, et les félicitations des vieillards.
La ceinture attachée, les jeunes gens percent les oreilles de l'ours
et lui passent les longues boucles d'oreilles préparées par les jeunes
filles. On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait faire trois
fois le tour de la cage, puis le tour de la maison de ses maîtres,
et de celle du vieillard qui a prononcé le discours. Si l'ours est
trop agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise humeur
aux différents épisodes de la cérémonie. Parfois pourtant il comprend
que toute résistance est inutile, et il obéit sans plaintes et sans
gémissements. Il en est aussi de plus pratiques, qui flairent les
provisions de route suspendues à la ceinture, déchirent les sacs et en
dévorent le contenu.
On attache alors l'ours à un arbre, qui a été préalablement orné
d'inaos, et près duquel est un arbre paré lui aussi, mais moins
somptueusement. L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que l'orateur
désigné s'approche, tenant dans la main un long bâton, portant un inao.
Son discours est parfois très long, il dure jusqu'aux premiers rayons
de l'aurore; il y a des villages où le premier discours n'a pas lieu
et où les recommandations paternelles du vieillard ne sont dites que
devant l'arbre du sacrifice.
[Illustration: LE SACRIFICE.]
«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi. Je te rappelle
encore ta vie entière et les services que nous t'avons rendus! A toi
maintenant de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je t'ai demandé:
tu diras aux dieux de nous donner la richesse; que nos chasseurs
reviennent de la forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à la
chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent des bandes de phoques
sur le rivage et en mer et que leurs filets craquent sous le poids
des poissons. Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais esprits rient de
nous, et trop souvent nous sont défavorables et malfaisants, mais ils
s'inclineront devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et partant
la joie et la santé; nous te tuons maintenant, pour qu'en revanche tu
envoies la richesse à nous et à nos enfants.»