difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs
frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes
le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de
Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les
mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline,
leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point
de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race
toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs
instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations
primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce
qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon
eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline
sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long
de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils
ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là
que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement
à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout
entier.
[Illustration: LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.]
Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en
effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu
à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures
places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et
ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont
éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs,
qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages.
Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on
approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt
silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des
poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les
chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les
chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger
avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se
hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas
encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche.
C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un
Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au
traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations
de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline:
il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps
trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur
différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et
intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture
composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou
blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au
traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le
maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il
appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui
n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de
Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver
dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le
maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la
voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils
rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de
conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et
lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que
les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu
plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure
et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée.
[Illustration: UN SÉCHOIR A POISSONS.]
Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé
toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson,
qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des
poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de
leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au
soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.
Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs
demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les
yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat,
les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur
peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux
gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges
épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un
bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en
hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une
femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs
de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de
costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du
front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent
leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes,
s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil
photographique.
[Illustration: FEMME GUILIAKE, FACE.]
[Illustration: FEMME GUILIAKE, PROFIL.]
Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et
il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller
dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même
service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger,
car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent
toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup
de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y
conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué
des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint
de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des
chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle
est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver
est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et
des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de
saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de
poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours.
[Illustration: MAISON GUILIAKE.]
La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout
de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets
nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La
porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut;
mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant
se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre,
rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui,
est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de
lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond,
en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas
de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un
trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois
dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à
force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler
été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre.
Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un
briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes,
que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on,
les Russes, en collaboration peut-être avec le diable.
Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments
de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un
pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les
vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les
premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer
comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour
les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien
et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de
pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou
de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils
en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils
en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson,
ornées de dessins étranges bleus et rouges.
Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons,
des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui,
au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui
savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les
instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont
des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers,
des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont
un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des
cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un
peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon
d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à
un jeune Guiliak s'il s'en servait:
«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop
longtemps!»
La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa
fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les
femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de
fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros
anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de
perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait
une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux
anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une
de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez
sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge
et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes
guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont
les parures préférées.
Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur
seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils
s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres
travaux sont l'apanage de la femme.
«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me
furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant
de gagné.»
C'est lui aussi qui me disait un jour:
«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour
elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde
vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été
un homme!»
Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison,
préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens,
remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des
herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs
enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont
parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que
leurs voisines, femmes des forçats russes.
La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus
du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est
une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques
framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson
cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par
les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets
est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler
ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes
qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce
pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks
n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La
viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien
tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque,
des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque
toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue.
Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient
comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement
les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet,
cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs
enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus
jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie
d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi
suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près
de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant
attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes
allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois.
Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et
même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre.
[Illustration: BERCEAU GUILIAK.]
[Illustration: BARQUE GUILIAKE.]
La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien
souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air
pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on
me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à
l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La
barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames
sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est
une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des
rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés
par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur
doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de
l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs,
fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant,
et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en
avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes
compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais
pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il
fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux
rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des
marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un
arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux.
Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment
sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent
surprendre l'ours à son passage.
Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches
que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes,
et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les
chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des
morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les
différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout
des ours, des chiens et des phoques.
C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que
j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets
qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les
offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est
vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de
fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple
du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils
disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient
sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie.
Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de
l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser
photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les
forçats les avaient corrompus.
Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake,
moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me
servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris
le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les
aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok:
c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec
moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms
reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui,
menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de
traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des
légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux,
inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et
tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents:
Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable
mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les
Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village,
mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route.
Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux
autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus
jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au
musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi,
c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit.
[Illustration: TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.]
Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le
«tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des
crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met
dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la
ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie
connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les
peuplades.
Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer,
mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait
le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres
fantastiques, et fier était celui à qui je disais:
«Toi, tu as une bouche énorme!»
Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se
laissa complètement mensurer, ainsi que son frère.
Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir
d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections,
celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me
permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général,
échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des
verres remplis de thé.
Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique
d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit
chien.
«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.
--Mais je veux le mâle et la femelle.
--Alors ce sera trois roubles!»
Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes
au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total.
«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le
mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront
plus tard!»
_CHAPITRE IX_
Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
religieuses.--Légendes et Chansons.
Les villages sont en général habités par les membres d'une même
famille; chaque Guiliak vient au monde avec tant de pères et tant de
mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans le système des
parentés. Il appelle toujours «ytk», c'est-à-dire père, non seulement
son père, mais les frères et les cousins germains de son père, et
«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines germaines de sa
mère. Tous les enfants de frères et cousins germains sont considérés
comme frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de «rouer»,
sorte de mot collectif comme l'est en allemand le mot «Geschwister».
La famille forme un clan très fermé, mais le mariage entre parents
n'est pas permis; le père a une très grande autorité sur ses fils, et
le frère aîné sur les frères cadets. Les familles sont groupées en
tribus, se vantant de descendre du même père, et chaque Guiliak sait
toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un enfant vient au monde, il reçoit
un nom; il existe un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes
ne peuvent porter le même nom; si un enfant reçoit un nom déjà porté
par un homme encore vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année.
Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de prononcer son nom; quand
vient la fête de l'ours, que l'on immole et envoie comme messager à
la divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons en abondance,
on bat la peau de l'ours en criant le nom du défunt; à partir de ce
jour, le nom peut être prononcé par tous, et sera donné à un enfant qui
naîtra dans la suite. Les noms de garçons sont choisis par le père qui
consulte sur cet objet les vieux de la famille; ils signifient souvent
force, courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de femmes ne sont
pas pris forcément dans le cycle de la tribu.
J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce qu'il y avait eu
le feu le jour de sa naissance, et telle autre qu'on nommait «abondance
de poissons», parce qu'elle était née au moment d'une pêche quasi
miraculeuse. Les enfants changent de nom quelquefois. Indine s'appelait
jadis Orone, il était alors chétif et mal portant. Le père vit en songe
son aïeul, qui lui conseilla de changer le nom de l'enfant: celui-ci
guérit aussitôt.
Les enfants portent des talismans qu'un étranger peut difficilement se
procurer; les plus petits ont un grelot primitif attaché au cou, afin
qu'on les entende s'ils s'éloignent trop du campement. Ils vivent et
jouent ensemble, filles ou garçons; mais lorsque arrive l'époque de
la formation, les frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils
le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors qu'on emmène les
garçons à la chasse, et que les filles travaillent à la maison. On a vu
combien petites sont les maisons, dix personnes y sont mal à l'aise;
il n'est pas rare d'y trouver cependant vingt habitants, composés d'un
vieillard, de ses enfants et petits-enfants.
Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils sont fous surtout de
leurs fils; mais ils apprécient aussi leurs filles, qu'ils ne marieront
que contre une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants
meurent en bas âge à cause du manque d'hygiène, de la saleté et de la
superstition. Quand les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie
véritable pour eux que de recevoir quelques friandises pour les petits.
Il était amusant d'exciter leur indignation en leur proposant, par
plaisanterie, de leur acheter l'un d'eux.
Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers vendu une,
affirmait-il, mais c'est la jeune qu'il aurait gardée.
«La première était pourtant la mieux, me dit-il, et, pour l'avoir,
j'ai payé la dot en donnant trois chiens au beau-père. La seconde est
beaucoup moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a coûté plus
cher: j'ai donné au beau-père une barque, une lance, une marmite. Il y
a dix ans de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père
est mort, mais les frères de ma femme m'obligent à leur donner un chien
tous les ans! Je suis à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un
chien qu'une femme!»