de mauvais tours aux hommes, ils se querellent et se battent, et
malheur au pauvre Aïno qui passe au milieu d'eux pendant le combat!
Le vent et la pluie sont des ennemis acharnés, ainsi que la mer et
le tonnerre, le soleil et la neige, le feu et l'eau. Les esprits du
feu même se haïssent entre eux, et s'il y a dans une même maison deux
foyers, il ne faut pas porter de la cendre ou de la braise de l'un
dans l'autre, car la guerre s'élèverait entre eux. Quand deux dieux se
battent, l'un parfois tue l'autre; les Aïnos le croient fermement. Il
est interdit aussi de porter du feu du foyer hors de la maison. Enfin,
hiver comme été, le feu doit brûler dans le foyer sans s'éteindre, car
le feu qui s'éteint est un dieu qui meurt. Quand ils s'endorment ou
quand ils s'absentent, les Aïnos couvrent le feu de cendres, afin de
trouver le lendemain ou à leur retour quelques braises rouges encore.
Si le feu est éteint, on ne peut le rallumer qu'à l'aide du briquet;
les allumettes ne peuvent guère servir que pour la pipe.
Laisser tomber dans l'eau un tison, une allumette ou même une simple
cigarette, est un péché; car le feu est vaincu par l'eau: un esprit
de l'eau tue un esprit du feu. Le temps n'est pas encore loin où l'on
faisait du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre.
Deux hommes tenaient horizontalement un morceau de bois, dont le milieu
reposait sur un autre, perpendiculairement placé, une extrémité en
terre. Deux autres hommes prenaient des lanières attachées au second
morceau, qu'ils faisaient vivement pivoter sur lui-même de droite à
gauche, puis de gauche à droite, et ainsi de suite, tandis que leurs
compagnons appuyaient de toutes leurs forces sur le premier. Le
frottement produisait d'abord beaucoup de fumée, puis du feu. Les deux
morceaux de bois étaient respectés, et participaient en quelque sorte à
la divinité.
Les Aïnos sont si terrifiés par les dieux, qu'ils pensent à eux à tout
instant: quand ils mangent, quand ils boivent, quand ils fument, ils
font toujours quelque offrande. Ils en font parfois en se couchant, et
s'ils voyagent, ils trouvent, sur la route, des endroits où vivent des
esprits avides de présents; il y a aussi des pierres sacrées, qu'il
faut particulièrement vénérer.
Ils offrent enfin à leurs dieux ce qu'ils appellent des «inaos»: ce
sont des morceaux de bois terminés en copeaux, fixés souvent à de
très longues perches. A chaque circonstance importante de la vie, ils
dressent les inaos: il y en a de tous les côtés de la maison, on en
pare la cage de l'ours, on en élève dans la plaine au bout de grandes
perches plantées en terre; il y en a à la barque et au traîneau. Les
inaos jouent un peu le rôle des cierges de la religion chrétienne, mais
il faut voir surtout en eux un reste du culte chamaniste et un souvenir
des sacrifices humains. Le haut de l'inao est la grossière image d'une
tête à forte chevelure, et le bâton représente le corps; il y en a même
qui montrent un sexe grossièrement façonné. Ces derniers se placent en
général sur des tombeaux.
[Illustration: INAOS OU OFFRANDES ÉLEVÉES EN L'HONNEUR DES DIEUX PAR
LES AÏNOS.]
Puisque j'ai parlé du chamanisme, je dois faire observer que les
sorciers-prêtres, les chamanes, ont presque disparu chez les Aïnos, et
qu'il n'y a pas chez eux de femmes chamanes. Un Russe de Sakhaline, qui
connaissait très bien le pays et les Aïnos, m'a dit qu'on ne trouve
guère aujourd'hui que trois ou quatre chamanes parmi les Aïnos. Comme
les maladies sont des châtiments envoyés par les dieux et quelquefois
même des méchancetés gratuitement faites par eux, le chamane vient au
secours des malades. Il n'est au fond qu'un charlatan.
Ce sont parfois les anecdotes qui peignent le mieux le caractère
des peuples; en voici une qui me paraît typique. Poutka, un de mes
compagnons, était un grand Aïno, assez jovial, d'une complaisance sans
limites. Il portait une longue barbe noire, et sous ses vêtements
déchirés, il avait l'air d'un vrai brigand; il était aussi doux qu'il
paraissait terrible. Il venait souvent me voir avec un Aïno plus âgé,
qui se nommait Otaka et qui était le plus intelligent de la région.
Otaka me disait des légendes tristes d'une voix mélancolique; il
parlait très bien le russe. Il m'expliquait les croyances populaires.
«Le pope russe veut, disait-il, me convertir à sa religion, et il
n'est que le prêtre d'un faux dieu. Il nous dépeint son dieu comme bon,
comme toujours prêt à protéger les hommes et à leur pardonner. Un dieu
si bon ne peut exister, et s'il existe, il est bien inutile qu'on le
prie, puisqu'il ne peut pas faire le mal. Les esprits sont méchants,
et ils s'amusent à nous voir souffrir. Souvent un pauvre petit rat
sort de son trou près du campement, nos chiens courent à lui aussitôt;
ils sautent, ils aboient, et le font trembler par ce bruit pour lui
formidable; ils lui barrent le chemin qui le conduirait à sa tanière,
ils le saisissent, jouent avec lui, et le font souffrir bien longtemps.
Vois-tu, les esprits et les dieux sont pareils à des chiens, et le
pauvre petit rat, c'est le malheureux Aïno qu'ils torturent à leur
fantaisie!»
Je demandai à Otaka s'il croyait qu'on pût attendrir, en priant, les
dieux et les esprits.
«Non, je ne le crois pas, répondit-il. Quand la neige tombe ou quand
la mer est furieuse, l'Aïno perdu dans la forêt ou ballotté dans sa
barque, pleure et prie quelquefois; mais la neige continue à tomber et
la tempête est parfois plus forte. Les dieux épargnent seulement les
hommes qui leur font souvent des offrandes et leur donnent à boire et à
manger. Une prière pour eux ne signifie rien!»
C'est le même Otaka qui me disait un jour:
«Le pope m'a raconté que nous avons une âme, et que cette âme plus
tard habitera avec Dieu. Je ne crois pas cela. Si les morts vivaient
dans un autre monde, ils s'occuperaient encore de nous. J'ai eu un
fils qui est mort jeune et un père qui vécut très longtemps; je pense
souvent à eux, je me rappelle leurs paroles; s'ils étaient aujourd'hui
avec Dieu, ils me l'auraient fait sentir; ils me l'auraient fait
savoir; car ils m'aimaient trop pour me laisser inconsolable et pour me
voir pleurer si longtemps.
--Il y a un proverbe dans mon pays, dis-je à Otaka, qui prétend que
lorsqu'on est mort, c'est pour longtemps.
--Ton proverbe est un menteur, répartit Otaka, quand on est mort, c'est
pour toujours.»
Comme la plupart des autres Aïnos, Poutka, au contraire, croyait à la
métempsychose; d'après ce qu'il m'expliquait, l'âme de l'homme qui vit
honnêtement habitera plus tard le corps d'un animal d'ordre supérieur,
c'est-à-dire qu'il deviendra phoque ou chien, ours peut-être.
Otaka me fit assister à une scène originale, qui eut lieu vers le
soir, et dont je fus le témoin secret. Des Aïnos d'un village voisin
avaient été sur mer par un gros temps, et leur barque, emportée par
un courant sans doute, se brisa contre un écueil, ou du moins ce fut
ce qu'on se figura quand, quelques jours après, la mer en rejeta les
épaves sur le rivage. Les gens du village attendirent quelques jours
encore, et l'un d'eux découvrit, à la marée descendante, deux cadavres
presque méconnaissables. On apporta alors devant la mer ce qui avait
appartenu aux défunts, et on décida de donner aux dieux des eaux, les
objets les plus importants, les lances et les sabres. Quelques hommes
s'en saisirent et les brisèrent, puis ils coururent en criant vers la
mer; ils agitaient en leurs mains les tronçons de sabres et de lances,
et les frappaient les uns contre les autres; ils entrèrent dans la mer
et y jetèrent tour à tour les débris qu'ils tenaient. Les spectateurs
étaient nombreux, mais les femmes n'assistaient pas à la cérémonie.
Les Aïnos poussaient des sanglots et des cris perçants; ils revinrent
enfin silencieusement à la maison; la nuit était déjà profonde, et les
chiens du campement, épouvantés par le bruit inaccoutumé qu'ils avaient
entendu, aboyaient longuement et lugubrement dans les ténèbres.
Il ne faudrait pas croire qu'Otaka eût l'esprit préoccupé par les
grands problèmes de la vie; loin de là; ce n'était qu'un brave homme,
doux et intelligent, qui se sentait tout petit et très faible devant
les dangers trop fréquents, de la mer et de la forêt. Il me disait ses
souffrances avec mélancolie, mais sans amertume; l'existence, dure
pour lui, l'était aussi pour tous les autres, et comme eux, il était
résigné à son sort. A quoi bon lutter? Aux pauvres gens tout est peine
et misère!
Il trouvait aussi que la vie avait des joies nombreuses; il était le
plus souvent en proie à un vague effroi; mais comme il semblait, sinon
heureux, du moins content, quand, dans sa maison, il jouait avec ses
enfants! Il leur faisait avec son couteau des jouets bizarres, ayant
toujours son bon sourire grave et ses yeux si rêveurs. Sa maison était
la plus propre et la plus vaste du campement.
Comme chez les Guiliaks, autour des maisons sont des dépôts de
poissons, installés sur pilotis, une cage pour l'ours, et une longue
perche horizontale à laquelle sont attachés les chiens. Plusieurs
familles habitent souvent sous le même toit; trente personnes vivent
parfois ensemble, et tel campement, qui ne comprend que trois huttes
de bois, a pourtant quatre-vingts habitants. Il y a souvent plusieurs
propriétaires et toujours un maître. Chez Otaka, chez Bigoumka, un
autre Aïno, riche et intelligent, il y avait même des serviteurs, que
leurs maîtres habillaient, nourrissaient et mariaient.
La maison aïno est toujours plus grande que la maison guiliake. On
y entre par une sorte de hutte, formant tambour; la pièce comprend
souvent deux foyers, et j'ai vu des fenêtres dans deux ou trois
endroits. Les foyers sont au ras du sol, et non surélevés, comme chez
les Guiliaks. Outre les vêtements en peaux de bêtes, et les objets
en bois ou en écorce, les Aïnos ont des vêtements en fils d'orties,
qu'ils tissent eux-mêmes, et des pots et des marmites que leur ont
vendus les pêcheurs japonais. Au fond, en face de la porte, est la
place de l'hôte vénéré, et à gauche de l'entrée, sur des planches,
ou le long du foyer, est celle du maître de la maison. Ils vendent,
eux aussi, volontiers, les objets qu'un étranger désire, et celui-ci
obtient tout plus facilement, s'il veut bien offrir de l'eau-de-vie à
toute la maisonnée. Le tabac a aussi le plus grand succès; les femmes,
et même de tout petits enfants, fument avec joie leurs longues pipes.
Personnellement, j'offrais de l'argent, du tabac, du riz, du pain, mais
jamais d'eau-de-vie, bien que toujours on m'en eût demandé.
Ils refusaient de vendre les objets qui avaient un caractère
religieux, mais offraient toujours d'en fabriquer de semblables à
mon intention. Ils m'invitaient quelquefois à leur dîner, que je
contemplais plus que je ne le partageais. Ils mangent la tête et la
queue de saumons crus, et crus aussi, des harengs; ils ne salent jamais
le poisson, si ce n'est avec de l'eau de mer. Le hareng se mange en
général avec le chou de mer, qui est vivement préparé, arrosé seulement
d'eau très chaude, et dont l'odeur est insupportable, même à un nez peu
délicat.
Les Aïnos se laissent mensurer assez facilement la tête, sinon le
corps. Ils me disaient toujours que c'est un péché que de montrer son
corps; et pourtant, quand le soir j'entrais dans les huttes je voyais
presque toujours les maris et les femmes, couchés autour du foyer et
nus sous la même peau ou la même couverture. Je dois à la vérité de
déclarer que le corps de la femme aïno, de Sakhaline, ne tenterait que
rarement le pinceau ou le ciseau d'un artiste.
[Illustration: TYPE AÏNO.]
Les Aïnos sont de taille moyenne, grands même quelquefois; ils ont
de grandes mains et de grands pieds. La tête paraît toujours longue,
à cause de la barbe qu'ils portent; mais, chez les types sans barbe,
on la trouve plutôt ronde. Sur tout le visage est une expression de
mélancolie et presque de crainte. Le front est semblable à celui des
Européens. Les oreilles sont grandes, le lobe qui n'existe guère chez
les Guiliaks est peu apparent; le nez est semblable à celui de la
race blanche, et très différent du nez aquilin des Mongols; la bouche
grossière, large, est dessinée de façon rudimentaire. Les yeux, d'un
brun très foncé, sont tout à fait horizontaux; ceux des enfants sont
ronds, jusqu'à un certain âge; les cils qui les abritent, ne sont pas
plantés à la mongole; les sourcils épais rappellent ceux des petits
russiens. En un mot, par leurs pommettes saillantes seulement, le type
aïno pourrait être rangé parmi les Mongols.
Le système pileux est très développé chez les Aïnos; ils ont en général
une barbe noire, très touffue, qui leur cache la bouche; les joues
disparaissent sous les poils, dont quelques-uns sortent des oreilles
et du nez. J'ai constaté que si les jambes et les bras étaient velus,
le corps l'était moins que je ne m'y attendais. Avec leurs grandes
barbes et leurs longs cheveux, ils ressemblent souvent à des popes,
et plus d'un Russe à qui je montrai, sans leur en dire l'origine, des
photographies d'Aïnos, ont cru y retrouver des compatriotes.
Lorsqu'on aperçoit de loin les femmes, qui sont notablement plus
petites que les hommes, on hésite sur leur sexe, car elles semblent
porter de formidables moustaches; au moment du mariage, elles se
tatouent la lèvre supérieure, et elles y tracent une large bande
bleue qui se relève en crocs sur le visage. L'opération a des suites
désagréables, car le visage de la femme enfle de disgracieuse façon.
Leur nez est quelquefois très amusant et ressemble à une petite boule
de graisse, perdue entre deux joues rebondies. Elles ne sont pas
toujours laides; il y en a même de très gentilles; on peut le constater
par les photographies. Elles portent souvent de volumineuses ceintures,
faites de gros anneaux, dans lesquels passent des anneaux plus petits.
Les robes des enfants sont ornées d'anneaux, de boutons en métal, et
dans le dos, de perles de couleur et de talismans.
_CHAPITRE XI_
Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies funèbres.
On a vu combien peu j'ai parlé des vêtements, de la cuisine, de la
maison et du campement des Aïnos; c'est que je veux raconter ici les
coutumes spéciales à ces indigènes, tandis qu'il suffit de noter d'un
mot des mœurs, des habitudes et des objets qui sont décrits déjà dans
le chapitre consacré aux Guiliaks.
J'eus souvent l'occasion de photographier des enfants aïnos; les plus
grands posaient gaiement et sans se faire prier, montrant, dans un bon
gros rire, leurs dents blanches comme du lait. Les petits étaient plus
méfiants.
Les Aïnos adorent leurs enfants et les gâtent beaucoup; ceux-ci
poussent en liberté dans le campement. Que de fois, lorsque je donnais
des bonbons aux Aïnos, j'ai vu les gamins accourir! l'indigène cassait
les friandises entre ses dents et les partageait en donnant la becquée
à chaque enfant. Il y en avait parmi eux de tout petits, qui se
traînaient avec peine encore, et qui me suivaient avidement en ouvrant
une bouche gourmande.
[Illustration: UN ENFANT AÏNO.]
[Illustration: LES GAMINS D'UN VILLAGE AÏNO.]
Dès le plus jeune âge, on reconnaît à la coiffure les filles et les
garçons; les filles gardent toujours les cheveux comme les leur a
donnés la nature, tandis que les garçons les portent très longs par
derrière, mais coupés ras sur le front, coiffure qu'ils garderont
d'ailleurs toute leur vie. Un petit triangle en étoffe ornée de perles
blanches et bleues, leur pend sur le front; c'est une sorte d'amulette,
que les parents refusent toujours de vendre. Les enfants, quoique
sales, sont habillés avec un soin relatif.
Les pères emmènent leurs fils encore très jeunes à la chasse et à la
pêche; on leur montre les travaux qu'ils devront faire plus tard à
leur tour; les petites filles, de leur côté, regardent leurs mères qui
travaillent à la maison. Il est presque impossible de connaître l'âge
des enfants; les Aïnos et les Guiliaks ne savent jamais leur âge. Un
vieillard répond toujours qu'il est très vieux et qu'il n'a jamais
pensé à compter chacune de ses années.
La puberté ne vient pas très tôt chez les Aïnos; mais dès qu'elle
apparaît, les enfants pensent au mariage; un garçon peut se marier à
treize ans, et une fille à douze; c'est après le mariage que cette
dernière commence à se tatouer la lèvre supérieure. Les parents
fiancent leurs enfants, parfois au berceau et sans les consulter; on ne
demande pas, en principe, l'avis des mères, bien qu'elles aient souvent
une grande influence sur les décisions que prendront leurs maris.
[Illustration: JEUNE FILLE AÏNO.]
Lorsque chez les Aïnos, un jeune homme désire se marier, il s'en va
à la chasse, et traverse quelques villages; si, dans l'un d'eux, il
trouve la fille qui lui plaît, il s'inquiète aussitôt de la dot qui
sera exigée, et le mariage est bientôt décidé. La jeune fille n'est pas
consultée, la gloire d'avoir été choisie doit suffire à son ambition.
Il n'y a aucune cérémonie à l'occasion du mariage: la dot est payée par
les parents du jeune homme. Pour certains, elle se compose de quatre ou
cinq chiens, pour d'autres, d'une dizaine de zibelines; elle comprend
parfois une barque ou un traîneau. Souvent aussi, le jeune homme
travaille un temps fixé chez son futur beau-père. On peut dire que, dès
son entrée chez celui-ci, il a les droits de l'époux et qu'il en use.
Si le beau-père n'a pas de fils, il garde toujours le jeune ménage avec
lui; autrement le mari emmène sa femme, lorsque la dot est payée, chez
son père, chez son frère aîné, ou bien encore dans une maison neuve,
spécialement construite par lui.
Dans un ménage sur six, à peu près, la femme est plus âgée que
son mari; il y a même parfois dix ans, vingt ans de différence.
Quelquefois, en effet, le frère aîné meurt, laissant une veuve et un
frère cadet; celui-ci épouse alors la femme de son frère, ce qui est
pour lui une économie, car cette femme appartenant déjà à sa famille,
il n'a pas de dot à verser. Avec des unions si mal assorties, il est
fréquent que la femme ne puisse pas longtemps suffire au travail de
la maison: une femme chez les Aïnos est vieille à trente-cinq ans;
elle est déjà déformée par la maternité et accablée par des travaux
trop rudes. Le mari épouse alors une seconde femme, et il la prend la
plus jeune possible pour qu'elle travaille plus longtemps. La première
femme reste, en général, la vraie maîtresse de maison; chaque femme vit
dans une hutte spéciale, mais les enfants des deux lits ont des droits
égaux. Les Aïnos assez riches pour se payer le luxe de deux femmes
jeunes, le font avec joie: celles-ci vivent ensemble sans jalousie, et
dans ce cas, me disait un Aïno avec mépris, elles n'ont pas plus de
valeur l'une que l'autre.
Le docteur Kirilov a trouvé plusieurs cas de polyandrie: il a vu onze
hommes qui vivaient avec cinq femmes, et une autre fois, une femme
de plus de trente ans, qui habitait avec deux hommes, l'un âgé de
vingt-cinq ans, et l'autre n'en ayant que treize. Je suis entré dans
une maison où trois frères vivaient avec une seule femme; j'ignorais
ce détail et je demandai à l'un d'eux, en montrant un gamin qui jouait
dans le sable devant la porte:
[Illustration: UN RICHE AÏNO.]
«C'est ton fils?
--Non, répondit-il, c'est le nôtre à tous les trois!...»
Il y a aussi de malheureuses filles, très pauvres, qui vont servir
dans les huttes voisines; leur vertu court grand risque pendant un
tel voyage; quelquefois pourtant, elles trouvent un mari dans l'une
d'elles; enfin, il y a des Aïnos qui recueillent chez eux une orpheline
qu'ils élèvent, et qui devient souvent la concubine du père ou du fils
de la maison, des deux même parfois. La femme légitime ne dit rien et
doit fermer les yeux sur les infidélités de son mari qui ne lui rend
pas toujours la pareille; la femme, en effet, qui trompe son mari peut
être chassée par lui. Quant à son complice, il est jugé par les vieux
du village qui le condamnent à des dommages-intérêts; l'amende est
payée en chiens; mais si le condamné est trop pauvre, il entre comme
domestique chez celui qu'il a offensé. Un vieux garçon n'a pas le droit
d'être au nombre des juges; car, me disait Poutka, un vieux garçon est
un être profondément méprisable.
Il est vrai que le mari pourrait chasser sa femme et divorcer, mais il
ne le fait que rarement, dans ce cas en effet, le beau-père ne rend pas
la dot, et le mari perd alors et la femme et l'argent.
Les femmes Aïnos ne sont pas très fécondes, parce qu'elles
nourrissent beaucoup trop longtemps leurs enfants, presque toujours
trois ans; elles ont de trois à cinq enfants. Quand une femme est
grosse, chacun la respecte et l'honore; lorsqu'elle sent les premières
douleurs, tous les hommes doivent quitter la maison, elle-même
va souvent dans une petite cabane qu'on a construite pour elle à
l'écart. Les femmes lui prêtent toujours assistance: on croit que
l'accouchement est plus ou moins pénible, selon les péchés qu'elle a
commis. Le mari, cependant, entre dans une maison voisine de la sienne,
et il se couche sans mot dire auprès du foyer, il reste ainsi sans
bouger et silencieux, jusqu'au moment où il apprend la naissance de
l'enfant. Il lui est alors permis de boire un peu d'eau et de manger
du poisson; mais il n'ose pas encore parler, il lui est défendu de
boire de l'eau-de-vie, il doit éviter tout péché, car c'est le moment
où une partie de son âme passe dans le corps de son enfant. Ses amis
l'invitent à sortir, lui offrent d'aller chasser avec eux: il faut
qu'il refuse leur invitation, et pendant six jours, il reste couché;
le septième jour, tout lui est permis, il rentre alors dans sa maison,
va voir sa femme et le nouveau-né, reprend ses travaux et sa vie
habituelle.
Il est toujours très rare de voir un mari assister à l'accouchement de
sa femme. Celle-ci, de son côté, ne peut regarder son bébé que deux
heures au moins après sa naissance. Pendant deux jours, elle ne peut
manger que du riz, et l'eau lui est interdite; le troisième jour,
le régime est déjà moins sévère et elle peut manger tout ce qui lui
plaît; mais elle ne saurait toucher au foyer, les esprits du feu s'en
fâcheraient, car elle est encore impure et souillée; le sixième jour,
elle prépare un peu de nourriture avec de l'eau qu'elle va chercher
elle-même, et le septième elle reprend ses occupations journalières.
J'ai assisté au premier lavage d'un enfant nouveau-né: une femme
l'avait couché dans de l'herbe, sur ses genoux, elle prenait de l'eau
dans sa bouche et elle la crachait vivement sur le corps du bébé en le
râclant avec un copeau mou. On m'a assuré que parfois le lavage est
plus complet, et que, dans certains villages, on se sert l'hiver d'eau
glacée. De toute façon le premier lavage de l'enfant est souvent aussi
le dernier de son existence.
La femme reprend donc son travail au bout de sept jours. Son rôle dans
la maison est important: elle doit surveiller et élever les enfants,
faire le ménage, soigner les bêtes et les gens, coudre les vêtements,
nettoyer les fourrures rapportées de la chasse, fabriquer les robes et
les bottes en peau de poisson, cueillir des baies et des racines, et
les préparer pour l'hiver, aller chercher des orties, les nettoyer, les
tisser, en faire de l'étoffe, et je suis sûr que j'oublie encore de
noter ici quelques-uns de ses travaux.
L'homme, lorsqu'il est au campement, fait des instruments de pêche
et de chasse, fabrique des pièges à loutres et à zibelines, répare
la barque et le traîneau. Il quitte souvent le village. Tantôt il
va rendre visite à des amis: on peut dire que tous les Aïnos se
connaissent et lorsque l'un d'eux en rencontre un autre, il demande
toujours:
«Comment se porte-t-on dans ton village?»
La pêche occupe beaucoup les Aïnos. La rigueur du climat les oblige,
en effet, pendant l'été, à prendre et mettre en réserve des poissons
pour tout l'hiver. Ils se lèvent parfois avant le soleil, font glisser
silencieusement leurs barques longues et étroites sur la rivière, et
ils regardent ce que fait le poisson: si celui-ci est au fond de l'eau,
ils le harponnent et le jettent sur la paille qui remplit le fond du
canot. Au mois d'août, passent des bancs de poissons en rangs si serrés
qu'on peut les prendre à la main; le plus souvent, les pêcheurs se
servent de longs filets.