Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent à une époque

difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs

frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes

le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de

Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les

mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline,

leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point

de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race

toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs

instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations

primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce

qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon

eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline

sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long

de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils

ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là

que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement

à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout

entier.

[Illustration: LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.]

Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en

effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu

à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures

places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et

ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont

éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs,

qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages.

Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on

approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt

silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des

poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les

chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les

chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger

avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se

hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas

encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche.

C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un

Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au

traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations

de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline:

il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps

trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur

différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et

intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture

composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou

blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au

traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le

maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il

appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui

n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de

Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver

dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le

maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la

voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils

rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de

conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et

lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que

les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu

plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure

et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée.

[Illustration: UN SÉCHOIR A POISSONS.]

Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé

toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson,

qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des

poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de

leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au

soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.

Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs

demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les

yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat,

les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur

peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux

gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges

épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un

bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en

hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une

femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs

de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de

costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du

front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent

leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes,

s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil

photographique.

[Illustration: FEMME GUILIAKE, FACE.]

[Illustration: FEMME GUILIAKE, PROFIL.]

Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et

il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller

dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même

service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger,

car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent

toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup

de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y

conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué

des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint

de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des

chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle

est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver

est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et

des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de

saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de

poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours.

[Illustration: MAISON GUILIAKE.]

La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout

de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets

nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La

porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut;

mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant

se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre,

rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui,

est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de

lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond,

en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas

de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un

trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois

dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à

force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler

été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre.

Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un

briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes,

que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on,

les Russes, en collaboration peut-être avec le diable.

Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments

de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un

pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les

vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les

premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer

comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour

les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien

et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de

pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou

de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils

en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils

en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson,

ornées de dessins étranges bleus et rouges.

Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons,

des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui,

au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui

savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les

instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont

des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers,

des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont

un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des

cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un

peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon

d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à

un jeune Guiliak s'il s'en servait:

«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop

longtemps!»

La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa

fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les

femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de

fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros

anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de

perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait

une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux

anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une

de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez

sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge

et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes

guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont

les parures préférées.

Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur

seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils

s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres

travaux sont l'apanage de la femme.

«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me

furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant

de gagné.»

C'est lui aussi qui me disait un jour:

«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour

elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde

vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été

un homme!»

Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison,

préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens,

remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des

herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs

enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont

parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que

leurs voisines, femmes des forçats russes.

La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus

du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est

une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques

framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson

cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par

les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets

est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler

ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes

qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce

pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks

n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La

viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien

tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque,

des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque

toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue.

Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient

comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement

les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet,

cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs

enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus

jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie

d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi

suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près

de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant

attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes

allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois.

Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et

même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre.

[Illustration: BERCEAU GUILIAK.]

[Illustration: BARQUE GUILIAKE.]

La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien

souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air

pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on

me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à

l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La

barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames

sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est

une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des

rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés

par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur

doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de

l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs,

fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant,

et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en

avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes

compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais

pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il

fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux

rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des

marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un

arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux.

Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment

sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent

surprendre l'ours à son passage.

Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches

que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes,

et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les

chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des

morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les

différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout

des ours, des chiens et des phoques.

C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que

j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets

qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les

offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est

vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de

fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple

du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils

disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient

sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie.

Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de

l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser

photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les

forçats les avaient corrompus.

Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake,

moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me

servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris

le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les

aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok:

c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec

moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms

reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui,

menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de

traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des

légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux,

inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et

tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents:

Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable

mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les

Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village,

mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route.

Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux

autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus

jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au

musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi,

c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit.

[Illustration: TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.]

Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le

«tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des

crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met

dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la

ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie

connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les

peuplades.

Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer,

mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait

le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres

fantastiques, et fier était celui à qui je disais:

«Toi, tu as une bouche énorme!»

Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se

laissa complètement mensurer, ainsi que son frère.

Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir

d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections,

celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me

permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général,

échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des

verres remplis de thé.

Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique

d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit

chien.

«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.

--Mais je veux le mâle et la femelle.

--Alors ce sera trois roubles!»

Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes

au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total.

«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le

mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront

plus tard!»

_CHAPITRE IX_

Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances

religieuses.--Légendes et Chansons.

Les villages sont en général habités par les membres d'une même

famille; chaque Guiliak vient au monde avec tant de pères et tant de

mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans le système des

parentés. Il appelle toujours «ytk», c'est-à-dire père, non seulement

son père, mais les frères et les cousins germains de son père, et

«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines germaines de sa

mère. Tous les enfants de frères et cousins germains sont considérés

comme frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de «rouer»,

sorte de mot collectif comme l'est en allemand le mot «Geschwister».

La famille forme un clan très fermé, mais le mariage entre parents

n'est pas permis; le père a une très grande autorité sur ses fils, et

le frère aîné sur les frères cadets. Les familles sont groupées en

tribus, se vantant de descendre du même père, et chaque Guiliak sait

toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un enfant vient au monde, il reçoit

un nom; il existe un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes

ne peuvent porter le même nom; si un enfant reçoit un nom déjà porté

par un homme encore vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année.

Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de prononcer son nom; quand

vient la fête de l'ours, que l'on immole et envoie comme messager à

la divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons en abondance,

on bat la peau de l'ours en criant le nom du défunt; à partir de ce

jour, le nom peut être prononcé par tous, et sera donné à un enfant qui

naîtra dans la suite. Les noms de garçons sont choisis par le père qui

consulte sur cet objet les vieux de la famille; ils signifient souvent

force, courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de femmes ne sont

pas pris forcément dans le cycle de la tribu.

J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce qu'il y avait eu

le feu le jour de sa naissance, et telle autre qu'on nommait «abondance

de poissons», parce qu'elle était née au moment d'une pêche quasi

miraculeuse. Les enfants changent de nom quelquefois. Indine s'appelait

jadis Orone, il était alors chétif et mal portant. Le père vit en songe

son aïeul, qui lui conseilla de changer le nom de l'enfant: celui-ci

guérit aussitôt.

Les enfants portent des talismans qu'un étranger peut difficilement se

procurer; les plus petits ont un grelot primitif attaché au cou, afin

qu'on les entende s'ils s'éloignent trop du campement. Ils vivent et

jouent ensemble, filles ou garçons; mais lorsque arrive l'époque de

la formation, les frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils

le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors qu'on emmène les

garçons à la chasse, et que les filles travaillent à la maison. On a vu

combien petites sont les maisons, dix personnes y sont mal à l'aise;

il n'est pas rare d'y trouver cependant vingt habitants, composés d'un

vieillard, de ses enfants et petits-enfants.

Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils sont fous surtout de

leurs fils; mais ils apprécient aussi leurs filles, qu'ils ne marieront

que contre une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants

meurent en bas âge à cause du manque d'hygiène, de la saleté et de la

superstition. Quand les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie

véritable pour eux que de recevoir quelques friandises pour les petits.

Il était amusant d'exciter leur indignation en leur proposant, par

plaisanterie, de leur acheter l'un d'eux.

Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers vendu une,

affirmait-il, mais c'est la jeune qu'il aurait gardée.

«La première était pourtant la mieux, me dit-il, et, pour l'avoir,

j'ai payé la dot en donnant trois chiens au beau-père. La seconde est

beaucoup moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a coûté plus

cher: j'ai donné au beau-père une barque, une lance, une marmite. Il y

a dix ans de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père

est mort, mais les frères de ma femme m'obligent à leur donner un chien

tous les ans! Je suis à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un

chien qu'une femme!»

Un bagne russe: l'île de Sakhaline · 第 5 / 10 段