La dot que les Guiliaks appellent aujourd'hui, comme les peuples

musulmans d'Asie, le «kalym» est en effet constituée en chiens,

traîneaux, barques, marmites, etc. Les enfants sont parfois fiancés

au berceau, et l'on se marie très jeune; une femme est souvent mère

à treize ou quatorze ans, elle est très vite déformée et paraît fort

vieille à trente; elle vit moins longtemps que l'homme, et comme elle

est constamment dans la fumée, elle perd la vue en vieillissant. Quand

le père de la femme est vieux, il prend son gendre avec lui et la dot

est payée en jours ou mois de travail; si le père est mort, ce sont

les frères de la femme ou le tuteur qui reçoivent le kalym; j'appelle

tuteur l'homme qui a recueilli chez lui des orphelins, ce qui est

fréquent parmi les Guiliaks. Les fiancés vivent comme mari et femme

avant que le kalym ne soit complètement payé. Les parents de la fiancée

doivent lui donner une dot selon leurs moyens. Le mot mariage n'est

qu'à moitié juste, car il n'y a ni formalités, ni cérémonie; il y a

cependant un repas en quittant la maison paternelle, et un autre en

entrant sous le toit conjugal. Le mariage se défait aussi facilement

qu'il a été conclu; un mari peut renvoyer sa femme et réclamer la

reddition de la dot, un père qui trouve sa fille mal nourrie peut la

reprendre en rendant l'argent reçu. Les enfants appartiennent alors au

père.

On remarque qu'en tout cela le consentement de la femme n'est pas

demandé. Le mari exige qu'elle soit douce et travailleuse, bonne

cuisinière et couturière expérimentée; elle doit lui donner des

enfants et surtout des fils. S'il se marie plusieurs fois, c'est que

la première femme vieillit et que ses moyens le lui permettent. Il ne

faut pas croire que la femme soit une esclave, on ne la bat pas et

les enfants l'honorent comme il sied. Souvent un Guiliak me faisait

une promesse que le lendemain il ne tenait pas; il me disait qu'il

reprenait sa parole et que la nuit lui avait porté conseil; c'était

simplement sa femme qui avait changé ses intentions.

«Aimes-tu ton fiancé? disais-je à la jeune Nioufkouk.

--Comment ne l'aimerais-je pas, puisqu'il a bien voulu me choisir, me

répondit la jeune fille!»

Toute la femme guiliake est dans cette réponse, où elle reconnaît

d'aussi gentille façon la supériorité de l'homme et surtout le droit du

plus fort.

Les femmes mariées se tiennent bien, elles travaillent à la maison,

et si elles sont dans la forêt à récolter des baies ou des racines,

elles sont accompagnées par un vieillard. Elles ont pourtant aussi

leurs faiblesses, si j'en crois mon jeune ami Driren, un Guiliak très

intelligent, assez joli garçon et beau parleur, l'effroi des maris et

le séducteur de l'île.

«Je ne me suis pas encore marié, me disait-il un jour, à quoi bon

choisir mes femmes, quand elles me choisissent toutes.»

L'infidélité d'une femme est admise dans un cas: lorsqu'un frère aîné

est en voyage, le cadet a le devoir de consoler sa belle-sœur: il a

sur elle pendant cette absence tous les droits du mari; la réciproque

n'est pas vraie, et jamais l'aîné n'a de droits sur la femme du cadet.

Ce serait presque là un cas de polyandrie, et si j'en crois les exilés

politiques qui ont vécu au milieu des Guiliaks, la polyandrie serait

très rare chez eux, mais existerait parfois cependant. Jadis, on aurait

vu, dit-on, des maris tuer leurs femmes prises en flagrant délit. Il y

a même chez les Guiliaks des suicides d'amoureux malheureux.

Autrefois pour ne pas payer de dot, un Guiliak enlevait une fille dans

un village voisin, et un des gars du village frustré rendait à l'ennemi

la pareille; des guerres entre villages, des duels entre particuliers,

disent les vieux Guiliaks, vengeaient les rapts et les enlèvements; on

se battait en barques sur la rivière. Tout cela a disparu, sauf les

duels au bâton dans lesquels les Guiliaks sont passés maîtres, mais qui

ne sont plus aujourd'hui que des simulacres de combats. Le vol est peu

fréquent chez eux, et le meurtre plus rare encore; ils ont d'ailleurs

du jugement russe une peur affreuse, qui est pour eux mieux qu'un

commencement de sagesse.

Le souvenir des guerres entre différentes familles est resté dans les

mémoires, et l'on raconte encore à ce sujet bien des légendes. C'était

presque un axiome qu'un meurtre devait être vengé par un autre. Il n'y

avait pas de déclaration de guerre; la famille dont un membre avait

été tué ou gravement offensé, attaquait l'ennemi pendant la nuit. Les

femmes et les enfants n'avaient rien à craindre, on ne leur faisait

jamais de mal.

Quand un Guiliak meurt, on le brûle généralement; il y a cependant des

familles qui enterrent le corps sans le brûler. Chaque famille a son

cimetière et tous les amis sont invités à assister à l'incinération.

On fait une petite butte à l'endroit où le corps a été brûlé, et on

place une petite boîte en bois qui contient la tasse, la soucoupe et la

pipe du défunt; une petite poupée en bois est sur le tombeau des hommes

et un ornement quelconque sur celui des femmes. La moitié des objets

appartenant en propre au mort doit être détruite, et la moitié de ses

chiens immolés; plus on brûle de choses, plus le respect témoigné au

mort est grand. Certains Guiliaks croient que l'âme des morts passe

dans un autre monde où les riches seront pauvres et où les pauvres

deviendront riches. D'autres assurent, il est vrai, qu'après la mort

tout est fini.

«Nous avons brûlé le corps de notre oncle, me disait un Guiliak,

d'ailleurs assez gaiement.

--Et son âme, où crois-tu qu'elle soit maintenant? demandai-je.

--Elle est brûlée aussi!» me répondit-il tranquillement.

Le mort ne laisse pas de fortune à proprement parler, puisque la

propriété est collective, et que la maison appartient à la famille dans

laquelle il y a pourtant un maître qui est presque toujours le vieux.

Mais s'il a des objets qui lui sont personnels, ce sont les fils qui en

héritent, ou à leur défaut les frères. Les filles même peuvent recevoir

quelques objets, et le défunt en mourant a parfois exprimé des désirs

toujours respectés dans la suite. Les femmes et les enfants du mort

passent à son frère, mais si le fils aîné est déjà homme, c'est à lui

qu'il appartient de pourvoir à l'entretien de la famille. S'il ne reste

que des filles, la puissance paternelle passe au futur mari de leur

mère.

Les maladies sont envoyées par Dieu qui punit par elles les péchés,

et les péchés des hommes sont toujours nombreux. Les plus graves sont

les suivants: le meurtre, le vol, le fait de laisser éteindre le foyer

ou d'y cracher, de faire cuire au feu et non au soleil la graisse de

phoque, etc. Les remèdes employés sont très primitifs, on soigne la

fièvre et les maux de tête en s'égratignant le front et en se pinçant

la peau jusqu'au sang; on guérit les yeux malades en y apposant du bois

de merisier humide; on s'applique sur le ventre de la terre sans glaise

ni cailloux en guise de cataplasme; les meilleurs remèdes d'ailleurs

sont des talismans. Il existe encore chez les Guiliaks des «chamanes»,

sortes de médecins prêtres-sorciers qu'on appelle dans les maladies,

qu'on craint et qu'on vénère, car ils peuvent de loin envoyer bien des

maux. Ils ont toutefois perdu le caractère religieux, qu'ils ont encore

dans la région de l'Amour et du Baïkal. Ils viennent, coiffés d'un

inénarrable chapeau, vêtus de loques, ornés de grelots, de sonnettes,

de rubans où pendent des pattes de bêtes, des serres d'oiseaux, des

objets de fer; ils portent de grands bâtons ornés de chiffons et de

peaux de bêtes et parfois un tambour et un chapeau couvert de plumes et

de coquillages.

Je désespérais de voir un chamane à Sakhaline, et Nianguine se

défendait d'en être un, bien que je fusse persuadé du contraire. Tous

les Guiliaks me demandaient des remèdes, et l'un d'eux me faisait

le plus mauvais accueil; je me doutais bien que c'était un chamane,

furieux de trouver en moi un concurrent. Un jour, un Guiliak s'était

blessé au bras; je me mis en devoir de lui laver la plaie et de lui

faire un pansement antiseptique; un sorcier survint et m'accusa de

vouloir tuer le malade en employant de l'eau pour le soigner. Effrayé,

celui-ci se fit panser par le sorcier qui lui mit sur la blessure des

herbes et des cheveux, et lui banda le bras avec un torchon sale. Le

plus étonnant fut qu'il guérit. Content de son succès, le sorcier

devint mon ami, et il me donna même un talisman que je conserve encore:

c'est une patte de jeune zibeline, entourée de trois cheveux gris de

vieille femme, qui doit me guérir de toute maladie de cœur, et que je

tiens à la disposition des lecteurs qui voudraient en faire l'essai.

La seule prière du chamane est courte: «Mon Dieu, s'il vous plaît!» Il

réclame un chien pour payer ses services. Les chamanes disparaissent

peu à peu faute de clients, et l'on ne se réunit plus autour d'eux pour

prier comme autrefois: les Guiliaks m'ont dit qu'ils ne prient jamais.

Ils croient à Dieu pourtant sans trop savoir ce qu'il peut être.

«Où est Dieu,» demandai-je un jour?

Et Nianguine de répondre:

«Le Diable peut-être le sait!»

Ils supposent cependant qu'il habite dans l'espace et non dans le

ciel. Il y a d'ailleurs une foule de petits dieux, de diables et

d'esprits qui habitent les eaux et les bois et cherchent presque

toujours à faire des farces aux malheureux mortels. Les esprits et les

dieux ne s'entendent certes pas toujours entre eux, ils se querellent,

et quelques-uns déjà sont morts ou disparus. C'est un péché de faire

mourir un dieu, et comme le foyer est quelque peu dieu, c'est un péché

que de le laisser éteindre. Le foyer est, pour ainsi dire, le dieu

de la famille. Quand celle-ci est trop nombreuse, que la vie devient

difficile pour tous, qu'il faut se séparer, l'aïeul donne au plus vieux

de ceux qui s'éloignent une partie du foyer. Bien que Sternberg, qui

connaît si bien les Guiliaks, le nie, je crois qu'il y a des idoles en

bois sculpté dans les arbres.

J'ai d'ailleurs passé toute une soirée avec un dieu. J'habitais en

effet le plus souvent chez un forçat des environs; tout le jour,

j'étais chez les Guiliaks, le soir ils venaient chez moi; ils

mangeaient tout ce qu'ils pouvaient, puis s'étendaient sur le dos

et causaient avec moi en digérant. Deux d'entre eux jouaient avec

des cartes grossières et des allumettes servaient d'enjeux. Ils me

racontaient leurs misères, leurs démêlés avec les forçats, leurs

traditions et leurs légendes. Un jour, le vieil Ytchi me dit qu'il

avait un dieu chez lui. La mère d'Ytchi avait mis aux monde deux

jumeaux qui ne vécurent pas et le père tailla dans un arbre une idole,

représentation divine des défunts.

«Va chercher ton Dieu, dis-je!

--Je ne peux pas, car si j'y touche avec les doigts, je mourrai?»

Un forçat consentit à aller chercher l'idole. Celle-ci fit bientôt son

entrée dans la chambre, Ytchi l'avait entourée d'herbes sèches, et le

forçat la portait au bout d'une ficelle. C'était une petite poupée de

bois, dont les yeux, la bouche, le nez et le sexe étaient grossièrement

indiqués.

«Est-ce qu'il mange, ton Dieu, demandais-je au sauvage.

--Oui! et de tout, mais de façon imperceptible!

--Est-il bon?

--Oh non, très méchant.

--Alors, dis-je en riant, ce n'est pas un Dieu, mais un Diable!»

Et Ytchi me répondit d'un ton convaincu:

«C'est un petit peu un Dieu, et un petit peu un Diable!»

Dieu pour ces pauvres gens est toujours en effet un être terrible: il

est tour à tour le vent qui souffle et qui fait chavirer leurs barques,

l'eau qui inonde leur campement et emporte leurs instruments et leurs

traîneaux, le feu qui brûle leur maison et les quelques objets qu'elle

renferme.

«Tiens, voilà ton Dieu», dit le forçat en renversant d'une claque la

petite idole!

Les Guiliaks se levèrent épouvantés. Je chassai le forçat et, tirant

sur la ficelle, je parvins à remettre le Dieu sur ses pieds. Pour le

calmer, je fis des offrandes, je lui offris du riz et du tabac.

«Dieu est bon aujourd'hui, me dit alors Ytchi, tu vois, il ne s'est pas

fâché!»

Dans les légendes qu'ils me racontaient, les esprits, les diables et

les dieux tenaient aussi la plus grande place, et c'était toujours du

mal et non du bien qu'ils faisaient aux hommes. Les légendes étaient

simples, tristes et monotones comme leur vie; elles duraient des

heures entières, elles prenaient l'enfant au berceau pour le conduire

vieillard à la tombe; celui-ci vivait simplement presque sans aventure,

c'était l'existence même d'un Guiliak que les vieux me racontaient;

de temps à autre, quelques détails obscènes qui les faisaient rire

tous aux éclats. Les chiens, les phoques et les ours surtout étaient

les héros ordinaires des fables et des histoires que les indigènes

préféraient; d'autres animaux terribles étaient décrits, tels que se

les représente l'imagination d'un peuple craintif et enfant. Il y a,

d'après eux, à Sakhaline une bête malfaisante que l'on entend crier

parfois dans la forêt; les Guiliaks se cachent alors et se jettent la

figure contre la terre, ils ne continuent leur route que lorsque le

silence le permet; le chasseur qui rencontre cette bête, est perdu;

elle est plus petite qu'un chien, elle a le poil court de la couleur

de la loutre des rivières; elle s'arrête devant le chasseur qui tire

aussitôt sur elle; elle se transforme alors et ce n'est plus un seul

animal qui menace, mais dix, vingt, cent bêtes qui finalement se

précipitent sur le malheureux et le dévorent.

«Si ceux qui l'ont rencontrée ne sont jamais revenus, demandai-je,

comment savez-vous qu'elle existe?

--Les vieux nous l'ont dit, et les vieux ne se trompent pas!»

Les Guiliaks improvisent aussi des chansons en marchant dans la forêt;

ils disent que le temps est beau, que le poisson est nombreux dans la

rivière, que les enfants se portent bien; ils racontent tout ce qu'ils

voient et tout ce qu'ils savent de nouveau. Ils chantent l'hôte qu'ils

viennent de recevoir, célèbrent sa générosité, vantent le thé et les

aliments qu'il leur a offerts. L'amour tient aussi une grande place

dans leurs légendes et dans leurs chansons; quelques-unes sont plus que

grivoises, et il y en a beaucoup que je ne saurais reproduire ici. Dans

quelques autres, il y a beaucoup de poésie et de sentiment.

Une jeune fille chante: «J'entends la voix de tes chiens, là-bas, au

haut du village, ils courent joyeusement. Ah! mon bien-aimé, j'entends

aussi ta voix qui passe par-dessus les peupliers chantants. Tu ne m'as

pas oubliée, te voilà, te voilà! Le traîneau est devant le village.

Mon Dieu, mon Dieu! tu le traverses sans t'y arrêter. Mes larmes

tombent en claquant sur mes genoux, une de l'œil droit, puis une de

l'œil gauche. Quel chagrin! je ne puis aller te chercher et te prendre

dans la montagne où me guetteront tant de mauvais esprits. Méchant que

j'aime tant, que je ne vois plus jamais, que je ne fais qu'entendre

quand tu passes, oublieux, devant ma porte! Un petit oiseau m'a dit un

jour en songe: tu t'es donnée à lui, dans la grande forêt, lorsque tu

cueillais des sanglantes framboises, il retournera à la maison et ne se

souviendra plus jamais de toi. Hélas, je t'aime toujours!»

[Illustration: VOMITE, POÈTESSE GUILIAKE.]

Dans ses chansons, le Guiliak se vante d'être volage; la suivante en

est une preuve. L'âme d'une jeune femme qui vient de mourir chante:

«Homme trompeur et méchant que j'aimais! Tu m'as dit: «Nous souffrons,

nous ne pouvons nous aimer librement; fuyons dans la nuit de la mort;

tuons-nous!» Puis tu m'as dit: «Commence». J'ai entendu en expirant les

aboiements de tes chiens qui t'emportaient sur ton traîneau. La mort

avec toi aurait été douce; étant seule, mon âme a peur et a froid.»

L'idée du suicide poursuit les amants malheureux dans tous les

récits que racontent les Guiliaks. Il y a des récits lamentables.

Nianguine possédait un répertoire très riche. Il parlait d'une voix

sourde, en fumant. Il buvait du thé et avait pour cela une capacité

extraordinaire: je lui ai vu boire, en racontant une longue histoire,

dix-huit grands verres de thé. Dans les moments palpitants, il poussait

de sourds meuglements, et il envoyait sa fumée tristement en l'air:

peuh! peuh! Les autres l'écoutaient avec recueillement.

Un jour, il commença une histoire des plus banales, celle d'un Guiliak

qui avait épousé une femme accomplie, devenue une mère féconde. Un

jour, dans la forêt, ce Guiliak rencontra des esprits qui avaient

pris la forme de petits renards. Ils apparaissaient sur la route, et

lui barraient le passage quand il voulait revenir à la maison; ils

disparaissaient quand le pauvre homme reprenait le chemin de la forêt.

C'étaient les serviteurs d'un puissant esprit devenu amoureux de la

femme guiliake. Le mari erra ainsi des jours et des nuits. Il put

après quelques semaines revenir à la maison. Un spectacle horrible

l'attendait: sa femme et ses enfants avaient été coupés par l'esprit en

tout petits morceaux, et ses chiens pendus par la queue aux arbres du

rivage!»

Nianguine s'arrêta alors, sa voix était devenue lamentable! Il éclata

en sanglots:

«Qu'as-tu? es-tu malade, demandai-je?

--Non, c'est ce que je raconte qui me fait pleurer moi-même!»

Le pauvre homme essuya ses yeux avec sa manche et ajouta:

«Une pareille émotion me prend toujours à cet endroit de mon récit; je

raconte souvent cette histoire, mais je ne peux jamais la terminer.»

Et comme moi, mes lecteurs ignoreront toujours la fin de cette

épouvantable aventure!

_CHAPITRE X_

Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La maison aïno.--Le type

aïno.

Les Aïnos vivent dans la grande presqu'île méridionale de l'île de

Sakhaline, sur les côtes et sur le bord des rivières. Lorsqu'on suit

la route si mauvaise qui va de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, on

trouve, après avoir franchi la ligne de partage des eaux formée par les

monts Tounaï, qui séparent le bassin de la Soussouïa de celui de la

Naïba, un premier campement aïno, à côté du village russe de Takoe; ce

campement est situé à 63 verstes de Korsakovsk; 13 verstes plus loin

vient, près du village russe de Galkine-Vravski, le village aïno appelé

Séantsi. Le village aïno de Takoe ne comprend que huit maisons et celui

de Séantsi n'en a que trois. Notons ensuite sur la Naïba, une série

de campements de deux à sept habitations, chacun d'eux en général à

l'embouchure d'une rivière.

Sur la côte occidentale de la presqu'île s'échelonne une autre série

de petits villages, parmi lesquels se distingue Estury. A Estury, les

Aïnos se sont mêlés aux Guiliaks, et les demi-sangs nés de ces unions

mixtes présentent presque tous les mêmes caractères: ils ont le crâne

guiliak et le système pileux aïno.

[Illustration: LA MONTAGNE AU PAYS DES AÏNOS.]

Les Aïnos se donnent à eux-mêmes le nom d'Aïno qui dans leur langue

signifie «homme», et l'île de Sakhaline est appelée par eux l'île des

Aïnos «Aïnomisouri.» C'est à tort que bien des ethnographes prononcent

le mot _Aïno_ comme s'il était écrit _Aïnosse_; l's que j'ajoute

lorsque j'écris le pluriel du mot _Aïno_ est simplement le signe

ordinaire de l'orthographe française.

Les Aïnos et les Guiliaks ont un grand nombre de coutumes communes,

qui sont nées des mêmes nécessités et des mêmes exigences de la

vie. Ils habitent la même île, sont soumis aux mêmes conditions

atmosphériques, sociales et économiques; ils sont, au nord comme au

sud, des chasseurs et des pêcheurs. Les Aïnos vivent peut-être mieux

que les Guiliaks, grâce aux Japonais, qui ont établi des pêcheries non

loin de certains villages, et qui les emploient comme ouvriers. Les

Japonais leur ont apporté et vendu des instruments moins primitifs que

ceux dont se servaient jadis les indigènes de l'île, et leur ont donné

une vague idée du confort, si l'on peut employer ce mot en parlant des

Aïnos.

Au premier abord, l'Aïno semble plus arriéré et plus bas dans

l'échelle des peuples que le Guiliak lui-même. Il est plus réservé,

moins confiant et moins communicatif. Dès qu'un étranger entre dans

sa hutte, le Guiliak aime à rire, à plaisanter, à jouer comme un

très jeune enfant; l'Aïno parle peu; il reste grave et sérieux. Les

conversations que les Aïnos ont eues avec moi, et dont je relaterai

quelques fragments, étaient empreintes de mélancolie, et les légendes

qu'ils racontaient, le plus souvent pleines de tristesse. Ils sont

certainement plus perfectibles que les Guiliaks. Il y a aujourd'hui

au Japon, dans l'île de Yéso, des écoles florissantes que fréquentent

les Aïnos, et il ne faut pas oublier que beaucoup de Japonais, parmi

les plus intelligents de Tokio, sont, bien qu'ils s'en défendent, des

descendants d'Aïnos. La population japonaise semble être un mélange

de races diverses, parmi lesquelles les Aïnos n'ont pas produit les

individus les moins intelligents.

Les savants ne sont pas fixés sur la race à laquelle ils doivent

rattacher les Aïnos. Certains voyageurs en font les autochtones des

îles de Sakhaline et de Yéso; d'autres les considèrent comme les

membres d'une grande famille qui comprendrait, en outre, les peuples

primitifs de l'Amérique du Nord; il y en a qui les rapprochent, les

uns des Mongols, les autres des Coréens. Le docteur Kirilov, qui a

longtemps vécu à Sakhaline, comme médecin officiel du district, et

qui a étudié avec le plus grand soin les Aïnos, les fait venir de

Polynésie; l'opinion du docteur Kirilov est combattue par M. Bœlz, le

médecin si connu de l'empereur du Japon. Le docteur Bœlz a surtout vu

les Aïnos du Japon. Il admet que les invasions ont séparé des peuples

de même race et rejeté vers l'est les ancêtres des Aïnos; dans une de

ses brochures, il rapproche de curieux portraits de Russes et d'Aïnos,

et il est évident qu'on est très étonné de voir la ressemblance qui

existe entre certains d'entre eux, entre le comte Tolstoï, par exemple,

et tel Aïno du Japon. Les mensurations que je faisais sur les Aïnos

et sur les forçats venus du sud de la Russie étaient très semblables,

et j'attends avec curiosité l'opinion que donnera en les étudiant le

savant anthropologue du Muséum, M. le professeur Hamy, à qui elles ont

été confiées à mon retour.

On trouve moins d'Aïnos capables de comprendre la langue russe, que de

Guiliaks; par contre, quelques-uns parlent le japonais et cinq d'entre

eux l'écrivaient même, lors de mon passage dans leur village.

Il y a aujourd'hui un petit dictionnaire russo-aïno, qui ne veut pas

dire que les Aïnos aient ou aient eu une langue écrite, bien qu'ils

s'en vantent couramment. Un jour, disent-ils, le Dieu japonais vint

rendre visite au Dieu aïno: celui-ci pria son confrère à dîner: le

repas fut copieux. Que peuvent faire deux Dieux lorsqu'ils se trouvent

ensemble? ils se grisent. Le Dieu aïno fatigué, s'endormit bientôt,

et le Japonais profita de son sommeil pour lui voler sa grammaire et

sa langue écrite. Voilà pourquoi les Japonais savent lire et écrire,

tandis que les Aïnos sont restés des ignorants.

Je cite cette légende, car on la retrouve chez tous les indigènes de

Sibérie: chez les Guiliaks, c'est le vent qui emporte dans la mer le

livre du Dieu endormi.

Ces deux légendes sont évidemment de date assez récente.

Les Aïnos n'ont pas à la vérité un dieu, mais des dieux; toute force

de la nature qui les accable sans qu'ils la comprennent devient dieu

ou diable, selon le plus ou moins de mal qu'elle leur fait. Dieu vit

dans l'espace et non dans le ciel et il est assisté de nombreux petits

dieux, sous-dieux et esprits de toute espèce; il y a aussi des diables,

toujours malicieux et cruels. Quand on cherche à obtenir à ce sujet une

explication, on s'aperçoit qu'ils confondent les dieux et les diables,

et que l'un nomme dieu ce que l'autre appelle diable. A mon avis le

mot et l'idée de diable sont récents chez les Aïnos, et leur furent

donnés par les Russes. Ils croient simplement qu'il existe une quantité

innombrable de dieux ou d'esprits, qui sont capricieux, et qui ont les

mêmes défauts que les hommes. Ils admettent très bien l'existence du

dieu russe enseigné par les popes; ce n'est qu'une nouvelle puissance à

ajouter à la liste si longue de leurs divinités.

Un bagne russe: l'île de Sakhaline · 第 6 / 10 段