conviction; il tourne autour de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui
donner du courage, et pour lui montrer la route à suivre, on appelle un
chien, et on le pend devant lui à l'arbre voisin.
Dès que paraît le premier rayon du soleil, un Aïno, debout à quelques
pas de l'ours, tend son arc, vise au cœur et lance une flèche
meurtrière dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme l'a dit le
vieillard, on a choisi le meilleur tireur, et presque toujours la mort
est instantanée. Près du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son
arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque jour, porté à l'ours
sa nourriture, tombe à côté de lui en sanglotant; les vieux et vieilles
les imitent, pleurant et criant.
On apporte alors à la bête morte un peu de nourriture, du riz, des
pommes de terre sauvages, on lui parle, on la plaint, on la remercie.
Des enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres sont félicités
de leur courage, quand ils s'approchent sans peur du cadavre. On enlève
avec respect les inaos qui forment la parure du défunt; on coupe
ensuite la tête et les pattes de la bête que l'on dépèce aussitôt; la
peau sera employée, on en fera une pelisse ou une couverture, elle peut
même être vendue; mais les pattes et surtout la tête sont des choses
sacrées, et on commettrait un gros péché en les vendant, ou même en les
donnant; terrible serait la responsabilité de celui qui commettrait un
tel crime.
Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du campement
s'approchent, désireux d'avoir leur part au festin qui s'apprête; on
les chasse brutalement.
[Illustration: TIREURS D'OURS.]
«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit que jadis nos ancêtres
ne permettaient pas aux femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait
été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui, nous qui valons moins
que nos pères, nous sommes assez faibles pour inviter les femmes; mais
nous n'oserions pas néanmoins inviter les chiens.»
Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous les assistants. La peau
est confiée à un vieillard, il la tient précieusement et la porte comme
il porterait un petit enfant. La chair de la bête est bouillie, la
coutume interdisant de la faire rôtir. Quand on en demande la raison,
les Aïnos répondent:
«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours ainsi: nous n'en savons
pas la raison, nous faisons ce que faisaient nos grands-pères qui
imitaient eux-mêmes leurs grands-parents!»
C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend chaque fois qu'on demande
l'explication d'un des nombreux faits bizarres de cette fête si étrange.
Détail curieux: la peau et la chair cuite ne peuvent entrer dans la
maison par la porte. Or, en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas
de fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le modèle des maisons
russes. Un Aïno monte donc sur le toit et fait passer la viande, la
tête et la peau par le trou de la cheminée. La peau est soigneusement
pliée sur un des coins du foyer rectangulaire, la tête de l'ours est
placée en général sur la peau avec de petits bâtons dans les oreilles.
Comme il ne serait pas juste que le pauvre chien qui a été immolé, et
qui a montré à l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur après
avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi, placée près du foyer.
On offre aux deux bêtes défuntes des aliments, du riz, des pommes de
terre sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours un briquet, une
pipe et du tabac.
«Il écoute très attentif nos conversations, me disait une femme, et
parfois remue les oreilles!»
L'usage veut que les invités dévorent, avant de se quitter, toute
la bête; on réserve pourtant la part de ceux que la maladie tient
éloignés. On a vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul
morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non plus de l'assaisonner:
l'emploi du sel et du poivre est interdit. Le repas dure longtemps, on
boit, on danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse passée, les
hommes vont porter au fond de la forêt la tête du héros de la fête;
ils la déposent sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes
séculaires d'ours tués dans les fêtes passées.
Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux attelés de chiens;
d'autres qui habitent les villages voisins, s'en vont sur leurs skys.
Ils s'en retournent sans plus de cérémonie; on ne se dit jamais au
revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline.
J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien difficilement jusqu'à l'un
de ces petits monticules faits de crânes et d'ossements. La forêt
était, comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible: il y avait des
troncs pourris à enjamber et des lianes inextricables à franchir. Les
Aïnos m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient su que j'eusse
ramassé là plusieurs crânes d'ours pour le Muséum d'Histoire naturelle;
c'est dans la grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours doit à
jamais reposer; le vol que j'ai commis est un sacrilège.
Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants que j'interrogeais
volontiers sur les détails des fêtes passées. Nous nous réunissions
dans la plus grande maison du campement; les habitants des villages
voisins assistaient chaque jour et prenaient part à nos conversations;
je voulus plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie.
Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours le sort qui
l'attend; il est résolu à subir la destinée, car il sait que c'est
pour son bien et pour le bien des hommes qu'il doit être immolé. Quand
il a peur, c'est son corps qui tremble et non son âme; la souffrance
l'effraie pourtant. S'il est furieux et s'il se débat, c'est que
quelqu'un sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît
à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser. Les faits le
prouvent surabondamment. L'âme de l'ours défunt se venge toujours de
ceux qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir.
«Ce ne sont pas des légendes que nous te racontons, me dit un Aïno, ce
sont des vérités!»
Ces vérités cependant étaient de vraies légendes, qui ne pouvaient
naître que dans le cerveau d'un peuple enfant.
_CHAPITRE XIII_
L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin et jeux
divers.--Croyances et coutumes.
Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain pour les femmes;
mais ils sont, à ce point de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus
civilisés et beaucoup plus galants. On raconte en effet, afin
d'expliquer la passion des Guiliaks pour la chasse à l'ours, la légende
suivante.
Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une hutte au bord de
l'eau, sur la lisière même de la forêt; leurs parents étaient morts
et ils vivaient très fraternellement ensemble. Un jour, que les deux
frères étaient absents, un ours passa qui aperçut la jeune fille; il
la trouva gentille et l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent
à la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils la cherchèrent,
l'appelèrent, mais en vain. Les grosses pattes de l'ours avaient laissé
de larges traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent que leur
sœur était morte sous la dent du féroce carnassier; morte ou vivante,
ils résolurent de la venger. Ils parcoururent la forêt voisine,
en fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible; ils
résolurent d'aller plus loin et de visiter la montagne. Après quelques
jours de marche, ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une fumée,
et ils ne purent retenir un cri de surprise en apercevant leur sœur
assise devant la porte. L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et
prenant une forme humaine, il en avait fait sa femme. Les deux frères
le comprirent et envoyèrent deux flèches dans le cœur de l'ours. Ils
ramenèrent leur sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa toute
nourriture, et se laissa mourir d'épuisement et de faim: la vie lui
était désormais intolérable sans les douceurs que l'ours lui avait fait
connaître. C'est pour venger cette femme que les Guiliaks font depuis
des siècles la chasse à l'ours dans les forêts de Sakhaline.
Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que l'ours guiliak est
passablement polisson et les indigènes affirment qu'il aime à faire aux
femmes un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les jeunes gens
en profitent pour mettre bien des méfaits sur le compte de l'ours.
Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage et l'immolent
solennellement, eux aussi, pendant l'hiver; mais la cérémonie a un
caractère beaucoup moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent
l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter cette fête serait vouloir
répéter le récit précédent, très simplifié d'ailleurs, car les
détails de la fête guiliake sont à la fois moins nombreux et moins
pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos que d'insignifiante
façon.
Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect aussi profond que les
Aïnos, mais ils montrent une grande vénération pour celui d'entre eux
qui se distingue par ses exploits à la chasse à l'ours. Pareil chasseur
porte à la ceinture un petit bâton où le nombre d'entailles indique
le nombre d'ours tués. Le chasseur place son piège dans la forêt;
l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le piège et est percé
d'une flèche; souvent aussi, le Guiliak attaque l'ours le fusil à la
main; d'autres plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc et le
couteau, qu'ils manient avec une adresse incomparable. La vraie fête de
l'ours guiliak serait plus justement appelée la fête du chasseur: elle
a lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très typique elle
aussi, mérite d'être racontée.
Non loin du village tranquille où jouent les chiens et les enfants,
retentit un cri; quelques hommes font taire les enfants et écoutent
pour être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix, encore lointaine,
semble plus proche, et c'est bien le cri de triomphe que l'on entend:
c'est un cri modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak. Le
chasseur s'avance au plus vite en répétant: Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a
par lui-même aucune signification, mais il annonce qu'un ours a été
tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté, avec les preuves de son
exploit, il traîne en effet la peau de l'ours dont il porte la tête.
Tous les hommes frappent une planchette de bois sonore avec de petites
baguettes, les femmes qui travaillaient dans les maisons sortent
curieuses, les enfants sautent de joie, tandis que les chiens lèchent
le sang qui tombe de la tête et de la peau; le chasseur se tait,
s'arrête et jouit de l'accueil triomphal qu'il sait avoir mérité.
Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il tué l'ours? le corps
est-il resté loin d'ici? Il faut aller le chercher, l'amener au
campement, car les bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur,
s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont pas droit. Le
chasseur alors prend la direction de la troupe et conduit ses amis au
lieu même où se trouve son sanglant trophée.
Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants des environs, qu'un
grand repas se prépare auquel ils sont invités; on indique l'endroit où
aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va d'ordinaire déposer
les ossements des ours tués pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont
allés souvent, autrefois du moins, le long de la Poronaï, jusqu'au
campement des Aïnos, y ont appris à faire grossièrement des inaos,
qu'ils appellent naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais
j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une sorte de table que
l'on décore avec des naos; si l'on se trouve au bord d'une rivière et
qu'il faille la traverser pour aller porter dans la forêt les os après
le repas, la barque est elle-même ornée de quelques naos. Le repas ne
comprend pas seulement de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois
des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages et des merises
à grappes. La viande est cuite en plein air dans de vastes marmites:
elle est en partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent manger
l'ours sous les deux formes, les femmes commettraient un péché si elles
osaient toucher au rôti; en été seulement elles sont admises au festin,
mais hiver comme été, on fait appel à leur concours pour cuire la
viande et pour la servir.
Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on a préalablement
dépecée. Les hommes aiment de temps à autre à appeler un enfant dont
ils placent un moment le front sur le crâne de l'ours en s'écriant:
«Fais connaissance avec le vieux camarade!»
Les enfants en général détestent ce jeu et pleurent; quelques-uns,
plus braves, tirent les oreilles de l'ours et sont félicités par
l'assemblée: ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants
chasseurs dans quelques années.
Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré, qui est le plus
souvent un vieillard; on l'appelle le «Narkh» et pendant toute cette
journée les invités lui doivent témoigner leur respect.
La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt pendue près des
invités. Quand tout est prêt pour le repas, on appelle les invités, car
il y a des gens qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas la
chance de prendre part au festin. Les hommes se placent alors en rond
près de la hutte et les femmes sont autour de la marmite. Des jeunes
gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages, commençant par
l'hôte le plus vénéré pour finir par le moins important.
Le maître de maison découpe l'ours et fait la part de chacun; le
partage est difficile, car il importe de donner à tous un peu des
diverses parties de la bête; il faut faire des parts sensiblement
égales, en avantageant quelque peu les vieux et surtout le Narkh;
chaque invité reçoit en outre un petit os et le Narkh l'os de la
poitrine.
Sur la table, est un couteau spécial dont les invités doivent se servir
pour couper leur viande; s'ils oublient ce détail, s'ils tirent de
leurs poches leurs propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété du
maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon gagne quelque chose
au repas; c'est lui qui tue l'ours et qui donne la fête; il dépense
pour cela ses provisions et ne récolte guère que de la gloire, ce qui
lui semble agréable, mais un peu insuffisant. Son exploit est connu et
célébré au loin.
Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère très particulier.
Chaque invité tire de sa poche une ficelle qu'il enroule autour de
l'os qui lui a été donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont
offertes en présent au maître de la maison; le Narkh qui a reçu un os
énorme doit l'entourer d'une forte lanière en peau de phoque ou de
dauphin.
On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et
alors seulement les femmes reçoivent leur part; on leur donne, à elles
aussi, un petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches, nouveau
cadeau, moins important encore que celui des hommes.
Les parts de viande sont souvent très grosses, et il est impossible de
tout manger; chacun passe dans les morceaux qui restent un bâton ou
emprunte une corbeille à son hôte et emporte sa viande en s'en allant.
Les os seuls sont laissés dans la maison du maître. Celui-ci et sa
femme ne prennent part au repas que si les invités les y engagent.
Des jeux sont alors organisés entre les jeunes gens, ce sont des
luttes et des sauts. On saute à cloche-pied à qui ira le plus loin,
puis viennent les sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut
en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le Narkh se lève et dit
qu'il est temps de partir; on se sépare aussitôt sans se dire adieu. Le
maître de la maison, ses invités partis, fait le compte de la dépense
et voit que toutes ses provisions sont épuisées. Les Guiliaks sont
d'ailleurs très pauvres, car ils comptent comme richesses des objets
bien vulgaires.
«Il reste toujours au maître de la maison, me disait un jeune Guiliak,
des objets qui ne sont pas sans valeur.»
Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés de ficelles, les
morceaux de bois auxquels après dîner les invités s'étaient essuyé
les mains, et l'eau de la marmite! La peau reste la propriété du
chasseur qui peut la vendre un bon prix; malheureusement elle est
vendue incomplète, puisque la tête et les pattes ont été préalablement
coupées. Pour la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut que
le côté des poils soit toujours tourné vers le sud; la tête de l'ours
est mise dans la maisonnette bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt
pour les poissons, d'où elle sera transportée au fond de la forêt. Le
chasseur ne doit pas égarer la courroie qui l'attache, car, celle-ci
perdue, il ne pourrait plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa
vie.
Quelques jours après la fête, la maîtresse de maison va chercher chez
les invités les plats ou les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour
emporter la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit y déposer
quelques cadeaux, un peu de riz, du tabac ou des pommes de terre
sauvages. Ce n'est qu'après cette visite que la coutume permet au mari
de retourner à la chasse.
Il est bon que les familles des chasseurs fassent des offrandes aux
esprits maîtres de la forêt; ceux-ci sont nombreux, exigeants et
malicieux. Les femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes,
leur présence déplaît aux esprits; les hommes seuls jettent dans la
forêt des feuilles de tabac et des grains de riz, et les divinités leur
prouvent leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal et en mettant
du gibier sur leur route. Pendant que le père chasse, les enfants
doivent éviter de tracer des dessins sur le bois ou dans le sable,
car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi compliqués que les
dessins, et le chasseur risquerait de s'égarer sans espoir de retour.
Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre la langue russe
à des enfants guiliaks, les faisait parfois lire et même écrire; mais
les parents leur défendaient d'écrire quand un des leurs était absent;
l'écriture leur semblait un dessin très compliqué, et leur superstition
s'exaspérait à l'idée du danger qu'un tel dessin faisait courir aux
chasseurs qui traversaient la forêt!
La fête de l'ours chez les Guiliaks est, en été, une sorte de fête de
la chasse; or ils sont pêcheurs plus encore que chasseurs; on comprend
donc que le dieu des eaux serait jaloux de son confrère de la forêt
s'il n'y avait pas de cérémonie en son honneur. Aussi les Guiliaks
font-ils, chaque année, des offrandes aux divinités des eaux qui
leur envoient les phoques et les poissons. Ils se réunissent au mois
d'avril devant la mer et au bord des rivières; ils portent alors des
plats en bois, pleins de riz, et surtout de baies sauvages séchées et
conservées. Le plus éloquent fait un petit discours à ces divinités, si
capricieuses entre toutes, à qui il jette les présents. La cérémonie
finit toujours par un dîner auquel seuls les hommes sont admis.
Les divinités des eaux ont encore plus d'horreur de la femme que celles
de la forêt; les femmes qui ont perdu un enfant sont détestées par
elles; quant aux femmes enceintes, il suffit qu'elles se promènent le
long de la rivière pour que le poisson épouvanté s'enfuie pendant des
mois.
C'est un péché aussi que de verser de l'eau sale dans la rivière; on
n'y doit pas cracher, et tel indigène me reprochait un jour d'avoir
jeté un bout de cigarette allumée dans la rivière Naïba; double péché:
j'avais offensé le dieu des eaux et anéanti un des esprits du feu.
_CONCLUSION_
De toutes ces notes prises sur le vif, avec le le souci constant
de la vérité, je voudrais pouvoir tirer enseignement et profit.
L'enseignement, qui s'en dégage tout seul, c'est que la Russie
a complètement échoué dans sa tentative de colonisation par les
forçats. Après des années d'expérience, Sakhaline n'a vu se produire
aucun progrès matériel ni moral. Les forçats n'ont pu rendre fertile
une terre à peine cultivable. Mauvais à leur arrivée, ils sont
devenus pires. Aux inconvénients ordinaires de la promiscuité entre
malfaiteurs, se sont ajoutés les vices particuliers du système
pénitencier de l'île.
D'autre part, les populations indigènes, primitivement douces et de
mœurs avouables, se corrompent tous les jours au contact malfaisant
des transportés. On les ruine peu à peu et on leur apporte des vices
qu'elles ne connaissaient pas.
Donc, aucun progrès, ni pour les forçats, ni pour les indigènes.
S'il est facile d'ailleurs de constater le mal, il est beaucoup plus
difficile d'indiquer le remède.
Le seul remède serait dans une refonte complète des méthodes
employées pour l'utilisation et l'amélioration des forçats. C'est aux
criminalistes d'y songer s'ils veulent s'inspirer des observations
d'un profane, j'ose espérer qu'ils y trouveront leur compte. Je serais
heureux personnellement que ces observations, passant par-dessus la
tête des gens intéressés à la continuation des errements actuels,
pussent atteindre jusqu'aux sincères réformateurs, et je croirais avoir
fait œuvre utile, puisque je les aurai mis sur la bonne voie.
PAUL LABBÉ.
_TABLE DES MATIÈRES_
_CHAPITRE I_
Description et situation de l'île.--Généralités.--Arrivée
à Alexandrovsk. 1
_CHAPITRE II_
Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés
d'Odessa à Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux. 27
_CHAPITRE III_
La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines
et châtiments.--Malversations. 47
_CHAPITRE IV_
Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et
familles de forçats. 77
_CHAPITRE V_
Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un
type de forçat. 95
_CHAPITRE VI_
La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs
difficultés avec la Russie.--L'engrais et les
conserves de harengs.--La faune marine de Sakhaline. 107
_CHAPITRE VII_
La faune de l'île.--Les indigènes Oroks et Toungouses.--Vieux
Chien et ses croyances. 125
_CHAPITRE VIII_
Chez les Guiliaks.--Un Village indigène.--La Maison.--Vêtements
et instruments domestiques.--Cuisine.--Mes
rapports avec les indigènes. 137
_CHAPITRE IX_
Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
religieuses.--Légendes et Chansons. 165
_CHAPITRE X_
Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La
maison aïno.--Le type aïno. 185
_CHAPITRE XI_
Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies
funèbres. 207
_CHAPITRE XII_
La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux
pour l'Ours.--La veille de la fête.--Discours à la
victime.--Le sacrifice.--Après le sacrifice. 227
_CHAPITRE XIII_
L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin
et jeux divers.--Croyances et coutumes. 259
_CONCLUSION_
_TABLE DES GRAVURES_
Carte de l'île de Sakhaline 9
Les rochers des Trois-Frères près d'Alexandrovsk 17
Les forçats au travail sur le port d'Alexandrovsk 19
Type de forçat 23
Une étrangleuse 29
Le débarquement des forçats 33
Alexandrovsk l'hiver 39
L'officier fou Zaïtsev (profil dans une glace) 43
Intérieur de prison 49
Les murs de la prison 57
Une prison d'amélioration 61
La pendaison 65
Les fers 68
Le knout 69
Un forçat tatar 71
Une route à Sakhaline 79
Fonctionnaires et pope russes 80
Une mine en exploitation 81
Une femme forçat 91
Construction d'un village de forçats libérés 99
La pêcherie de Maouka 114
Préparation de l'engrais de harengs 115
Jonques japonaises attendant leur chargement de poissons 119
Types d'Oroks 127
Campement Toungouse 129
Type d'indigène 133
La pêche des Guiliaks, à Ourkov 139
Un séchoir à poissons 143
Femme Guiliake, face 146
Femme Guiliake, profil 147
Maison Guiliake 149
Berceau Guiliak 155
Barque Guiliake 157
Type Guiliak: portrait du vieux Tounk 161
Vomite, poètesse Guiliake 181
La montagne au pays des Aïnos 187
Inaos ou offrandes élevées en l'honneur des Dieux par les
Aïnos 195
Type Aïno 203
Les gamins d'un village Aïno 208
Un enfant Aïno 209
Jeune fille Aïno 211
Un riche Aïno 213
Famille Aïno 221
Départ pour la fête de l'ours chez les Aïnos 229
Promenade de l'ours 233
La cage ou l'on enferme l'ours qu'une femme vient nourrir 236
Baignade de l'ours en été, il est accompagné de tous les
gens du campement 237
Fabrication des inaos pour la fête de l'ours 239
Les instruments de la fête de l'ours 245
Le sacrifice 249
Tireurs d'ours 253
Imp. F. SCHMIDT, Paris-Montrouge.
LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
Collection de Voyages illustrés (form. in-16)
_Chaque volume: broché. 4 fr.--relié en percaline. 5 fr. 50._